« [...] ce n'est qu'en ruminant qu'on s'assimile ce qu'on a lu. » - (Arthur Schopenhauer)

« L'art, c'est se retrouver dans ce que l'on voit ou ce qu'on lit ; c'est quand l'auteur ou le peintre a su formuler mieux que moi ce qui m'arrive ou ce qui m'est arrivé, lorsqu'il l'interprète d'une façon beaucoup plus intelligente que moi, ou quand, grâce à son œuvre, je perçois ma propre vie d'une manière plus fine, plus belle, que moi. » - (Krzysztof Kieślowski)

samedi 30 avril 2022

10 poèmes préférés

Sans ordre de préférence précis, classés par langue et par ordre chronologique :

1/ « Ô qu'heureux est celui qui peut passer son âge », sonnet XXXVIII dans Les Regrets de Joachim Du Bellay.

Ô qu'heureux est celui qui peut passer son âge
Entre pareils à soi ! et qui sans fiction,
Sans crainte, sans envie et sans ambition,
Règne paisiblement en son pauvre ménage !

Le misérable soin d'acquérir davantage
Ne tyrannise point sa libre affection,
Et son plus grand désir, désir sans passion,
Ne s'étend plus avant que son propre héritage.

Il ne s'empêche point des affaires d'autrui,
Son principal espoir ne dépend que de lui,
Il est sa cour, son roi, sa faveur et son maître.

Il ne mange son bien en pays étranger,
Il ne met pour autrui sa personne en danger,
Et plus riche qu'il est ne voudrait jamais être.

 

2/ « Le Songe d'un habitant du Mogol », dans Fables de Jean de La Fontaine, livre XI, fable 4.

Jadis certain Mogol vit en songe un Vizir
Aux champs Elyséens possesseur d'un plaisir
Aussi pur qu'infini, tant en prix qu'en durée ;
Le même songeur vit en une autre contrée
Un Ermite entouré de feux,
Qui touchait de pitié même les malheureux.
Le cas parut étrange, et contre l'ordinaire :
Minos en ces deux morts semblait s'être mépris.
Le dormeur s'éveilla, tant il en fut surpris.
Dans ce songe pourtant soupçonnant du mystère,
Il se fit expliquer l'affaire.
L'interprète lui dit : Ne vous étonnez point ;
Votre songe a du sens ; et, si j'ai sur ce point
Acquis tant soit peu d'habitude,
C'est un avis des Dieux. Pendant l'humain séjour,
Ce Vizir quelquefois cherchait la solitude ;
Cet Ermite aux Vizirs allait faire sa cour.

Si j'osais ajouter au mot de l'interprète,
J'inspirerais ici l'amour de la retraite :
Elle offre à ses amants des biens sans embarras,
Biens purs, présents du Ciel, qui naissent sous les pas.
Solitude où je trouve une douceur secrète,
Lieux que j'aimai toujours, ne pourrai-je jamais,
Loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais ?
Oh ! qui m'arrêtera sous vos sombres asiles !
Quand pourront les neuf Sœurs, loin des cours et des villes,
M'occuper tout entier, et m'apprendre des Cieux
Les divers mouvements inconnus à nos yeux,
Les noms et les vertus de ces clartés errantes
Par qui sont nos destins et nos mœurs différentes !
Que si je ne suis né pour de si grands projets,
Du moins que les ruisseaux m'offrent de doux objets !
Que je peigne en mes Vers quelque rive fleurie !
La Parque à filets d'or n'ourdira point ma vie ;
Je ne dormirai point sous de riches lambris ;
Mais voit-on que le somme en perde de son prix ?
En est-il moins profond, et moins plein de délices ?
Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices.
Quand le moment viendra d'aller trouver les morts,
J'aurai vécu sans soins, et mourrai sans remords.


3/ « L’Impossible », poème XLVIII, dans Les Pleurs de Marceline Desbordes-Valmore.

Qui me rendra ces jours où la vie a des ailes
Et vole, vole ainsi que l’alouette aux cieux,
Lorsque tant de clarté passe devant ses yeux,
Qu’elle tombe éblouie au fond des fleurs, de celles
Qui parfument son nid, son âme, son sommeil,
Et lustrent son plumage ardé par le soleil !

Ciel ! un de ces fils d’or pour ourdir ma journée,
Un débris de ce prisme aux brillantes couleurs !
Au fond de ces beaux jours et de ces belles fleurs,
Un rêve ! où je sois libre, enfant, à peine née,

Quand l’amour de ma mère était mon avenir,
Quand on ne mourait pas encor dans ma famille,
Quand tout vivait pour moi, vaine petite fille !
Quand vivre était le ciel, ou s’en ressouvenir,

Quand j’aimais sans savoir ce que j’aimais, quand l’âme
Me palpitait heureuse, et de quoi ? Je ne sais ;
Quand toute la nature était parfum et flamme,
Quand mes deux bras s’ouvraient devant ces jours… passés.

 

               4/ « Je lisais. Que lisais-je ?  Oh ! le vieux livre austère, », dans Les Contemplations, livre troisième :  Les luttes et les rêves », poème VIII, de Victor Hugo, 1856.

Je lisais. Que lisais-je ? Oh ! le vieux livre austère,
Le poëme éternel ! — La Bible ? — Non, la terre.
Platon, tous les matins, quand revit le ciel bleu,
Lisait les vers d'Homère, et moi les fleurs de Dieu.
J'épelle les buissons, les brins d'herbe, les sources ;
Et je n'ai pas besoin d'emporter dans mes courses
Mon livre sous mon bras, car je l'ai sous mes pieds.
Je m'en vais devant moi dans les lieux non frayés,
Et j'étudie à fond le texte, et je me penche,
Cherchant à déchiffrer la corolle et la branche.
Donc, courbé, — c'est ainsi qu'en marchant je traduis
La lumière en idée, en syllabes les bruits, —
J'étais en train de lire un champ, page fleurie.
Je fus interrompu dans cette rêverie ;
Un doux martinet noir avec un ventre blanc
Me parlait ; il disait : — Ô pauvre homme, tremblant
Entre le doute morne et la foi qui délivre,
Je t'approuve. Il est bon de lire dans ce livre.
Lis toujours, lis sans cesse, ô penseur agité,
Et que les champs profonds t'emplissent de clarté !
Il est sain de toujours feuilleter la nature,
Car c'est la grande lettre et la grande écriture ;
Car la terre, cantique où nous nous abîmons,
A pour versets les bois et pour strophes les monts !
Lis. Il n'est rien dans tout ce que peut sonder l'homme
Qui, bien questionné par l'âme, ne se nomme.
Médite. Tout est plein de jour, même la nuit ;
Et tout ce qui travaille, éclaire, aime ou détruit,
A des rayons : la roue au dur moyeu, l'étoile,
La fleur, et l'araignée au centre de sa toile.
Rends-toi compte de Dieu. Comprendre, c'est aimer.
Les plaines où le ciel aide l'herbe à germer,
L'eau, les prés, sont autant de phrases où le sage
Voit serpenter des sens qu'il saisit au passage.
Marche au vrai. Le réel, c'est le juste, vois-tu ;
Et voir la vérité, c'est trouver la vertu.
Bien lire l'univers, c'est bien lire la vie.
Le monde est l'œuvre où rien ne ment et ne dévie,
Et dont les mots sacrés répandent de l'encens.
L'homme injuste est celui qui fait des contre-sens.
Oui, la création tout entière, les choses,
Les êtres, les rapports, les éléments, les causes,
Rameaux dont le ciel clair perce le réseau noir,
L'arabesque des bois sur les cuivres du soir,
La bête, le rocher, l'épi d'or, l'aile peinte,
Tout cet ensemble obscur, végétation sainte,
Compose en se croisant ce chiffre énorme : DIEU.
L'éternel est écrit dans ce qui dure peu ;
Toute l'immensité, sombre, bleue, étoilée,
Traverse l'humble fleur, du penseur contemplée ;
On voit les champs, mais c'est de Dieu qu'on s'éblouit.
Le lys que tu comprends en toi s'épanouit ;
Les roses que tu lis s'ajoutent à ton âme.
Les fleurs chastes, d'où sort une invisible flamme,
Sont les conseils que Dieu sème sur le chemin ;
C'est l'âme qui les doit cueillir, et non la main.
Ainsi tu fais ; aussi l'aube est sur ton front sombre ;
Aussi tu deviens bon, juste et sage ; et dans l'ombre
Tu reprends la candeur sublime du berceau. —
Je répondis : — Hélas ! tu te trompes, oiseau.
Ma chair, faite de cendre, à chaque instant succombe ;
Mon âme ne sera blanche que dans la tombe ;
Car l'homme, quoi qu'il fasse, est aveugle ou méchant. —
Et je continuai la lecture du champ.

                                                           Juillet 1843


5/ « Le Flambeau vivant », poème XLIII, dans Les Fleurs du Mal (édition de 1861) de Charles Baudelaire.

Ils marchent devant moi, ces Yeux pleins de lumières,
Qu’un Ange très savant a sans doute aimantés ;
Ils marchent, ces divins frères qui sont mes frères,
Secouant dans mes yeux leurs feux diamantés.

Me sauvant de tout piège et de tout péché grave,
Ils conduisent mes pas dans la route du Beau ;
Ils sont mes serviteurs et je suis leur esclave ;
Tout mon être obéit à ce vivant flambeau.

Charmants Yeux, vous brillez de la clarté mystique
Qu’ont les cierges brûlant en plein jour ; le soleil
Rougit, mais n’éteint pas leur flamme fantastique ;

Ils célèbrent la Mort, vous chantez le Réveil ;
Vous marchez en chantant le réveil de mon âme,
Astres dont nul soleil ne peut flétrir la flamme !

 

6/ « Les Fenêtres », poème XXXV du Spleen de Paris de Charles Baudelaire.

        Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n’est pas d’objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu’une fenêtre éclairée d’une chandelle. Ce qu’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie.

       Par delà des vagues de toits, j’aperçois une femme mûre, ridée déjà, pauvre, toujours penchée sur quelque chose, et qui ne sort jamais. Avec son visage, avec son vêtement, avec son geste, avec presque rien, j’ai refait l’histoire de cette femme, ou plutôt sa légende, et quelquefois je me la raconte à moi-même en pleurant.

       Si c’eût été un pauvre vieux homme, j’aurais refait la sienne tout aussi aisément.

       Et je me couche, fier d’avoir vécu et souffert dans d’autres que moi-même.

       Peut-être me direz-vous : « Es-tu sûr que cette légende soit la vraie ? » Qu’importe ce que peut être la réalité placée hors de moi, si elle m’a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis ?


        7/ « L’Épouvante », dans Les Chansons et les Heures de Marie Noël, 1928.

     Bon appétit, cher vieux et chère vieille !
Nous voici tous les trois rompant le même pain,
À table, assis en paix. Chers vieux, avez-vous faim ?
Qu’est-ce que notre vie hier, ce soir, demain ?
     Une chose longue et toujours pareille.

     Nos jours sur nos jours dorment sans bouger.
Nos yeux n’attendent rien en regardant la porte.
La servante va, vient, apporte un plat, l’emporte,
C’est tout… Quel froid aigu me perce de la sorte ?
     Emportez tout ! Je ne peux plus bouger.

     Un soir, ainsi, la table sera mise
À la même lueur des mêmes chandeliers,
L’horloge hachera l’heure à coups réguliers,
Et moi, seule, entre tous nos objets familiers,
     J’aurai le cœur plein de brusque surprise.

     Je chercherai longtemps autour de moi,
À ma gauche, toi, père, et toi, mère, à ma droite ;
J’écouterai respirer la maison étroite,
Stupéfaite, perdue et l’âme maladroite
     Se heurtant partout sans savoir pourquoi.

     J’essayerai d’y voir, de tout reconnaître,
Les carreaux effrités et la tenture à fleurs,
Cherchant dans les dessins du marbre, ses couleurs,
Notre passé comme une trace de voleurs,
     Tel un chien qui suit l’odeur de son maître.

     Et chaque profil du temps ancien,
Je le retrouverai, les yeux béants, stupide,
Considérant, le cœur trahi par chaque guide,
Tous les objets présents et la demeure vide…
     – Mère, laissez-moi, je ne veux plus rien. –

     Mère, toi, mère à ma droite attablée,
Tu sortiras dehors par cette porte un jour.
Les gens endimanchés t’attendront dans la cour.
Passant au milieu d’eux, tout droit et sans retour,
     Tu conduiras ta dernière assemblée.

     Ô père, un soir, comme ces étrangers
Qu’on chasse dans la nuit, un soir de sombre alerte,
T’arrachant de ton lit, chose d’un drap couverte,
On te jettera hors de ta maison ouverte…
     C’est vrai… c’est sûr… Et pourtant vous mangez.

     Vous irez errants parmi des ténèbres
– Je ne sais pas quelles ténèbres, – dans un trou,
– Je ne sais pas lequel… – Je ne saurai pas où
Vous rejoindre et vaguant çà et là comme un fou,
     Je me perdrai sur des routes funèbres.

     Et vous mangez ! Tranquilles, vous portez
La gaîté des fruits mûrs à votre lèvre blême !
Laissez-moi vous toucher, je vous ai, je vous aime…
(Pardon, je suis parfois maladroite à l’extrême
     Et sans le vouloir je vous ai heurtés).

     Êtes-vous là ? Je vous vois et j’en doute.
Je vous touche, chers vieux, êtes-vous encor là ?
Cette table, ce pain, ces vases, tout cela,
N’est-ce qu’un songe, une forme qui s’envola ?
     Une vapeur déjà dissoute ?

     Ah ! sauvons-nous vite, n’emportons rien.
D’un seul pas devançant l’heure qui nous menace,
Sans regarder derrière nous, tant qu’en l’espace
Nos pieds épouvantés trouveront de la place,
     Cachons-nous bien, vite, cachons-nous bien !

     Que n’est-il un lieu sûr, secret des hommes,
De quoi tenir tous trois dans un pli de la nuit,
Fût-ce un cachot, où conserver le temps qui fuit !
Hélas ! le ciel nous voit, la terre nous poursuit
     Partout, la mort est partout où nous sommes.

     Petite minute obscure du jour,
Ni bonne, ni mauvaise, incolore, sans gloire,
Minute, vague odeur de manger et de boire,
Tintement de vaisselle et bruit vil de mâchoire,
     Minute sans ciel, sans fleur, sans amour ;

     Instant mort-né dont le néant accouche ;
Place informe du temps où tous trois nous voici
Arrivés, les yeux pleins d’horizon rétréci,
Mâchant un peu de viande et de pain, sans souci
     Que de parfois nous essuyer la bouche ;

     Petite minute, ah ! si tu pouvais,
Toujours la même en ton ennui paralysée.
Durer encor, durer toujours, jamais usée,
Et prolonger sans fin, sans fin éternisée,
     Notre geste étroit de manger en paix !


8/ « If thou must love me, let it be for nought », Sonnet XIV dans Sonnets portugais d’Elizabeth Browning.

If thou must love me, let it be for nought
Except for love's sake only. Do not say,
"I love her for her smile – her look – her way
Of speaking gently, – for a trick of thought
That falls in well with mine, and certes brought
A sense of pleasant ease on such a day"
For these things in themselves, Belovèd, may
Be changed, or change for thee – and love, so wrought,
May be unwrought so. Neither love me for
Thine own dear pity's wiping my cheeks dry :
A creature might forget to weep, who bore
Thy comfort long, and lose thy love thereby !
But love me for love's sake, that evermore
Thou mayst love on, through love's eternity.

 

9/ « Triumph – may be of several kinds – » (F680), dans Poésies complètes d’Emily Dickinson.

Triumph – may be of several kinds –
There's Triumph in the Room
When that Old Imperator – Death –
By Faith – be overcome –

There's Triumph of the finer mind
When Truth – affronted long –
Advances unmoved – to Her Supreme –
Her God – her only Throng –

A Triumph – when Temptation's Bribe
Be slowly handed back –
One eye opon the Heaven renounced –
And One – opon the Rack –

Severer Triumph – by Himself
Experienced – who pass
Acquitted – from that Naked Bar –
Jehovah's Countenance –

 

10/ « Carrion Comfort » de Gerard Manley Hopkins.

Not, I'll not, carrion comfort, Despair, not feast on thee ;
Not untwist
– slack they may be – these last strands of man
In me ór, most weary, cry
I can no more. I can ;
Can something, hope, wish day come, not choose not to be.
But ah, but O thou terrible, why wouldst thou rude on me
Thy wring-world right foot rock ? lay a lionlimb against me ? scan
With darksome devouring eyes my bruisèd bones ? and fan,
O in turns of tempest, me heaped there ; me frantic to avoid thee and flee ?
Why ? That my chaff might fly ; my grain lie, sheer and clear.
Nay in all that toil, that coil, since (seems) I kissed the rod,
Hand rather, my heart lo ! lapped strength, stole joy, would laugh, chéer.
Cheer whom though ? the hero whose heaven-handling flung me, fóot tród
Me ? or me that fought him ? O which one ? is it each one ? That night, that year
Of now done darkness I wretch lay wrestling with (my God !) my God.

lundi 18 avril 2022

Siddhartha de Hermann Hesse : du difficile accès à la sagesse au sens de conscience de l’Unité.

1/ D’aucuns définissent l’enjeu de Siddhartha comme une quête d’identité de son protagoniste. Mais cette quête d’identité n’est pas à comprendre au sens traditionnel du terme, à savoir la quête d’un Moi plus authentique, dégagé des contingences, des influences, des préjugés dans lesquels baigne tout individu en tout temps en tant que membre d'une société donnée. Siddhartha lui-même ne sait pas tout à fait ce qu’il recherche si ardemment, et qui le pousse à quitter successivement tous les modèles et groupes auxquels il est rattaché : il sait seulement qu’il aspire profondément à quelque chose, une sorte de soif d’absolu qui ne trouve pas à se satisfaire des différents modèles de pensée, doctrines qu’il adopte successivement. Ce n’est pas un savoir, ni une vérité que recherche Siddhartha, du moins une vérité que l’on pourrait approcher par le seul biais de l’abstraction, de la pensée, de la raison. Il serait plus exact de dire que la « sagesse » tant recherchée par Siddhartha pourrait davantage se définir comme un état de conscience élargi, où le Moi n’est pas tant « révélé » que « fusionné, mêlé, relié » au reste du monde, donnant la sensation à Siddhartha qu’il est en accord, en harmonie avec le monde, comme si la distinction, la frontière, entre le Moi et l’environnement étaient abolies, procurant par la même occasion apaisement, joie, par l’impression d’appartenir à un grand Tout, réalisant par l’esprit une synthèse, une Unité entre le moi individuel et le reste du monde. Brève note à part, l’emploi de majuscules à Tout, Unité et Moi est délibéré puisque ce sont les termes que Hesse emploie lui-même pour décrire le plus précisément l’état de conscience supérieure, élargie si l’on peut dire, atteint par son protagoniste. C’est en particulier lorsque Siddhartha, après de nombreuses années passées à mener une vie séculaire, durant laquelle il succombe à tous les vices traditionnels humains (gourmandise, luxure, paresse, cupidité…), finit par s’en détourner et est tout proche de se suicider qu’il vit ce premier véritable moment de conscience, qui lui apporte enfin la sérénité qu’il a perdue depuis si longtemps. Il l’avait déjà vécue une première fois, avec une intensité moindre cependant, lorsqu’il décida de se détourner de l’ascétisme des Samanas, et ce sera lorsqu’il parviendra enfin à se détacher de son fils qu’il atteindra pleinement ce sentiment de l’Unité qui fera de lui un « sage » aux yeux des autres, bien qu’il exerce le modeste métier de passeur d’un fleuve. Dans chacun de ces moments décisifs, la nature, et en particulier le fleuve, jouent un rôle déterminant, et le sujet semble entrer dans un état où la notion de temps, d’espace, est abolie, et où les images passées, présentes, futures semblent comme se chevaucher, fusionner. C’est aussi sur un tel passage que le roman se conclut, mais cette fois ressenti par l’ami de Siddhartha, Govinda, qui parvient enfin lui aussi à cet état de conscience, cette sagesse qu’il a lui aussi tant recherchée sans jamais la trouver avant de retrouver une dernière fois son ami d’enfance.

Il regarda autour de lui, comme s’il voyait le monde pour la première fois. Il était beau le monde ! Il était varié, étrange, énigmatique : là du bleu, ici du jaune, là-bas du vert ; des nuages glissaient dans le ciel, et le fleuve sur la terre, la forêt se hérissait et les montages : tout était beau, tout était plein de mystères et d’enchantement, et au milieu de tout cela, lui, Siddhartha, réveillé, en route vers lui-même. Toutes ces choses, une à une, ce jaune, ce bleu, ce fleuve, cette forêt, pénétraient en lui par ses yeux, pour la première fois ; ce n’était plus le charme de Maras, ce n’était plus le voile de la Maya, ce n’était plus la diversité accidentelle et dénuée de sens du monde phénoménal, indigne de la profonde pensée du brahmane, qui le dédaigne et n’en recherche que l’unité. Pour lui, maintenant, le bleu était le bleu, le fleuve était le fleuve, et bien que dans ce bleu et dans ce fleuve l’idée d’unité et de divinité vécût encore cachée dans l’âme de Siddhartha, il n’entrait pas moins dans le caractère du divin, d’être jaune ici, bleu là-bas, d’être ciel, d’être forêt, comme il était lui, Siddhartha, en ce lieu. Le sens et l’être n’étaient point quelque part derrière les choses, mais en elles, en tout. (p. 795-796)

Maintenant ses yeux désabusés s’arrêtaient en deçà de ces choses, ils les voyaient telles qu’elles étaient, se familiarisaient avec elles, sans s’inquiéter de leur essence et de ce qu’elles cachaient […]. Qu’il était beau le monde pour qui le contemplait ainsi, naïvement, simplement, sans autre pensée que d’en jouir ! Que la lune et le firmament étaient beaux ! Qu’ils étaient beaux aussi les ruisseaux et leurs bords ! Et la forêt, et les chèvres et les scarabées d’or, et les fleurs et les papillons ! Comme il faisait bon de marcher ainsi, libre, dispos, sans souci, l’âme confiante et ouverte à toutes les impressions. Le soleil qui lui brûlait la tête était tout autre, tout autres aussi la fraîcheur de l’ombre dans les bois, l’eau du ruisseau et celle de la citerne, le goût des calebasses et des bananes. Les jours et les nuits passaient sans qu’il s’en aperçût ; les heures fuyaient comme la voile du bateau sur les ondes et chacune d’elles lui apportait des trésors de joie. […] Rien de tout cela n’était nouveau ; mais il ne l’avait jamais vu ; sa pensée l’en avait toujours tenu éloigné. Maintenant, il était auprès de ces choses, il en faisait partie. La lumière et les ombres avaient trouvé le chemin de ses yeux, la lune et les étoiles celui de son âme. (p. 799-800)

Peu à peu se développait et mûrissait en Siddhartha la notion exacte de ce qu’est la Sagesse proprement dite, qui avait été le but de ses longues recherches. Ce n’était somme toute qu’une prédisposition de l’âme, une capacité, un art mystérieux qui consistait à s’identifier à chaque instant de la vie avec l’idée de l’Unité, à sentir cette Unité partout, à s’en pénétrer comme les poumons de l’air que l’on respire. Tout cela s’épanouissait en lui peu à peu, se reflétait sur la vieille figure de Vasudeva et se traduisait par ces mots : harmonie, science de l’Éternelle, Perfection du monde, Unité, Sourire. (p. 848)

Siddhartha s’efforça de mieux écouter. L’image de son père, sa propre image, l’image de son fils se fondirent ensemble ; celle de Kamala apparut aussi et se dissipa, puis ce fut l’image de Govinda, puis d’autres qui se confondirent, devinrent le fleuve lui-même, et toutes avec lui s’élançaient avec la même ardeur, la même convoitise, les mêmes souffrances, vers le but à atteindre ; et la voix du fleuve résonnait, haletante, pleine de désirs, pleine d’une douleur brûlante, plein d’une insatiable envie. Le fleuve tendait à son but de toute sa puissance ; Siddhartha voyait comme il y courait, ce fleuve qui se composait de lui et des siens et de tous ceux qu’il avait connus. Tous ses flots, toutes ses ondes roulaient, chargés de souffrances, vers des buts innombrables : les cataractes, le lac, les rapides, la mer, et il les atteignait tous, et de l’eau s’exhalaient des vapeurs qui montaient vers le ciel ; elles devenaient pluie et cette pluie retombait du ciel, devenait source, devenait ruisseau, devenait fleuve, remontait encore, puis recommençait à couler. Mais la voix ne trahissait plus maintenant de ces désirs, elle avait changé : elle se faisait plaintive, comme celle d’une âme en peine, et d’autres voix se joignaient à elle, les unes joyeuses, les autres dolentes, puis d’autres encore qui disaient le bien et le mal, qui riaient et pleuraient : c’était par centaines, par milliers qu’elles résonnaient. Siddhartha était tout oreilles. Ses facultés étaient tendues vers ces bruits et plus rien n’existait pour lui que ce qu’il percevait ; il absorbait toutes ces rumeurs, s’en emplissait, sentant bien qu’à cette heure il allait atteindre au dernier perfectionnement dans l’art d’écouter. Bien souvent déjà il avait entendu toutes ces choses, […] mais aujourd’hui ces sons lui semblaient nouveaux. Il commençait à ne plus bien les distinguer ; celles qui avaient une note joyeuse se confondaient avec celles qui se lamentaient, les voix mâles avec les voix enfantines, elles ne formaient plus qu’un seul concert : la plainte du mélancolique et le rire du sceptique, le cri de la colère et le gémissement de l’agonie, tout cela ne faisait plus qu’un, tout s’entremêlait, s’unissait, se pénétrait de mille façons. Et toutes les voix, toutes les aspirations, toutes les convoitises, toutes les souffrances, tous les plaisirs, tout le bien, tout le mal, tout cela ensemble, c’était le monde. Tout ce mélange, c’était le fleuve des destinées accomplies, c’était la musique de la vie. Et lorsque Siddhartha, prêtant l’oreille au son de ces mille et mille voix qui s’élevaient en même temps du fleuve, ne s’attacha plus seulement à celles qui clamaient la souffrance ou l’ironie, ou n’ouvrit plus son âme à l’une d’elles de préférence aux autres, en y faisant intervenir son Moi, mais les écouta toutes également, dans leur ensemble, dans leur Unité, alors il s’aperçut que tout l’immense concert de ces milliers de voix ne se composait que d’une seule parole : Om : la perfection. […] Sa plaie s’épanouissait maintenant, sa souffrance rayonnait ; son Moi s’était fondu dans l’Unité, dans le Tout. Dès cet instant, Siddhartha cessa de lutter contre le destin ; il cessa de souffrir. Sur son visage fleurissait la sérénité du Savoir auquel nulle volonté ne s’oppose plus, du savoir qui connaît la perfection, qui s’accorde avec le fleuve des destinées accomplies, avec le fleuve de la vie, qui fait siennes les peines et les joies de tous, qui s’abandonne tout entier au courant et désormais fait partie de l’Unité, du Tout. (p. 850-851)

Le visage de son ami Siddhartha disparut à ses regards ; mais à sa place il vit d’autres visages, une multitude de visages, des centaines, des milliers ; ils passaient comme les ondes d’un fleuve, s’évanouissaient, réapparaissaient tous en même temps, se modifiaient, se renouvelaient sans cesse et tous ces visages étaient pourtant Siddhartha. […] Et toutes ces formes, tous ces visages reposaient, s’écoulaient, procréaient, flottaient, se fondaient ensemble ; au-dessus d’eux planait quelque chose de mince, d’irréel, semblable à une feuille de verre ou de glace, sorte de peau transparente, valve, moule ou masque liquide, et ce masque souriait, ce masque était la figure souriante de Siddhartha, que lui, Govinda, venait juste à ce moment de toucher de ses lèvres. Et c’est ainsi que Govinda vit ce sourire du masque, ce sourire de l’Unité du flot des figures, ce sourire de la simultanéité, au-dessus des milliers de naissances et de décès. […] Ayant perdu toute notion du temps, ne sachant plus si cette vision avait duré une seconde ou un siècle, ne sachant plus si il y avait au monde un Siddhartha et un Govinda, si le Moi et le Toi existaient ; le cœur comme transpercé d’une flèche divine et saignant d’une douce blessure, l’âme fondue dans un charme indicible, Govinda demeura encore un instant penché sur le visage impassible de Siddhartha, qu’il venait de baiser et qui avait été le théâtre de toutes ces transformations, de tout le Devenir, de tout l’Être. […] Govinda s’inclina profondément, des larmes coulaient de ses yeux sans qu’il s’en aperçut tandis qu’il sentait s’allumer dans son cœur le sentiment du plus ardent amour et de la plus humble vénération. Il se prosterna jusqu’à terre devant l’Homme qui restait là, assis, immobile, et dont le sourire lui rappelait tout ce qu’il avait aimé dans sa vie et tout ce qu’il représentait pour lui de précieux et de sacré. (p. 859-860)

 

2/ Cet état de conscience élargie aura pour conséquence principale de donner un regard plus apaisé, plus en harmonie donc, avec le monde et avec lui-même. Lui qui était d’abord méprisant envers les hommes pour leurs faiblesses et passions, en particulier les folies dont ils sont capables par amour, les verra d’un œil plus serein, apaisé, tolérant, lorsqu’il fera lui-même cette douloureuse expérience : non un amour pour une femme, bien qu’il en eût connu une significative, la courtisane Kamala, mais sans réellement en tomber amoureux, mais pour son fils qu’il a eu avec cette dernière. Tentant à tout prix de le changer, et de lui épargner tout contact néfaste avec l’extérieur, Siddhartha finit par comprendre que son entêtement est voué à l’échec, et qu’il n’est d’ailleurs guère juste qu’il persiste dans cette voie s’il est cohérent avec lui-même, puisqu’il avait lui-même voulu apprendre, vivre sa vie en partant du foyer paternel qui le destinait à une vie de prêtre brahmane. En méditant sur les similitudes et les liens entre ce que fut sa relation avec son père, et celle qu’il a alors avec son fils, Siddhartha comprend la nécessité de laisser son fils vivre sa vie en toute indépendance, et comprend aussi par la même occasion le chagrin que ressentit jadis son père lors de son départ. Car pour Hesse, et c’est une thématique qui revient constamment dans ses romans, rien n’est plus important que de permettre à chacun de se développer librement, sans influence néfaste et/ou contrainte, et chacun se doit de respecter cette liberté en refusant la position de maître autoritaire voulant imposer ses valeurs, sa volonté, ce qui risque in fine de nuire, d’entraver, voire de mutiler l’âme sur laquelle s’exerce cette autorité. Bien entendu, une telle position, si elle est prise au mot près et appliquée partout indifféremment, ne serait pas sans avoir quelque faiblesse, voire danger : retenons plutôt le principe général ici qu’on ne saurait aller à l’encontre du caractère, de la personnalité profonde de chacun, et qu’en de nombreuses circonstances, à partir d’un certain point, il est nécessaire qu’une personne se développe indépendamment de tout système, de tout maître, afin de découvrir par elle-même ses propres aspirations, sa propre vision du monde, sa propre personnalité.

Pour lui, les hommes s’abandonnaient, se laissaient vivre comme des enfants ou comme des animaux et il en éprouvait du plaisir et du mépris à la fois. Il les voyait se tourmenter, peiner et vieillir pour acquérir des choses qui, selon lui, n’en valaient pas la peine : de l’argent, un pauvre petit plaisir, de maigres honneurs ; il les voyait se quereller, s’insulter ; il les entendait se plaindre de douleurs qui faisaient sourire un Samana et souffrir de privations qu’un Samana ne sentait même pas. (p. 812-813)

Les hommes ! il les considérait maintenant tout autrement qu’autrefois : il les jugeait avec moins de présomption, moins de fierté ; mais en revanche, il se sentait plus près d’eux, plus curieux de leurs faits et gestes, plus intéressé à eux. Quand il lui arrivait de passer des voyageurs de condition inférieure, des marchands, des soldats, des femmes de toutes catégories, ces gens-là ne lui semblaient plus aussi étrangers qu’autrefois ; il les comprenait, il comprenait leur existence que ne réglaient ni idées ni opinions, mais uniquement des besoins et des désirs ; il s’y intéressait et se sentait lui-même comme eux. Quoiqu’il approchât de la perfection et qu’il portât toujours les traces de sa dernière meurtrissure, il lui semblait pourtant que ces hommes simples étaient ses frères ; leurs vanités, leurs convoitises et leurs travers perdaient leur ridicule à ses yeux, ils valaient la peine d’être compris, d’être aimés et même vénérés. L’amour aveugle d’une mère pour son enfant, la sotte présomption d’un père aveuglé par son attachement pour un fils unique, l’irrésistible et folle envie qu’éprouve une jeune femme coquette de se parer de bijoux pour attirer sur soi pour attirer sur soi les regards admirateurs des hommes, tous ces besoins, tous ces enfantillages, toutes ces aspirations naïves, déraisonnables, mais dont la réalisation donne à la vie un si puissant élément de force, ne semblaient plus aux yeux de Siddhartha choses si négligeables, si puériles ; il comprenait que c’était pour elles que les hommes vivaient, que c’était pour elles qu’ils accomplissaient l’impossible, pour elle qu’ils faisaient de longs voyages, pour elles qu’ils s’entre-tuaient, qu’ils enduraient des souffrances infinies, qu’ils supportaient tout ; et c’est pour cela qu’il se sentait capable de les aimer ; il voyait la vie, la chose animée, l’Indestructible, le Brahma dans chacune de leurs passions, dans chacun de leurs actes. Ces hommes, ils étaient aimables et admirables dans l’aveuglement même de leur fidélité, dans l’aveuglement de leur force et de leur persévérance. Rien ne leur manquait, et le savant, le penseur, ne leur était supérieur que par une petite, une bien petite chose : la conscience qu’il avait de l’Unité de tout ce qui vit. Et Siddhartha en arrivait même à se demander à certaines heures si ce savoir, cette idée, avait bien toute l’importance qu’on lui attribuait. […] Pour tout le reste les hommes égalaient le Sage et parfois lui étaient bien supérieurs, comme certains animaux nous semblent aussi supérieurs à l’homme, par l’inflexible ténacité qu’ils apportent à l’accomplissement des actes nécessaires à leur vie. (p. 847)

Analyser le monde, l’expliquer, le mépriser, cela peut être l’affaire des grands penseurs. Mais pour moi il n’y a qu’une chose qui importe, c’est de pouvoir l’aimer, de ne pas le mépriser, de ne le point haïr tout en ne me haïssant pas moi-même, de pouvoir unir dans mon amour, dans mon admiration et dans mon respect, tous les êtres de la terre sans m’en exclure. (p. 857)


3/ Si Hesse se méfie tant des abus de la position du maître au profit de l’indépendance individuelle, c’est surtout que tout maître, toute doctrine, toute pensée, sont impuissants à enseigner la « sagesse » (au sens du point 1/ développé ci-dessus), stade ultime du développement individuel ou de la recherche de soi. Hesse est bien conscient des limites du savoir, de la pensée, des livres, des mots, lui qui fut pourtant un des plus voraces et prolifiques lecteurs ! Mais nul véritable paradoxe dans cette position étrange pour le lecteur familier de ses essais et de son œuvre romanesque : car si les livres, la pensée peuvent à la rigueur transmettre du savoir (nécessité nullement remise en cause ici) voire faire comprendre, exposer une certaine vision du monde qui enrichira son lecteur, ce dernier néanmoins ne saurait atteindre sa propre vérité que par lui-même, par sa propre expérience personnelle du monde, par les sensations, les sentiments qu’il éprouve au contact d’autres personnes ou de la nature. Ainsi, une vérité ne pourra véritablement apparaître comme authentique que si, en sus d’avoir été lue, pensée, elle aura été éprouvée au plus profond de l’homme qui aura pu en vérifier l’exactitude, la profondeur dans sa vie même. A l'image de Montaigne, Hesse cherche à avertir son lecteur des dangers d’une vie purement livresque, où l’homme s’est construit sa vision du monde uniquement par les livres, par la pensée ou l’enseignement d’autrui, et que sa propre vérité du monde et des choses ne saurait être complète, authentique sans le versant de sa sensibilité et de son contact avec les hommes et la nature.

Et où habitait l’Atman, où le trouver, où battait donc son cœur éternel, où ? sinon dans notre propre moi, dans notre intérieur, dans ce réduit indestructible que chacun porte en soi. Mais où, où était ce moi, où était cet intérieur ? ce Dernier ? Ce n’était ni la chair ni les os, ce n’était pas la pensée, ce n’était pas non plus la conscience. Qu’était-ce donc alors ? […] Hélas ! personne pour le montrer ce chemin, personne ne le savait, ni le père, ni les maîtres, ni les sages, ni les saints cantiques du sacrifice ! Ils savaient tout ces brahmanes et leurs livres sacrés, tout ; ils s’étaient occupés de tout et du reste […] ils savaient une infinité de choses – mais que valait tout ce savoir, quand on ignore la seule chose qui importe le plus au monde ? (p. 777)

J’ai eu toujours soif de science et toujours sur mes lèvres se pressent mille questions. […] Il m’a fallu beaucoup de temps pour apprendre moi-même cette cruelle vérité dont je ne suis peut-être pas encore assez pénétré, ô Govinda, c’est qu’on ne peut rien apprendre ! Je crois bien qu’en effet cette chose que nous nommons apprendre n’existe pas. Il n’y a qu’un savoir, ô mon ami, et qui est partout, c’est l’Atman, qui est en moi, en toi, et dans chaque être. Et voilà pourquoi je commence à croire qu’il n’est pas de plus grand ennemi du vrai savoir que de vouloir savoir à tout prix, d’apprendre. (p. 784-785)

Pendant sa marche lente, Siddhartha réfléchissait. Il constata qu’il n’était plus un jeune homme, mais qu’il était devenu un homme. Il constata encore qu’une chose s’était détachée de lui, comme la peau se détache du serpent, qu’une chose n’existait plus en lui, qui l’avait accompagné, durant sa jeunesse, qui lui avait appartenu : c’était le désir d’avoir des maîtres et d’écouter leurs préceptes. […] « Qu’est-ce donc que tu aurais voulu apprendre à l’aide des doctrines et des maîtres, qu’eux-mêmes, qui t’ont beaucoup appris, ne pouvaient cependant pas t’enseigner ? » Et il trouva cette réponse : « C’était le moi dont je voulais savoir le sens et l’essence. […] rien au monde n’a tant occupé mes pensées que mon moi, rien, autant que cette énigme que je vis, que je suis un, séparé de tous les autres, isolé, en un mot que je suis Siddhartha. Et il n’est pas une chose au monde que je connaisse si peu que moi-même, que Siddhartha ! » (p. 794-795)

Maintenant, je ne laisserai plus échapper mon Siddhartha ! Je ne me remettrai plus, pour penser, et même pour vivre, à chercher l’Atman et à m’inquiéter des souffrances du monde. Je ne vais plus me torturer l’esprit et le corps pour découvrir un secret derrière des ruines. […] c’est de moi seul que j’apprendrai, que je serai l’élève, c’est par moi que je saurai le mystère qu’est Siddhartha. (p. 795)

Mais quel chemin j’ai suivi ! Quand je pense qu’il m’a fallu passer par tant de sottises, par tant de vices, d’erreurs, de dégoûts, de désillusions et de misères pour en arriver à n’être plus qu’un enfant et à tout recommencer ! Mais c’était pour mon bien : mon cœur me le dit, et la joie qui est dans mes yeux le dit aussi. Il m’a fallu vivre dans le désespoir, m’avilir jusqu’à la plus lâche des pensée, celle du suicide, pour obtenir mon pardon, entendre de nouveau Om, goûter le vrai sommeil et le véritable réveil. Il m’a fallu passer par la folie pour arriver jusqu’à Atman. Il m’a fallu succomber au péché pour renaître à la vie. (p. 827-828)

Je te félicite, Siddhartha ; après toutes ces années de démence, tu as eu enfin une idée raisonnable, tu as fait quelque chose de bien, tu as entendu chanter le petit oiseau dans ta poitrine et tu as obéi à sa voix. […] Avoir été en proie à ce désespoir, à ce profond écœurement de tout, et n’y avoir point cédé, avoir senti vivre en lui le petit oiseau, source et vie de son âme, c’est ce qui faisait maintenant sa joie et éclairait d’un rayon de bonheur son visage sous ses cheveux grisonnants. « Il est bon, se répétait-il, d’avoir appris à ses dépens ce qu’on a besoin de savoir. Même quand j’étais enfant je n’ignorais pas que les plaisirs du monde et les richesses ne valent pas grand-chose. Je le savais depuis longtemps ; mais ce n’est qu’à présent que j’en ai fait l’expérience. Maintenant j’en suis instruit : je le suis non seulement par ma mémoire, mais par mes yeux, par mon cœur, par mon estomac. Et c’est tant mieux pour moi ! » (p. 828-829)

 

4/ Ainsi, l’un des enjeux majeurs du roman, en lien avec le point 3/, est que la vérité, la sagesse, ne sauraient qu’être personnelles : chacun doit partir en quête de soi, et nul maître, aussi bon soit-il, ne saurait remplacer l’expérience concrète et sensible du monde. La figure de Bouddha, ou Gotama dans le roman, n’est pas moquée ou rabaissée par Hesse via le personnage de Siddhartha. Car si ce dernier refuse d’entrer dans l’enseignement du futur Bouddha, ce n’est pas parce qu’il le considère comme un charlatan, ou son enseignement comme invalide, mais parce qu’il se méfie de toute doctrine, de tout enseignement, et que Hesse privilégie par-dessus la quête personnelle de soi, de notre propre voie, de notre propre chemin. Siddhartha convient du reste de la sainteté, de l’extraordinaire aura de Gotama, mais sa doctrine, et la vérité qu’il professe, ne saurait être valide pour les autres, bien qu'elle le soit néanmoins pour lui-même. Son « illumination », son « éveil », ne sauraient être mis en cause, mais l’expérience de l’Unité, du Tout, expérimentée par Bouddha et que Siddhartha connaîtra lui-même plus tard dans le roman (et Govinda par ailleurs associe les deux hommes dans sa vision finale, en particulier leur sourire énigmatique), ne saurait être atteinte par une doctrine définie, quelle que soit la justesse des concepts forgés, mais ne peut être vécue que par soi-même dans sa propre conscience. Néanmoins, certains concepts dérivés de l’hindouisme sont utilisés par Hesse dans le roman pour définir le plus précisément possible la quête de son personnage : en particulier, ceux de l’Atman, renvoyant au souffle en tant que principe de vie, l’âme, la personnalité, l’individu, le moi, et que Siddhartha associe à une voix intérieure, en particulier celle d’un oiseau ; et celui de l’Om, pour représenter le Tout, l’Unité du monde, la simultanéité de toutes choses au-delà du notre représentation fragmentée du Temps.

Tu représentes le monde sous la forme d’une chaîne parfaite, que rien n’interrompt en aucun endroit, une chaîne infinie faite de causes et d’effets. […] l’unité du monde, l’enchaînement de tout ce qui s’y passe, le fait que toutes choses, les grandes et les petites, sont comprises dans le même courant, dans la même loi des causes, du « devenir » et du « mourir ». (p. 792)

Cette délivrance est le fruit de tes propres recherches sur ta propre route ; tu l’as obtenue par tes pensées, par la méditation, par la connaissance, par l’illumination. Ce n’est pas par la doctrine que tu l’as eue ! Et voilà ma pensée, ô Sublime : personne n’arrivera à cet affranchissement au moyen d’une doctrine. À personne, ô Vénérable ! tu ne pourras traduire par des mots et par une doctrine ce qui t’est arrivé au moment de ton illumination. […] il est une chose que cette doctrine si claire, si respectable, ne contient pas : c’est le secret de ce que le Sublime lui-même a vécu, lui seul, parmi des centaines de milliers d’êtres humains ! Voilà ce que j’ai pensé et discerné en écoutant ta doctrine. Et c’est aussi pour cette raison que je vais continuer mes pérégrinations… non pas pour chercher une autre doctrine, une doctrine meilleure, car je sais qu’il n’y en a point ; mais pour m’éloigner de toutes les doctrines et de tous les maîtres et, seul, atteindre mon but ou mourir. (p. 793)

Jamais il ne l’avait vraiment trouvé ce moi, parce qu’il avait toujours essayé de le saisir dans les mailles de la pensée. […] il fallait essayer de surprendre la voix secrète de l’intérieur. Il n’aspirerait à rien qu’à ce que cette voix lui ordonnerait, il ne se fixerait à rien qu’à ce qu’elle lui conseillerait. […] Obéir ainsi non à un ordre extérieur, mais seulement à une voix, être prêt, voilà ce qui importait, le reste n’était rien. (p. 800)

 

5/ En complément de cette méfiance vis-à-vis des savants, des intellectuels, Hesse fait l’éloge de la connaissance, de la sagesse en dehors du savoir livresque : ce sont principalement les personnages de Kamala, la seule personne que Siddhartha tiendra en estime lors de sa vie séculaire et de plaisirs, pour sa connaissance de l’art de l’amour et le lien qu’il peut créer entre deux êtres s’il est bien compris ; et surtout Vasudeva, le modeste passeur de fleuve avec qui Siddhartha vivra, puis dont il reprendra seul la fonction après le départ (la mort ?) de ce dernier. Tous deux sont pourtant ignorants, n'ayant reçu aucune éducation livresque similaire à Siddhartha. Et cependant, c'est grâce à eux que Siddhartha progressera le plus dans la connaissance de lui-même, dans sa quête spirituelle. C’est en particulier avec Vasudeva que Siddhartha apprendra à entendre la, ou plutôt les « voix » du fleuve, et à quel point le rapport avec ce fleuve s’avère un moyen infiniment plus efficace que les livres, dans l’accession à la « sagesse », à la paix de l’âme, tant recherchée par Siddhartha au fil de ses pérégrinations et de ses changements d’état. Vasudeva qui en particulier se distinguera par son extraordinaire capacité à écouter les autres, à les comprendre, puis à les conseiller quand le besoin s’en fait sentir. Vasudeva, que Siddhartha reconnaît comme un être bien supérieur à lui-même, lui qui pourtant fut un brillant savant dans sa jeunesse, promis à un bel avenir de brahmane à la suite de son père, mais voie dont il se détourne car elle ne satisfaisait pas sa soif d’absolu, sa quête de vérité, qu’il ne trouvera qu’en rencontrant Vasudeva et le « fleuve » dont l’écoute et les visions, les sensations qu’elle lui procure lui apporteront enfin cette sagesse, cette richesse spirituelle tant recherchées…

En amour il était ignorant comme un enfant et enclin à se précipiter aveuglément dans les plaisirs des sens comme dans un eau sans fond. Elle lui apprit à ne point prendre un plaisir sans en donner un lui-même en retour ; elle lui enseigna que chaque geste, chaque caresse, chaque attouchement, chaque regard devait avoir une raison, et que les plus petites parties du corps avaient leurs secrets, dont la découverte était une joie pour celui qui savait la faire. Elle lui apprit qu’après chaque fête d’amour les amants ne devaient point se séparer sans s’être admirés l’un l’autre ; chacun devait emporter l’impression d’avoir été vaincu dans la même mesure qu’il avait vaincu lui-même ; l’un ne devait pas faire naître chez l’autre ce désagréable sentiment de satiété dépassée et d’abandon, qui pût faire croire à un abus d’une part ou d’une autre. (p. 810)

Un jour il lui posa cette question : « Est-ce que le fleuve t’a aussi initié à ce mystère : que le temps n’existe pas ?

- Oui Siddhartha, lui répondit-il [Vasudeva, son ami passeur du fleuve]. Tu veux dire sans doute que le fleuve est partout simultanément : à sa source et à son embouchure, à la cataracte, au bac, au rapide, dans la mer, à la montagne : partout en même temps et qu’il n’y a pas pour lui la moindre parcelle de passé ou la plus petite idée d’avenir, mais seulement le présent ?

- C’est cela, dit Siddhartha. Et quand j’eus appris cela, je jetai un coup d’œil sur ma vie, et elle m’apparut aussi comme un fleuve, et je vis que Siddhartha petit garçon n’était séparé de Siddhartha homme et de Siddhartha vieillard par rien de réel, mais seulement par des ombres. Les naissances antérieures de Siddhartha n’étaient pas plus le passé que sa mort et son retour à Brahma ne seront l’avenir. Rien ne fut, rien ne sera : tout est, tout a sa vie et appartient au présent. (p. 834-835)

N’est-ce pas, mon ami, que le fleuve a beaucoup, beaucoup de voix ? N’a-t-il pas la voix d’un souverain et celle d’un guerrier, celle d’un taureau et celle d’un oiseau de nuit, celle d’une femme en couches et celle d’un être qui soupire, et mille autres voix encore ? […] Et sais-tu quelle parole il prononce, quand je réussis à entendre d’un coup ses dix milles voix ? […] Om. (p. 835)

 

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Ci-dessous, un catalogue d’autres citations marquantes du roman :

Immobile, Siddhartha restait là, debout, et un instant, à peine la durée d’une aspiration, il eut froid au cœur ; il sentit quelque chose se glacer dans la poitrine, comme un petit animal frileux, oiseau ou lièvre, quand il vit à quel point il était seul. Pendant des années, il avait été sans foyer et il ne s’en était pas aperçu. Maintenant, il le sentait. […] Maintenant, il n’était plus que Siddhartha, le réveillé, rien de plus. Il aspira l’air de toutes ses forces et un instant il eut froid et frissonna. Personne n’était aussi seul que lui. […] lui, Siddhartha, à qui, à quoi appartenait-il ? De quoi partagerait-il l’existence ? De qui parlerait-il la langue ? Dans cette minute où le monde qui l’entourait fondait dans le néant, où lui-même était là, perdu comme une étoile dans le ciel, en cet instant où son cœur se glaçait et où son courage tombait, Siddhartha se raidit, se redressa plus fort, plus que jamais en possession de son moi. Il comprit que ce qu’il venait d’éprouver, c’était le dernier frisson du réveil, le dernier spasme de la naissance. (p. 796-797)

De temps en temps il percevait, tout au fond de sa poitrine, une voix qui se lamentait, très faible, comme celle d’un mourant et qui l’avertissait tout bas, si bas qu’il la distinguait à peine. Alors, pendant une heure, sa conscience lui reprochait de mener une existence bizarre, de ne s’occuper que des choses qui, au fond, ne méritaient pas d’être prises au sérieux. […] il était bien obligé de reconnaître que la vie, la véritable vie passait à côté de lui sans le toucher. Il jouait avec ses affaires, avec les personnes de son entourage, comme un joueur avec des balles […] mais cela n’arrivait ni à son cœur ni à la source de son âme, qui, elle, coulait invisible et allait se perdre quelque part, bien loin de sa vie. (p. 813)

Tu es comme moi, tu ne ressembles point à la plupart des autres créatures. Tu es Kamala, pas autre chose, et en toi il y a un asile de paix où tu peux, à ton gré, te réfugier et t’installer en toute commodité, comme je puis le faire en moi-même. Bien peu d’hommes ont cette ressource et cependant tous pourraient l’avoir. (p. 814)

Presque toutes les créatures ressemblent à la feuille qui, en tombant, tournoie dans l’air, vole et chavire en tous sens avant de rouler sur le sol. D’autres au contraire, le petit nombre, ressemblent aux étoiles ; ils suivent une route fixe, aucune bourrasque ne les en fait dévier ; ils portent en eux-mêmes les lois qui les régissent. (p. 814)

Ce qu’il leur enviait le plus, parce qu’elle lui faisait entièrement défaut, c’était l’importance qu’ils savaient donner à leur existence, la passion qu’ils mettaient à leurs plaisirs et à leurs peines, le bonheur anxieux mais doux qu’ils trouvaient à leurs éternelles manies amoureuses. Ces hommes s’attachaient toujours plus à eux-mêmes, aux femmes, à leurs enfants, à l’honneur ou à l’argent, à leurs projets ou à leurs espérances. Mais c’est justement ce qu’il n’apprit pas d’eux : cette joie naïve, cette innocente folie. (p. 816)

Le monde s’était emparé de lui, le plaisir, la convoitise, l’indolence et finalement le vice qui lui avait toujours semblé le plus méprisable de tous, et qu’il avait toujours haï et tourné en ridicule : la cupidité. Le besoin de posséder, l’attachement aux richesses avaient fini par le dominer et n’étaient plus pour lui un jeu et une futilité, comme autrefois, mais une chaîne et un fardeau. (p. 817)

Il eut alors un rêve : il vit le petit oiseau chanteur très rare que Kamala tenait dans une cage dorée. Cet oiseau, qui habituellement saluait de son chant les premiers rayons du soleil, était devenu silencieux et il en était frappé. S’étant alors approché de la cage il s’aperçut que la petite bête était morte. Il la retira, la tint un instant dans sa main et la jeta dans la rue. Au même moment il fut pris d’une grande frayeur et ressentit au cœur une douleur aussi aiguë que si, avec cet oiseau, il eût jeté loin de lui tout ce qui lui était cher. (p. 819)

Il lui sembla que toute l’existence qu’il avait menée jusqu’à ce jour était absurde et vide et qu’il n’en avait rien retiré de réconfortant, de précieux ou qui valût seulement la peine d’être conservé. Il se voyait isolé et pauvre comme le naufragé sur le rivage où la mer l’a jeté. (p. 819-820)

Quand toute connaissance acquise ne faisait qu’augmenter sa soif de science, c’était toujours la même voix secrète qui, au milieu de ses luttes ardentes et douloureuses, lui criait : « Va toujours ! va toujours ! Tu es appelé ! » […] Depuis combien de temps suivait-il un sentier plat et désert qui ne l’avait conduit à aucun sommet ? (p. 820)

Pendant des années, sans nobles aspirations, sans grandeur, il s’était contenté de mesquins plaisirs, et encore ceux-ci ne lui avaient-ils pas suffi ! Sans s’en rendre compte lui-même, il s’était efforcé, pendant tout ce temps, de réaliser son désir, d’être un homme comme les autres, ces grands enfants ! et il n’avait réussi qu’à rendre son existence plus misérable et plus vide que la leur, parce que leurs buts n’étaient pas les siens, pas plus que leurs soucis. (p. 820)

Les yeux clos, il se laissait glisser vers la mort qui l’attirait. C’est à  ce moment que, dans les profondeurs les plus mystérieuses de son âme, dans le plus lointain de sa misérable existence, il entendit le son : ce n’était qu’un mot, une syllabe, et sa voix l’avait proférée instinctivement comme un souffle : c’était le mot par lequel commencent et finissent toutes les invocations à Brahma, le mot sacré Om qui veut dire perfection ou accomplissement. Et dès l’instant que ce mot frappa l’oreille de Siddhartha, sa raison obscurcie s’éclaira tout à coup et lui montra la folie de l’acte qu’il allait commettre. […] par ce seul mot Om, il avait repris conscience de lui-même, il s’était ressaisi dans sa misère et dans son erreur. Om ! prononçait-il. Om ! et il se ressouvint de la vie indestructible et des choses de la divinité, qu’il avait oubliées. (p. 823)

Sa première impression, après être revenu à lui-même, fut que sa vie d’autrefois avait été une vie antérieure, à une époque très lointaine, une incarnation qui avait précédé la naissance de son moi actuel ; maintenant, ile ne savait qu’une chose : c’est qu’il avait abandonné cette vie antérieure, et que, le cœur soulevé de dégoût et brisé de douleur, il avait même voulu la jeter loin de lui comme une immondice. (p. 823-824)

Il contemplait l’eau du fleuve qui coulait et jamais il n’y avait pris tant de plaisir. Jamais il n’avait discerné d’une façon si agréable et si claire la voix et l’enseignement de cette eau fuyante. Il crut comprendre que le fleuve avait quelque chose de particulier à lui dire, quelque chose qu’il ignorait encore et qui l’attendait. Et c’est dans ce fleuve que Siddhartha avait voulu terminer ses jours ! (p. 829-830)

Le vrai chercheur, celui qui a vraiment le désir de trouver, ne devait embrasser aucune doctrine. Par contre, celui qui avait trouvé pouvait les admettre toutes, comme il pouvait admettre toutes les voies, toutes les fins. Plus rien ne le séparait de ces milliers d’autres doctrines issues de l’Éternel et toutes imprégnées du Divin. (p. 836-837)

Longtemps il resta là, assis, regardant le visage de la morte. Longtemps il contempla sa bouche, cette bouche vieillie, fatiguée, aux lèvres pincées et il se souvint qu’autrefois, au printemps de sa vie, il l’avait comparée à une figue fraîchement ouverte. Longtemps il demeura là, assis, lisant sur la pâle figure, sur ses rides fatiguées, s’emplissant de cette vision. Et il se voyait lui-même, couché comme elle, sans vie comme elle, pâle comme elle ; il voyait en même temps son propre visage et le sien quand ils étaient jeunes, avec leurs lèvres roses, la flamme de leurs yeux ; et le sentiment du présent et de la simultanéité des temps, le sentiment de l’Éternité pénétra dans son âme. C’est alors qu’il eut, profonde, plus profonde que jamais, l’impression de l’indestructibilité de chaque vie, de l’Éternité de chaque instant. (p. 839)

Penses-tu pouvoir préserver ton fils du Sansara ? Comment t’y prendrais-tu ? Par la doctrine, par la prière, par les admonestations ? Mon pauvre ami, as-tu donc déjà oublié l’histoire de ce fils de brahmane appelé Siddhartha […] ? Qui donc a protégé le Samana Siddhartha du Sansara, du péché, de la cupidité et des folies ? Est-ce la piété de son père, sont-ce les exhortations de ses maîtres, son propre savoir, ses propres recherches qui l’en ont protégé ? Où est le père, où est le maître qui auraient pu l’empêcher de vivre sa vie, de se salir lui-même au contact de cette vie, de charger sa conscience de fautes, de vider la coupe d’amertume et de trouver lui-même sa voie ? Crois-tu donc, ô mon ami ! que cette voie puisse être évitée à qui que ce soit ? A ton fils peut-être, parce que tu l’aimes et que tu voudrais bien lui épargner des peines, des souffrances et des désillusions ? Mais, si tu mourais même dix fois pour lui, tu ne réussirais pas à détourner de lui une parcelle de son destin. (p. 842)

Depuis que son fils était auprès de lui, Siddhartha était complètement devenu, lui aussi, un homme comme les autres ; lui aussi souffrait maintenant pour un autre, s’attachait à un autre, se perdait pour l’amour d’un autre et tombait dans la folie. Une fois dans sa vie, quoique tardivement, il éprouvait cette passion, la plus forte et la plus étranger, il en souffrait, il en souffrait à faire pitié et pourtant il en était heureux ; n’aurait-elle pas renouvelé quelque chose en lui, ne l’aurait-elle pas enrichi d’autant ? Il s’apercevait bien que cet amour, cet amour aveugle pour son fils, était une passion, un sentiment très humain, que c’était le Sansara, la source trouble aux eaux sombres. Et pourtant, il sentait en même temps qu’elle avait aussi sa valeur, qu’elle était nécessaire, qu’elle était une émanation de son être même. C’était donc là un plaisir pour lequel il devait encore souffrir, une douleur à laquelle il devait goûter, une folie qu’il fallait avoir faite. (p. 843)

Quand on cherche, il arrive facilement que nos yeux ne voient que l’objet de nos recherches ; on ne trouve rien parce qu’ils sont inaccessibles à autre chose, parce qu’on ne songe toujours qu’à cet objet, parce qu’on s’est fixé un but à atteindre et qu’on est entièrement possédé par ce but. Qui dit chercher, dit avoir un but. Mais trouver, c’est être libre, c’est être ouvert à tout, c’est n’avoir aucun but déterminé. (p. 852)

La sagesse ne se communique pas. La sagesse qu’un sage cherche à communiquer a toujours un air de folie. […] Le Savoir peut se communiquer, mais pas la Sagesse. On peut la trouver, on peut en vivre, on peut s’en faire un sentier, on peut, grâce à elle, opérer des miracles, mais quant à la dire et à l’enseigner, non, cela ne se peut pas. C’est ce dont je me doutais parfois quand j’étais jeune homme et ce qui m’a fait fuir les maîtres. […] j’ai trouvé une pensée  que tu vas encore prendre pour une plaisanterie ou pour une folie, mais qui, en réalité, est la meilleure de toutes celles que j’ai eues. La voici : Le contraire de toute vérité est aussi vrai que la vérité elle-même ! Je l’explique ainsi : une vérité, quand elle est unilatérale, ne peut s’exprimer que par des mots ; c’est dans les mots qu’elle s’enveloppe. Tout ce qui est pensée est unilatéral et tout ce qui est unilatéral, tout ce qui n’est que moitié ou partie, manque de totalité, manque d’unité ; et pour le traduire il n’y a que des mots. […] On ne peut faire autrement et, pour qui enseigne, il n’y a pas d’autre voie à suivre. Mais le monde en lui-même, ce qui existe en nous et autour de nous, n’est jamais unilatéral. Un être humain ou une action n’est jamais entièrement Sansara ou complètement Nirvana, de même que cet être n’est jamais tout à fait un saint ou tout à fait un pécheur. (p. 854)

Le Temps n’est pas une réalité. J’en ai maintes et maintes fois fait l’expérience. Et si le Temps n’est pas une réalité, l’espace qui semble exister entre le Monde et l’Éternité, entre la Souffrance et la Félicité, entre le Bien et le Mal, n’est qu’une illusion. (p. 854)

Le monde n’est pas une chose imparfaite ou en voie de perfection, lente à se produire : non, c’est une chose parfaite et à n’importe quel moment. Chaque péché porte déjà en soi sa grâce, tous les petits enfants ont déjà le vieillard en eux, tous les nouveaux-nés la mort, tous les mortels la vie éternelle. […] La profonde méditation donne le moyen de tromper le temps, de considérer comme simultané tout ce qui a été, tout ce qui est et tout ce qui sera la vie dans l’avenir, et comme cela tout est parfait, tout est Brahma. C’est pourquoi j’ai l’impression que ce qui est, est bien ; je vois la Mort comme la Vie, le péché comme la Sainteté, la prudence comme la Folie, et il doit en être ainsi de tout ; je n’ai qu’à y consentir, qu’à le vouloir, qu’à l’accepter d’un cœur aimant. […] J’ai appris à mes dépens qu’il me fallait pécher par luxure, par cupidité, par vanité, qu’il me fallait passer par le plus honteux des désespoirs pour refréner mes aspirations et mes passions, pour aimer le monde, pour ne pas le confondre avec le monde imaginaire désiré par moi et auquel je me comparais, ni avec le genre de perfection que mon esprit se représentait ; j’ai appris à le prendre tel qu’il est, à l’aimer et à en faire partie. (p. 855)

Voilà une pierre. Dans un temps plus ou moins éloigné elle sera terre, et de cette terre naîtra une plante, un animal ou un être humain. Eh bien, autrefois j’aurais simplement dit ceci : cette pierre n’est qu’une pierre, une chose de rien, elle appartient au monde de la Maya ; mais comme elle est susceptible, dans le cercle des transmutations, de devenir aussi un être humain, un esprit, je veux bien en reconnaître la valeur. Telle eût été probablement ma pensée autrefois. Mais aujourd’hui je dirai : cette pierre est une pierre, elle est aussi Dieu, elle est aussi Bouddha, je la vénère et je l’aime, non parce qu’elle peut un jour devenir ceci ou cela, mais parce qu’elle est tout cela depuis longtemps, depuis toujours – et c’est justement parce qu’elle est pierre et qu’elle se présente à moi aujourd’hui sous cette forme que je l’aime : ses veines et ses creux, sa couleur jaune et grise, sa dureté, le son qu’elle rend quand je frappe dessus, la sécheresse ou l’humidité de sa surface ; toutes ces choses ont maintenant une valeur et un sens à mes yeux. Il y a des pierres qui sont au toucher comme de l’huile ou du savon, d’autres comme des feuilles, d’autres comme du sable et chacun a son caractère propre et prie le Om à sa manière, chacune est Brahma tout en étant aussi et au même degré une pierre avec ses particularités ; et c’est précisément pour cela qu’elles me plaisent, qu’elles me semblent merveilleuses et dignes d’être adorées. (p. 855-856)

Je suis attaché à ces pierres, à ce fleuve, à ces choses que nous voyons et qui toutes contiennent un enseignement pour nous. Je suis capable d’aimer une pierre, un arbre et même un morceau d’écorce. Ce sont des choses et on peut aimer les choses ; mais ce que je suis incapable d’aimer, ce sont les paroles. Et voilà pourquoi je ne fais aucun cas des doctrines. Elles n’ont ni dureté, ni mollesse, ni couleur, ni odeur, ni goût, elles n’ont qu’une chose : des mots. (p. 856)

Ce n’est pas dans les discours ni dans le penser que réside sa grandeur [de Gotama, ou Bouddha] : mais dans ses actes, dans sa vie. (p. 857)