« [...] ce n'est qu'en ruminant qu'on s'assimile ce qu'on a lu. » - (Arthur Schopenhauer)

« L'art, c'est se retrouver dans ce que l'on voit ou ce qu'on lit ; c'est quand l'auteur ou le peintre a su formuler mieux que moi ce qui m'arrive ou ce qui m'est arrivé, lorsqu'il l'interprète d'une façon beaucoup plus intelligente que moi, ou quand, grâce à son œuvre, je perçois ma propre vie d'une manière plus fine, plus belle, que moi. » - (Krzysztof Kieślowski)

dimanche 15 janvier 2023

Le Duel d'Anton Tchekhov : de la monstruosité de l’eugénisme.

Si tu l’aimais réellement et le tenais pour ton prochain, tout d’abord tu ne serais pas indifférent à ses faiblesses, tu ne leur serais pas indulgent, mais, dans son propre intérêt, tu essaierais de le mettre hors d’état de nuire. […] Dans l’intérêt de l’humanité et dans leur propre intérêt, de pareils individus devraient être supprimés. (p. 820)

S’il faut noyer et pendre les gens, dit Samoïlenko, au diable ta civilisation, au diable l’humanité ! (p. 820-821)

« Si […] le gouvernement ou la société t’ordonnaient de le supprimer, tu t’y… déciderais ?

– Ma main ne tremblerait même pas. » (p. 841)

Ses idéaux aussi sont despotiques. […] Les simples mortels, lorsqu’ils travaillent pour le bien commun, ont en vue leur prochain ; toi, moi, en un mot l’homme. Pour lui, les hommes sont des chiots et des nullités, trop insignifiants pour être le but de son existence. Il travaille, part en expédition et s’y rompra le cou non par amour du prochain mais au nom d’abstractions comme l’humanité, les générations futures, l’espèce humaine idéale. Il se soucie de l’amélioration de l’espèce humaine et à cet égard, nous ne sommes pour lui que des esclaves, de la chair à canon, des bêtes de somme. Il supprimerait ou enfermerait au bagne les uns, courberait les autres sous le joug de la discipline, les forcerait […] à se lever et à se coucher au son du tambour, posterait des eunuques pour veiller sur notre chasteté et notre moralité, ferait tirer sur tous ceux qui sortiraient du cercle de notre morale étroite et conservatrice, et tout cela au nom de l’amélioration de l’espèce humaine… Et qu’est-ce que l’espèce humaine ? Une illusion, un mirage… Les tyrans ont toujours été des illusionnistes. (p. 846)

Admettons que la morale exige que vous aimiez les hommes. Eh bien ! l’amour doit consister en l’éloignement de tout ce qui, de manière ou d’autre, leur nuit et les menace dans le présent ou l’avenir. Nos connaissances et l’évidence nous disent qu’un danger menace l’humanité du côté des anormaux mentaux et physiques. S’il en est ainsi, attaquez-vous aux anormaux. Si vous n’avez pas la force de les amener à la norme, vous avez assez de force et d’adresse pour les empêcher de nuire, c’est-à-dire pour les supprimer. (p. 882)

 

           Tchekhov est parfois perçu comme un auteur inscrit dans son époque, et son œuvre donc comme le reflet de la décadence de la haute et moyenne société russe annonciatrice de la prise de pouvoir des communistes, conséquence directe de l’abolition du servage qui bouleversa profondément l’organisation sociale de la société ainsi que les mentalités. Mais avec du recul, nous pouvons constater que l’œuvre de Tchekhov, loin de se limiter à une représentation certes peut-être fidèle d’une époque donnée, mais par conséquent datée, dépassée aujourd’hui, se révèle parfois d’une remarquable actualité dans les questions, les débats qu’elle soulève. La Salle n°6 et L’Homme à l’étui par exemple se révèlent ainsi d’une remarquable justesse dans sa peinture de tendances humaines et sociétales qui conservent toute leur actualité pour tout œil vigilant et critique de nos sociétés actuelles (pour davantage de précision, voir les liens renvoyant aux notes écrites pour ces deux nouvelles à la fin du présent article). La nouvelle Le Duel qui nous intéresse ici s’inscrit dans ce trait de l’œuvre de Tchekhov que je viens de tracer, dans le sens où elle pose notamment la question de la tentation de l’eugénisme pour les êtres considérés comme « nuisibles » ou « inutiles ».

          Ce qui rend cette nouvelle remarquable sur ce sujet de l’eugénisme (bien qu’on ne saurait réduire Le Duel à une nouvelle purement politique et polémique bien sûr, comme cette note le démontrera par la suite), c’est moins la dénonciation explicite par Tchekhov de sa monstruosité morale, conclusion à laquelle l’auteur et le lecteur arrivent implicitement et aisément, mais dans la manière dont Tchekhov dépeint comment une telle solution, inhumaine, en arrive néanmoins à être envisagée, voire à être soutenue par certaines personnes, loin pourtant d’être des monstres immoraux. Ainsi von Koren, le personnage de la nouvelle partisan d’une telle mesure, est loin d’être un monstre unidimensionnel : il est capable de compassion (comme lorsque le docteur Samoïlenko lui demande de l’argent pour Laïevski, que von Koren méprise), et à la fin de la nouvelle, reconnaît même volontiers que le changement subit de Laïevski, qu’il croyait incapable de faire quoi que ce soit d’utile et de bien dans sa vie, est réel à son grand étonnement, ce qui, implicitement, invalide sa théorie. Bien qu’extrême et repoussante moralement, la solution radicale de von Koren n’en est pas moins humaine : c’est le tour de force chez Tchekhov, et des grands écrivains en général, de nous montrer la part si humaine des pires monstruosités dont l’homme peut être capable. Constatant la vie sans cesse dissolue de Laïevski, ses déboires conjugaux et sa lâcheté probable à venir (Laïevski envisageant d’abandonner Nadéjda, femme mariée qu’il a arrachée de son foyer conjugal et avec qui il vit dans un concubinage choquant son voisinage), ainsi que son influence néfaste sur le cercle de connaissances qu’il s’est constitué dans la ville du Caucase où il s’est installée, von Koren en arrive à la conclusion que des êtres comme Laïevski et Nadéjda devraient purement et simplement être supprimés, et qu’il se ferait un plaisir d’exécuter une telle chose si les autorités rendaient légale une telle pratique. C’est ainsi que von Koren pousse Laïevski à bout jusqu’à ce que ce dernier le provoque en duel, et qu’il envisage sérieusement de tuer ce dernier, ce qu’il aurait peut-être fait sans l’intervention inopinée du diacre.

Le Duel, au-delà du sujet de l’eugénisme, pose plus globalement la question de la manière dont il faut traiter les gens que l’on considère comme « inutiles », dont on constate la dépravation morale, l’influence nuisible sur autrui et/ou l’incapacité de travailler, et donc d’être « utile » à la société.

Von Koren, bien qu’extrême dans la solution qu’il préconise, n’en est pas moins représentatif d’une tendance largement partagée par nombre de personnes, qui, bien que n’étant pas aussi radicales que le jeune scientifique et explorateur, partagent néanmoins avec lui le profond mépris qu’ils ressentent face à des personnes telles que Laïevski.

Le docteur Samoïlenko, à l’inverse, se situe à l’autre extrémité des approches possibles face à ces « inutiles ». D’une complaisance naïve, éprouvant une profonde compassion pour Laïevski qu'il cherche à aider par tous les moyens, même s’il apparaît évident que son départ pour Pétersbourg, voyage dont il réclame la somme au docteur, est en fait un abandon pur et simple de Nadéjda. Tchekhov, à l’instar de Molière, prône probablement une position plus équilibrée, entre compassion et fermeté : ainsi le débat houleux entre von Koren et Samoïlenko, sur le bien-fondé de prêter la somme réclamée par Laïevski, débouche sur une clause enjoignant à Laïevski de partir avec Nadéjda, ou de la faire partir avant, pour qu’il ne commette pas la lâcheté de l’abandonner à elle-même, seule et sans ressources.

Si von Koren et Samoïlenko représentent dans un sens les deux pôles opposés de la manière dont les « inutiles » peuvent être traités, entre excès de complaisance et monstruosité, c’est peut-être le personnage de Maria Bitiougova qui, à notre grande surprise, se révèle le plus sage dans son attitude envers Nadéjda. Tchekhov astucieusement nous trompe quelque peu sur le caractère de Maria Bitiougova, car elle nous est d’abord décrite telle qu’elle est perçue par Nadéjda, à savoir une femme aux préjugés religieux tenaces désapprouvant le concubinage de Nadéjda. Et bien que sa ferveur religieuse soit peut-être exagérée, et son amour pour ses deux enfants ne manquant pas parfois d’un comique quelque peu ridicule, il n’en demeure pas moins que sa compassion envers Nadéjda l’emporte au final sur ses préjugés moraux, et que ce personnage s’avère bien plus héroïque qu’il n’en avait l’air de prime abord. À sa compassion se mêle également une certaine fermeté : bien qu’elle fasse la morale à Nadéjda dans une scène importante de la nouvelle, ses remontrances sont faites avec réticence et simplicité, non pas pour démontrer sa supériorité morale (un travers si répandu chez nombre de personnes…) mais parce qu’elle sait que la vie immorale que Nadéjda mène la fait d’abord et avant tout souffrir elle-même, et que seul un changement radical de son mode de vie peut mettre fin au sentiment de culpabilité et de malaise qu’elle ressent et qui la ronge, elle qui vit hors mariage et trompe Laïevski davantage par désœuvrement et ennui que par absence ou affaiblissement de son amour envers lui.

Vous m’avez effrayée dès le premier jour, mais je n’avais pas la force de vous traiter par le mépris, comme l’ont fait les autres. (p. 849)

Au fond du cœur, je vous blâmais, mais vous étiez malheureuse, pitoyable, extravagante et je souffrais de pitié. (p. 850)

 

        Si donc la compassion a toujours prévalu dans l’œuvre de Tchekhov par rapport au mépris, à la haine que l’on serait tenté de ressentir envers ses innombrables anti-héros neurasthéniques, c’est d’abord et avant tout parce que ses anti-héros souffrent eux-mêmes de la distance, de l’incompatibilité, entre leurs rêves et idéaux d’un côté, et leur (in)capacité à les réaliser. Tchekhov ne cesse de mettre à jour chez l’homme cette aspiration au bon, au vrai, au juste, au beau, présente chez tous, bien qu’elle se manifeste de manière inégale, intermittente, voire, tragiquement, disparaît chez certains. Laïevski rêvait d’une vie pleine de sens, laborieuse, dans une certaine naïveté conforme aux idéaux tolstoïens, auxquels Tchekhov s’oppose radicalement dans ses œuvres tardives et matures, et dont il détruit l’illusion à travers le récit désenchanté de Laïevski relatant son échec immédiat à peine arrivé au Caucase, thème qu'il développe davantage dans sa nouvelle Ma vie. Se sentant inutile dans son emploi de fonctionnaire qu’il remplit avec dilettantisme, menant une vie dénuée de sens pour lui, il s’adonne au jeu et à la boisson de manière continue, et son amour pour Nadéjda, en même temps que la destruction de ses illusions, lui semble évanoui au moment où commence la nouvelle. Toujours épris de l’idée de recommencer sa vie ailleurs, cet ailleurs qu’il idéalise et voit comme la prémisse d’une nouvelle vie plus belle, Laïevski songe à retourner à Pétersbourg d’où il s’était initialement enfui avec Nadéjda (en abandonnant celle-ci au passage), persuadé que sa vie changera de manière décisive, sans se rendre compte qu’il ne fait que répéter en sens inverse le schéma de vie qui l’avait amené au Caucase depuis Pétersbourg, et qu’il eût sans doute continué à mener la même vie une fois à Pétersbourg… 

Deux ans plus tôt, lorsqu’il était tombé amoureux, il lui avait semblé qu’il lui suffirait de se lier à Nadéjda et de partir avec elle au Caucase pour échapper à la trivialité et au vide de l’existence ; de même, à présent, il était convaincu qu’il lui suffirait de la quitter et de retourner à Pétersbourg pour trouver tout ce qui lui manquait. (p. 806)

En venant au Caucase, elle croyait y trouver dès le premier jour un coin retiré, sur la côte, un petit jardin agréable avec des ombrages, des oiseaux et des ruisseaux, où elle pourrait planter des fleurs et des légumes, élever des canards, des poules, recevoir les voisins, soigner les paysans pauvres et leur distribuer des livres ; mais il se trouva que le Caucase, c’étaient des montagnes nues, des forêts et d’immenses vallées où le choix du terrain, les démarches, la construction demandaient du temps, où il n’y avait pas de voisins, où il faisait une chaleur torride et où l’on pouvait être pillé. (p. 823)

       Mais si ce dernier aspect peut nous rendre quelque peu méprisables les protagonistes de la nouvelle, à l’instar de ce que ressent von Koren à leur encontre, l’intimité que nous avons avec leurs pensées nous fait surtout prendre conscience de leurs souffrances intérieures, eux qui n’ont pas le courage, la force, de changer leurs manières de vivre, changement qui seul pourrait les réconcilier avec leur conscience. C’est au final cette conscience encore présente du bien et du mal et les souffrances qu’elle provoque chez ceux qui mènent justement une vie à l’encontre de leurs idéaux, conscience et souffrances que nous pouvons saisir, comprendre par la littérature, qui nous font ressentir malgré tout une profonde compassion pour le couple Laïevski/Nadéjda, en dépit de la tentation du mépris auquel un œil extérieur serait davantage tenté. Leur réconciliation, leur amour retrouvé, si émouvants vers la fin de la nouvelle, sont justement liés à leur prise de conscience du mensonge dans lequel ils vivaient et qu’ils entretenaient dans leurs pensées : Laïevski se rend compte de son attitude lâche lorsque Samoïlenko lui impose la clause suggérée par von Koren, et Nadéjda se rend compte du mal que ses liaisons peuvent provoquer lorsqu’elle est surprise en flagrant délit par Laïevski. Ce dernier, au moment où il peut la perdre, verra son amour se rallumer in extremis, à l’inverse de Startsev dans Ionytch, et surtout prendra enfin pleinement conscience de l’importance de cet amour dans son bonheur personnel.

Nadéjda aperçut les hommes en blanc qui allaient et venaient sur le quai et parlaient français ; et, sans qu’elle sût pourquoi, une vague de joie revint soulever sa poitrine et, dans sa mémoire, passa le souvenir confus d’une vaste salle de bal où elle avait dansé jadis, à moins qu’elle ne l’ait rêvé. Mais quelque chose, tout au fond de son âme, lui murmurait confusément, sourdement, qu’elle était une femme petite, triviale, piètre, insignifiante… (p. 827-828)

Elle comprit qu’elle avait été trop loin, qu’elle s’était conduite trop librement et c’est le cœur gros et avec l’impression d’être lourde, épaisse, vulgaire, ivre, qu’elle prit place en compagnie d’Atchmianov dans la première voiture vide qu’elle trouva. (p. 839)

Je suis un homme creux, sans valeur, déchu ! L’air que je respire, c’est le vin, l’amour, bref, jusqu’à présent, j’ai acheté la vie au prix du mensonge, de l’oisiveté et de la pusillanimité. Jusqu’à ce jour, j’ai trompé les gens et je me suis trompé moi-même, j’en ai souffert et mes souffrances ne valaient pas cher. (p. 846-847)

Il voulait réfléchir à sa situation et redoutait de penser. Il avait peur de s’avouer que le docteur l’avait surpris en flagrant délit de duplicité, une duplicité qu’il s’était si longtemps et avec tant de soin cachée à lui-même. (p. 863)

« Ma vie est perdue ! murmurait-il, en se frottant les mains. Pourquoi suis-je encore en vie, mon Dieu ! »

Il avait balayé du ciel sa terne étoile, elle avait disparu et sa trace s’était fondue dans l’obscurité de la nuit ; elle ne reparaîtrait pas au firmament parce que la vie n’est donnée qu’une fois sans retour. Si l’on pouvait ressusciter les années et les jours passés, il aurait remplacé le mensonge par la vérité, l’oisiveté par le travail, l’ennui par la joie, il aurait rendu la pureté à celles qu’il avait salies, il aurait trouvé Dieu et la justice, mais c’était aussi impossible que de faire reparaître au ciel une étoile disparue. Et cette impossibilité le mettait au désespoir. (p. 890)

À vrai dire, Laïevski est un peu fou, dissolu, étrange, mais il ne vole pas, ne crache pas par terre, ne reproche pas à sa femme : « Tu bâfres et tu ne veux pas travailler », ne fouette pas son fils à coups de rênes ou ne nourrit pas ses domestiques de lard puant, cela ne suffit-il pas pour qu’on le traite avec indulgence ? En outre, il est le premier à souffrir de ses défauts comme un malade de ses plaies. (p. 895)

 

La conclusion, heureuse bien qu’incertaine de la nouvelle, voit surtout les deux protagonistes mûrir, prendre conscience avec lucidité de leur situation et de leur amour : c’est, chez Tchekhov, la condition sine qua non pour, peut-être, atteindre une vie sinon aussi heureuse, belle et idéale que nos rêves nous suggèrent, du moins une vie plus conforme, qui s’en rapproche ou du moins ne les contredit pas. Une vie laborieuse, souvent difficile, qui peut paraître terne et monotone (comme la situation finale du couple le suggère) mais qui néanmoins n’est pas dépourvue d’un certain héroïsme, d’une certaine noblesse d’âme, certes discrets mais bien présents…


Ci-dessous, un long choix de citations tirées de la nouvelle :

Avec sa grosse tête rasée, enfoncée dans les épaules, sa figure rouge, son corps obèse, flasque, et sa voix rauque de militaire, ce Samoïlenko produisait sur tout nouvel arrivant une impression détestable ; on le prenait pour un butor, un rogommeux, mais après deux ou trois jours de fréquentation, son visage commençait à paraître extraordinairement bon, gentil et même beau. En dépit de sa gaucherie et de son ton grossier, c’était un homme paisible, d’une bonté sans bornes, indulgent et serviable. (p. 796)

Bien sûr, c’est difficile de vivre avec une femme que l’on n’aime pas […]. Mais Ivan, il faut raisonner humainement. Si ça m’arrivait, je ne lui laisserais pas voir que je ne l’aime plus et je vivrais avec elle jusqu’à la mort. (p. 797)

Là-bas, il faut lutter à mort, et quel lutteur suis-je ? Je suis un pitoyable neurasthénique, un homme aux mains blanches. Dès le premier jour j’ai compris que mes rêves de vie laborieuse et de vignoble étaient du vent. (p. 799)

« Dans la vie conjugale, l’essentiel c’est la patience. » Tu entends, Ivan ? Pas l’amour, la patience. L’amour ne peut pas durer longtemps. Tu as vécu deux ans dans l’amour, et maintenant ta vie conjugale a sans doute atteint la période où, afin de conserver l’équilibre, pour ainsi dire, tu dois mettre en branle toute ta patience… (p. 800)

Oui, elle m’aime dans la mesure où, à son âge et avec son tempérament, elle a besoin d’un homme. Il lui serait aussi difficile de se passer de moi que de poudre ou de papillotes. Je suis l’un des éléments indispensables de son boudoir. (p. 801)

Samoïlenko aimait son ami. Il voyait en Laïevski un brave garçon, un étudiant, un bon vivant avec qui on pouvait boire, rire et parler à cœur ouvert. Ce qu’il comprenait de lui, lui était extrêmement déplaisant. Laïevski buvait beaucoup et à toute heure jouait aux cartes, méprisait son travail, vivait au-dessus de ses moyens, employait des expressions inconvenantes, sortait en mauvais souliers et se disputait en public avec Nadéjda – cela aussi lui déplaisait. Mais que Laïevski […] parlât souvent d’une façon si intelligente que seul un petit nombre de personnes pouvaient le suivre, qu’il vécût avec une femme de la société instruite, tout cela Samoïlenko ne le comprenait pas, mais cela lui plaisait, il tenait Laïevski pour un homme qui lui était supérieur et le respectait. (p. 802)

D’accord, mais faute d’amour, respecte-la, réponds à ses désirs. (p. 803)

Vous êtes trop gâtés, messieurs ! soupira Samoïlenko. Le sort t’a donné une femme jeune, belle, instruite, et tu n’en veux pas, mais moi, si Dieu m’avait donné même une petite vieille contrefaite, mais tendre et bonne, que je serais heureux ! (p. 803-804)

Il était très content de lui, et il lui semblait que tout l’univers le contemplait avec satisfaction. (p. 804)

Des pensées molles, lentes, toujours sur le même thème, se traînaient dans son cerveau comme un long convoi de chariots par un soir pluvieux d’automne, et il tomba dans une somnolence accablée. (p. 805)

Quand, d’un air soucieux, elle chipota d’abord dans son assiette, puis se mit à manger indolemment, en avalant par-ci, par-là, un peu de lait qu’il entendait descendre dans sa gorge, une haine si lourde s’empara de lui qu’il en éprouva des démangeaisons dans la tête. Il avait conscience que ce sentiment eût été outrageant même envers un chien, pourtant ce n’est pas à lui-même qu’il s’en prenait, mais à Nadéjda : c’était elle qui lui avait inspiré ce sentiment, et il comprenait pourquoi les amants tuent, parfois, leur maîtresse. Lui-même n’aurait pas tué, bien sûr, mais eût-il, aujourd’hui, fait partie d’un jury, il aurait acquitté le meurtrier. (p. 809)

La contemplation de sa personne lui procurait presque plus de plaisir que l’examen des photographies ou du pistolet à la crosse richement ornée. Il était très satisfait de sa figure, de sa barbe bien taillée, de ses larges épaules, preuves évidentes de sa bonne santé et de sa robuste constitution. Il était aussi satisfait de sa mise élégante, à commencer par la cravate assortie à sa chemise, jusqu’à ses souliers jaunes. (p. 811)

Si je voyais ce cher monsieur en train de se noyer, je le pousserais encore avec un bâton : noie-toi, mon vieux, noie-toi !... […] Laïevski est incontestablement un être nuisible et aussi dangereux pour la société que le microbe du choléra, poursuit von Koren. Le noyer est une bonne action. […] Haïr et mépriser un microbe, c’est bête, mais considérer à tout prix, sans discrimination, le premier venu comme son prochain, c’est, je m’en excuse, ne pas raisonner, refuser d’être équitable, bref s’en laver les mains. (p. 812-813)

Bref, nous devions comprendre qu’un grand homme comme Laïevski était grand jusque dans sa déchéance, que sa dépravation, son ignorance et sa crasse étaient un phénomène d’histoire naturelle, consacrée par le déterminisme, que les causes en étaient universelles, élémentaires et que l’on devait suspendre devant lui une veilleuse d’icône parce qu’il était la victime de l’époque, des influences, de l’hérédité, et ainsi de suite. […] j’ai mis longtemps à comprendre à qui j’avais affaire : était-ce un cynique ou un adroit filou ? Des individus comme lui, qui appartiennent en apparence à la classe intellectuelle, qui ont quelque instruction et parlent beaucoup de leur noblesse personnelle, savent se faire passer pour des natures complexes. (p. 815)

Son existence est enfermée dans cet étroit programme comme un œuf dans sa coquille. Qu’il marche, qu’il soit assis, qu’il se mette en colère, qu’il écrive, qu’il se réjouisse, tout se ramène au vin, aux cartes, aux souliers bas et à la femme. (p. 815)

Il a dû s’enfuir avec elle ici, au Caucase, à la recherche de l’idéal, paraît-il… Aujourd’hui ou demain, il cessera de l’aimer et retournera à Pétersbourg toujours à la recherche de l’idéal. (p. 816)

Le diacre était très porté à rire et, pour la moindre des choses, riait à se tordre, à en tomber par terre. Il semblait n’aimer la société que parce que les gens ont des ridicules et qu’on peut leur donner des surnoms cocasses. (p. 817)

Voyez un peu ses contorsions et ses tours de passe-passe, par exemple ses propos sur la civilisation. Il ne sait même pas ce que c’est mais il dit par exemple : « Ah ! la civilisation nous a défigurés ! Ah ! que j’envie les sauvages, les enfants de la nature, qui ignorent la civilisation ! » […] Saper la civilisation, l’autorité, la religion d’autrui, les couvrir de boue, cligner plaisamment de l’œil à leur sujet uniquement pour justifier et cacher sa débilité et son indigence morales, seul en est capable un animal pétri de vanité, bas et abject. (p. 819)

Vous le savez vous-même, l’incertitude d’une situation favorise considérablement l’apathie. (p. 822)

Les journées longues, intolérablement chaudes, ennuyeuses, les soirées splendides, langoureuses, les nuits étouffantes et toute cette vie où, du matin au soir, on ne sait que faire d’un temps inutile, la pensée obsédante qu’elle était la femme la plus jeune et la plus belle de la ville, qu’elle perdait sa jeunesse, que Laïevski lui-même était un honnête homme, un homme d’idées, mais toujours le même, toujours à traîner ses souliers, à se ronger les ongles, à l’agacer par ses caprices, tout cela avait fait d’elle peu à peu la proie du désir et, telle une folle, elle pensait jour et nuit à une seule et même chose. Sa respiration, ses regards, le ton de sa voix et sa démarche n’exprimaient que le désir ; le bruit de la mer lui disait qu’il fallait aimer, le crépuscule aussi, les montagnes de même… Et lorsque Kiriline s’était mis à lui faire la cour, elle n’avait eu ni la force, ni la volonté, ni la possiblité de lui résister, et elle s’était donnée à lui… (p. 824)

Elle considérait avec joie qu’il n’y avait rien d’affreux dans sa trahison. Son âme n’y avait pas pris part, elle continuait à aimer Laïevski, à preuve qu’elle était jalouse de lui, qu’il lui manquait, qu’elle le plaignait et qu’elle s’ennuyait quand il n’était pas à la maison. (p. 825)

Libérée de ses vêtements, Nadéjda eut envie de s’envoler. Et elle avait l’impression qu’il lui suffirait d’étendre les bras pour prendre l’essor. (p. 826)

Elle apercevait la mer jusqu’à l’horizon, les bateaux, les gens sur la plage, la ville et tout cela, joint à la chaleur et aux caresses des vagues transparentes, l’excitait et l’invitait à vivre, vivre… (p. 827)

Elle s’empressait auprès de son invitée, la prenait en pitié, tout en souffrant à la pensée que sa présence pouvait avoir une mauvaise influence sur Kostia et sur Katia et en se réjouissant de l’absence de son mari. Comme, à son avis, tous les hommes aiment les femmes « de ce genre », elle pouvait avoir une mauvaise influence même sur lui. (p. 828)

Le beau, le poétique amour, ce sont les roses sous lesquelles on veut cacher la pourriture. Roméo est un animal comme tous les autres. (p. 833)

« Mon Dieu, que c’est beau ! pensa-t-il. Des gens, des pierres, un feu, les ombres du soir, un arbre difforme, rien de plus, mais que c’est beau ! » (p. 835)

En les entendant, le diacre se prit à imaginer ce qu’il serait devenu dans dix ans, quand il reviendrait de l’expédition : il serait un jeune missionnaire, un auteur connu, au passé glorieux ; on le nommerait archimandrite, puis évêque… (p. 835)

Comme dans tous les pique-niques, on se perdait dans le tas de serviettes, de paquets, de papiers inutiles et gras que le vent emportait çà et là, nul ne savait où était son verre et son pain, on renversait le sel, on renversait le vin sur le tapis et sur ses genoux. (p. 838)

Laïevski était mal à l’aise : la chaleur du feu le brûlait le dos, et la haine de von Koren lui brûlait la poitrine et le visage ; cette haine d’un homme honnête et intelligent, et qui était probablement fondée, l’humiliait, lui coupait bras et jambes… (p. 838)

« Tu te conduis comme… une cocotte. »

Ce fut si grossier qu’il eut pitié d’elle. Sur son visage maussade et las, elle lut la haine, la pitié, la contrariété, et, d’un coup, son exaltation tomba. Elle comprit qu’elle avait été trop loin, qu’elle s’était conduite trop librement et c’est le cœur gros et avec l’impression d’être lourde, épaisse, vulgaire, ivre, qu’elle prit place en compagnie d’Atchmianov dans la première voiture vide qu’elle trouva. (p. 839)

Si on insulte plus souvent les hommes qui exercent des professions libérales que les filous, c’est que la société est constituée pour les trois quarts d’esclaves et de macaques comme ceux-là. Tu ne verras jamais un esclave te tendre la main et te dire sincèrement merci parce que tu travailles. (p. 840)

 « Pourquoi ne m’as-tu pas dit plus tôt qu’il était mort ? Je ne serais pas allée au pique-nique, je n’aurais pas ri comme une folle… Les hommes me disaient des fadaises. Quel péché, quel péché ! Sauve-moi, Ivan, sauve-moi… J’ai perdu la raison… Je suis perdue… » (p. 842)

En regardant ce visage pâle, animé, plein de bonté, Samoïlenko se rappela que von Koren voulait supprimer les gens comme Laïevski. Et il vit dans ce dernier un enfant faible, sans défense, que n’importe qui pouvait offenser, massacrer. (p. 844)

Je suis heureux de voir clairement mes défauts et d’en avoir conscience. Cela m’aidera à ressusciter et à devenir un autre homme. Mon cher, si tu savais la passion, l’angoisse avec lesquelles j’aspire à ce renouvellement ! Et, je te le jure, je deviendrai un homme ! (p. 847)

Elle s’était souvenue qu’effectivement, elle n’avait pas encore vécu. À sa sortie de pension elle avait épousé un homme qu’elle n’aimait pas, puis elle s’était liée avec Laïevski et avait passé sa jeunesse avec lui sur cette plage ennuyeuse, déserte, dans l’attente de quelque chose de mieux. Était-ce vivre ? (p. 848)

Ma chère, un mari doit tout ignorer et une femme doit être devant lui pure comme un ange ! Je m’éveille chaque matin dès l’aube et je me lave à l’eau froide pour que Nikodim ne voie pas mon visage bouffi de sommeil. (p. 851)

Nadéjda voulait parler […] du jeune et beau Atchmianov, et de l’idée folle, ridicule qui lui était venue de se libérer de sa dette ; elle avait trouvé cela très drôle, et en rentrant, hier soir, elle s’était sentie irrémédiablement déchue et vénale. (p. 852)

Maintenant qu’il avait définitivement résolu de partir et de quitter Nadéjda, elle lui inspirait de la pitié et éveillait en lui un sentiment de culpabilité ; il avait un peu honte devant elle, comme en présence d’un cheval malade ou vieux que l’on a décidé d’abattre. (p. 853)

Il est intéressant de constater que, lorsque deux taupes se rencontrent sous terre, toutes deux, comme si elles s’étaient donné le mot, commencent par dégager l’espace qui leur sera nécessaire pour se mesurer plus à l’aise. Après quoi, elles engagent une lutte cruelle et se battent jusqu’à la mort du plus faible. (p. 856)

Faire un bienfait à Laïevski est aussi stupide, à mon avis, que d’arroser la mauvaise herbe ou de suralimenter les sauterelles. (p. 857)

Il se justifiera en disant que la civilisation l’a défiguré et qu’il est un autre Roudine. (p. 858)

« L’amour de l’homme ne doit avoir son siège ni dans le cœur, ni au creux de l’estomac, ni dans les reins, mais ici ! » Il se frappa le front. (p. 860)

Quand les soldats aperçoivent une fille de mœurs légères, ils rient, ils sifflent, mais demande-leur un peu ce qu’ils valent eux-mêmes. (p. 861)

Sans que nous sachions pourquoi, la pureté de Katia nous touche, toi, moi, que chacun éprouve confusément le besoin d’un amour pur tout en sachant qu’un pareil amour n’existe pas, tout cela est-il préjugé ? (p. 861)

Avant d’arriver, elle avait fait le nœud de cravate d’Ivan et ce rien avait empli son âme de tendresse et de mélancolie. […] elle avait à lui cacher le tremblement de sa main pour lui nouer sa cravate, tout cela lui disait obscurément qu’il ne leur restait pas longtemps à vivre ensemble. Elle le regardait comme on regarde une icône, avec terreur et repentir, et pensait : « Pardonne-moi, pardonne-moi… » Elle était assise en face d’Atchmianov qui la buvait des yeux ; des désirs l’agitaient, elle avait honte d’elle-même et craignait que même la tristesse, même la souffrance ne puissent l’empêcher de céder à sa passion impure, sinon aujourd’hui, du moins demain, et que, pareille à un ivrogne invétéré, elle ne trouve pas la force de s’arrêter. Pour mettre un terme à cette vie, honteuse pour elle et outrageante pour Laïevski, elle résolut de s’en aller. Elle le prierait en pleurant de la laisser partir, et s’il s’y opposait, elle partirait en cachette. Elle ne lui parlerait pas de ce qui s’était passé. Qu’il garde d’elle un souvenir pur ! (p. 864-865)

Ça passera. Les hommes sont aussi faibles que nous, pauvres femmes. Vous passez tous deux par une crise… C’est si compréhensible ! (p. 867)

Il y avait eu un temps où aucun homme ne lui aurait parlé comme le faisait Kiriline, et c’était elle qui avait mis fin à ce temps, comme on arrache un fil, et l’avait irrévocablement anéanti. À qui la faute ? Étourdie de désir, elle avait souri à un homme absolument inconnu, uniquement sans doute parce qu’il était grand et bien fait ; au bout de deux rendez-vous il l’ennuyait et elle l’avait rejeté. (p. 869)

Elle écouta le murmure régulier de la mer, regarda le ciel semé d’étoiles, et elle eut envie d’en finir au plus vite avec tout et de perdre le maudit sentiment de l’existence avec sa mer, ses étoiles, ses hommes, sa fièvre. (p. 870)

Une fois dans sa chambre, elle alluma une bougie, se déshabilla rapidement, mais, au lieu de se coucher, elle s’affala à genoux devant une chaise, l’entoura de ses bras et y appuya le front. (p. 872)

Ce qu’il y a de curieux dans une crise de nerfs, c’est qu’on sait qu’elle est absurde, qu’on en rit et qu’en même temps on sanglote. Dans ce siècle agité nous sommes les esclaves de nos nerfs ; ils sont nos maîtres et ce sont eux qui nous dirigent. À cet égard la civilisation nous a rendu un bien mauvais service… (p. 873)

Oui, je fais des dettes, je bois, je vis avec la femme d’un autre, j’ai des crises de nerfs, je suis vulgaire, moins profond d’esprit que certains, mais qui cela regarde-t-il ? Respectez ma personnalité ! […] Ces regards incessants dans mon âme, poursuivit Laïevski, offensent en moi la dignité humaine et je prie les limiers volontaires de mettre un terme à leur espionnage ! Assez ! (p. 875)

Laïevski se retourna vers la chambre et y aperçut Kiriline et Nadéjda auprès de lui. Il n’entendit pas ce qu’on lui disait, recula et se retrouva dans la rue sans savoir comment. Sa haine pour von Koren, son inquiétude, tout avait disparu. (p. 880)

C’est ce qui arrive à l’humanité : les faibles oppriment les forts. Chez les sauvages, que la civilisation n’a pas encore atteints, le plus fort, le plus sage et le plus juste marche en tête : il est le chef et le maître. (p. 882)

Le savoir et l’évidence. Les tuberculeux et les scrofuleux se reconnaissent à leurs maladies, les êtres immoraux et les fous à leurs actes.

- Mais l’erreur est possible !

- Oui, mais il ne faut pas craindre de se mouiller les pieds quand le déluge menace. (p. 883)

Seuls les honnêtes gens et les filous peuvent trouver une issue à n’importe quelle situation, mais celui qui veut être à la fois honnête et filou, celui-là n’a pas d’issue. (p. 886)

Ah ! où vous êtes-vous enfuies, dans quel océan avez-vous sombré, prémices d’une vie belle et pure ? (p. 888)

Le lycée ? La Faculté ? Une duperie. Il était un mauvais élève et avait oublié ce qu’on lui avait appris. Son travail au service de la société ? Cela aussi, c’était une duperie, car il ne faisait rien, à son bureau, il percevait ses appointements sans travailler et son emploi n’était qu’une immonde prévarication à l’abri des poursuites judiciaires. Il n’avait nul besoin de la vérité et ne la recherchait pas, sa conscience, ensorcelée par le vice et le mensonge, dormait ou se taisait ; comme un étranger ou un manœuvre venu d’une autre planète, il se tenait à l’écart de la vie commune, était indifférent aux souffrances des gens, à leurs idées, à leur religion, à leurs connaissances, à leurs recherches, à leur lutte, n’avait  jamais dit une bonne parole à personne, n’avait pas écrit une ligne qui fût utile, qui sortit de la banalité, n’avait rien fait pour les hommes qui valût un liard. Il s’était contenté de manger leur pain, de boire leur vin, d’enlever leurs femmes, de vivre de leurs idées, et, pour justifier sa méprisable existence de parasite à leurs yeux et aux siens, il s’était constamment donné des airs supérieurs, meilleurs. Mensonge, mensonge, mensonge… (p. 889)

Il avait ôté à une jeune femme qui avait plus confiance en lui qu’en un frère, son mari, ses relations, son pays, pour la livrer, ici, à la chaleur, à la fièvre et à l’ennui ; de jour en jour, pareille à un miroir, elle avait dû réfléchir son oisiveté, son penchant au vice et ses mensonges, et c’est cela, cela seul qui avait empli son existence faible, flétrie, pitoyable… (p. 889)

Et celui qui cherche le salut dans un changement de lieu, tel un oiseau de passage, celui-là ne réussira pas, car pour lui la terre est la même partout. (p. 890-891)

Il la regarda en silence, lui demanda mentalement pardon et pensa que si le ciel n’était pas vide, s’il y avait réellement un Dieu, il veillerait sur elle… (p. 891)

Il la serra dans ses bras avec élan, avec violence, lui couvrit les genoux et les bras de baisers ; puis, comme elle bredouillait quelque chose et tressaillait à ses souvenirs, il caressa ses cheveux et, en regardant son visage, il comprit que cette femme malheureuse, dévoyée, était pour lui l’être unique, le seul qui lui fût proche, cher, irremplaçable. Quand il monta en voiture, il voulait revenir vivant. (p. 892)

Le diacre suivait la côte, haute et escarpée, sans voir la mer ; elle s’était assoupie en bas, ses vagues invisibles se brisaient paresseusement, lourdement, sur la grève et semblaient soupirer : ouf-f-f. Comme elles étaient lentes ! Une vague se brisa, le diacre eut le temps de compter huit pas avant que la seconde suivît, six avant la troisième. L’obscurité était totale ; dans les ténèbres, on percevait le murmure paresseux, somnolent de la mer, et l’écoulement du temps infiniment lointain, inimaginable, aux âges où Dieu planait au-dessus du chaos. (p. 892)

C’est une belle intelligence [en parlant de von Koren], que Dieu l’assiste ! Seulement il est dur…

Laïevski connaissait déjà cet homme [le docteur Oustimovitch], mais c’est alors seulement qu’il remarqua avec précision ses yeux ternes, ses moustaches raides et son cou maigre de tuberculeux : ce n’était pas un médecin, mais un usurpateur ! (p. 897)

Il se souvint de la haine qu’il avait éprouvée la veille pour ce front basané et ces cheveux crépus et se dit que, même alors, au fort de sa haine et de sa colère, il n’aurait pu tirer sur un homme. (p. 901)

J’ai cru que vous vouliez le tuer…, bredouilla-t-il [le diacre]. Comme c’est contraire à la nature humaine ! Que c’est contre-nature ! (p. 902)

Maintenant, les gouttes de pluie qui perlaient dans les herbes et sur les pierres brillaient au soleil comme des diamants, la nature souriait joyeusement et le seuil effrayant de l’avenir était franchi. […] Puis, quand il fut de retour chez lui […], il contemplait les objets familiers et s’étonnait que les tables, les fenêtres, les chaises, la lumière et la mer fissent naître en lui une joie vive, enfantine, qu’il n’avait pas ressentie depuis longtemps. (p. 904)

Elle lui racontait tout avec hâte… Il lui semblait que Laïevski devait mal entendre et mal comprendre, et que, s’il apprenait tout, il la maudirait et la tuerait, mais il l’écoutait, lui caressait le visage et les cheveux, la regardait dans les yeux et disait : 

« Je n’ai personne d’autre que toi… »

Puis ils restèrent longtemps assis dans leur petit jardin, serrés l’un contre l’autre, sans mot dire, ou rêvant tout haut à leur bonheur futur. Ils s’exprimaient en phrases brèves, hachées, et Laïevski avait l’impression de n’avoir jamais si bien et si longuement parlé. (p. 905)

Si on ne se trompe pas pour l’essentiel, on se trompe dans le détail. Nul ne connaît la vérité vraie. (p. 907)

Dans la recherche de la vérité, les hommes font deux pas en avant et un en arrière. Les souffrances, les erreurs et l’ennui les font reculer, mais la soif de la vérité et une bonne volonté tenace les poussent toujours de l’avant. Et qui sait ? Peut-être atteindront-ils la vérité vraie… (p. 910)


Liens vers les nouvelles de Tchekhov mentionnées dans la présente note :

- La Salle n°6 : https://litteratureencastalie.blogspot.com/2021/08/la-salle-n6-danton-tchekhov-de.html

- L’Homme à l’étui : https://litteratureencastalie.blogspot.com/2021/08/lhomme-letui-danton-tchekhov-la-peur-de.html

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