« [...] ce n'est qu'en ruminant qu'on s'assimile ce qu'on a lu. » - (Arthur Schopenhauer)

« L'art, c'est se retrouver dans ce que l'on voit ou ce qu'on lit ; c'est quand l'auteur ou le peintre a su formuler mieux que moi ce qui m'arrive ou ce qui m'est arrivé, lorsqu'il l'interprète d'une façon beaucoup plus intelligente que moi, ou quand, grâce à son œuvre, je perçois ma propre vie d'une manière plus fine, plus belle, que moi. » - (Krzysztof Kieślowski)

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jeudi 8 août 2024

Narcisse et Goldmund de Hermann Hesse : « conférer aux choses éphémères l’éternité » à travers l’œuvre d’art.

Tout comme la jouissance d’amour, à l’instant le plus délicieux de son épanouissement suprême, est sûre de décroître l’instant d’après et de disparaître dans la mort, de même la solitude totale de l’âme et l’abandon à la mélancolie sont sûrs de faire place soudain au désir, à une nouvelle adhésion à la vie et à sa face lumineuse. La mort et la volupté ne font qu’un. (p. 208-209)

Il contempla les statues silencieuses, les anges et les saints minces et élancés, dans les plis raides de leurs draperies, impassibles, inaccessibles, surhumains et pourtant créés de la main de l’homme et de l’esprit de l’homme. Sévères et sourds, ils se dressaient là-haut, dans leurs niches étroites, inaccessibles à toute prière, à toute question, et cependant ils demeuraient dans leur dignité et leur beauté qui survivaient aux générations humaines et à leur disparition, comme une infinie consolation, un triomphe sur la mort et le désespoir. (p. 279-280)

[Narcisse :] - Qu’est-ce que l’art t’a apporté, que signifie-t-il pour toi ? [Goldmund :] - Le triomphe sur la vie fugitive ; je me suis rendu compte que, de la farce et de la danse macabre de la vie humaine, il y avait une chose qui demeurait, qui survivait, l’œuvre d’art. Elle aussi périt bien un jour, elle est consumée, gâtée, brisée. Mais tout de même elle survit à bien des vies humaines et constitue, au-delà de l’instant qui passe, un domaine paisible d’images et de choses saintes. Il me semble bon et consolant d’y travailler, car c’est presque conférer aux choses éphémères l’éternité. (p. 330)

Il examina les feuilles de la petite plante ; quelle admirable sagesse les avait ainsi rangées si joliment autour de la tige ! Les vers de Virgile étaient beaux, il les aimait, mais il y avait dans Virgile bien des vers qui n’étaient pas aussi beaux, si pleins de sens que la disposition en spirale de ces petites feuilles montant contre la tige. Quelle jouissance, quel bonheur, quel acte ravissant, noble et profond ce serait, si un homme avait le pouvoir de créer une seule fleur comme celle-ci ! Mais nul n’en était capable, aucun empereur, aucun pape et aucun saint. (p. 123) 

 

       De cet antépénultième roman de Hermann Hesse ressort une volonté de s’ouvrir, d’embrasser pleinement la vie sensible sous toutes ses formes et tous les sentiments qu’elle peut inspirer (joie, souffrance, horreur), qu’il s’agisse de la contemplation émerveillée de la nature (les fleurs, l’eau, les animaux), du bonheur que le protagoniste, Goldmund, rencontre dans ses rapports amoureux avec les femmes, ou de l’horreur des comportements humains qu’il aura l’occasion d’observer lors d’une épidémie de peste.

Mais cette expérience de la vie sensible est surtout marquée pour Goldmund par son sentiment de leur caractère éphémère, fugitif : qu’il s’agisse des femmes, dont il passe de l’une à l’autre tout au long du roman (bien que certaines le marqueront davantage que d’autres), d’un paysage qu’il contemple (en particulier l’eau), ou de son sentiment face à la vie, oscillant entre joie et désespoir. Ainsi, l’extase amoureuse en particulier n’est qu’un instant bref de bonheur, qui décroît et disparaît sitôt ressenti (1re citation en épigraphe). De même, Goldmund, désespéré, horrifié (mais aussi fasciné) par l’atmosphère sinistre, apocalyptique, qui s’est installée au cours d’une épidémie de peste, se rend compte qu’une fois cette dernière finie, la vie humaine reprend malgré tout ses droits, retrouve ses joies habituelles que l'on croyait disparues à jamais, comme si l’épisode douloureux, traumatisant qu’elle vient de vivre n’avait pas eu lieu. C’est ce côté transitoire, ce changement continu des choses, et avec eux leur oubli, leur disparition inévitables, que Goldmund ne cesse de ressentir dans son rapport au monde et qui le rendent de manière épisodique triste, mélancolique.

Tu es si beau et tu sembles si gai, et pourtant au fond de tes yeux, il n’y a point de joie, il n’y a que tristesse, comme s’ils savaient, tes yeux, qu’il n’est pas de bonheur et que la beauté et l’amour ne restent pas longtemps parmi nous. Tu as les plus beaux yeux qui se puissent voir et les plus tristes. (p. 142)

Goldmund lui aussi avait bon caractère. Il n’y avait qu’une chose qu’il ne souffrait point : quand il retombait dans sa tristesse et ses sombres réflexions, alors il se taisait obstinément et considérait l’autre comme n’existant pas ; alors il ne fallait ni bavarder, ni questionner, ni consoler, il fallait le laisser à son silence. (p. 241)

 

       Goldmund, qui est le véritable héros et protagoniste de ce roman malgré son titre qui semble accorder une importance égale à son maître puis ami Narcisse, est un être sensible à cet aspect fugitif des choses de la vie, qui le prédispose à devenir un artiste. Mais le roman débute par la méconnaissance de lui-même de Goldmund, qui, sous la pression paternelle, se destine à une vie d’ascète dans le monastère où il est éduqué. C’est son jeune maître Narcisse qui, bien qu’il se destine lui-même à la vie monastique, devenant même à la fin du roman le directeur du monastère, dissuade Goldmund de mener une telle vie, en lui montrant qu’il a des dons, des aptitudes, un tempérament différents du sien, qui doivent l’amener par conséquent à mener un autre type de vie. On retrouve ici une thématique chère à Hesse, qui traverse régulièrement son œuvre : qu’il n’y a pas de voie unique, préférable à une autre, dans la vie que l’on mène, et que celle-ci n’est réussie que si elle est vécue conformément à notre personnalité profonde, qu’il s’agit de (re)découvrir, ou qu’une personne tierce peut éventuellement aider à faire découvrir. Malgré leurs caractères opposés et leur mode vie tout aussi radicalement opposé (Narcisse restera au monastère, sédentaire, pour mener une vie purement spirituelle et intellectuelle, alors que Goldmund courra le monde en vagabond, pour se livrer aux expériences sensibles de toutes sortes), Narcisse et Goldmund ont une amitié et une estime profonde l’un pour l’autre. Et si Hesse semble leur donner une importance égale dans le choix du titre du roman, et donc accorder une égale importance à la part intellectuelle et sensible de l’homme qu’ils symbolisent, c’est cette dernière qui semble prévaloir et avoir la préférence de l’auteur, comme en atteste la réflexion sur lui-même que fait Narcisse à la fin du roman, et comme la vie de Hesse lui-même semble le prouver, lui qui, comme Goldmund, a été un contemplateur inlassable, émerveillé, de toutes les choses de la vie, même celles a priori insignifiantes, et qui ne cachait pas sa préférence aux œuvres sensibles (littérature et musique) aux traités de philosophie arides et abstraits qu’il lisait parcimonieusement et sans grand plaisir la plupart du temps.

Le rayonnement de vie qui émanait de ce jeune homme l’indiquait nettement : il portait tous les signes d’un individu richement doué dans ses sens et dans son âme, d’un artiste peut-être, en tout cas d’un homme de grande puissance affective dont c’était le destin et le bonheur de s’enflammer promptement et de faire don de soi-même. Pourquoi donc cet être sentimental, cet homme aux sens raffinés et riches qui pouvait éprouver si intensément le charme d’une fleur, d’un lever de soleil, d’un cheval, d’un vol d’oiseau, d’une musique, et les aimer, pourquoi s’acharnait-il à vouloir être un intellectuel et un ascète ? […] Quand Goldmund parlait d’une truite qu’il avait prise étant enfant, quand il décrivait un papillon, imitait le cri d’un oiseau, racontait quelque chose d’un camarade, d’un chien d’un mendiant, alors les images se levaient, on voyait ces êtres. (p. 48-49)

 [Narcisse :] Il me semblait que tu pouvais devenir un poète, dans ce que tu lisais et écrivais tu montrais une certaine répugnance pour ce qui était abstrait, tu aimais tout particulièrement dans la langue les mots et les sons qui avaient un caractère sensible, poétique, les mots qui faisaient image. (p. 340)

Notre pensée est une constante abstraction, elle se détourne du sensible, elle essaie de construire un monde purement spirituel. Mais toi, tu prends justement à cœur ce qui est inconstant et mortel et tu proclames le sens du monde précisément dans ce qui est fugitif. Tu ne t’en détournes pas, tu t’y abandonnes corps et âme et par ton amour passionné, tu lui donnes une valeur suprême, tu en fais le symbole de l’éternel. Nous, penseurs, nous essayons de nous rapprocher de Dieu en excluant de lui le monde. Toi, tu te rapproches de lui en aimant sa création et en la recréant. (p. 358)

 

         Ce roman donc, conformément à ce que Hesse fait sans cesse dans ses romans et autres écrits, fait l’éloge de la vie sensible, en se concentrant en particulier sur les nombreuses femmes que Goldmund va rencontrer. Lui qui, au début du roman, subissait l’influence de son père et de l’environnement monastique où il évolue, voyait d’abord le rapport aux femmes comme un péché, une chose dégradante, avilissante, qu’il s’agissait d’éviter à tout prix, symbolisée par le refoulement du souvenir de sa mère, qui décida de quitter sa famille pour mener la vie vagabonde, libre, à laquelle son mariage l’avait brièvement arrachée, et que Goldmund imitera. Loin de considérer les rapports amoureux, charnels, qu’il va connaître avec les femmes comme une chose dégradante, Goldmund y puise une source de plaisir, de bonheur intense, ainsi qu’un moyen de connaissance, une image au final de la condition humaine, à savoir le côté éphémère de la vie ainsi que l’étrange analogie entre des sentiments de prime abord contradictoires, en particulier entre la douleur et la volupté. Toutes les femmes qu’il rencontrera, malgré la brièveté parfois de ses rapports avec elles (telle que Lise, sa première amante), sont pour Golmund source de plaisir, de joie, mais aussi de connaissance, et toutes, à ses yeux, ont leur beauté particulière, même celles disposant d’un physique disgracieux, à l’image de Marie, la jeune fille boiteuse qu’il est amené à revoir à plusieurs reprises au cours de son périple.

L’expérience lui apprenait que toute femme est belle et sait dispenser des joies, que la plus insignifiante, la plus méprisée, peut cacher en elle une ardeur et un dévouement inouïs, que celle dont la fraîcheur est fanée vous réserve une tendresse maternelle, mélancolique et délicieuse, que chacune a son secret et sa magie dont la découverte fait vos délices. Toutes les femmes se trouvaient ainsi égales. Quelque charme personnel compensait la jeunesse et la beauté absentes. (p. 208)

C’était la fille de la maison, une enfant de quinze ans, créature douce et maladive, aux beaux yeux, mais qui avait à la hanche une infirmité qui la faisait boiter. Elle s’appelait Marie. La figure mal reposée, toute pâle, mais vêtue et peignée avec soin, elle lui servit dans la cuisine du lait chaud et du pain, et semblait très triste de son départ. Il la remercia et, en partant, déposa sur ses lèvres minces un baiser de pitié. Elle reçut le baiser dévotement, en fermant les yeux. (p. 236)

Si dissemblables qu’elles fussent, cette pauvre et fière enfant, cette juive, le faisait songer de quelque manière à Lydia, la fille du chevalier. L’amour de telles femmes était une source de douleurs. Mais un moment il lui sembla qu’il n’avait jamais aimé personne d’autre que ces deux-là : la pauvre Lydia tourmentée d’inquiétude et la juive dans son amertume farouche. […] mainte nuit il rêva de la beauté brûlante de son corps svelte qui semblait destinée à s’épanouir dans le bonheur et se trouvait pourtant vouée à la mort. Oh ! ces lèvres et ces seins allaient-ils être la proie des « porcs » et pourrir dans les champs ? N’était-il point de force, de charme qui pût sauver ces fleurs précieuses ? Si, il existait, ce charme ; ils continuaient à vivre dans son âme, il pourrait fixer leur forme, leur donner l’éternité. (p. 276)

 

         La vie vagabonde de Goldmund, ses nombreuses aventures amoureuses, ne seront néanmoins pas, contrairement au personnage-éponyme de Knulp, vaines, puisque Goldmund, par le biais de l’art (ici la sculpture, le dessin), parvient à rendre hommage, à immortaliser la beauté, l’essence, qu’il a saisie dans les êtres qu’il a côtoyés, des femmes certes pour l’essentiel, mais aussi celle des hommes qui l’ont marqué. Son premier dessin puis sa première sculpture rendent hommage à son ami Narcisse, qu’il n’a plus vu depuis plusieurs années lorsqu’il entre dans l’atelier de maître Niklaus. Ce sont surtout des femmes qu’il va immortaliser, ou qu’il a pour projet d’immortaliser, lui qui est frappé çà et là par une expression, un regard précis.

Au premier coup d’œil j’ai reconnu dans cet apôtre notre abbé Daniel, et pas seulement son portrait, mais aussi tout ce qu’il symbolisait jadis pour nous : la dignité, la bonté, la simplicité.  […] il se dresse à nouveau ici devant moi, et avec lui, tout ce qui nous était alors sacré et nous laisse un souvenir inoubliable de cette période de notre vie. En me rendant cette vision, ami, tu m’as fait un riche présent ; ce n’est pas seulement l’abbé Daniel que tu me rends, c’est toi-même que tu me révèles entièrement pour la première fois. Je sais maintenant qui tu es. (p. 354)

C’était la première fois qu’il assistait à une naissance et ses yeux ardents et étonnés restaient fixés sur le visage de l’accouchée, enrichis soudain d’une expérience nouvelle. […] il fit une découverte inattendue : les traits de son visage convulsé dans les cris étaient à peine différents de ceux qu’il avait observés sur les autres visages de femmes à l’instant de l’ivresse amoureuse. L’expression d’extrême douleur dans une figure était plus violente certes, et la défigurait davantage que l’expression d’extrême joie, mais au fond elle n’en était pas différente, c’était la même contraction un peu grimaçante, le même embrasement qui s’éteignait ensuite. Sans qu’il comprît pourquoi, cette révélation que la douleur et la joie pouvaient se ressembler comme des sœurs le surprit étrangement. (p. 161)

Il avait saisi au passage le regard avec lequel Lene l’avait vu balancer et jeter au loin le corps du misérable. Un étrange regard, qu’il n’oublierait jamais : dans ses yeux immenses, pleins d’horreur et de ravissement, rayonnait une fierté, un triomphe, une jouissance partagée de la vengeance et du meurtre comme il n’en avait jamais vu ni soupçonné sur un visage de femme. Sans ce regard, pensait-il, il aurait peut-être un jour, plus tard, après des années, oublié la figure de Lene. Ce regard avait mis sur sa face de jeune paysanne de la grandeur, de la beauté, de l’horreur. Il y avait des mois que ses yeux n’avaient rien vu qui fasse surgir en lui ce vœu : « Voilà une chose qu’il faudrait dessiner ! » (p. 263)

 

Plus largement, c'est la beauté des choses en apparence simples, ordinaires, qu’il représente, lui qui est capable de s’émerveiller pour un rien si l'on se place d'un point de vue profane, qu’il valorise volontiers au-dessus du savoir livresque, pour lequel il nourrit une certaine aversion, mépris, à l’opposé de son ami Narcisse. Goldmund par ailleurs montre surtout son côté poète, artiste, si bien décelé par Narcisse, en faisant de surprenantes associations entre des éléments éloignés, ou en faisant des analogies entre phénomènes naturels et humains.

Un pétale de fleur ou un vermisseau sur le chemin contient et révèle beaucoup plus de choses que tous les livres de la bibliothèque entière. (p. 79)

Il examina les feuilles de la petite plante ; quelle admirable sagesse les avait ainsi rangées si joliment autour de la tige ! Les vers de Virgile étaient beaux, il les aimait, mais il y avait dans Virgile bien des vers qui n’étaient pas aussi beaux, si pleins de sens que la disposition en spirale de ces petites feuilles montant contre la tige. Quelle jouissance, quel bonheur, quel acte ravissant, noble et profond ce serait, si un homme avait le pouvoir de créer une seule fleur comme celle-ci ! Mais nul n’en était capable, aucun empereur, aucun pape et aucun saint. (p. 123)

Il entendit un pivert cogner dans l’arbre et essaya de l’épier. Longtemps il se donna une peine inutile pour l’apercevoir. À la fin, il y réussit pourtant et le regarda un moment, là-haut, tout seul, collé au tronc de l’arbre et qui le piquait en avançant et reculant inlassablement la tête. Quel dommage qu’on ne puisse parler avec les animaux ! C’aurait été chic d’interpeller le pic et de lui dire quelque chose de gentil et peut-être d’apprendre des détails sur sa vie dans les arbres, son travail, ses joies. Oh ! si on pouvait se métamorphoser ! (p. 112)

Les amants n’en savaient rien. Pour eux s’était ouvert le paradis ; attirés l’un vers l’autre, enlacés l’un dans l’autre, ils s’abîmaient dans sa nuit embaumée, voyaient poindre les blancs secrets de ses fleurs, cueillaient de leurs mains caressantes et reconnaissantes ses fruits tant désirés. Jamais encore le trouvère n’avait joué sur un tel luth, jamais le luth n’avait sonné sous des doigts aussi vigoureux, aussi experts. […] Dans sa gorge bourdonna une note de bonheur quand il vit la dureté qui était dans ses prunelles se fondre et faire place à la faiblesse. Au fond de ses yeux passa un tendre frisson qui s’éteignit comme le frisson argenté sur la peau des poissons mourants, un or pâle comme l’un de ces reflets enchanteurs sur le lit du fleuve. Tout le bonheur que peut vivre un être humain lui sembla s’y condenser.  (p. 297-298)

 

           Néanmoins, le parcours de Goldmund tout au long du roman ne saurait se résumer à un parcours linéaire qu’on pourrait simplifier en trois étapes : découverte de soi – vie vagabonde – vie artistique. La phase de découverte de soi dépassée, c’est plutôt une alternance entre vie vagabonde et vie artistique que Goldmund connaîtra, ce dernier trouvant certes un repos, un apaisement temporaire dans la création artistique, mais ressentant aussi douloureusement qu'une existence consacrée exclusivement à son art l’empêche simultanément de vivre, le prive de sa liberté à laquelle il est si attaché.

C’était vraiment honteux d’être ainsi berné par la vie ; c’était à en rire et à en pleurer ! Ou bien on vivait en s’abandonnant au jeu de ses sens, […] on connaissait alors mainte noble joie, mais on restait sans protection contre l’instabilité des choses humaines ; on était alors comme un champignon dans la forêt, tout resplendissant de ses riches couleurs, mais qui, demain, pourrira. Ou bien on se mettait en défense, on s’enfermait dans un atelier, on cherchait à dresser un monument à la vie fugitive : alors il fallait renoncer à la vie, on n’était plus qu’un instrument, on se mettait bien au service de l’éternel, mais on s’y desséchait et on y perdait sa liberté, sa plénitude, sa joie de vivre… (p. 302-303)

    

        Goldmund d’ailleurs ne s’est jamais vu, considéré comme un artiste au moment de quitter le monastère : c’est presque malgré lui que sa vocation artistique s’impose à lui, lorsque les êtres qu’il a aimés, ou les impressions profondes que certaines expériences lui ont laissées, cherchent à prendre forme. Du roman émerge une image de l’artiste au service de son art (a contrario des artistes utilisant leur art à des fins financières, que Goldmund critique vertement), dont le processus créatif demeure obscur, mais qui est néanmoins étroitement lié à l’expérience sensible du monde qu’en fait l’artiste, à sa capacité à s’en émerveiller, à y trouver du mystère. Son inspiration tarie, Goldmund refuse de devenir un artiste banal, qui ne fait que des jolies choses par automatisme et pour gagner sa vie, s’enfermant dans une vie sédentaire terne, à l’instar de son maître Niklaus, qu’il admire certes pour ses premières œuvres, mais qu’il dédaigne quelque peu pour les suivantes. Dans ce roman, Hesse brosse à travers Goldmund le portrait d’un homme ouvert au monde sensible, à sa beauté éphémère, farouchement attaché à sa liberté personnelle, mais aussi celui d’un artiste sans compromission, conscient des limites et des buts nobles, élevés que l’art doit sans cesse poursuivre, qui est, pour reprendre le célèbre propos de Baudelaire que ce roman de Hesse semble particulièrement bien illustrer, « de tirer l’éternel du transitoire » (dans « La Modernité », IV, in Le Peintre de la vie moderne, 1863)

Il se disait que lui-même, comme tous les hommes, s’écoulait, se transformait sans cesse pour se dissoudre enfin, tandis que son image créée par l’artiste resterait immuablement la même et pour toujours. Peut-être, pensait-il, la source de tout art et sans doute aussi de toute pensée est-elle la crainte de la mort. Nous la craignons, nous frissonnons en présence de l’instabilité des choses, nous voyons avec tristesse les fleurs se faner, les feuilles tomber chaque année, et nous sentons manifestement dans notre propre cœur que nous sommes, nous aussi, éphémères et que nous nous fanerons bientôt. Lorsque, comme artistes, nous créons des formes ou bien, comme penseurs, cherchons des lois ou formulons des idées, nous le faisons pour arriver tout de même à sauver quelque chose de la grande danse macabre, pour fixer quelque chose qui ait plus de durée que nous-mêmes. (p. 193)

Ce n’était pas lui qui se tenait là, sculptant une statue, c’était bien plutôt l’autre, Narcisse, qui se servait de ses mains d’artiste pour se dégager de la vie éphémère et changeante et manifester dans toute sa pureté son essence intime. Les œuvres véritables […] c’est ainsi qu’elles naissent. […] Ah si seulement la main humaine pouvait ne créer que de telles œuvres sacrées, nécessaires, indemnes de toutes les souillures de l’intérêt et de la vanité ! Mais il n’en était pas ainsi, il le savait depuis longtemps. On pouvait aussi produire d’autres œuvres, de jolies choses ravissantes, exécutées avec une  grande maîtrise pour la joie des amateurs d’art et l’ornement des églises et des hôtels de ville – de belles choses, bien sûr, mais non pas des choses saintes, non pas des reflets de l’âme. […] Pour lui, l’art et la mission de l’artiste étaient sans valeur s’ils n’étaient ardents comme le soleil, puissants comme la tempête ; s’ils n’apportaient que de la satisfaction de l’agrément, de petits bonheurs. Ce qu’il recherchait, c’était autre chose. (p. 204-205)

Notre pensée est une constante abstraction, elle se détourne du sensible, elle essaie de construire un monde purement spirituel. Mais toi, tu prends justement à cœur ce qui est inconstant et mortel et tu proclames le sens du monde précisément dans ce qui est fugitif. Tu ne t’en détournes pas, tu t’y abandonnes corps et âme et par ton amour passionné, tu lui donnes une valeur suprême, tu en fais le symbole de l’éternel. Nous, penseurs, nous essayons de nous rapprocher de Dieu en excluant de lui le monde. Toi, tu te rapproches de lui en aimant sa création et en la recréant. (p. 358)

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Ci-dessous, un catalogue de citations marquantes du roman, classées par chapitres :

    Chapitre I

Sans doute ce ne sont pas toujours les désirs d’un homme qui règlent son destin et sa mission, mais quelque chose d’autre : une prédestination. (p. 12)

[Narcisse : ] C’est la faculté de percevoir la nature et la destinée des hommes. C’est là un don qui m’oblige à servir les autres en les dominant. Si je n’étais né pour le cloître, je devrais devenir juge ou homme d’État. (p. 13)

 

    Chapitre II

Dans la solitude où l’enfermait sa distinction, il avait tout de suite flairé en Goldmund son égal, bien qu’il parût, en tout, son contraire. Narcisse était brun et sec ; Goldmund avait le teint clair et florissant. Narcisse était un penseur féru d’analyse, Goldmund un rêveur, une âme enfantine. Mais un trait commun dominait les contraires : tous deux étaient des êtres d’élite. Tous deux se distinguaient des autres par des dons et des signes visibles et tous deux avaient reçu du destin une mission particulière. (p. 24-25) [écho à Demian, avec le signe de Caïn]

Il ne savait plus lui-même où il en était. Il avait le désir, la volonté, d’être un bon élève, d’être admis bientôt au noviciat et de devenir alors un frère pieux et doux. […] Avec quelle stupéfaction il découvrait parfois en lui des inclinations et des dispositions blâmables : la dissipation et la répugnance dans ses études, le goût de la rêverie et des chimères, ou bien la somnolence pendant les leçons, l’esprit de révolte et l’aversion qui le dressaient contre le professeur de latin, la susceptibilité, l’impatience, la colère à l’égard de ses camarades. (p. 26)

Au centre de sa vie – c’est ce qui lui donnait son sens – il y avait le service de l’esprit, le service de la parole. Renonçant à tout avantage personnel il devait conduire de haut et d’une âme égale ses élèves – et pas eux seuls – vers les sphères supérieures de l’esprit. (p. 27)

Son vœu le plus cher eût été de ne rien regarder d’autre que la petite aux tresses ; or, c’était précisément cela qu’il s’interdisait. (p. 32)

« Reviens ! » murmura-t-elle, et ses lèvres touchèrent les siennes dans un baiser d’enfant. […] « Plus jamais » commandait sa volonté. « Revenir demain ! » suppliait son cœur dans un sanglot. (p. 33)

 

    Chapitre III

Ce fut Narcisse, le penseur, qui, d’abord, eut le plus à en souffrir. Tout, pour lui, était pensée, l’amour aussi. Il n’avait pas le bonheur de pouvoir s’abandonner sans réfléchir à une inclination. (p. 38)

Il avait senti indéniablement à sa première rencontre fugitive avec la femme, au premier appel de la vie à ses sens, au premier salut que lui avait adressé l’éternel féminin, que là se trouvaient son ennemi et son démon, que la femme était son danger. (p. 39)

Il discernait la véritable nature de Goldmund et la comprenait à fond, car elle était une moitié perdue de sa propre nature. (p. 41)

Son devoir lui apparaissait clair : dévoiler ce secret à celui qui en était porteur, le débarrasser de sa gangue, restituer à son ami sa nature vraie. (p. 41)

Ne sais-tu pas que l’une des voies les plus courtes qui mènent à la sainteté, c’est la vie débauchée ? (p. 43)

Notre amitié n’a pas d’autre but, n’a pas d’autre sens, que de te montrer comme tu es absolument différent de moi. (p. 45)

Le rayonnement de vie qui émanait de ce jeune homme l’indiquait nettement : il portait tous les signes d’un individu richement doué dans ses sens et dans son âme, d’un artiste peut-être, en tout cas d’un homme de grande puissance affective dont c’était le destin et le bonheur de s’enflammer promptement et de faire don de soi-même. Pourquoi donc cet être sentimental, cet homme aux sens raffinés et riches qui pouvait éprouver si intensément le charme d’une fleur, d’un lever de soleil, d’un cheval, d’un vol d’oiseau, d’une musique, et les aimer, pourquoi s’acharnait-il à vouloir être un intellectuel et un ascète ? […] Quand Goldmund parlait d’une truite qu’il avait prise étant enfant, quand il décrivait un papillon, imitait le cri d’un oiseau, racontait quelque chose d’un camarade, d’un chien d’un mendiant, alors les images se levaient, on voyait ces êtres. (p. 48-49)

 

    Chapitre IV

Pour nous, hommes de science, rien de plus important que d’établir des distinctions ; la science, c’est l’art des distinctions. Ainsi, découvrir sur chaque homme les caractères qui le distinguent des autres, c’est apprendre à le connaître. (p. 55)

Notre but n’est pas de nous fondre l’un dans l’autre, mais de discerner l’un l’autre ce que nous sommes et d’apprendre chacun à voir et à honorer ce qu’il est vraiment : le contraire et le complément de son ami. (p. 56-57)

J’appelle un homme en éveil celui qui, de toute sa conscience, de toute sa raison, se connaît lui-même, avec ses forces et ses faiblesses intimes qui échappent à la raison, et sait compter avec elles. (p. 58)

Les natures du genre de la tienne, les hommes doués de sens délicats, ceux qui ont de l’âme, les poètes, ceux pour qui toute la vie est amour nous sont presque toujours supérieurs, à nous, chez qui domine l’intellect. […] Vous vivez dans la plénitude de l’être. La force de l’amour, la capacité de vivre intensément les choses est votre lot. Nous autres, hommes d’intellect, bien que nous ayons l’air souvent de vous diriger et de vous gouverner, nous ne vivons pas dans l’intégrité de l’être, nous vivons dans les abstractions. À vous la plénitude de la vie, le suc des fruits, à vous le jardin de l’amour, le beau pays de l’art. Vous êtes chez vous sur terre, nous dans le monde des idées. (p. 59)

 

    Chapitre V

Sa mère, c’était un sujet dont on n’avait pas le droit de parler. On en avait honte. C’était une danseuse, une belle femme restée tout près de la nature, d’une origine très haute, mais impure et païenne. […] Mais elle, au bout de quelques années de docilité et de vie régulière, s’était remise à ses anciennes pratiques, avait causé du scandale, séduit les hommes, délaissé son foyer pendant des jours et des semaines, s’était fait une réputation de sorcière… (p. 72)

L’adolescent semblait tout ensemble devenu plus jeune et plus vieux depuis qu’il avait trouvé le chemin de lui-même ; tout cela il le devait à Narcisse. (p. 74)

Et ce qu’il découvrait dans sa mère, ce n’était pas seulement tout le charme du monde : l’azur de son doux regard chargé d’amour, la grâce de son sourire, promesse de bonheur, le réconfort qui coulait de ses formules de tendresse ; il y avait aussi quelque part en elle, voilés sous cette grâce, toute l’épouvante, toutes les ténèbres, tous les désirs avides, toute l’angoisse, tout le péché, toute la détresse, toutes les contraintes de la naissance et de la mort. (p. 76)

Bien des faits oubliés de son enfance remontèrent à la surface dans ces rêves. Venus d’insondables profondeurs, de régions inaccessibles, bien des petites fleurs du souvenir fleurirent dans l’éclat doré d’un regard exhalant un parfum lourd de prescience confuse : souvenirs de sentiments enfantins se rapportant peut-être à des faits réels, peut-être à des songes. (p. 77)

Une fois, il fit ce rêve : il était grand et adulte, mais, assis par terre comme un enfant, il avait devant lui de la glaise et modelait comme un gamin, dans cette glaise, des figures : un petit cheval, un taureau, un petit bonhomme, une petite bonne femme. […] Puis, lassé de ce jeu, il continua son chemin, et alors, il eut le sentiment de quelque chose de vivant derrière lui qui s’approchait silencieusement et se retournant, il vit, avec une profonde surprise et un grand effroi – qui n’était cependant pas sans joie –, ses petites figures de glaise devenues grandes et vivantes. Immenses, géantes, elles défilèrent devant lui en silence, et, grandissant encore, s’en allèrent par le monde… (p. 78-79)

Un pétale de fleur ou un vermisseau sur le chemin contient et révèle beaucoup plus de choses que tous les livres de la bibliothèque entière. (p. 79)

L’intelligence aime ce qui est fixe, ce qui a forme ; elle veut pouvoir se fier à ses signes, elle aime ce qui est, non ce qui est en devenir ; le réel, non le possible. (p. 80)

Le but, le voici : me placer là où je puis le mieux servir, où ma nature, mes qualités et mes dons trouveront le meilleur terrain, le plus vaste champ d’action. Il n’est pas d’autre but. (p. 84)

La seule chose qui restait réelle et active, c’était la vie au fond de lui-même : le martèlement anxieux de son cœur, l’aiguillon douloureux du désir, les joies et les angoisses de ses rêves. C’est à cela qu’il appartenait, qu’il se donnait. (p. 89)

 

    Chapitre VI

La connaissance de la nature est une science elle aussi, et il n’y a pas que votre grammaire idiote. (p. 90)

Il resta assis sur les cailloux chaudes, bien tranquille pour voir revenir les lézards qui s’étaient enfuis, sentit les herbes de la Saint-Jean et éleva leurs petits pétales contre la lumière pour regarder leurs milles pertuis d’aiguilles. (p. 91)

Tout était incompréhensible et triste au fond, bien que tout fût beau aussi. On ne savait rien. On vivait, on trottait sur la terre ou on chevauchait par les bois et tant de choses vous lançaient des regards provocants ou prometteurs ou vous remplissaient le cœur de désirs ; une étoile dans le soir, une campanule bleue, un lac verdâtre avec ses roseaux, le regard d’un homme ou d’une vache, et parfois on avait le sentiment que quelque chose d’inouï allait se produire à l’instant même, quelque chose qu’on avait longtemps souhaité, qu’un voile qui couvrait tout allait tomber ; et puis, cela passait et il ne se produisait rien, l’énigme ne se dénouait pas, le charme mystérieux restait sur les choses et, à la fin, on devenait vieux… (p. 92)

La bouche de la femme s’attardait sur la sienne, poursuivait son jeu, taquinait, provoquait, et, finalement, elle s’empara de ses lèvres avec une avidité furieuse, prit possession de son sang, l’éveilla jusqu’en ses profondeurs et, dans un long jeu muet, la femme brune se donna au jeune homme, l’initiant doucement, le laissant chercher et trouver, excitant son ardeur et apaisant sa flamme. Au-dessus de lui se tendit la brève et délicieuse béatitude d’amour, elle s’embrasa dans l’éclat d’une flambée ardente, s’apaisa, s’éteignit. (p. 94)

Dès son premier baiser, j’ai senti mon cœur se fondre en moi et me faire mal d’une douleur délicieuse. Tous les appels que mon âme avait entendus, tous les désirs que j’avais jamais éprouvés, tous mes rêves, toute la douce angoisse, tout le mystère qui sommeillaient en moi s’éveillèrent ; tout était transformé, enchanté, tout avait pris un sens. Elle m’a appris ce que c’est qu’une femme et quel secret est enclos en elle. En une demi-heure elle m’a mûri de bien des années. J’en sais maintenant des choses ! (p. 98-99)

Je ne m’imagine pas que je cours là au bonheur, au plaisir sans mélange. Je le pense bien, le chemin sera dur. Mais il sera beau tout de même, je l’espère. C’est si bon d’appartenir à une femme, de se donner tout entier. […] aimer une femme, se donner tout à elle, l’envelopper toute en soi et se sentir tout enveloppé en elle, ce n’est pas la même chose que ce que tu appelles « être amoureux », que ce que tu railles un petit peu. C’est pour moi la voie vers la vie et la voie vers le sens de la vie. (p. 100)

Maintenant, semblait-il, il était engagé dans un monde où on ne parlait point, où on s’attirait l’un l’autre avec des cris de hibou, où les mots n’avaient plus de sens. Il acceptait cela ; il n’avait plus besoin de mots ni de pensée aujourd’hui, tout ce qu’il désirait, c’était Lise, ce contact, ce bouleversement de tout l’être, aveugle, muet, sans paroles, cet évanouissement dans les râles. (p. 104)

Tout ce qui avait de l’importance et de la grâce, il le sentait vivement : la vigueur juvénile, la beauté simple et saine de ce corps féminin, son ardeur qui montait et son désir. Il avait aussi le sentiment très net qu’à présent elle voulait être aimée autrement que la première fois, qu’elle ne voulait plus le séduire et l’instruire, mais attendre qu’il la désire et la prenne. En silence, il laissa passer en lui les effluves, jouissant de la montée silencieuse de la flamme allumée en eux deux et qui faisait de leur petite couche le centre ardent où respirait toute la nuit silencieuse. (p. 106)

Des yeux et des lèvres, il suivait dans son ravissement les ombres délicates, les contemplant, les baisant ; comme sous un charme elle restait sans mouvement, les yeux baissés, dans une attitude pleine de majesté, comme si, pour la première fois à cet instant, sa beauté se découvrait et se révélait aussi à elle-même. (p. 107)

 

    Chapitre VII

Venues des heures d’amour de cette nuit, mille images, mille gracieuses et tendres impressions embaumaient comme des fleurs des pays lointains. […] Que de rêves la brune étrangère avait comblés en lui ! que de boutons elle avait fait éclore, que de curiosités et de désirs elle avait apaisés et combien elle en avait éveillé de nouveaux ! (p. 110)

Il entendit un pivert cogner dans l’arbre et essaya de l’épier. Longtemps il se donna une peine inutile pour l’apercevoir. À la fin, il y réussit pourtant et le regarda un moment, là-haut, tout seul, collé au tronc de l’arbre et qui le piquait en avançant et reculant inlassablement la tête. Quel dommage qu’on ne puisse parler avec les animaux ! C’aurait été chic d’interpeller le pic et de lui dire quelque chose de gentil et peut-être d’apprendre des détails sur sa vie dans les arbres, son travail, ses joies. Oh ! si on pouvait se métamorphoser ! (p. 112)

Ne pas voir d’hommes, ne dire à personne bonjour ni bonne nuit, […] ne plus contempler de jeunes filles et de femmes, ne plus savourer aucun baiser, ne plus jouer le jeu charmant et mystérieux des lèvres et des membres, oh ! ce serait inimaginable ! (p. 114)

Les femmes et l’amour, pensait-il, quelles choses étranges : les paroles sont superflues. […] Comment donc alors ? Avec les yeux, oui, et avec un certain timbre de sa voix un peu voilée et encore avec on ne sait quoi : une odeur peut-être, discrètement émise par sa peau à laquelle les hommes et les femmes sentent tout de suite qu’ils se désirent. Étrange ! Ce langage raffiné, avec quelle promptitude il l’avait appris ! (p. 121)

Il examina les feuilles de la petite plante ; quelle admirable sagesse les avait ainsi rangées si joliment autour de la tige ! Les vers de Virgile étaient beaux, il les aimait, mais il y avait dans Virgile bien des vers qui n’étaient pas aussi beaux, si pleins de sens que la disposition en spirale de ces petites feuilles montant contre la tige. Quelle jouissance, quel bonheur, quel acte ravissant, noble et profond ce serait, si un homme avait le pouvoir de créer une seule fleur comme celle-ci ! Mais nul n’en était capable, aucun empereur, aucun pape et aucun saint. (p. 123)

« Plus tard ! dit-il, je n’ai pas faim de pain, j’ai faim de toi. Oh ! montre ce que tu m’as apporté de beau ! » Que de belles choses elle lui avait apportés ! de grosses lèvres goulues, de fortes dents éclatantes, des bras forts, rougis par le soleil, mais au-dessous du cou et plus bas, sa peau était blanche et douce. Elle ne savait pas beaucoup de paroles, mais dans sa gorge chantait une musique gracieuse et séduisante et, quand elle sentit sur elle ses mains, des mains si tendres, si caressantes et si sensibles, des mains comme elle n’en avait jamais connu, sa peau frémit et une sorte de ronron de chat se fit entendre dans sa gorge. (p. 124)

 

    Chapitre VIII

[…] il lui semblait étrange et un peu triste que partout l’amour fût chose si fugitive, chez les femmes comme en lui-même, et qu’on ne mît pas plus de temps à se dégoûter d’elles qu’à s’en éprendre. (p. 126)

Goldmund se prêtait à tout, il était insatiable et souple comme un enfant, ouvert à toutes les séductions, et c’est par là seulement qu’il s’exerçait lui-même une telle séduction. Sa beauté, à elle seule, n’eût pas suffi à lui gagner si aisément les femmes ; c’était cette naïveté enfantine, cette passivité, cette innocence pleine de curiosité dans la concupiscence, cet absolu consentement à tout ce qu’une femme pouvait bien désirer de lui. Il était, sans le savoir lui-même, auprès de chaque amante, exactement tel qu’elle le souhaitait et le rêvait, tendre et patient auprès de l’une, auprès de l’autre, emporté et entreprenant, aujourd’hui naïf comme un gamin à la première initiation, demain raffiné et fort averti. Il était prêt au jeu et à l’assaut, aux soupirs et au rire, à la pudeur et au cynisme. Il ne faisait rien à une femme qu’elle ne désirât, rien à quoi elle ne l’eût provoqué. C’était cela que toutes les femmes aux sens un peu perspicaces flairaient tout de suite en lui, c’était là ce qui en faisait leur favori. (p. 126-127)

Peut-être était-ce là son destin d’expérimenter à la perfection, de mille manières et en mille variétés, la femme et l’amour. […] A quoi cela pouvait servir, où cela menait-il, il n’en savait rien à vrai dire ; il sentait simplement que c’était là sa voie. Pour le latin et la logique il avait des aptitudes, certes, mais nullement étonnantes ou rares. Pour le jeu avec les femmes, il était doué ; là il apprenait sans peine, là il n’oubliait rien, là les expériences s’accumulaient et s’ordonnaient d’elles-mêmes. (p. 128)

Nous parlons trop. Ce n’est pas ainsi que font ceux qui s’aiment. Je crois que tu ne m’aimes point. (p. 139)

Tu es belle et je voudrais te montrer que je t’en sais gré. Tu me forces à te le dire avec des mots, je pourrais te le dire mille fois mieux qu’avec des mots. Avec des mots je ne puis rien te donner. Avec des mots je ne puis non plus rien apprendre de toi et toi rien de moi. (p. 140)

Avec quelle rapidité tout se fanait, après s’être épanoui un instant ! (p. 141)

Tu es si beau et tu sembles si gai, et pourtant au fond de tes yeux, il n’y a point de joie, il n’y a que tristesse, comme s’ils savaient, tes yeux, qu’il n’est pas de bonheur et que la beauté et l’amour ne restent pas longtemps parmi nous. Tu as les plus beaux yeux qui se puissent voir et les plus tristes. (p. 142)

C’était précisément à ce puissant attrait que la sœur avait sur ses sens qu’il percevait souvent à sa grande surprise la différence entre le désir et l’amour. Au début, il voyait les deux sœurs des mêmes yeux, il les trouvait l’une et l’autre désirables, il leur avait fait la cour à toutes deux, ne les quittant des yeux ni l’une ni l’autre. Et maintenant Lydia avait acquis sur lui ce pouvoir ! Maintenant il l’aimait tant que, par amour, il allait jusqu’à renoncer à la posséder pleinement ! Il avait appris à connaître son âme et elle lui était devenue chère dans sa naïveté, sa tendresse, sa propension à la tristesse, qui lui semblait sœur de la sienne ; souvent il était profondément étonné et ravi de l’accord de cette âme et de ce corps ; qu’elle fît quelque chose, prononçât un mot, émît un vœu ou un jugement, et ses paroles, l’attitude de son âme portaient absolument la même empreinte que la fente de ses yeux et la forme de ses doigts. En ces instants, où il croyait découvrir les lignes fondamentales de son être physique et moral, Goldmund avait souvent ressenti le désir de fixer et de figurer quelques aspects de sa personne et il avait fait des essais sur quelques feuilles qu’il tenait soigneusement cachées, pour dessiner de mémoire, d’un trait de plume, la silhouette de sa tête, la ligne de ses sourcils, sa main ou son genou. (p. 147-148)

C’était bête et difficile, c’était compliqué et épuisant, de vivre de cette manière, mais c’était merveilleux. Merveilleuse la tristesse splendide et sombre de cet amour, sa folie, son désespoir sans issue ; merveilleuses les nuits sans sommeil toutes remplies de pensées, tout cela était beau et délicieux comme les signes de la douleur sur les lèvres de Lydia, le son désespéré et résigné de sa voix, quand elle disait son amour et son souci. (p. 149)

Et il sentait, en ces quelques semaines, lui aussi était devenu tout autre, bien plus vieux, pas plus sage et pourtant plus nourri d’expérience, pas plus heureux, et pourtant beaucoup plus mûr et plus riche en son âme. L’enfance avait pris fin. (p. 150)

Le contraste entre l’inquiétude de son cœur et le calme, la résignation de ce monde hivernal le frappa : avec quelle tranquillité, quelle touchante soumission les champs, les forêts, les collines et la lande s’abandonnaient au soleil, au vent, à la pluie, à la sécheresse, à la neige ! Qu’ils étaient beaux l’érable et le frêne sous leur fardeau d’hiver supporté avec tant de douceur ! Ne pouvait-on devenir comme eux, ne pouvait-on rien apprendre d’eux ? (p. 151)

 

    Chapitre IX

C’était la première fois qu’il assistait à une naissance et ses yeux ardents et étonnés restaient fixés sur le visage de l’accouchée, enrichis soudain d’une expérience nouvelle. […] il fit une découverte inattendue : les traits de son visage convulsé dans les cris étaient à peine différents de ceux qu’il avait observés sur les autres visages de femmes à l’instant de l’ivresse amoureuse. L’expression d’extrême douleur dans une figure était plus violente certes, et la défigurait davantage que l’expression d’extrême joie, mais au fond elle n’en était pas différente, c’était la même contraction un peu grimaçante, le même embrasement qui s’éteignait ensuite. Sans qu’il comprît pourquoi, cette révélation que la douleur et la joie pouvaient se ressembler comme des sœurs le surprit étrangement. (p. 161)

Peut-être Goldmund […] se glisserait-il un jour derrière on ne sait quel mur ; il n’en resterait pas moins sans foyer et sans but, jamais il ne se sentirait vraiment protégé et en sûreté, toujours il se saurait entouré d’un monde mystérieusement beau et mystérieusement sinistre, et toujours il lui faudrait prêter l’oreille à ce silence au milieu duquel le cœur humain se trouvait si anxieux et si fragile. (p. 168)

Mais pourtant ce n’était pas oublié, c’était seulement une épreuve surmontée, écoulée. Il en restait quelque chose, quelque chose d’inexprimable, d’épouvantable, mais aussi de précieux, d’englouti au fond de lui-même, et pourtant d’inoubliable, une expérience, un goût sur la langue, un cercle autour du cœur. En deux ans à peine il avait épuisé les joies et les douleurs de la vie des sans-foyer : la solitude, la liberté, l’écoute anxieuse dans la forêt parmi les bêtes sauvages, les amours volages et infidèles, la détresse de mort dans toute son amertume. (p. 174)

Elle ajouta un tas de bons conseils maternels qu’il s’empressa d’oublier, mais le service tendrement rendu et le bon rire de ruse dans son visage de paysanne, il ne les oublia jamais. (p. 176)

 

    Chapitre X

C’était une figure de bois de la Mère de Dieu, gracieusement penchée dans une attitude de tendresse, et la façon dont son manteau bleu tombait de ses épaules étroites, dont elle tendait doucement sa main virginale, dont, au-dessus de sa bouche douloureuse, ses yeux vous regardaient, sous la voûte gracieuse du front, tout cela était si vivant, si beau et si plein de vie intérieure, si plein d’âme, qu’il crut n’avoir jamais rien vu de pareil. (p. 182)

Tant de douleur et tant de douceur se peignaient tout ensemble que cela lui serrait le cœur. (p. 183)

À partir de cet instant passé devant la douce et sainte statue de bois, Goldmund posséda ce qu’il n’avait encore jamais possédé, ce qu’il avait souvent raillé ou envié chez les autres : un but. Il avait un but et peut-être l’attendrait-il ; peut-être sa vie tout entière, sa vie dissolue, allait-elle trouver un sens et une valeur. Ce sentiment nouveau le pénétrait de joie et de crainte et lui donnait des ailes. (p. 184)

J’ai été frappé de ce que, dans un être humain, une certaine forme, une certaine ligne se retrouvent partout, le front est en rapport avec le genou et l’épaule, avec la hanche ; et tout cela est essentiellement identique à la nature profonde, à l’âme de l’individu, dont le genou, le front, l’épaule sont ainsi faits. Et il y a encore une chose qui m’a frappé […] : c’est que la suprême douleur et la suprême volupté s’expriment tout à fait de la même manière. (p. 186-187)

Toute cette douleur s’est comme muée en pur bonheur et en sourire. (p. 187)

C’était du moins ce que l’observateur lisait sur les traits du maître : beaucoup de patience, de métier et de réflexion, beaucoup de modestie et le sens de ce qu’il y a de contestable dans tout travail humain, mais aussi la foi dans sa mission s’y trouvaient inscrits. Ses mains parlaient un autre langage. Ses doigts s’appliquaient au plâtre auquel ils donnaient forme d’un geste sûr, mais plein de sensibilité. Ils le traitaient comme ceux d’un amant traitent l’amante qui se livre à lui : tout vibrants de sensations amoureuses, d’une tendresse qui ne fait point de différence entre prendre et donner, sensuels et respectueux tout ensemble… (p. 189)

Il accomplissait comme un rite sacré la tâche qui s’imposait à lui, la tâche que lui dictait son cœur : dresser l’image de son ami pour la conserver telle qu’elle vivait aujourd’hui dans son âme. Sans s’arrêter à cette idée, il avait le sentiment que ce qu’il faisait là le déchargeait d’une dette, manifestait sa gratitude. (p. 190)

Il se disait que lui-même, comme tous les hommes, s’écoulait, se transformait sans cesse pour se dissoudre enfin, tandis que son image créée par l’artiste resterait immuablement la même et pour toujours. Peut-être, pensait-il, la source de tout art et sans doute aussi de toute pensée est-elle la crainte de la mort. Nous la craignons, nous frissonnons en présence de l’instabilité des choses, nous voyons avec tristesse les fleurs se faner, les feuilles tomber chaque année, et nous sentons manifestement dans notre propre cœur que nous sommes, nous aussi, éphémères et que nous nous fanerons bientôt. Lorsque, comme artistes, nous créons des formes ou bien, comme penseurs, cherchons des lois ou formulons des idées, nous le faisons pour arriver tout de même à sauver quelque chose de la grande danse macabre, pour fixer quelque chose qui ait plus de durée que nous-mêmes. (p. 193)

 

    Chapitre XI

À la place de la science, de la vie monastique, de la vertu, c’étaient les forces élémentaires de sa nature qui avaient pris possession de lui : la sensualité, l’amour des femmes, le besoin d’indépendance, le vagabondage. (p. 199)

Derrière les bonnes manières et la décence se dissimulaient la froideur et l’orgueil, en sorte que son innocence ne le touchait point et ne le désarmait pas […]. À peine s’était-il un peu familiarisé avec sa silhouette, à peine s’en était-il fait une idée au fond de lui-même qu’il éprouva le besoin de la fixer dans une image, non pas sous son apparence présente, mais bien plutôt après l’éveil douloureux de sa sensualité, non sous l’aspect d’une petite vierge, mais sous celui d’une Madeleine. Souvent il sentait en lui le désir de voir ce visage calme, beau et impassible, ravagé par la douleur ou la jouissance, s’ouvrant pour livrer son secret. (p. 201)

Au cours des journées passées sur les routes, dans les nuits d’amour, aux heures d’aspiration ardente, aux heures de danger suprême où la mort était proche, la figure maternelle s’était lentement transformée et enrichie, s’était faite plus profonde et plus diverse ; ce n’était plus le portrait de sa propre mère, mais ses traits et ses couleurs avaient peu à peu composé une image de la Mère qui n’avait plus rien de personnel, la figure d’une Ève, d’une Mère des Hommes. […] Les traits de la tzigane Lise, de Lydia, la fille du chevalier, et bien d’autres portraits de femmes avaient intimement pénétré l’esquisse primitive et ce n’étaient pas seulement les visages des femmes aimées qui tous lui avaient fait des apports, mais chaque émotion, chaque expérience, chaque aventure vécue avait réagi sur elle, y avait ajouté quelque trait. Car cette silhouette, s’il réussissait jamais à la rendre sensible, ne devait pas figurer une femme individuellement, mais la Vie elle-même sous la figure de la Mère primitive. (p. 202-203)

Goldmund sculpta la statue de Narcisse avec une profonde tendresse ; dans ce travail il se retrouvait lui-même, avec sa mission d’artiste, son âme, chaque fois qu’il était sorti de sa voie, ce qui n’était pas rare. (p. 203)

Ce n’était pas lui qui se tenait là, sculptant une statue, c’était bien plutôt l’autre, Narcisse, qui se servait de ses mains d’artiste pour se dégager de la vie éphémère et changeante et manifester dans toute sa pureté son essence intime. Les œuvres véritables […] c’est ainsi qu’elles naissent. […] Ah si seulement la main humaine pouvait ne créer que de telles œuvres sacrées, nécessaires, indemnes de toutes les souillures de l’intérêt et de la vanité ! Mais il n’en était pas ainsi, il le savait depuis longtemps. On pouvait aussi produire d’autres œuvres, de jolies choses ravissantes, exécutées avec une  grande maîtrise pour la joie des amateurs d’art et l’ornement des églises et des hôtels de ville – de belles choses, bien sûr, mais non pas des choses saintes, non pas des reflets de l’âme. […] Pour lui, l’art et la mission de l’artiste étaient sans valeur s’ils n’étaient ardents comme le soleil, puissants comme la tempête ; s’ils n’apportaient que de la satisfaction de l’agrément, de petits bonheurs. Ce qu’il recherchait, c’était autre chose. (p. 204-205)

L’expérience lui apprenait que toute femme est belle et sait dispenser des joies, que la plus insignifiante, la plus méprisée, peut cacher en elle une ardeur et un dévouement inouïs, que celle dont la fraîcheur est fanée vous réserve une tendresse maternelle, mélancolique et délicieuse, que chacune a son secret et sa magie dont la découverte fait vos délices. Toutes les femmes se trouvaient ainsi égales. Quelque charme personnel compensait la jeunesse et la beauté absentes. (p. 208)

L’amour et la volupté lui semblaient les seules choses capables de donner à la vie chaleur et prix. Il ne savait pas ce qu’était la vanité et mettait sur le même pied un évêque et un mendiant. […] L’amour des femmes, le jeu des sexes, voilà ce qui pour lui était au premier plan et l’essence même de sa tendance constante à la tristesse et au dégoût de la vie qui s’amplifiait à chaque expérience de la fragilité et de l’instabilité de la volupté. L’extase brève et fugitive de l’acte amoureux, sa flambée passagère dans l’ardeur du désir, son extinction rapide, c’était pour lui le fond de toute expérience humaine, c’était devenu le symbole de toutes les joies et de toutes les souffrances de la vie. […] Tout comme la jouissance d’amour, à l’instant le plus délicieux de son épanouissement suprême, est sûre de décroître l’instant d’après et de disparaître dans la mort, de même la solitude totale de l’âme et l’abandon à la mélancolie sont sûrs de faire place soudain au désir, à une nouvelle adhésion à la vie et à sa face lumineuse. La mort et la volupté ne font qu’un. (p. 208-209)

Toutes les œuvres d’art vraiment hautes, toutes celles qui n’étaient pas simplement des tours de passe-passe réussis, mais restaient pénétrées de l’éternel secret, […] possédaient ce double visage inquiétant et souriant, ce caractère masculin et féminin tout ensemble, ce mélange d’instinct et de pure spiritualité. (p. 210)

Mais l’art n’était pas un présent du ciel, un don gratuit ; il coûtait très cher, il exigeait des sacrifices. Plus de trois ans durant Goldmund lui avait immolé ce qu’il connaissait de plus haut, de plus indispensable à côté de la volupté amoureuse : la liberté. (p. 210)

 

    Chapitre XII

Comme il était arrivé maintes fois déjà il fut pris de pitié pour ces animaux et de dégoût à l’égard des hommes ; pourquoi étaient-ils si insensibles et brutaux, si immensément bêtes et stupides… (p. 218)

Toujours il s’était dégagé de ces égarements, de toute cette graisse poisseuse, de cette satisfaction de soi-même, il avait cessé de se donner de l’importance, renoncé à cette paresseuse tranquillité de conscience, c’est cela qui l’avait jeté dans la solitude, dans les rêveries creuses, dans le vagabondage, dans la méditation des insondables problèmes de la souffrance, de la mort, de la vanité de tous nos actes, qui l’avait amené à regarder fixement l’abîme. Parfois, tandis qu’il s’abandonnait à la contemplation désespérée de ce monde de folie et d’épouvante, une joie s’était mise à fleurir tout à coup : une violente passion d’amour, l’envie de chanter une belle chanson ou de dessiner, ou bien en sentant une fleur, en jouant avec un chat, l’accord enfantin avec la vie s’était rétabli. (p. 219-220)

Non, non, il n’en voulait pas de ce bonheur satisfait des autres, des acheteurs du marché, des bourgeois, des hommes de la vie pratique. (p. 222)

J’entends vivre et vagabonder, sentir passer l’été et l’hiver, voir le monde et sa beauté, savourer son horreur. (p. 223)

Il avait du goût pour l’eau, elle l’attirait sans cesse. Et quand de là on fixait, à travers les ondes s’écoulant comme des fils de cristal, le fond sombre et indistinct, on apercevait çà et là des choses qui brillaient d’un éclat d’or éteint et dont les reflets vous attiraient ; des objets indistincts, peut-être un vieux morceau d’assiette, ou bien une faucille tordue qu’on avait jetée là, ou bien une pierre lisse et luisante, une tuile vernie […] jamais on ne pouvait savoir au juste ce que c’était, mais c’était d’une beauté magique et séduisante, ce rapide éclair, cette lumière tamisée par les eaux, reflétée un instant par l’or englouti dans les profondeurs humides et ténébreuses. Tous les vrais mystères, lui-semblait-il, toutes les vraies et authentiques images de l’âme étaient comme ce petit mystère des eaux, sans contours distincts, sans forme, on ne les percevait que vaguement comme de belles possibilités lointaines, derrière un voile, ils avaient toutes sortes de significations. Tout comme ici, dans le demi-jour des profondeurs vertes du fleuve quelque chose brillait de l’indicible éclat de l’or, de l’argent, resplendissait, pour la durée d’un éclair : un rien, tout chargé pourtant de promesses délicieuses ; de même le profil changeant d’un être humain à peine entrevu par-derrière révélait parfois une infinie beauté, une tristesse inouïe, ou encore : tout comme quand une lanterne pendue la nuit sous une charrette projetait contre un mur les ombres gigantesques des rayons de ses roues en mouvement, ce jeu des ombres pouvait, l’espace d’un instant, s’emplir d’autant de visions, d’événements et d’histoire que tout Virgile.  C’était de cette même matière irréelle et magique qu’étaient tissés la nuit nos rêves : un rien où se trouvaient encloses toutes les images du monde, une onde dans le cristal de laquelle toutes les formes des hommes, des bêtes, des anges et des démons demeuraient sous l’aspect de possibles qui jamais ne sommeillaient. (p. 225)

Il ne parvenait pas à s’expliquer comment il se pouvait que la plus grande précision imaginable des formes pût agir sur l’âme exactement de la même manière que ce qu’il y avait de plus insaisissable et de plus imprécis. (p. 226)

C’était cela que le rêve et le chef-d’œuvre suprême avaient en commun : le mystère. (p. 227)

Il [le mystère] consiste en ce que les suprêmes contradictions du monde, qui autrement ne peuvent s’accorder, ont scellé la paix dans cette figure, et y coexistent : naissance et mort, bonté et cruauté, fécondité et destruction. (p. 227)

Oh ! l’or dans l’œil d’une carpe, le tendre et délicieux duvet argenté au bord d’une aile de papillon, était infiniment plus beau, plus vivant, plus précieux que toute une salle pleine de pareilles œuvres d’art. (p. 228-229)

Tout se fanait, toute joie était vite épuisée, et il ne restait rien que des os et de la poussière. Une chose pourtant demeurait : la Mère éternelle, vieille comme le monde et éternellement jeune, avec son sourire d’amour, triste et cruel. De nouveau il la vit quelques instants, géante, des étoiles dans les cheveux, assise rêveusement au bord du monde ; d’un geste absent, elle cueillait de sa main fleur après fleur, vie après vie, pour les laisser lentement tomber dans l’espace infini. (p. 231)

C’était la fille de la maison, une enfant de quinze ans, créature douce et maladive, aux beaux yeux, mais qui avait à la hanche une infirmité qui la faisait boiter. Elle s’appelait Marie. La figure mal reposée, toute pâle, mais vêtue et peignée avec soin, elle lui servit dans la cuisine du lait chaud et du pain, et semblait très triste de son départ. Il la remercia et, en partant, déposa sur ses lèvres minces un baiser de pitié. Elle reçut le baiser dévotement, en fermant les yeux. (p. 236)

 

    Chapitre XIII

Un vagabond […] est, dans son cœur, un enfant, toujours il vit dans le monde naissant, avant l’aube de l’histoire universelle, toujours sa vie est menée par quelques instincts et quelques besoins primitifs. […] toujours il est l’adversaire et l’ennemi mortel du possédant et du sédentaire qui le hait, le méprise et le redoute, car il est tant de choses qu’il ne veut pas qu’on lui rappelle : l’instabilité de toute existence, l’incessante décomposition de toute vie, la mort glacée et inexorable dans laquelle baigne l’univers. (p. 237-238)

Dans chacun de ses rêves, dans chacun des regards qu’il jetait sur les vallées dans leur splendeur printanière ou dans leur tristesse d’automne, il s’emplissait de visions, il sentait en artiste, il était torturé du désir de conjurer, par l’esprit, l’absurdité de l’existence et de lui donner un sens. (p. 239)

Goldmund lui aussi avait bon caractère. Il n’y avait qu’une chose qu’il ne souffrait point : quand il retombait dans sa tristesse et ses sombres réflexions, alors il se taisait obstinément et considérait l’autre comme n’existant pas ; alors il ne fallait ni bavarder, ni questionner, ni consoler, il fallait le laisser à son silence. (p. 241)

Il ne manquait pas d’horreurs dans cette cabane et les cadavres dégageaient une puanteur infecte. Pourtant tout ceci avait pour lui un attrait profond, c’était plein de grandeur, de destin, si vrai, si direct ; quelque chose là-dedans gagnait sa tendresse et lui pénétrait dans l’âme. (p. 245)

Il se donna tout entier à la contemplation des cadavres avec cet étrange mélange de cordiale pitié et de froid esprit d’observation que montrent les artistes. (p. 246)

Ce n’était pas terrible, dit Goldmund en hésitant, j’ai simplement vu ce qui nous attend, moi et toi et tout le monde, même si nous n’attrapons pas la peste. (p. 249)

Il voyait déjà dans les yeux absents de Goldmund cet égarement, cette obsession de l’âme aimantée vers l’horrible, cette curiosité de l’épouvante. (p. 251)

 

    Chapitre XIV

Il avait saisi au passage le regard avec lequel Lene l’avait vu balancer et jeter au loin le corps du misérable. Un étrange regard, qu’il n’oublierait jamais : dans ses yeux immenses, pleins d’horreur et de ravissement, rayonnait une fierté, un triomphe, une jouissance partagée de la vengeance et du meurtre comme il n’en avait jamais vu ni soupçonné sur un visage de femme. Sans ce regard, pensait-il, il aurait peut-être un jour, plus tard, après des années, oublié la figure de Lene. Ce regard avait mis sur sa face de jeune paysanne de la grandeur, de la beauté, de l’horreur. Il y avait des mois que ses yeux n’avaient rien vu qui fasse surgir en lui ce vœu : « Voilà une chose qu’il faudrait dessiner ! » (p. 263)

Je dois mourir et j’aime mieux mourir que de voir un jour que ta couche est vide et que tu m’as abandonnée. J’y pensais chaque matin et j’avais peur. (p. 265)

Il en avait assez de ce Robert, si bon garçon qu’il fût, il était trop lâche et trop petit pour lui ; il n’était pas à sa place en des temps pareils, sous les tempêtes d’un tel destin. (p. 266)

Et le pire de tout, c’est que chacun cherchait un bouc émissaire pour son intolérable misère. Chacun prétendait connaître le coupable, cause de l’épidémie, ou ses auteurs criminels. (p. 269)

Dans cette angoisse et cette folle exaspération, partout on tuait, on brûlait, on martyrisait des innocents. Furieux et écœuré, Goldmund regardait tout cela ; le monde semblait ébranlé et empoisonné. On eût dit qu’il n’était plus sur terre de joie, d’innocence, ni d’amour. (p. 270)

Mais il était poussé par une immense curiosité qui le tenait en éveil : il ne se lassait pas de regarder la Grande Faucheuse d’hommes, d’entendre la chanson des choses éphémères… […] il cueillait la fleur si vite fanée de la volupté, fixait ses regards dans les yeux fixes et ivres des femmes, les fixait dans les yeux fixes et ivres des ivrognes… (p. 271)

[…] la chanson sauvage du trépas avait, en lui, une autre résonance. Elle ne faisait point songer au bruit sec et dur des os qui se heurtent, elle était plus douce, séduisante ; une mère qui vous rappelle en son sein. (p. 272)

Si dissemblables qu’elles fussent, cette pauvre et fière enfant, cette juive, le faisait songer de quelque manière à Lydia, la fille du chevalier. L’amour de telles femmes était une source de douleurs. Mais un moment il lui sembla qu’il n’avait jamais aimé personne d’autre que ces deux-là : la pauvre Lydia tourmentée d’inquiétude et la juive dans son amertume farouche. […] mainte nuit il rêva de la beauté brûlante de son corps svelte qui semblait destinée à s’épanouir dans le bonheur et se trouvait pourtant vouée à la mort. Oh ! ces lèvres et ces seins allaient-ils être la proie des « porcs » et pourrir dans les champs ? N’était-il point de force, de charme qui pût sauver ces fleurs précieuses ? Si, il existait, ce charme ; ils continuaient à vivre dans son âme, il pourrait fixer leur forme, leur donner l’éternité. (p. 276)

Il médita devant ces vénérables statues où le cœur d’une époque depuis longtemps révolue continuait à battre et où les angoisses et les extases de générations depuis longtemps disparues, figées dans la pierre, persistaient après des siècles à braver l’instabilité de la destinée humaine. (p. 278)

Mon Dieu, tu me déconcertes ! Tu as raté ta création et tu ne tiens pas ton univers en ordre. […] J’ai vu tant d’innocents dans la peine et tant de méchants nager dans le bien-être. Nous as-tu donc tout à fait oubliés et abandonnés ? (p. 279)

Il contempla les statues silencieuses, les anges et les saints minces et élancés, dans les plis raides de leurs draperies, impassibles, inaccessibles, surhumains et pourtant créés de la main de l’homme et de l’esprit de l’homme. Sévères et sourds, ils se dressaient là-haut, dans leurs niches étroites, inaccessibles à toute prière, à toute question, et cependant ils demeuraient dans leur dignité et leur beauté qui survivaient aux générations humaines et à leur disparition, comme une infinie consolation, un triomphe sur la mort et le désespoir. (p. 279-280)

 

    Chapitre XV

Comme tout passait donc si vite ! Il n’y a pas longtemps, les feux brûlaient là pour préserver de la peste, et les odieux valets des hôpitaux régnaient en maîtres ; et maintenant la vie avait repris son cours, on riait, on faisait des plaisanteries… (p. 283)

C’était ainsi, les impressions tristes passaient comme les autres, la douleur, le désespoir passaient comme la joie, ils s’atténuaient, pâlissaient, perdaient leur profondeur et leur prix et, à la fin, un jour venait où on ne pouvait plus retrouver ce que c’était qui vous avait fait, jadis, tant de peine. (p. 287)

Sentir ainsi s’écouler ses visions, sentir sa main leur donner une forme, se rendre maître d’elles lui fit un bien infini. (p. 291)

C’était beau de se montrer à cette femme et de lui proposer le combat. C’était beau de sacrifier sa liberté à une telle beauté. C’était un sentiment magnifique et exaltant de risquer sa vie sur cet unique dé. (p. 293)

Les amants n’en savaient rien. Pour eux s’était ouvert le paradis ; attirés l’un vers l’autre, enlacés l’un dans l’autre, ils s’abîmaient dans sa nuit embaumée, voyaient poindre les blancs secrets de ses fleurs, cueillaient de leurs mains caressantes et reconnaissantes ses fruits tant désirés. Jamais encore le trouvère n’avait joué sur un tel luth, jamais le luth n’avait sonné sous des doigts aussi vigoureux, aussi experts. […] Dans sa gorge bourdonna une note de bonheur quand il vit la dureté qui était dans ses prunelles se fondre et faire place à la faiblesse. Au fond de ses yeux passa un tendre frisson qui s’éteignit comme le frisson argenté sur la peau des poissons mourants, un or pâle comme l’un de ces reflets enchanteurs sur le lit du fleuve. Tout le bonheur que peut vivre un être humain lui sembla s’y condenser.  (p. 297-298)

 

    Chapitre XVI

Aujourd’hui il ne voulait pas voir un être humain, il ne se laisserait distraire par rien, passerait la douce journée d’automne dehors dans la compagnie des fleurs et des nuages. (p. 300)

Et si demain la mort venait le prendre, tout cela se désagrégerait, tout ce livre d’images, plein de femmes et d’amour, de matins d’été et de nuits d’hiver s’effacerait. Le temps était venu de faire œuvre qui dure, de créer quelque chose qui reste après lui et lui survive. (p. 302)

C’était vraiment honteux d’être ainsi berné par la vie ; c’était à en rire et à en pleurer ! Ou bien on vivait en s’abandonnant au jeu de ses sens, […] on connaissait alors mainte noble joie, mais on restait sans protection contre l’instabilité des choses humaines ; on était alors comme un champignon dans la forêt, tout resplendissant de ses riches couleurs, mais qui, demain, pourrira. Ou bien on se mettait en défense, on s’enfermait dans un atelier, on cherchait à dresser un monument à la vie fugitive : alors il fallait renoncer à la vie, on n’était plus qu’un instrument, on se mettait bien au service de l’éternel, mais on s’y desséchait et on y perdait sa liberté, sa plénitude, sa joie de vivre ; c’était le cas de maître Niklaus. (p. 302-303)

Mais qu’il y eût ou non une éternité, il ne la désirait point ; il n’aspirait qu’à cette vie fragile et fugitive, qu’à respirer, qu’à demeurer dans sa peau, il ne voulait que vivre. (p. 313)

 

    Chapitre XVII

- Qu’est-ce que l’art t’a apporté, que signifie-t-il pour toi ? - Le triomphe sur la vie fugitive ; je me suis rendu compte que, de la farce et de la danse macabre de la vie humaine, il y avait une chose qui demeurait, qui survivait, l’œuvre d’art. Elle aussi périt bien un jour, elle est consumée, gâtée, brisée. Mais tout de même elle survit à bien des vies humaines et constitue, au-delà de l’instant qui passe, un domaine paisible d’images et de choses saintes. Il me semble bon et consolant d’y travailler, car c’est presque conférer aux choses éphémères l’éternité. (p. 330)

La vision première qui prend forme dans une belle œuvre d’art, ce n’est pas une personne réelle, vivante, bien qu’elle en puisse être le sujet. La vision première n’est pas chair et sang, elle est esprit ; elle réside dans l’âme de l’artiste. (p. 331)

Tu as parlé de visions premières, donc d’images qui n’existent nulle part que dans l’esprit créateur, mais qui peuvent être réalisées dans la matière et rendues visibles. Longtemps avant qu’une image artistique soit visible et prenne une réalité, elle existe dans l’âme de l’artiste. Cette image première, c’est précisément ce que les Anciens appellent une « idée ». (p. 331)

Il en était ainsi, lui sembla-t-il, de sa vie entière : adieux, fuites, oubli, il restait là les mains vides, le cœur glacé. (p. 335)

 

    Chapitre XVIII

Mais les arbres de la cour, les portails et les fenêtres, le moulin et sa roue, les dalles des couloirs, les buissons de roses fanées dans le promenoir, les nids de cigognes sur le grenier à blé et le réfectoire le connaissaient, eux. À tous les détours le parfum du passé, sa première jeunesse se présentaient à lui avec une émouvante douceur. (p. 337)

Il me semblait que tu pouvais devenir un poète, dans ce que tu lisais et écrivais tu montrais une certaine répugnance pour ce qui était abstrait, tu aimais tout particulièrement dans la langue les mots et les sons qui avaient un caractère sensible, poétique, les mots qui faisaient image. (p. 340)

La pensée n’a absolument rien à voir avec les représentations. Elle ne se réalise pas en images, mais en concepts et en formules. (p. 341)

Un être humain s’acquitte de sa tâche la plus haute, la plus normale, en cherchant à mettre en valeur les dons qu’il a reçus de la nature. C’est pour cela que je t’ai dit si souvent jadis : n’essaie pas de singer le penseur ou l’ascète, sois plutôt toi-même, cherche à te réaliser toi-même. (p. 342)

Nous autres, nous sommes changeants, en devenir, nous sommes un ensemble de possibles, il n’y a pas pour nous de perfection, pas d’être absolu. Mais là où nous passons de la puissance à l’acte, de la possibilité à la réalisation, nous avons part à l’être véritable, nous nous rapprochons d’un pas du divin et de la perfection. Se réaliser, c’est cela. (p. 342-343)

Laisse-moi donc « penser » et juge ma pensée sur ses effets comme je jugerai ta qualité d’artiste sur tes œuvres. (p. 345)

Dans le ravissement et le désespoir il se donnait à son œuvre comme à la conquête d’une femme rebelle à l’amour, il luttait avec elle, souple et obstiné comme un pêcheur lutte avec un gros brochet, chaque résistance était pour lui un enseignement et rendait sa sensibilité plus fine. Il oublia tout le reste… (p. 348-349)

Au premier coup d’œil j’ai reconnu dans cet apôtre notre abbé Daniel, et pas seulement son portrait, mais aussi tout ce qu’il symbolisait jadis pour nous : la dignité, la bonté, la simplicité.  […] il se dresse à nouveau ici devant moi, et avec lui, tout ce qui nous était alors sacré et nous laisse un souvenir inoubliable de cette période de notre vie. En me rendant cette vision, ami, tu m’as fait un riche présent ; ce n’est pas seulement l’abbé Daniel que tu me rends, c’est toi-même que tu me révèles entièrement pour la première fois. Je sais maintenant qui tu es. (p. 354)

 

    Chapitre XIX

Notre pensée est une constante abstraction, elle se détourne du sensible, elle essaie de construire un monde purement spirituel. Mais toi, tu prends justement à cœur ce qui est inconstant et mortel et tu proclames le sens du monde précisément dans ce qui est fugitif. Tu ne t’en détournes pas, tu t’y abandonnes corps et âme et par ton amour passionné, tu lui donnes une valeur suprême, tu en fais le symbole de l’éternel. Nous, penseurs, nous essayons de nous rapprocher de Dieu en excluant de lui le monde. Toi, tu te rapproches de lui en aimant sa création et en la recréant. (p. 358)

Il y a une chose commune à tous les hommes de bonne volonté. C’est que toutes nos œuvres, en fin de compte, nous font honte, qu’il nous faut toujours recommencer par le commencement et que le sacrifice doit toujours se renouveler. (p. 359)

Il se sentait vieux, il se sentait affreusement semblable à maître Niklaus. Il s’observait lui-même avec répugnance, il était devenu un sédentaire, il n’était plus un aigle ou un lièvre, il était maintenant un animal domestique. (p. 361)

Oui, dit Goldmund, la statue est tout à fait réussie, mais écoute, Narcisse : pour qu’elle atteigne à cette beauté, il a fallu toute ma jeunesse, mes courses vagabondes, mes amours, ma quête de tant de femmes. C’est là la source où j’ai puisé. (p. 363)

Cet artiste au cœur tourmenté de conflits et de détresse n’avait-il pas dressé pour d’innombrables générations présentes et futures les symboles de leur misère et de leur effort, des formes auxquelles le recueillement et la vénération, l’angoisse et l’aspiration d’innombrables humains pouvaient s’adresser pour trouver en elles consécration et réconfort ? […] Pas de verbiage, pas de doctrine, pas de commentaires, d’exhortations : rien que de la vie à l’état pur, sublimée. (p. 368)

 

    Chapitre XX

Toi, j’ai pu t’aimer, toi seul entre tous les hommes. Tu ne peux pas mesurer ce que cela représente. C’est la source dans le désert, l’arbre en fleur dans la brousse. C’est à toi seul que je dois de n’avoir pas un cœur desséché, d’avoir gardé en moi une place accessible à la grâce. (p. 377)

Non, si je suis curieux de mourir, c’est que c’est toujours ma conviction ou mon rêve que je suis en route vers ma mère. J’espère que la mort sera une grande volupté, aussi grande que celle du premier acte d’amour. (p. 379)

samedi 27 août 2022

Le Loup des steppes de Hermann Hesse : l’éternité comme principale consolation face à un monde défiguré.

Ah, quelle que fût la direction vers laquelle je tournais mes regards, vers laquelle j’orientais mes pensées, je ne découvrais nulle part une source de joie, un appel s’adressant à moi. Plus rien n’éveillait mon désir. La puanteur envahissait tout. On sentait l’odeur putride des choses usées ; l’odeur putride d’un sentiment de satisfaction médiocre. Tout était vieux, fané, gris, mou, épuisé. (p. 114)

            Comment vivre et ne pas désespérer dans un monde « défiguré » ? (pour reprendre l’expression de Hesse dans une lettre du 13 février 1940 adressée à Thomas Mann ; pour en apprendre davantage sur l’amitié épistolaire qui liait Hesse et Mann et en lire des extraits qui rejoignent en partie les thèmes du roman discuté présentement, voir l’article rédigé par Irène de Palacio dans :
https://www.anthologiablog.com/post/hermann-hesse-et-thomas-mann) 

Telle pourrait être la principale question qui semble préoccuper Hermann Hesse dans Le Loup des steppes, mais plus largement son auteur lui-même dans sa propre vie, lui qui aura assisté à l’effondrement spirituel de l’Europe avant et pendant les deux conflits mondiaux, et qui connaîtra lui aussi de fréquentes périodes de désespoir et de découragement. Mais comment ne pas aussi faire nôtre cette problématique qui a tant hanté Hesse et ses contemporains, et qui est toujours, et même plus que jamais, d’actualité ?

Le Loup des steppes dresse le constat assez convenu (du moins parmi les grandes œuvres littéraires) d’une société devenue majoritairement bourgeoise, dans le sens où elle est éprise et ne recherche principalement que le confort, la réussite matérielle, les plaisirs superficiels au détriment de, et même en sacrifiant sans scrupules si l’occasion se présente, tout autre idéal. Quant aux quelques individus isolés qui ne partagent pas cette vision bourgeoise ou moderne du monde, ils sont par conséquent plus ou moins condamnés à la solitude, à la souffrance, voire au désespoir.

La mélancolie de Haller, je le sais aujourd’hui, n’est pas une bizarrerie spécifique à sa personne ; elle est la maladie de notre temps lui-même, la névrose qui caractérise la génération dont Haller fait partie et qui, loin de toucher exclusivement les individus faibles et médiocres, semble atteindre précisément les êtres forts, doués d’un esprit et de talents supérieurs. (p. 38)

Je sens brûler en moi un désir sauvage, d’éprouver des sentiments intenses, des sensations ; une rage contre cette existence en demi-teinte, plate, uniforme et stérile ; une envie furieuse de détruire quelque chose […] ; une envie de commettre des actes absurdes et téméraires, d’arracher leur perruque à quelques idoles vénérées, […] de tordre le cou à quelques représentants de l’ordre bourgeois. Car rien ne m’inspire un sentiment plus vif de haine, d’horreur et d’exécration que ce contentement, cette bonne santé, ce bien-être, cet optimisme irréprochable du bourgeois, cette volonté de faire prospérer généreusement le médiocre, le normal, le passable. (p. 44)

La « bourgeoisie », en tant que mode d’être constant d’une partie de l’humanité, n’est rien d’autre qu’une tentative de trouver une stabilité, une aspiration à atteindre un point d’équilibre entre les attitudes extrêmes et les oppositions innombrables qui caractérisent le comportement des hommes. […] Jamais il ne renoncera à lui-même, il ne s’abandonnera à l’ivresse ou à l’ascèse ; jamais il ne sera un martyr ; jamais il ne consentira à son anéantissement. Bien au contraire. Son idéal n’est en effet aucunement le sacrifice, mais la préservation de sa personne. Il n’aspire ni à la sainteté ni à son opposé, et ne supporte pas l’absolu. (p. 80-81)

On ne peut vivre intensément qu’aux dépens de soi-même. Or, pour le bourgeois, rien n’est plus précieux que le moi (un moi dont le degré de développement est en vérité rudimentaire). Ainsi assure-t-il sa préservation et sa sécurité au détriment de la ferveur. Il rejette la passion du divin au profit d’une parfaite tranquillité morale ; rejette le désir au profit d’un sentiment de bien-être ; la liberté au profit du confort ; une ardeur fatale au profit d’une température agréable. Le bourgeois apparaît ainsi par sa nature même comme un être sans grande vitalité, angoissé, craignant toute forme de renoncement à soi et facile à gouverner. Voilà pourquoi il a substitué le principe de majorité à celui du pouvoir concentré, la loi à la force, le vote à la responsabilité individuelle. Il est clair que des personnes aussi faibles et anxieuses ne peuvent se maintenir longtemps en vie, même si elles sont encore fortement représentées. Leurs particularités les rendent incapables de jouer un autre rôle que celui du troupeau de brebis égaré parmi des loups vagabondant en toute liberté. (p. 81-82)

Mais Le Loup des steppes ne saurait se réduire à un roman noir et pessimiste, lançant (ou se contentant de lancer) un anathème au monde moderne et à ses nouvelles valeurs : c’est aussi et surtout un roman qui propose à son lecteur, à l’instar de son protagoniste Harry Haller, des raisons de vivre, ou du moins une certaine consolation, face au monde défiguré qui est le sien.

Avec des vérités de la sorte, affirmant que nous mourrons tous bientôt et que rien n’a donc d’importance, que tout se vaut, on rend l’existence banale et absurde. Faut-il ainsi tout rejeter ; renoncer à toute forme d’esprit, à toute aspiration, à toute humanité ? Faut-il laisser l’ambition et l’argent continuer de régner et attendre la prochaine mobilisation, assis devant un verre de bière ? (p. 176)

Car Haller, avant sa rencontre décisive avec Hermine, a atteint un désespoir tel dans son dégoût du monde moderne, et de lui-même, qu’il est sur le point de se suicider. Sa solitude, qu’il a d’abord recherchée, lui est devenue insupportable, et ce sentiment d’être seul, incompris, a atteint son paroxysme lors de la soirée qu’il passe avec une ancienne connaissance, incompréhension mutuelle qui se cristallise autour d’une gravure représentant Goethe avec des allures de petit-bourgeois. Rejetant le monde moderne bourgeois, mais souffrant d’être seul, incompris, Haller a de surcroît le sentiment que désormais, son existence ne lui apportera que des souffrances croissantes, sans que rien ne vienne compenser, ou du moins donner un sens, à ses souffrances. La crise existentielle que traverse Haller n’est pas sans rappeler celle que vivent tous les héros de Dostoïevski, auteur que Haller lit régulièrement : sentiment d’incompatibilité, de dégoût face au monde moderne et ses valeurs ; solitude croissante consécutive à ce rejet ; sentiment de désespoir le rendant à moitié fou, résultat d’une solitude prolongée et de l'absence d'un substitut aux valeurs modernes rejetées, dans une société de moins en moins religieuse/spirituelle qui contamine même ceux qui s'y tiennent en marge. Et, tel un héros de Dostoïevski, Haller tente de s’accrocher désespérément à un quelconque contact humain d’où il espère, sinon une forme de salut, du moins un soulagement temporaire à sa solitude existentielle, ce qui explique sans doute pourquoi il accepte, presque malgré lui, l’invitation à dîner d’une ancienne connaissance (un professeur tout ce qu’il y a de plus bourgeois, en phase avec les idées de son époque et spécialiste quelque peu obtus de son domaine) avec qui il ne se sent pourtant plus aucune affinité et dont il pressent d’avance que la soirée ne peut qu’être un échec ; puis son errance au hasard des rues et des bars pour éviter de rentrer chez lui affronter une solitude qui lui est désormais si insupportable qu’il craint de se donner la mort, solution radicale qu’il craint néanmoins tout autant que sa vie solitaire et faite de souffrances, une situation qui n’est pas sans rappeler le si juste et éternel dilemme posé par Shakespeare dans le plus célèbre monologue d’Hamlet.

L’introduction inattendue, et peu vraisemblable il est vrai, du personnage d’Hermine permettra à Haller d’être sauvé in extremis du désespoir dans lequel il se trouvait plongé. Là réside peut-être une des faiblesses de l’écriture de Hesse, essentiellement lyrique semble-t-il dans sa production romanesque : le personnage principal est bien souvent le seul à qui il semble réellement donner vie et consistance, la plupart des personnages secondaires ne trouvant leur intérêt que par leurs rapports avec lui et le rôle qu’ils jouent dans son évolution. En dehors, ces personnages ne semblent guère avoir une vie qui leur soit propre, individuelle, à l’inverse par exemple des personnages de Tolstoï. L’influence de Dostoïevski là encore se fait davantage ressentir, et la production romanesque de Hesse, essentiellement lyrique donc, ne fait que poser et mettre en récit ses préoccupations existentielles. Ici, Hermine est celle qui non seulement sauve Haller à court terme du suicide, mais qui lui donne aussi une raison de vivre malgré tout dans un monde de plus en plus « défiguré » : à savoir que la vraie vie, son sens véritable, se situe dans « l’éternité ». Par ce dernier terme, Hesse sous-entend que toute vie humaine doit être vécue en accord avec les valeurs non pas bourgeoises, temporelles, mais des valeurs humaines supérieures, éternelles : dans le domaine de la vie pratique, cela se manifeste par des actes, une conduite respectant des principes tels que la droiture, l’honneur, la justice, la vérité, etc. ; dans le domaine artistique, c’est la production de chefs-d’œuvre intemporels et universels qui apportent connaissance et joie profonde à ceux qui y sont sensibles, et non de divertissements médiocres procurant un plaisir superficiel et passager. Cette notion d’éternité n’est là encore pas sans rappeler Dostoïevski, mais de manière plus développée et approfondie, et sa célèbre formule affirmant que « la beauté sauvera le monde. »

Dans de rares instants de félicité, ces hommes menant une existence fort agitée éprouvent également un sentiment d’une intensité extrême, d’une indicible beauté. Parfois même, l’écume de ce court ravissement jaillit si haut, elle est d’une blancheur si éblouissante au-dessus de l’océan des souffrances, que le bonheur éclatant irradie vers les autres, les touche et les envoûte. Ainsi naissent, telle l’écume précieuse et éphémère de la joie sur les flots de la douleurs, toutes ces œuvres d’art à travers lesquelles un individu malheureux s’affranchit pour une heure de sa destinée, atteignant une telle hauteur que sa félicité luit comme une étoile et semble, aux yeux de ceux qui l’aperçoivent, refléter quelque chose d’éternel, un rêve de bonheur. […] Leur vie est mouvement et déferlement perpétuels, douloureux ; elle est un déchirement cruel, plein de souffrances, et paraît épouvantable, absurde si l’on ne consent pas à reconnaître que son sens réside précisément dans les expériences, les actes, les pensées et les œuvres rares qui resplendissent au-dessus de ce chaos. (p. 69-70)

L’époque et le monde, l’argent et le pouvoir, appartiennent aux êtres médiocres et fades. Quant aux autres, aux êtres véritables, ils ne possèdent rien, si ce n’est la liberté de mourir. Il en fut ainsi de tout temps et il en sera ainsi pour toujours.

- Les êtres véritables n’ont rien d’autre ?

- Si, l’éternité. […] Les gens pieux appellent cela le Royaume de Dieu. Il me semble que nous tous qui exigeons plus, qui avons des aspirations et une dimension trop importantes, nous ne pourrions absolument pas vivre si nous ne trouvions à respirer un autre air que celui d’ici-bas, s’il n’y avait pas une éternité échappant au temps, ce royaume pour les êtres authentiques. La musique de Mozart et les poèmes de tes grands écrivains font partie de ce royaume ; tout comme les saints, les miracles, les hommes qui sont morts en martyrs et ont donné de nobles exemples à l’humanité. Au sein de l’éternité, on retrouve également l’image de chaque acte authentique, la puissance de chaque sentiment authentique, même si personne n’en a connaissance, ne les voit, n’en prend note, n’en conserve la mémoire pour les générations futures. Dans l’éternité, la postérité n’existe pas ; tout est contemporain. […] Il s’agit d’un royaume situé au-delà du temps et des apparences. Nous lui appartenons : notre patrie est là ; c’est lui que notre cœur aspire à rejoindre […] il faut nous frayer un chemin à travers tant de bassesses et d’absurdités et rentrer chez nous ! Nous n’avons personne pour nous orienter ; notre seul guide est notre nostalgie. (p. 223 à 225)

Compte tenu des circonstances présentes, je lui étais particulièrement reconnaissant d’avoir formulé l’idée de l’éternité. J’en avais besoin ; sans elle, je ne pouvais ni vivre ni mourir. (p. 225)

À travers le concept d’ « éternité » entendu dans le sens que nous venons de définir, Hesse souligne la nécessité d’une forme de croyance, de foi, de transcendance, inhérente à l’homme, qui ne peut vivre dans un complet nihilisme qui ne serait que souffrances, dégoût et amertume.

Ma position à l’égard du monde actuel ne changera plus beaucoup. Je ne crois pas à notre science, ni à notre politique, ni à notre façon de penser, de croire, de nous divertir, je ne partage pas un seul des idéaux de notre temps. Mais je ne suis pas pour autant un homme sans foi. Je crois aux lois de l’humanité, vieilles de plusieurs millénaires, et je crois qu’elles survivront à tous les troubles de notre époque. (À propos du Loup des steppes, 4 mai 1931, p. 8)

Haller néanmoins ne découvre pas ce monde éternel ex nihilo grâce à Hermine : il en avait ressenti l’équivalent dans sa jeunesse, mais son intensité n’a fait que décroître à mesure que sa solitude grandit, au point que ses souffrances lui ont fait perdre de vue et ont éclipsé ses rares moments d’extase intérieure. Hermine n’est là que pour le lui rappeler et lui expliquer plus clairement ce qu’il sait déjà, ou pressent, au fond de lui. Une telle foi, si l’on peut dire, ne changera certes guère le cours du monde et l’abîme anti-spirituel dans lequel il ne cesse de s’enfoncer. Il est certain même que les rares porteurs de cette foi soient vaincus dans le monde temporel par leurs adversaires, ou plutôt soient ignorés, inaudibles aux yeux de la masse philistine. Restera à l’individu la satisfaction d’avoir au moins mené une vie authentique, belle, honorable à ses propres yeux, en fonction et/ou au service de tels idéaux intemporels.

 

D’autres éléments, plus secondaires, viennent s’ajouter à la foi que Hesse tente de réinsuffler à son protagoniste, et par extension à son lecteur, pour lui permettre de surmonter son désespoir dans le monde défiguré où il vit.

La solitude est certes source de souffrance, mais elle est aussi indispensable dans toute production artistique authentique car elle seule permet de se découvrir et de développer sans entraves la personnalité propre au fond de nous. Plus que le génie, c’est la capacité de l’aspirant artiste à supporter, assumer sa solitude et sa rupture radicale avec les valeurs du monde moderne, qui lui permettra de pouvoir s’exprimer de la manière la plus personnelle et authentique. Haller, bien que rejetant dans son ensemble le monde bourgeois, n’en reste pas moins attaché d’une certaine manière à celui-ci, et redoute une rupture, et donc une solitude complète, par rapport à elle. Il craint tant les souffrances qui en découleraient nécessairement que, lorsque sa solitude devint complète par sa soirée désastreuse que nous avons déjà relatée plus haut, qu’il ne voit que le suicide comme unique solution, mais craint presque tout autant la mort. C’est Hermine qui le tirera concrètement de sa solitude, lui redonnera une certaine foi, et lui rappellera le lien indissociable entre solitude et œuvre d’art. Une situation comparable se trouve dans Demian, où Emile Sinclair parvient néanmoins, après des années de beuverie et de compromissions avec le monde, à se découvrir lui-même en acceptant et en vivant dans la solitude, aidé et guidé ponctuellement par Demian.

Hermine lui permettra aussi, avec son ami musicien Pablo, de porter un regard plus indulgent, ou du moins différent, sur les choses qu’il avait jusqu’alors coutume de mépriser. Non qu’ils cherchent à lui faire apprécier des choses qu’il abhorrait jusque-là, mais Haller, en apprenant à danser avec elle sur du jazz entre autres, parvient à voir le « Tout », à voir l’essence des choses pourrait-on dire en paraphrasant Platon, autrement dit à comprendre l’importance que le jazz, et par extension toutes les formes de musique plus contemporaines, ont dans la vie de beaucoup d’êtres humains. Une même idée se retrouve dans sa nouvelle manière de percevoir les accessoires de maquillage féminins, dont il comprend la signification au travers de sa relation intime avec Maria. Une idée similaire est développée par Hesse dans Siddhartha, où elle est davantage approfondie, lorsque le protagoniste, au sortir de sa période ascétique, se replonge dans le monde et les plaisirs terrestres dont il découvre la beauté particulière à travers ses amours avec la courtisane Kamala, et envers lequel il apprend à éprouver aussi de la compassion, ou lorsque vers la fin du roman, il parvient à voir sa vie et celles des autres hommes comme un Tout, à travers sa contemplation du fleuve.

Ces luxueux articles de mode n’étaient pas de simples colifichets, de simples objets kitsch […]. Ils avaient une justification […]. Toutes ces choses représentaient un matériau esthétique au service de l’amour, de la magie, de la séduction. Elles étaient des messagers, des contrebandiers, des armes, des cris de guerre. (p. 211)

Le sentiment de la fête, l’ivresse de la liesse collective, le mystère de la dissolution de l’individu dans la foule, de l’union mystique à travers la joie partagée. (p. 245)

Cette douce rêverie, de l’euphorie de la fusion avec les autres, de la musique, du rythme, du vin et de cette volupté des sens que j’avais si souvent entendue exaltée […] mais jugée avec ironie et un misérable sentiment de supériorité. (p. 246)

Si Le Loup des steppes semble néanmoins se distinguer de la production romanesque antérieure de Hesse, tout en étant en continuité avec ses préoccupations habituelles, c’est dans la place nouvelle donnée à l’humour, à l’ironie, qui porte peut-être la trace de l’influence de Thomas Mann. En effet, la descente progressive dans le désespoir de Harry Haller n’est pas décrite sans ironie de la part de l’auteur, en particulier par l’intermédiaire du Traité sur le loup des steppes, écrit que le protagoniste reçoit dans des circonstances fantastiques, dans lequel Hesse trace un portrait certes compatissant mais aussi ironique et moqueur de son protagoniste, coupable de grossière ignorance vis-à-vis de son âme qu’il s’obstine à considérer comme simplement divisée en deux (à la fois homme et loup des steppes), alors qu’elle est au contraire infinie. Les figures ensuite de Goethe, puis de Mozart, que Haller rencontre en imagination (dans un rêve, puis dans le fameux théâtre magique de Pablo) confirment l’importance nouvelle donnée à l’humour par Hesse, qui y voit une manière de se détacher, de ne pas se laisser envahir, accabler, par la laideur et les atrocités du monde moderne.

Il reste alors l’humour, cette invention magnifique des hommes qui ont été entravés dans la quête du sublime à laquelle ils étaient voués […] Le rayonnement que renvoient ses prismes enveloppe et réunit toutes les parties de l’être humain. Vivre dans le monde comme s’il ne s’agissait pas de celui d’ici-bas ; respecter la loi tout en étant au-dessus d’elle […] voilà toutes les exigences estimées et souvent citées d’une haute sagesse de l’existence que seul l’humour est en mesure de satisfaire. Si le Loup des steppes […] réussissait à porter à ébullition et à distiller ce breuvage magique dans le chaos étouffant de son existence infernale, il serait sauvé. (p. 85-86)

Il nous semble que Harry, le Loup des steppes, aurait assez de génie pour se lancer dans l’aventure et tenter de devenir un être humain à part entière, au lieu de chercher une échappatoire à chaque difficulté en invoquant sur un ton larmoyant la responsabilité de cet absurde Loup des steppes. (p. 100)

Tu prends le vieux Goethe bien trop au sérieux. Il n’est point besoin de considérer ainsi les vieilles personnes défuntes. En agissant de la sorte, on leur fait du tort. Nous, les Immortels, nous n’aimons pas cette attitude ; nous aimons la plaisanterie. Le sérieux, mon garçon, est une question de rapport au temps. Il naît, je veux bien te le révéler, d’une surestimation de la valeur de ce dernier. […] Or, vois-tu, dans l’éternité, le temps n’existe plus ; l’éternité n’est qu’un instant, juste assez long pour faire une plaisanterie. (p. 147)

Je déclarai que, tout comme les débuts actuels de la radio, cela permettrait uniquement à l’humanité de fuir face à elle-même, face à ses buts ultimes, et de s’environner d’un réseau de plus en plus serré de distractions et d’occupations vaines. Cependant, je n’exprimai pas l’ensemble de ces idées évidentes à mes yeux avec mon amertume et mon mépris habituels envers l’époque et la technique. J’adoptai plutôt le ton de la plaisanterie, de l’amusement… (p. 156)

Harry Heller s’était merveilleusement travesti en idéaliste et en contempteur du monde, en ermite mélancolique et en prophète courroucé, mais au fond, c’était un bourgeois. (p. 192)

Vous êtes ici à l’école de l’humour ; vous devez apprendre à rire. Pour atteindre une forme supérieure d’humour, il faut commencer par ne plus prendre au sérieux sa propre personne. (p. 257)

Adieu ! Que le Diable t’emporte ! Tu seras rossé et étrillé pour avoir écrit tant d’inepties, que tu as toutes plagiées, sans l’avoir dit. (p. 298)

Vous devez saisir la part d’humour que recèle l’existence ; sa part d’humour noir. (p. 310)

Enfin, Hesse fait sienne une idée chère à Nietzsche, celle de la conception de l’individu comme un être en perpétuel devenir, recelant d’infinies possibilités. Une telle idée est esquissée dans Le Traité sur le loup des steppes, et approfondie dans le dernier quart du roman se déroulant dans le théâtre magique de Pablo. Notre existence individuelle de ce point de vue est une perpétuelle métamorphose, au gré des circonstances mais aussi de la connaissance que nous tirons de nous-mêmes dans ces circonstances. Loin d’être figée, monolithique, notre vie nous offre d’infinies opportunités dans notre rapport avec nous-mêmes et avec autrui, dans notre perception et compréhension des choses, au-delà de toutes les souffrances qui, certes, font partie de notre vie, mais n’en constituent qu’une partie, un fragment, dans un Tout qui néanmoins a sa part de beauté, pour peu que l’on y est attentif et que nous ne nous laissions pas obnubiler exclusivement par la laideur qui, il est vrai, « défigure » notre monde, à l’instar de l’image de la radio choisie par Hesse qui conclut le roman.

L’homme n’est pas une création stable et durable (comme l’affirmait l’idéal de l’Antiquité, malgré les visions contraires de ses sages). Il représente plutôt une tentative et une transition ; il n’est rien d’autre qu’une passerelle étroite, périlleuse, entre la nature et l’esprit. Sa destinée la plus profonde le mène vers le monde spirituel, vers Dieu ; sa nostalgie la plus ardent l’incite à retourner vers la nature, vers notre mère commune. Tels sont les deux pouvoirs entre lesquels son existence angoissée et tremblante se trouve ballotée. (p. 95)

L’homme n’est pas une création achevée, il est une revendication de l’esprit, une possibilité lointaine, autant désirée que crainte. (p. 96)

Ma vie avait été pénible, chaotique et malheureuse ; elle m’avait conduit au renoncement et à la négation de moi-même. La nature fondamentale de toutes les destinées humaines l’avait rendue amère, mais elle avait été riche, fière et riche comme une vie de roi, même dans les périodes de misère morale. Qu’importait si le petit bout de chemin restant à parcourir jusqu’à la chute finale devait être, lui aussi, lamentablement gaspillé. Cette existence avait un cœur noble, elle avait de l’allure, elle était racée ; elle ne se souciait pas des vétilles, mais des étoiles. (p. 208)

Vous devez apprendre à écouter cette satanée musique radiophonique de la vie, à vénérer l’esprit qui transparaît derrière elle, à vous moquer de tout le tintamarre qu’elle produit. (p. 311)

[La radio] dérobe à la musique toute sa beauté sensuelle en la parasitant par ses grésillements et ses crachotements ; cependant, elle ne parvient pas à détruire totalement son âme. Eh bien, il se produit la même chose dans l’existence, ou ce qu’on appelle la réalité. Celle-ci dilate le splendide jeu d’images offert par le monde […] L’existence est ainsi […]. Nous n’avons pas d’autre choix que de l’accepter en tant que telle, mais nous pouvons en rire si nous ne sommes pas des ânes. […] Apprenez d’abord à écouter ! Apprenez d’abord à prendre au sérieux ce qui en vaut la peine et à rire du reste ! (p. 306)

 

Ci-dessous, un relevé de citations du roman, dans l’édition Livre de poche :

Je me suis aventuré pendant toute ma vie sur des voies qui permettent de dépasser la notion de temps et de vivre dans l’intemporel. (À propos du Loup des steppes, p. 8)

Le regard du Loup des steppes pénétrait notre époque tout entière, son agitation affairée, son arrivisme, le jeu superficiel d’une vie intellectuelle prétentieuse, insipide. (p. 21)

Sans amour de soi, l’amour de l’autre est impossible ; la haine de soi s’apparente pleinement à l’égoïsme le plus brutal et engendre exactement le même isolement, le même désespoir épouvantable que celui-ci. (p. 24)

Nous devrions être fiers de souffrir ; toute souffrance nous rappelle notre grandeur. (p. 30)

Naturellement, ils refusent de nager ! Ils sont nés pour évoluer sur la terre ferme, non dans l’eau. Et naturellement, ils refusent aussi de penser ; ils ont été créés pour vivre, pas pour penser ! En effet, celui qui réfléchit, celui qui confère à la pensée une importance primordiale, peut certes aller très loin dans son domaine, mais il quitte alors la terre ferme pour rejoindre l’eau et se noiera un jour. (p. 31)

Un loup des steppes égaré chez nous, dans les villes où les gens mènent une existence de troupeau ; aucune autre image ne pouvait représenter de façon plus pertinente l’homme, son isolement farouche, son caractère sauvage, son anxiété, sa nostalgie d’une patrie perdue. (p. 32)

Il ne décide pas de se tuer car la foi qui lui reste lui dit qu’il doit boire jusqu’à la lie ce calice de douleur. (p. 37)

Chaque époque, chaque culture, chaque coutume et chaque tradition a sa spécificité, ses propres aspects délicats ou rudes, séduisants ou atroces ; elle considère certaines souffrances comme naturelles, accepte de supporter avec patience certains maux. L’existence humaine ne devient une véritable souffrance, un enfer que lorsque deux époques, deux cultures, deux religions interfèrent l’une avec l’autre. (p. 39)

À ces journées d’agonie de l’âme, à ces âpres journées de vie intérieur et de désespoir où, au beau milieu d’un monde détruit, exploité par les sociétés anonymes, l’univers des hommes et leur prétendue culture apparaissent à chaque seconde dans leur splendeur de pacotille, mensongère et vulgaire, grimaçant comme un personnage répugnant dont l’image se concentre dans l’esprit malade jusqu’au comble de l’insupportable. (p. 42)

Comme j’aimais alors ces soirées sombres et tristes de fin d’automne et d’hiver ; avec quelle avidité et quelle ivresse je me pénétrais de ces atmosphères solitaires et mélancoliques, lorsque, emmitouflé dans mon manteau, je marchais la moitié de la nuit sous les averses des tempêtes à travers la nature hostile et nue. J’étais déjà isolé, mais je jouissais profondément de tout cela… (p. 47)

Hélas, il est bien difficile de trouver cette trace divine au sein de l’existence que nous menons ; au sein de notre époque tellement satisfaite, tellement bourgeoise, tellement décérébrée ; face à ces architectures, à ces magasins, à ce monde politique, à ces individus ! Comment ne pas devenir un loup des steppes et un ermite sans manières dans un monde dont je ne partage aucune des aspirations, dont je ne comprends aucun des enthousiasmes ? […] Non, je ne suis pas capable de partager toutes ces joies qui sont à ma portée et auxquelles des milliers de gens s’efforcent d’accéder en se bousculant les uns les autres. Ce que j’éprouve dans mes rares instants de bonheur, ce qui constitue pour moi un ravissement, une expérience extraordinaire, une extase et une élévation de l’âme est connu, recherché et apprécié par la majorité tout au plus dans la littérature ; dans la vie, on traite cela de folie. Et de fait, si la majorité a raison, si  cette musique dans les cafés, ces divertissements de masse, ces êtres américanisés aux désirs tellement vite assouvis représentent le bien, alors, je suis dans l’erreur, je suis fou, je suis vraiment un loup des steppes, comme je me suis souvent surnommé moi-même ; un animal égaré dans un monde qui lui est étranger et incompréhensible ; un animal qui ne trouve plus ni foyer, ni oxygène, ni nourriture. (p. 48-49)

C’est étonnant tout ce qu’un homme peut ingurgiter ! Je lus un journal pendant dix bonnes minutes, laissant pénétrer en moi l’esprit d’un être irresponsable qui décortique de façon grossière les paroles des autres et les ressert ensuite, arrangées à sa manière, mais non digérées. (p. 54)

Si cette petite mélodie céleste avait réussi à s’enraciner secrètement dans mon âme, puis à épanouir de nouveau sa gracieuse fleur aux tons charmants, se pouvait-il que je fusse totalement perdu ? Certes, j’étais un animal égaré, incapable de comprendre le monde qui m’entourait ; mais mon existence absurde avait malgré tout un sens. Quelque chose en moi répondait, recevait les appels issus d’univers lointains et supérieurs ; mon cerveau contenait des milliers d’images accumulées… (p. 55)

Qui donc encore cherchait à retrouver, sur les ruines de sa vie, un sens volatilisé ? Qui endurait des souffrances apparemment absurdes, poursuivait une existence apparemment insensée, conservait au fond de la folie la plus chaotique le secret espoir d’une révélation, d’une manifestation de la présence divine. […] Le scintillement du sillage doré m’était apparu l’espace de quelques secondes ; j’avais retrouvé l’Éternité, Mozart, les étoiles. Je pouvais de nouveau respirer pendant une heure ; je pouvais vivre, j’avais le droit d’être (p. 57)

Oui, je pouvais tout à fait me passer de musique de chambre et d’ami ; il était ridicule de se laisser consumer par un désir impuissant de réconfort. La solitude est synonyme d’indépendance ; je l’avais souhaitée et atteinte au bout de longues années. Elle était glaciale, oh oui, mais elle était également paisible, merveilleusement paisible et immense, comme l’espace froid et paisible dans lequel gravitent les astres. (p. 58-59)

Nous qui étions de vieux connaisseurs et admirateurs de l’Europe ancienne, de la vraie musique, de la vraie poésie d’autrefois, constitutions-nous simplement une ridicule petite minorité de névrosés à l’esprit compliqué, que l’on oublierait et que l’on raillerait demain ? Ce que nous appelions « Culture », esprit, âme ; ce que nous qualifiions de beau, de sacré, ne représentait-il qu’une réalité fantomatique, disparue depuis longtemps déjà ? Étions-nous les seuls, nous pauvres fous, à croire encore cette réalité authentique et vivante ? Était-il possible qu’elle n’eût jamais vraiment existé ? Était-il possible que ce que nous autres, pauvres fous, nous nous efforcions d’atteindre n’eût jamais été qu’une illusion ? (p. 60)

Il y avait une chose qu’il n’avait pas apprise : c’était à se sentir content de lui-même et de son sort. (p. 64)

L’existence la plus malheureuse a ses heures ensoleillées, ses petites fleurs de félicité qui s’épanouissent parmi le sable et la pierre. (p. 67)

Chez lui un besoin de solitude et d’indépendance. Jamais personne ne désira plus profondément et plus passionnément être libre. […] Jamais il ne se vendit, ni pour de l’argent et du confort ni à des femmes ou à des puissants. Cent fois il rejeta et refusa ce que tous considéraient comme un avantage et une chance, afin de ne dépendre de personne. Rien ne lui semblait plus détestable et effrayant que de devenir un employé, que de devoir respecter un emploi du temps journalier, annuel, et obéir à d’autres. (p. 71)

Ainsi le Loup des steppes fut-il détruit pas sa liberté. Il atteignit son objectif, s’affranchit progressivement de toute contrainte.  […] Cependant, lorsqu’il se fut installé dans cette nouvelle liberté, Harry s’aperçut tout à coup que celle-ci représentait une mort. Il était seul. […] Désormais, la solitude et l’indépendance ne constituaient plus pour lui un souhait et un but, elles étaient son lot, sa punition. […] personne ne se rapprochait de lui ; jamais ne naissait un attachement, personne ne se montrait désireux et capable de partager son existence. Il vivait à présent dans l’univers des solitaires, dans une atmosphère silencieuse, dans l’éloignement du monde environnant, dans une incapacité à se lier contre laquelle toute sa volonté et son aspiration demeuraient impuissantes. (p. 72-73)

Ces natures que nous appelons « suicidaires », et qui sont toujours particulièrement émotives et sensibles, tendent à s’abandonner pleinement à l’idée du suicide au moindre bouleversement. […] ils sont des suicidaires car ils voient leur rédemption dans la mort, non dans la vie. (p. 75)

Il métamorphosa cette tendance en une philosophie propice à la vie. L’idée qu’il disposait à tout instant de cette issue de secours était tellement ancrée en lui que cela lui donnait de la force, le rendait curieux de goûter à certaines souffrances et à certains états d’âme douloureux. […] Nombre de suicidaires puisent dans cette idée une énergie extraordinaire. […] Au fond, il est plus noble et beau d’être vaincu et abattu par la vie que par soi-même. (p. 76)

Chacun de ces êtres reste attaché par des sentiments infantiles au monde bourgeois ; se voit contaminé partiellement par sa mollesse ; s’obstine d’une certaine manière à vivre parmi ses membres ; continue d’une certaine manière à être l’esclave, l’obligé, le serviteur de ceux-ci. (p. 83)

Ils se sentent voués à l’absolu sans se montrer pour autant capables de vivre selon ses principes. (p. 85)

Ce Loup des steppes devait nécessairement être confronté à lui-même, pénétrer les profondeurs du chaos qui règne dans son âme et prendre pleinement conscience de son être. Alors, le caractère irréversible de son existence douteuse lui apparaîtrait clairement. […] Cela pourrait aboutir à un éclatement et à une séparation qui signifieraient la disparition du Loup des steppes, ou bien à la conclusion d’un mariage de raison sous les auspices d’un humour clairvoyant. (p. 86-87)

En vérité, il n’est pas de moi, même le plus naïf, qui soit un. Celui-ci représente un monde extrêmement multiple, un petit ciel étoilé, un ensemble chaotique de formes, de degrés d’évolution et d’états, d’hérédités et de potentialités. Le fait que tout individu s’applique à considérer ce chaos comme une unité et à parler de son moi comme s’il s’agissait d’un phénomène simple, structuré, clairement délimité […] semble constituer une nécessité, un besoin aussi vital que celui de respirer ou de manger. L’illusion est fondée sur une simple analogie. En tant que corps, chaque homme est un ; en tant qu’âme, il ne l’est jamais. (p. 91)

Il faut se résoudre à considérer les personnages de ces œuvres non comme des individus, mais comme les parties, les facettes, les différentes formes d’une unité supérieure (par exemple, de l’âme de l’écrivain) (p. 93)

L’être humain ressemble à un bulbe formé de membranes superposées, à un tissu fait de multiples fils. (p. 93)

Au tréfonds de son âme, il craint de souscrire et d’aspirer à la réalisation de cette exigence suprême, à ce véritable épanouissement de l’homme que recherche l’esprit ; il craint d’emprunter l’étroit chemin isolé qui permet d’atteindre l’immortalité. Il le sent clairement : cela le conduirait à des douleurs plus grandes encore, au bannissement, à un ultime renoncement, peut-être à l’échafaud. Même si au bout, l’immortalité l’attend en récompense, il n’est pas disposé à endurer toutes ces épreuves, à passer par toutes ces agonies. (p. 97)

Il refuse de voir que le fait de rester désespérément accroché à son moi, de rejeter désespérément la mort conduit inévitablement à une agonie éternelle, alors que savoir faire face à la mort, se dépouiller de tout, s’abandonner au changement conduit à l’immortalité. Il vénère également certains Immortels plus que d’autres : Mozart, par exemple. Mais au bout du compte, il pose toujours sur celui-ci un regard bourgeois et se montre enclin, tel un maître d’école, à attribuer sa perfection exclusivement à son génie de la musique. Il ne s’aperçoit pas qu’elle est le résultat de la grandeur de son dévouement et de son acceptation de la douleur ; qu’elle découle de son indifférence aux idéaux bourgeois, de son aptitude à endurer cette solitude extrême qui réduit l’atmosphère enveloppant l’être souffrant, l’homme en devenir, à un espace vide et glacé : la solitude du Jardin de Gethsémani. (p. 97)

Au lieu de rétrécir ton univers, de simplifier ton esprit, tu devras accueillir dans ton âme douloureusement élargie une part toujours plus grande du monde et finalement le monde entier, pour pouvoir un jour peut-être accéder au stade ultime, au repos. (p. 99)

Le retour au Tout, l’arrêt de l’avènement douloureux de l’individu, la fusion avec Dieu, signifie une expansion de l’âme si importante que celle-ci est à nouveau capable d’embrasser l’univers. (p. 100)

Il est incapable de voir que cet univers, ce jardin paradisiaque, empli d’êtres gracieux et effrayants, grands et petits, puissants et fragiles, est entièrement écrasé et emprisonné par la fable du loup, à l’instar de l’homme véritable qui est écrasé et emprisonné par l’homme fictif, par le bourgeois. (p. 101)

La religion, la patrie, la famille, l’État avaient perdu toute valeur à mes yeux, je ne me sentais plus concerné par eux. Les fanfaronnades de la science, des corporations, des arts m’inspiraient du dégoût. Mes conceptions, mes goûts, toutes les idées qui m’avaient permis de briller à l’époque où j’étais un homme talentueux et apprécié gisaient là, abandonnées, n’inspirant aux gens que méfiance. Mes transformations si douloureuses m’avaient certes apporté quelque chose d’imperceptible et d’impalpable, mais j’avais dû le payer cher ; à chaque fois ma vie était devenue plus dure, plus difficile, plus solitaire, plus menacée. (p. 106)

Je comprenais parfaitement l’appel, cette exhortation à la démence, au rejet de la raison, des inhibitions, des valeurs bourgeoises ; cette invitation à s’abandonner aux flux de l’univers anarchique de l’âme, de l’imagination. (p. 111)

Je ne serais pas le seul à finir ici demain ou après-demain, enterré, enfoui dans la boue, sous les regards gênés et hypocrites de l’assistance. Non, tout s’achèverait ainsi : toutes nos aspirations, toute notre culture, toute notre foi, toute notre joie et notre envie de vivre. (p. 118)

La plupart des hommes agissent, vivent et se comportent ainsi jour après jour, heure après heure, par nécessité, sans rien désirer vraiment. Ils font des visites, s’entretiennent de choses et d’autres, s’acquittent de leurs heures de service dans les bureaux par obligation, machinalement, sans le vouloir. Cela pourrait aussi bien être accompli par des machines ou ne pas se passer. C’est précisément cette mécanique ininterrompue qui les empêche de porter, comme moi, un regard critique sur leur existence, de voir et de sentir sa stupidité et sa fadeur, le rictus atroce de son ambiguïté, sa tristesse et sa solitude sans espoir. (p. 119-120)

Cela l’emplit de bonheur parce qu’il croit à l’importance de sa tâche ; il croit à la science dont il est le serviteur ; il croit à la valeur du simple savoir, à l’accumulation des connaissances ; il a foi dans le progrès, dans le développement. Il n’a pas vécu la guerre, le bouleversement des fondements traditionnels de la pensée provoqué par Einstein […]. Il ne se rend pas compte qu’autour de lui, la prochaine guerre se prépare. Il trouve les Juifs et les communistes haïssables. (p. 120-121)

Notre pays et le monde se porteraient mieux si, au moins, les rares personnes capables de penser professaient publiquement leur confiance dans la raison et leur amour de la paix, au lieu de s’engager de manière aveugle et enragée dans la voie d’une nouvelle guerre. (p. 126-127)

Je ne pouvais plus supporter cette existence rangée, hypocrite, sage. Et, puisqu’il apparaissait également que je ne pouvais plus supporter la solitude non plus ; puisque je m’étais mis à éprouver une haine indicible, un véritable dégoût envers moi-même […], quelle issue me restait-il ? Aucune. […] Il me semblait que jamais la simple nécessité de vivre ne m’avait causé une aussi grande douleur qu’à cette heure. (p. 128)

Tu n’es absolument pas fou, monsieur le Professeur ; tu manques même beaucoup trop de folie à mon goût ! Tu possèdes selon moi une intelligence stupide, à l’instar de tout bon professeur. (p. 135)

La Flûte enchantée représente la vie comme une délicieuse mélodie. Elle célèbre nos sentiments, qui sont pourtant éphémères, en affirmant leur nature éternelle et divine. (p. 145)

Cette lutte, cette volonté inconditionnelle et obstinée de vivre représente l’impulsion qui anime les actes et l’existence de toutes les personnalités marquantes. (p. 146)

L’omniprésence de toutes les forces et de tous les actes accomplis dans le monde était déjà parfaitement connue des anciens hindous. […] Quant à l’élément essentiel de cette vérité ancienne, la non-existence du temps, la technique continuait de l’ignorer aujourd’hui. (p. 155)

Cela me semble si stupide d’utiliser ce terme de « bête féroce » ou de « fauve » ! On ne devrait pas parler ainsi des animaux. Certes, ils sont souvent effrayants, mais ils sont bien plus vrais que les hommes. […] regarde donc un animal : un chat, un chien, un oiseau […] Tu constateras forcément qu’ils sont tous vrais, que pas un d’entre eux n’est embarrassé ou ignore ce qu’il doit faire, comment il doit se comporter. Ils ne cherchent pas à te flatter, ils ne cherchent pas à t’impressionner. Pas de comédie. Ils sont comme ils sont, à l’instar des pierres et des fleurs ou des étoiles dans le ciel… (p. 170)

Et voilà que paraissait de nouveau une attaque contre moi. C’était un texte de style médiocre que le rédacteur en chef avait en partie rédigé lui-même, en partie plagié sur les multiples articles de ce genre publiés dans la presse du même bord. Personne, on le sait, n’écrit aussi mal que les défenseurs des idéologies vieillissantes ; personne n’accomplit son travail avec moins de soin et d’application. (p. 173)

Chaque peuple et même chaque individu devait, selon moi, éviter de laisser sa conscience s’endormir, éviter de s’occuper exclusivement des « questions de culpabilité », qui sont hypocrites et politiques. […] au lieu de cela, chacun devait examiner en lui-même dans quelle mesure ses erreurs, ses négligences et ses mauvaises habitudes le rendaient responsable, lui aussi, de la guerre et de tous les autres fléaux accablant le monde. (p. 173-174)

J’ai affirmé qu[e…] chacun devait examiner en lui-même dans quelle mesure ses erreurs, ses négligences et ses mauvaises habitudes le rendaient responsable, lui aussi, de la guerre et de tous les autres fléaux accablant le monde. Cette attitude permettrait en effet d’empêcher le prochain conflit. Or, ces gens ne me pardonnent pas de tels propos. Évidemment, ils prétendent qu’ils sont, de leur côté, parfaitement innocents. […] les politiciens, les journaux, personne n’a la moindre chose à se reprocher, personne n’est coupable de quoi que ce soit ! On pourrait penser que tout va pour le mieux autour de nous. […] même si ces articles injurieux ne peuvent plus provoquer ma colère, ils m’attristent parfois. Les deux tiers de mes compatriotes lisent ce genre de journaux ; ils lisent chaque matin et chaque soir ce genre de propos. Chaque jour, on les travaille, on les exhorte, on excite leur haine, on fait d’eux des êtres insatisfaits et méchants. Le but et le terme de cette entreprise sont une fois de plus la guerre : celle qui approche, celle qui vient, et qui sera sans doute plus hideuse encore que la précédente. Tout cela est limpide et simple. Chaque homme pourrait le comprendre, pourrait aboutir à la même conclusion, s’il se donnait simplement la peine de réfléchir une heure. Mais personne n’en a la volonté ; personne ne veut éviter la prochaine guerre ; personne ne veut épargner à soi-même et à ses enfants le prochain massacre de millions d’hommes, si c’est au prix d’un tel effort. Réfléchir une heure ; rentrer en soi-même pendant un moment et se demander quelle part on prend personnellement au règne du désordre et de la méchanceté dans le monde, quel est le poids de notre responsabilité : cela, vois-tu, personne n’en a envie ! Voilà pourquoi tout continuera comme avant ; voilà pourquoi, jour après jour, des milliers et des milliers d’hommes préparent avec zèle la prochaine guerre. […] Cela n’a pas de sens de penser, de dire, d’écrire quoi que ce soit d’humain […]. Pour deux ou trois personnes qui le font, il y a des milliers de journaux, de revues, de discours, de réunions publiques et secrètes qui, jour après jour, tendent vers le but contraire et l’atteignent. (p. 174-175)

Même si tu sais que ton combat ne sera pas victorieux, ton existence n’en est pas banale et absurde pour autant. Elle est bien plus banale lorsque tu luttes pour une bonne cause, pour un idéal, avec la certitude d’atteindre ton but. Les idéaux sont-ils faits pour être atteints ? Vivons-nous donc, nous les hommes, pour faire disparaître la mort ? Non, nous vivons pour la craindre puis pour l’aimer à nouveau. C’est précisément grâce à elle que notre courte existence devient parfois, l’espace d’une heure, merveilleusement incandescente. (p. 176)

Comment se fait-il, selon toi, que j’aie été alors capable de te reconnaître et de te comprendre ? […] Parce que je suis semblable à toi ; parce que je suis précisément aussi seule que toi, et que comme toi, j’ai de la peine à aimer, à prendre au sérieux la vie, les hommes et moi-même. Il y a encore un certain nombre de personnes qui ont les plus hautes exigences vis-à-vis de l’existence et qui s’accommodent difficilement de son absurdité, de sa brutalité. (p. 186)

Je dois faire en sorte que tu apprennes un peu mieux les arts, les jeux modestes et faciles de la vie. (p. 188)

L’esprit allemand est dominé par le matriarcat, par un assujettissement à la nature qui se manifeste sous la forme d’une hégémonie de la musique, telle qu’aucun peuple ne l’a jamais connue. Mais au lieu de nous défendre de façon virile contre cela, de nous soumettre à l’autorité de l’esprit, du logos, du mot et de faire entendre ceux-ci, nous autres, intellectuels, nous rêvons tous d’un langage sans paroles, exprimant l’inexprimable, représentant l’irreprésentable. Au lieu de jouer de son instrument avec le plus de fidélité et de sincérité possible, l’homme d’esprit allemand a toujours mené une fronde contre le mot, contre la raison, et fait les yeux doux à la musique. Il s’est enivré de celle-ci, de sonorités pleines de félicité, de sentiments et d’états d’âme merveilleux, pleins d’optimisme, qui n’ont jamais été contraints de prendre forme. (p. 199-200)

Réveillée comme par magie au contact d’Éros, la source des images se mit à jaillir, venue des profondeurs, abondante. Pendant quelques instants, mon cœur s’arrêta de battre, à la fois ravi et triste de voir combien la galerie des tableaux de mon existence était riche : combien l’âme du pauvre Loup des steppes était emplie d’astres et de constellations sublimes et éternels. (p. 206-207)

Cette nuit-là, pour la première fois depuis le début de mon effondrement, ma propre existence me regarda de ses yeux inexorablement rayonnants. En eux, je distinguai à nouveau le destin au milieu du hasard, des fragments divins au milieu du champ de ruines de ma vie. Mon âme respira à nouveau, mes yeux virent à nouveau. Pendant quelques instants, je sentis intensément qu’il me suffisait de rassembler les souvenirs dispersés, de parvenir à me représenter concrètement la vie du Loup des steppes Harry Haller comme un tout, pour pénétrer moi-même dans le monde des images et devenir immortel. N’était-ce pas là le but que toute existence humaine essayait, tentait d’atteindre ? (p. 208)

Toi, Harry, tu as été un artiste et un penseur ; un homme débordant de gaieté et de foi ; toujours à la recherche du sublime et de l’éternel ; ne se satisfaisant jamais de ce qui est joli et médiocre. Mais plus la vie t’a ouvert les yeux et fait prendre conscience de toi-même, plus ta détresse a grandi. Progressivement, tu t’es enfoncé jusqu’au cou dans la souffrance, l’inquiétude et le désespoir. Tout ce que tu connaissais de beau et de sacré ; tout ce que tu aimais et vénérais auparavant ; toute ton ancienne foi dans l’homme et dans la grandeur de sa destinée ne t’ont été d’aucun secours. Tout cela a perdu sa valeur et s’est effondré. Ta foi n’a plus trouvé d’air pour respirer ; or la mort par asphyxie est cruelle. […] Tu avais en toi une vision de l’existence, une foi, une exigence. Tu étais prêt à t’engager, à souffrir, à faire des sacrifices. Mais petit à petit, tu as remarqué que le monde n’exigeait de ta part aucun engagement, aucun sacrifice, aucune attitude de ce genre. Tu l’as compris : l’existence n’est pas une épopée avec des héros et autres grands personnages ; elle ressemble au contraire à un joli petit salon bourgeois où l’on se satisfait pleinement de manger et de boire, de déguster le café en tricotant des chaussettes […]. Quant à celui qui est animé de désirs, qui porte en lui autre chose, la grandeur héroïque et le sublime, le culte des grands poètes ou celui des saints, c’est un fou et un Don Quichotte. […] Pendant un moment, je suis restée inconsolable, et j’en ai longtemps cherché la faute en moi-même. La vie, pensais-je, a forcément toujours raison au bout du compte ; si elle bafoue mes beaux rêves, c’est que ceux-ci étaient absurdes et injustifiés. Mais cela ne servit absolument à rien. […] J’ai vu, Harry : mes rêves avaient raison, mille fois raison, tout comme les tiens. C’était la vie, la réalité qui avaient tort. (p. 220)

Tu es bien trop exigeant et affamé pour ce monde simple et indolent, qui se satisfait de si peu. Il t’exècre : tu as pour lui une dimension de trop. […] Celui qui réclame de la musique et non des mélodies de pacotille ; de la joie et non des plaisirs passagers ; de l’âme et non de l’argent ; un travail véritable et non une agitation perpétuelle ; des passions et non des passe-temps amusants, n’est pas chez lui dans ce monde ravissant. (p. 221)

Nos dirigeants travaillent avec vigueur et succès à la prochaine guerre, pendant que nous autres […] nous gagnons de l’argent et nous mangeons des pralinés. Dans une pareille époque, le monde semble forcément dénué de toute dimension particulière. (p. 222)

Le monde a-t-il toujours été fait pour les politiciens, les profiteurs, les garçons de café et les viveurs, ne laissant aucun espace de liberté aux êtres humains ? (p. 222)

Ces histoires étaient projetées  ici pour le prix d’un billet d’entrée, devant un public reconnaissant qui mangeait ses petits pains en silence. C’étaient de jolis petits clichés issus de l’immense stock de camelote, de la grande braderie de la culture que représentait l’époque contemporaine. (p. 235-236)

Vous avez souvent éprouvé un dégoût violent de l’existence. Vous aspiriez à quitter ces lieux, n’est-ce pas ? Vous aspiriez à quitter cette époque, ce monde, cette réalité, pour pénétrer dans une autre réalité plus conforme à vos désirs, dans un monde échappant au temps. […] Vous savez bien où se cache cet univers ; vous savez bien que vous cherchez celui que représente votre âme propre. Cette autre réalité que vous désirez n’existe qu’en votre for intérieur. (p. 254)

Vous avez sans aucun doute deviné depuis longtemps que le dépassement du temps, l’affranchissement de la tutelle du réel (ou quels que soient les noms que vous donnez à  votre désir) ne représentent rien d’autre que votre désir de vous libérer de cette soi-disant personnalité. Celle-ci est une prison dans laquelle vous demeurez enfermé. (p. 256)

Nous avions aperçu un homme qui se comportait encore de manière inoffensive, pacifique et candide ; qui vivait encore dans l’innocence ; si bien que notre entreprise louable et nécessaire nous apparut brusquement absurde et répugnante. Quelle horreur de voir tout ce sang ! Nous avions honte. Mais on dit qu’en temps de guerre, même les généraux éprouvent parfois ce sentiment. (p. 274)

Nous montrons à celui qui a fait l’expérience du morcellement de son moi qu’il peut à tout moment agencer les parties qui le composent selon l’ordre qu’il désire et conférer ainsi au jeu de l’existence une richesse infinie. (p. 278)

La folie, au sens élevé du terme, est le fondement de toute sagesse ; et de la même façon, la schizophrénie est le fondement de tout art, de toute création de l’imagination. (p. 279)

À présent, j’avais recouvré ma jeunesse et ce feu incandescent dans mes veines, ce désir puissant qui travaillait mes sens, cette passion libératrice semblable au vent du dégel qui souffle en mars. Tout ce que j’éprouvais était frais, neuf et vrai. (p. 284)

Je me sentais envahi par une grande détresse. Je me voyais, pèlerin harassé, cheminant à travers les contrées désertiques de l’au-delà, chargé de tous les livres inutiles dont j’étais l’auteur, de tous mes essais, de tous mes articles de journaux et suivi par l’armée des typographes qui avaient dû travailler pour moi, par l’armée des lecteurs qui avaient dû lire tous ces écrits. […] Plus tard seulement, on se demanderait si mes productions recelaient une dimension personnelle, spécifique, ou bien si toute mon activité avec ses conséquences s’apparentait uniquement à l’écume inconsistante qui flottait à la surface de la mer, à un jeu sans signification, perdu dans le flot continuel des événements. (p. 298)

Je savais que j’avais dans ma poche les centaines de milliers de figurines du jeu de l’existence dont je pressentais la signification avec une profonde émotion. J’étais disposé à le reprendre, à éprouver une nouvelle fois ses souffrances à frémir d’horreur devant son absurdité, à parcourir encore et encore l’enfer que je cachais au fond de moi. (p. 312)