« [...] ce n'est qu'en ruminant qu'on s'assimile ce qu'on a lu. » - (Arthur Schopenhauer)

« L'art, c'est se retrouver dans ce que l'on voit ou ce qu'on lit ; c'est quand l'auteur ou le peintre a su formuler mieux que moi ce qui m'arrive ou ce qui m'est arrivé, lorsqu'il l'interprète d'une façon beaucoup plus intelligente que moi, ou quand, grâce à son œuvre, je perçois ma propre vie d'une manière plus fine, plus belle, que moi. » - (Krzysztof Kieślowski)

mardi 23 août 2022

Les Confessions, livre II, de Jean-Jacques Rousseau : des scènes (en majorité d’amour) touchantes et comiques.

Le livre II des Confessions est le théâtre des premiers émois amoureux conscients de Rousseau, alors âgé de 16 ans. Si l’éveil et la description des premiers sentiments amoureux sont un passage attendu pour l’adolescent qu’il fut alors, il est en revanche moins attendu, de la part d’un auteur qui a la réputation d’être austère, que s’y insère une part d’humour dans ses (més)aventures sentimentales, en grande partie due à l’innocence confondante en matière sexuelle de ce dernier. Enfin, nous verrons aussi que ce livre II regorge de considérations générales qui font de Rousseau un grand moraliste, lui qui fut un lecteur et admirateur des Caractères de La Bruyère.

Deux scènes touchantes marquent le présent livre : la scène de rencontre avec Mme de Warens, la femme qui aura la plus grande influence et importance dans la vie de Rousseau ; puis celle où Rousseau témoigne de son amour pour Mme Basile (dans une scène à la fois touchante et comique), sans néanmoins faire de cette dernière une femme adultère. Si la description de ces scènes répond à un certain nombre de conventions attendues (la description lyrique des parties physiques de la femme, l’effusion des sentiments ressentis par l’auteur), Rousseau se distingue cependant par une conception de l’amour moins directement portée à la jouissance physique, malgré la beauté sensuelle des deux femmes, que par celle que son imagination et sa sensibilité lui font éprouver. Lui qui est d’ordinaire si timide, a fortiori en compagnie des femmes, ne ressent pas, à sa grande surprise, une telle inhibition dans ses rapports avec Mme de Warens, marqués par une confiance et une simplicité réciproques. Sa timidité refait cependant surface dans ses rapports avec Mme Basile, avec qui il n’osera aller au bout de son audace. Dans les deux situations, nous pouvons cependant observer une certaine similitude : à savoir deux femmes qui, par leur position et par leurs rapports avec l’auteur, sont dans une position de supériorité, ou plutôt, avec qui Rousseau est en situation de dépendance pour améliorer sa situation financière précaire. On ne peut manquer de noter que ces deux femmes ne sont pas sans rappeler Mlle Lambercier, la maîtresse de Rousseau enfant lorsqu’il était en pension à Bossey. La position de soumission de Rousseau, agenouillé devant Mme Basile, fait écho d’une certaine manière aux fessées que recevait Rousseau par Mlle Lambercier, et auxquelles il doit son éveil à la sensualité, dans une description (dans le livre I) où l'on doit reconnaître à Rousseau le courage d’avouer de tels penchants qui peuvent paraître honteux et ridicules à beaucoup, mais qui, d’un point de vue littéraire, trouvent leur intérêt dans les échos qu’ils ont avec des scènes ultérieures et par l’éclairage qu’ils apportent sur les rapports ambigus qu’entretient l’auteur vis-à-vis de l’amour et des femmes.

C’était un passage derrière sa maison, entre un ruisseau à main droite qui la séparait du jardin, et le mur de la cour à gauche, conduisant par une fausse porte à l’église des Cordeliers. Prête à entrer dans cette porte, Mme de Warens se retourne à ma voix. Que devins-je à cette vue ! Je m’étais figuré une vieille dévote bien rechignée : la bonne dame de M. de Pontverre ne pouvait être autre chose à mon avis. Je vois un visage pétri de grâces, de beaux yeux bleus pleins de douceur, un teint éblouissant, le contour d’une gorge enchanteresse. Rien n’échappa au rapide coup d’œil du jeune prosélyte ; car je devins à l’instant le sien, sûr qu’une religion prêchée par de tels missionnaires ne pouvait manquer de mener en paradis. Elle prend en souriant la lettre que je lui présente d’une main tremblante… (p. 77)

Que ceux qui nient la sympathie des âmes expliquent, s’ils peuvent, comment, de la première entrevue, du premier mot, du premier regard, Mme de Warens m’inspira non seulement le plus vif attachement, mais une confiance parfaite et qui ne s’est jamais démentie. Supposons que ce que j’ai senti pour elle fût véritablement de l’amour, ce qui paraîtra tout au moins douteux à qui suivra l’histoire de nos liaisons, comment cette passion fut-elle accompagnée, dès sa naissance, des sentiments qu’elle inspire le moins : la paix du cœur, le calme, la sérénité, la sécurité, l’assurance ? Comment, en approchant pour la première fois d’une femme aimable, polie, éblouissante, d’une Dame d’un état supérieur au mien, dont je n’avais jamais abordé la pareille, de celle dont dépendait mon sort en quelque sorte par l’intérêt plus ou moins grand qu’elle y prendrait, comment, dis-je, avec tout cela me trouvai-je à l’instant aussi libre, aussi à mon aise que si j’eusse été parfaitement sûr de lui plaire ? Comment n’eus-je pas un moment d’embarras, de timidité, de gêne ? Naturellement honteux, décontenancé, n’ayant jamais vu le monde, comment pris-je avec elle, du premier jour, du premier instant, les manières faciles, le langage tendre, le ton familier que j’avais dix ans après, lorsque la plus grande intimité l’eut rendu naturel ? A-t-on de l’amour, je ne dis pas sans désirs, j’en avais, mais sans inquiétude, sans jalousie ? Ne veut-on pas au moins apprendre de l’objet qu’on aime si l’on est aimé ? C’est une question qu’il ne m’est pas plus venu dans l’esprit de lui faire une fois en ma vie que de me demander à moi-même si je m’aimais, et jamais elle n’a été plus curieuse avec moi. (p. 80-81)

J’étais embarrassé, tremblant ; je n’osais la regarder, je n’osais respirer auprès d’elle ; cependant je craignais plus que la mort de m’en éloigner. Je dévorais d’un œil avide tout ce que je pouvais regarder sans être aperçu : les fleurs de sa robe, le bout de son joli pied, l’intervalle d’un bras ferme et blanc qui paraissait entre son gant et sa manchette, et celui qui se faisait quelquefois entre son tour de gorge et son mouchoir. Chaque objet ajoutait à l’impression des autres. À force de regarder ce que je pouvais voir et même au-delà, mes yeux se troublaient, ma poitrine s’oppressait, ma respiration, d’instant en instant plus embarrassée, me donnait beaucoup de peine à gouverner, et tout ce que je pouvais faire était de filer sans bruit des soupirs fort incommodes dans le silence où nous étions assez souvent. Heureusement, Mme Basile, occupée à son ouvrage, ne s’en apercevait pas, à ce qu’il me semblait. Cependant je voyais quelquefois, par une sorte de sympathie, son fichu se renfler assez fréquemment. Ce dangereux spectacle achevait de me perdre, et quand j’étais prêt à céder à mon transport, elle m’adressait quelque mot d’un ton tranquille qui me faisait rentrer en moi-même à l’instant. Je la vis plusieurs fois seule de cette manière, sans que jamais un mot, un geste, un regard même trop expressif, marquât entre nous la moindre intelligence. Cet état, très tourmentant pour moi, faisait cependant mes délices, et à peine dans la simplicité de mon cœur pouvais-je imaginer pourquoi j’étais si tourmenté. (p. 105-106)

Elle se mettait toujours bien : ce jour-là sa parure approchait de la coquetterie. Son attitude était gracieuse, sa tête un peu baissée laissait voir la blancheur de son cou ; ses cheveux relevés avec élégance étaient ornés de fleurs. Il régnait dans toute sa figure un charme que j’eus le temps de considérer, et qui me mit hors de moi. Je me jetai à genoux à l’entrée de la chambre, en tendant les bras vers elle d’un mouvement passionné, bien sûr qu’elle ne pouvait m’entendre, et ne pensant pas qu’elle pût me voir : mais il y avait à la cheminée une glace qui me trahit. Je ne sais quel effet ce transport fit sur elle ; elle ne me regarda point, ne me parla point ; mais tournant à demi la tête, d’un simple mouvement de doigt, elle me montra la natte à ses pieds. Tressaillir, pousser un cri, m’élancer à la place qu’elle m’avait marquée ne fut pour moi qu’une même chose […]. Elle ne paraissait ni plus tranquille ni moins timide que moi. Troublée de me voir là, interdite de m’y avoir attiré, et commençant à sentir toute la conséquence d’un signe parti sans doute avant la réflexion, elle ne m’accueillait ni ne me repoussait, elle n’ôtait pas les yeux de dessus son ouvrage, elle tâchait de faire comme si elle ne m’eût pas vu à ses pieds […].Je ne sais comment eût fini cette scène vive et muette, ni combien de temps j’aurais demeuré immobile dans cet état ridicule et délicieux, si nous n’eussions été interrompus. […] Mme Basile alarmée me dit vivement de la voix et du geste : « Levez-vous, voici Rosina. » En me levant en hâte, je saisis une main qu’elle me tendait, et j’y appliquai deux baisers brûlants, au second desquels je sentis cette charmante main se presser un peu contre mes lèvres. De mes jours je n’eus un si doux moment : mais l’occasion que j’avais perdue ne revint plus, et nos jeunes amours en restèrent là. C’est peut-être pour cela même que l’image de cette aimable femme est restée empreinte au fond de mon cœur en traits si charmants. Elle s’y est même embellie à mesure que j’ai mieux connu le monde et les femmes. […] j’ai goûté près d’elle des douceurs inexprimables. Rien de tout ce que m’a fait sentir la possession des femmes ne vaut les deux minutes que j’ai passées à ses pieds sans même oser toucher à sa robe. Non, il n’y a point de jouissances pareilles à celles que peut donner une honnête femme qu’on aime ; tout est faveur auprès d’elle. Un petit signe du doigt, une main légèrement pressée contre ma bouche sont les seules faveurs que je reçus jamais de Mme Basile, et le souvenir de ces faveurs si légères me transporte encore en y pensant.  (p. 106)

        En parallèle à ces deux scènes « d’amour » (faute de meilleur qualificatif, en particulier pour celle avec Mme de Warens), deux scènes du présent livre, aussi relatives à l’amour, feront immanquablement sourire à leur lecture, en raison du comique lié à l’innocence de son auteur malgré son âge, et à l’emploi de termes indirects pour désigner les actes liés à la sexualité. Dans la première scène, Rousseau s’interroge ingénument sur les « bruyantes insomnies » de Mme Sabran ; dans la seconde, il reçoit les avances de plus en plus insistantes d’un Maure inverti. Enfin, le dernier extrait, sans rapport avec les deux scènes décrites ci-dessus, est très drôle et inattendu :

Pour Mme Sabran, son épouse, c’était une assez bonne femme, plus tranquille le jour que la nuit. Comme je couchais toujours dans leur chambre, ses bruyantes insomnies m’éveillaient souvent et m’auraient éveillé bien davantage si j’en avais compris le sujet. Mais je ne m’en doutais pas même, et j’étais sur ce chapitre d’une bêtise qui a laissé à la seule nature tout le soin de mon instruction. (p. 86-87)

Il m’accostait volontiers, causait avec moi dans son baragouin franc, me rendait de petits services, me faisait part quelquefois de sa portion à table, et me donnait surtout de fréquents baisers avec une ardeur qui m’était fort incommode. Quelque effroi que j’eusse naturellement de ce visage de pain d’épice orné d’une longue balafre, et de ce regard allumé qui semblait plutôt furieux que tendre, j’endurais ces baisers en me disant en moi-même : le pauvre homme a conçu pour moi une amitié bien vive ; j’aurais tort de le rebuter. Il passait par degrés à des manières plus libres, et me tenait quelquefois de si singuliers propos, que je croyais que la tête lui avait tourné. Un soir, il voulut venir coucher avec moi ; je m’y opposai, disant que mon lit était trop petit. Il me pressa d’aller dans le sien ; je le refusai encore ; car ce misérable était si malpropre et puait si fort le tabac mâché, qu’il me faisait mal au cœur.

Le lendemain, d’assez bon matin, nous étions tous deux seuls dans la salle d’assemblée ; il recommença ses caresses, mais avec des mouvements si violents qu’il en était effrayant. Enfin, il voulut passer par degrés aux privautés les plus malpropres et me forcer, en disposant de ma main, d’en faire autant. Je me dégageai impétueusement en poussant un cri et faisant un saut en arrière, et, sans marquer ni indignation ni colère, car je n’avais pas la moindre idée de ce dont il s’agissait, j’exprimai ma surprise et mon dégoût avec tant d’énergie, qu’il me laissa là : mais tandis qu’il achevait de se démener, je vis partir vers la cheminée et tomber à terre je ne sais quoi de gluant et de blanchâtre qui me fit soulever le cœur. Je m’élançai sur le balcon, plus ému, plus troublé, plus effrayé même que je ne l’avais été de ma vie, et prêt à me trouver mal.

Je ne pouvais comprendre ce qu’avait ce malheureux ; je le crus atteint du haut mal, ou de quelque autre frénésie encore plus terrible, et véritablement je ne sache rien de plus hideux à voir pour quelqu’un de sang-froid que cet obscène et sale maintien, et ce visage affreux enflammé de la plus brutale concupiscence. Je n’ai jamais vu d’autre homme en pareil état ; mais si nous sommes ainsi dans nos transports près des femmes, il faut qu’elles aient les yeux bien fascinés pour ne pas nous prendre en horreur. […] Cette aventure me mit pour l’avenir à couvert des entreprises des chevaliers de la manchette, et la vue des gens qui passaient pour en être, me rappelant l’air et les gestes de mon effroyable Maure, m’a toujours inspiré tant d’horreur, que j’avais peine à la cacher. Au contraire, les femmes gagnèrent beaucoup dans mon esprit à cette comparaison : il me semblait que je leur devais en tendresse de sentiments, en hommage de ma personne, la réparation des offenses de mon sexe, et la plus laide guenon devenait à mes yeux un objet adorable, par le souvenir de ce faux Africain. (p. 96 à 99)

Enfin, ne parlant plus, et déjà dans les combats de l’agonie, elle fit un gros pet. « Bon ! dit-elle en se retournant, femme qui pète n’est pas morte. » Ce furent les derniers mots qu’elle prononça. (p. 115)

           Pour finir, en dehors de ces scènes sentimentales et quelque peu amusantes, Rousseau fait aussi preuve à de multiples reprises d’un talent de moraliste sur lui-même et sur la société. Il porte tout d’abord un regard distancié, quelque peu ironique, sur les illusions qu’il eut durant sa jeunesse, lui qui rêvait d’indépendance, de réussite, impatient de découvrir le monde et croyant que ce dernier est tout aussi impatient de le découvrir. Sa folle inconscience liée à son jeune âge et inexpérience de la vie, bien perçue par le Rousseau qui est en train de rédiger ses Confessions, ainsi que les malheurs et souffrances au-devant desquels il court, ne sont pas sans rappeler l'inconscience du pigeon épris de voyages et d'aventures dans la fable « Les Deux Pigeons » de La Fontaine. Sa conversion au catholicisme, qui suscita de multiples controverses, se fait à la fois par faiblesse et par ambition, mais le laisse désargenté contrairement à ce qu’il avait follement espéré. Enfin, le célèbre épisode du ruban volé, au cours duquel Rousseau accuse injustement une autre servante de l’avoir fait, est un de ces moments de bravoure de l’ouvrage, qui, loin d’être anecdotique et exagéré selon les détracteurs de Rousseau, est l’occasion pour ce dernier à la fois de montrer qu’il est un fin moraliste et de mieux nous faire comprendre son caractère et ses idées. Car au-delà des théories sociales, quelque judicieuses qu’elles soient, c’est souvent l’expérience vécue qui permet le mieux de comprendre un homme et ses principes. Le non moins célèbre épisode du peigne cassé dans le livre précédent inspira à Rousseau une véritable aversion pour l’injustice. Celui du ruban aura lui aussi un impact capital dans la pensée du Genevois, par l’horreur du mensonge et des mauvaises actions qu’il inspira chez lui, non moins pour l'acte en lui-même que pour les conséquences qu'ils peuvent potentiellement avoir. Rousseau attribue la raison d’une telle calomnie à sa peur disproportionnée de la honte, qu’il avait déjà évoquée dans le livre précédent au sujet de Mlle Lambercier (voir l’extrait du livre I, p. 39) et qui le force malgré lui à aller contre sa nature droite et honnête. Bien que cet épisode puisse prêter à sourire de prime abord en raison de l'insignifiance de l'objet en question, Rousseau souligne justement que, au-delà du peu de valeur du ruban, c’est surtout la réputation de la servante qu’il a ternie, et qui a potentiellement réduit cette dernière à la misère, ainsi que le changement de caractère qu’une telle injuste accusation a peut-être entraîné chez elle. Tel un personnage tragique de Fritz Lang, Rousseau présente cet épisode comme ayant empoisonné sa conscience pour le reste de sa vie, et nous donne à voir aussi que l’homme est véritablement capable de tout, en bien ou en mal, et ce, malgré sa nature profonde. Une telle peinture de l’homme, si vraie, complexe, contradictoire, est en cela loin d’être « naïve », comme Rousseau est si souvent perçu…

Que n’ai-je achevé tout ce que j’avais à dire de mon séjour chez Mme de Vercellis ! Mais, bien que mon apparente situation demeurât la même, je ne sortis pas de sa maison comme j’y étais entré. J’en emportai les longs souvenirs du crime et l’insupportable poids des remords dont au bout de quarante ans ma conscience est encore chargée, et dont l’amer sentiment, loin de s’affaiblir, s’irrite à mesure que je vieillis. Qui croirait que la faute d’un enfant pût avoir des suites aussi cruelles ? C’est de ces suites plus que probables que mon cœur ne saurait se consoler. J’ai peut-être fait périr dans l’opprobre et dans la misère une fille aimable, honnête, estimable, et qui sûrement valait beaucoup mieux que moi. (p. 116)

le comte de la Roque, en nous renvoyant tous deux, se contenta de dire que la conscience du coupable vengerait assez l’innocent. Sa prédiction n’a pas été vaine ; elle ne cesse pas un seul jour de s’accomplir. (p. 117)

Le vol n’était qu’une bagatelle, mais enfin c’était un vol, et, qui pis est, employé à séduire un jeune garçon : enfin le mensonge et l’obstination ne laissaient rien à espérer de celle en qui tant de vices étaient réunis. Je ne regarde pas même la misère et l’abandon comme le plus grand danger auquel je l’ai exposée. Qui sait, à son âge, où le découragement de l’innocence avilie a pu la porter ! Eh ! si le remords d’avoir pu la rendre malheureuse est insupportable, qu’on juge de celui d’avoir pu la rendre pire que moi ! (p. 117)

Tant que j’ai vécu tranquille, il m’a moins tourmenté ; mais au milieu d’une vie orageuse, il m’ôte la plus douce consolation des innocents persécutés : il me fait bien sentir ce que je crois avoir dit dans quelque ouvrage, que le remords s’endort durant un destin prospère, et s’aigrit dans l’adversité. (p. 118)

Jamais la méchanceté ne fut plus loin de moi dans ce cruel moment, et lorsque je chargeai cette malheureuse fille, il est bizarre, mais il est vrai que mon amitié pour elle en fut la cause. Elle était présente à ma pensée, je m’excusai sur le premier objet qui s’offrit. Je l’accusai d’avoir fait ce que je voulais faire, et de m’avoir donné le ruban, parce que mon intention était de le lui donner. Quand je la vis paraître ensuite, mon cœur fut déchiré, mais la présence de tant de monde fut plus forte que mon repentir. Je craignais peu la punition, je ne craignais que la honte ; mais je la craignais plus que la mort, plus que le crime, plus que tout au monde. J’aurais voulu m’enfoncer, m’étouffer dans le centre de la terre ; l’invincible honte l’emporta sur tout, la honte seule fit mon impudence ; et plus je devenais criminel, plus l’effroi d’en convenir me rendait intrépide. Je ne voyais que l’horreur d’être reconnu, déclaré publiquement, moi présent, voleur, menteur, calomniateur. Un trouble universel m’ôtait tout autre sentiment. (p. 118-119)

Aussi son souvenir m’afflige-t-il moins à cause du mal en lui-même qu’à cause de celui qu’il a dû causer. Il m’a même fait ce bien de me garantir pour le reste de ma vie de tout acte tendant au crime, par l’impression terrible qui m’est restée du seul que j’aie jamais commis ; et je crois sentir que mon aversion pour le mensonge me vient en grande partie du regret d’en avoir pu faire un aussi noir. (p. 119)


Pour terminer, d'autres citations marquantes, à caractère moral pour la plupart, du livre II des Confessions :

Encore enfant, quitter mon pays, mes parents, mes appuis, mes ressources ; laisser un apprentissage à moitié fait, sans savoir mon métier assez pour en vivre ; me livrer aux horreurs de la misère sans avoir aucun moyen d’en sortir ; dans l’âge de la faiblesse et de l’innocence, m’exposer à toutes les tentations du vice et du désespoir ; chercher au loin les maux, les erreurs, les pièges, l’esclavage et la mort, sous un joug bien plus inflexible que celui que je n’avais pu souffrir ; c’était là ce que j’allais faire ; c’était la perspective que j’aurais dû envisager. Que celle que je me peignais était différente ! L’indépendance que je croyais avoir acquise était le seul sentiment qui m’affectait. Libre et maître de moi-même, je croyais pouvoir tout faire, atteindre à tout : je n’avais qu’à m’élancer pour m’élever et voler dans les airs. J’entrais avec sécurité dans le vaste espace du monde ; mon mérite allait le remplir ; à chaque pas j’allais trouver des festins, des trésors, des aventures, des amis prêts à me servir, des maîtresses empressées à me plaire : en me montrant j’allais occuper de moi l’univers, non pas pourtant l’univers tout entier, je l’en dispensais en quelque sorte, il ne m’en fallait pas tant. Une société charmante me suffisait sans m’embarrasser du reste. Ma modération m’inscrivait dans une sphère étroite, mais délicieusement choisie, où j’étais assuré de régner. Un seul château bornait mon ambition. Favori du seigneur et de la dame, amant de la demoiselle, ami du frère et protecteur des voisins, j’étais content ; il ne m’en fallait pas davantage. (p. 74-75)

Je cédais donc, ou du moins je ne résistais pas en face. À voir les ménagements dont j’usais, on m’aurait cru faux. On se fût trompé ; je n’étais qu’honnête, cela est certain. La flatterie, ou plutôt la condescendance, n’est pas toujours un vice, elle est plus souvent une vertu, surtout dans les jeunes gens. La bonté avec laquelle un homme nous traite nous attache à lui : ce n’est pas pour l’abuser qu’on lui cède, c’est pour ne pas l’attrister, pour ne pas lui rendre le mal pour le bien. Quel intérêt avait M. de Pontverre à m’accueillir, à me bien traiter, à vouloir me convaincre ? Nul autre que le mien propre. Mon jeune cœur se disait cela. J’étais touché de reconnaissance et de respect pour le bon prêtre. Je sentais ma supériorité, je ne voulais pas l’en accabler pour prix de son hospitalité. Il n’y avait point de motif hypocrite à cette conduite : je ne songeais point à changer de religion ; et, bien loin de me familiariser si vite avec cette idée, je ne l’envisageais qu’avec une horreur qui devait l’écarter de moi pour longtemps : je voulais seulement ne point fâcher ceux qui me caressaient dans cette vue ; je voulais cultiver leur bienveillance, et leur laisser l’espoir du succès en paraissant moins armé que je ne l’étais en effetMa faute en cela ressemblait à la coquetterie des honnêtes femmes qui, quelquefois, pour parvenir à leurs fins, savent, sans rien permettre ni rien promettre, faire espérer plus qu’elles ne veulent tenir. (p. 74-75)

Il y avait tout à parier qu’il m’envoyait périr de misère ou devenir un vaurien. Ce n’était point là ce qu’il voyait : il voyait une âme ôtée à l’hérésie et rendue à l’Église. Honnête homme ou vaurien, qu’importait cela pourvu que j’allasse à la messe ? Il ne faut pas croire, au reste, que cette façon de penser soit particulière aux catholiques ; elle est celle de toute religion dogmatique où l’on fait l’essentiel non de faire, mais de croire. (p. 75)

Malheureusement, je ne savais rien de tout cela, et de ma vie il ne m’est arrivé de songer à ma figure que lorsqu’il n’était plus temps d’en tirer parti. Ainsi j’avais avec la timidité de mon âge celle d’un naturel très aimant, toujours troublé par la crainte de déplaire. D’ailleurs, quoique j’eusse l’esprit assez orné, n’ayant jamais vu le monde, je manquais totalement de manières, et mes connaissances, loin d’y suppléer, ne servaient qu’à m’intimider davantage, en me faisant sentir combien j’en manquais. (p. 76-77)

Cette conduite d’un père dont j’ai si bien connu la tendresse et la vertu m’a fait faire des réflexions sur moi-même qui n’ont pas peu contribué à me maintenir le cœur sain. J’en ai tiré cette grande maxime de morale, la seule peut-être d’usage dans la pratique, d’éviter les situations qui mettent nos devoirs en opposition avec nos intérêts, et qui nous montrent notre bien dans le mal d’autrui, sûr que, dans de telles situations, quelque sincère amour de la vertu qu’on y porte, on faiblit tôt ou tard sans s’en apercevoir, et l’on devient injuste et méchant dans le fait, sans avoir cessé d’être juste et bon dans l’âme. Cette maxime fortement imprimée au fond de mon cœur, et mise en pratique, quoiqu’un peu tard, dans toute ma conduite, est une de celles qui m’ont donné l’air le plus bizarre et le plus fou dans le public, et surtout parmi mes connaissances. On m’a imputé de vouloir être original et faire autrement que les autres. En vérité je ne songeais guère à faire ni comme les autres ni autrement qu’eux. Je désirais sincèrement de faire ce qui était bien. Je me dérobais de toute ma force à des situations qui me donnassent un intérêt contraire à l’intérêt d’un autre homme, et par conséquent un désir secret, quoique involontaire, du mal de cet homme-là. (p. 85)

Jeune, vigoureux, plein de santé, de sécurité, de confiance en moi et aux autres, j’étais dans ce court mais précieux moment de la vie où sa plénitude expansive étend pour ainsi dire notre être par toutes nos sensations, et embellit à nos yeux la nature entière du charme de notre existence. (p. 87)

Ce souvenir m’a laissé le goût le plus vif pour tout ce qui s’y rapporte, surtout pour les montagnes et les voyages pédestres. Je n’ai voyagé à pied que dans mes beaux jours, et toujours avec délices. Bientôt les devoirs, les affaires, un bagage à porter m’ont forcé de faire le monsieur et de prendre des voitures ; les soucis rongeants, les embarras, la gêne y sont montés avec moi, et dès lors, au lieu qu’auparavant dans mes voyages, je ne sentais que le plaisir d’aller, je n’ai plus senti que le besoin d’arriver. J’ai cherché longtemps, à Paris, deux camarades du même goût que moi qui voulussent consacrer chacun cinquante louis de sa bourse et un an de son temps à faire ensemble, à pied, le tour de l’Italie, sans autre équipage qu’un garçon qui portât avec nous un sac de nuit. Beaucoup de gens se sont présentés, enchantés de ce projet en apparence, mais au fond le prenant tous pour un pur château en Espagne, dont on cause en conversation sans vouloir l’exécuter en effet. (p. 88)

Par cette porte entrèrent nos sœurs les catéchumènes, qui comme moi s’allaient régénérer, non par le baptême, mais par une solennelle abjuration. C’étaient bien les plus grandes salopes et les plus vilaines coureuses qui jamais aient empuanti le bercail du Seigneur. (p. 90)

Mon enfance ne fut point d’un enfant ; je sentis, je pensai toujours en homme. Ce n’est qu’en grandissant que je suis rentré dans la classe ordinaire ; en naissant, j’en étais sorti. L’on rira de me voir me donner modestement pour un prodige. Soit : mais quand on aura bien ri, qu’on trouve un enfant qu’à six ans les romans attachent, intéressent, transportent au point d’en pleurer à chaudes larmes ; alors je sentirai ma vanité ridicule, et je conviendrai que j’ai tort. (p. 92)

Trop de désirs secrets la combattaient pour ne la pas vaincre. D’ailleurs l’obstination du dessein formé de ne pas retourner à Genève, la honte, la difficulté même de repasser les monts, l’embarras de me voir loin de mon pays sans amis, sans ressources, tout cela concourait à me faire regarder comme un repentir tardif les remords de ma conscience ; j’affectais de me reprocher ce que j’avais fait, pour excuser ce que j’allais faire. En aggravant les torts du passé, j’en regardais l’avenir comme une suite nécessaire. Je ne me disais pas : rien n’est fait encore, et tu peux être innocent si tu veux ; mais je me disais : gémis du crime dont tu t’es rendu coupable, et que tu t’es mis dans la nécessité d’achever. (p. 93)

Le sophisme qui me perdit est celui de la plupart des hommes, qui se plaignent de manquer de force quand il est déjà trop tard pour en user. La vertu ne nous coûte que par notre faute, et si nous voulions être toujours sages, rarement aurions-nous besoin d’être vertueux. Mais des penchants faciles à surmonter nous entraînent sans résistance ; nous cédons à des tentations légères dont nous méprisons le danger. Insensiblement nous tombons dans des situations périlleuses, dont nous pouvions aisément nous garantir, mais dont nous ne pouvons plus nous tirer sans des efforts héroïques qui nous effrayent, et nous tombons enfin dans l’abîme, en disant à Dieu : « Pourquoi m’as-tu fait si faible ? » Mais malgré nous il répond à nos consciences : « Je t’ai fait trop faible pour sortir du gouffre, parce que je t’ai fait assez fort pour n’y pas tomber. » (p. 94)

Il n’y a   point d’âme si vile et de cœur si barbare qui ne soit susceptible de quelque sorte d’attachement. (p. 96)

Tout cela fait, au moment où je pensais être enfin placé selon mes espérances, on me mit à la porte avec un peu plus de vingt francs en petite monnaie qu’avait produit ma quête. On me recommanda de vivre en bon chrétien, d’être fidèle à la grâce ; on me souhaita bonne fortune, on ferma sur moi la porte, et tout disparut.

Ainsi s’éclipsèrent en un instant toutes mes grandes espérances, et il ne me resta de la démarche intéressée que je venais de faire que le souvenir d’avoir été apostat et dupe tout à la fois. Il est aisé de juger quelle brusque révolution dut se faire dans mes idées, lorsque de mes brillants projets de fortune je me vis tomber dans la plus complète misère, et qu’après avoir délibéré le matin sur le choix du palais que j’habiterais, je me vis le soir réduit à coucher dans la rue. (p. 100-101)

c’était une bonne femme, jurant comme un charretier, toujours débraillée et décoiffée, mais douce de cœur, officieuse, qui me prit en amitié, et qui même me fut utile. (p. 102)

Je ne connaissais pas et je ne connais pas encore de meilleure chère que celle d’un repas rustique. Avec du laitage, des œufs, des herbes, du fromage, du pain bis et du vin passable, on est toujours sûr de me bien régaler ; mon bon appétit fera le reste, quand un maître d’hôtel et des laquais autour de moi ne me rassasieront pas de leur importun aspect. (p. 103)

Mais quoique Italienne, et trop jolie pour n’être pas un peu coquette, elle était pourtant si modeste, et moi si timide, qu’il était difficile que cela vînt sitôt à bien. On ne nous laissa pas le temps d’achever l’aventure. Je ne m’en rappelle qu’avec plus de charmes les courts moments que j’ai passés auprès d’elle, et je puis dire y avoir goûté dans leurs prémices les plus doux ainsi que les plus purs plaisirs de l’amour. (p. 104)

J’aimais trop sincèrement, trop parfaitement, j’ose dire, pour pouvoir aisément être heureux. Jamais passions ne furent en même temps plus vives et plus pures que les miennes, jamais amour ne fut plus tendre, plus vrai, plus désintéressé. J’aurais mille fois sacrifié mon bonheur à celui de la personne que j’aimais ; sa réputation m’était plus chère que ma vie, et jamais pour tous les plaisirs de la jouissance, je n’aurais voulu compromettre un moment son repos. Cela m’a fait apporter tant de soins, tant de secret, tant de précaution dans mes entreprises, que jamais aucune n’a pu réussir. Mon peu de succès près des femmes est toujours venu de les trop aimer. (p. 108-109)

J’ai remarqué depuis que cette manière sèche d’interroger les gens pour les connaître est un tic assez commun chez les femmes qui se piquent d’esprit. Elles s’imaginent qu’en ne laissant point paraître leur sentiment, elles parviendront à mieux pénétrer le vôtre : mais elles ne voient pas qu’elles ôtent par là le courage de le montrer. Un homme qu’on interroge commence par cela seul à se mettre en garde, et s’il croit que, sans prendre à lui un véritable intérêt, on ne veut que le faire jaser, il ment, ou se tait, ou redouble d’attention sur lui-même, et aime encore mieux passer pour un sot que d’être dupe de votre curiosité. Enfin c’est toujours un mauvais moyen de lire dans le cœur des autres que d’affecter de cacher le sien. (p. 113-114)

Enfin, ne parlant plus, et déjà dans les combats de l’agonie, elle fit un gros pet. « Bon ! dit-elle en se retournant, femme qui pète n’est pas morte. » Ce furent les derniers mots qu’elle prononça. (p. 115)

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