« [...] ce n'est qu'en ruminant qu'on s'assimile ce qu'on a lu. » - (Arthur Schopenhauer)

« L'art, c'est se retrouver dans ce que l'on voit ou ce qu'on lit ; c'est quand l'auteur ou le peintre a su formuler mieux que moi ce qui m'arrive ou ce qui m'est arrivé, lorsqu'il l'interprète d'une façon beaucoup plus intelligente que moi, ou quand, grâce à son œuvre, je perçois ma propre vie d'une manière plus fine, plus belle, que moi. » - (Krzysztof Kieślowski)

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jeudi 7 mars 2024

Ma vie d’Anton Tchekhov : la vie d’un homme libre mais inconsolable.

Rester assis dans une pièce sans air, dis-je, recopier, rivaliser avec une machine à écrire, est, pour un homme de mon âge, honteux et outrageant. Qu’est-ce que cela a de commun avec la flamme sacrée ? (p. 583-584)

Vous êtes tous des gens charmants, sympathiques, mais, je ne sais pourquoi, messieurs, dès que vous vous mêlez de travail physique ou que vous vous mettez à faire le salut des paysans, cela tourne à l’esprit de secte. (p. 633)

[…] je me demandais en quoi ces gens stupides, cruels, paresseux, malhonnêtes, étaient meilleurs que les paysans ivrognes et superstitieux de Kourilovka ou que les animaux qui se retrouvaient tout désorientés quand une circonstance fortuite rompt la monotonie de leur existence, limitée par les instincts. À quoi leur avait servi tout ce qu’on avait jusqu’à présent écrit et dit, si leur âme demeurait toujours aussi enténébrée et s’ils éprouvaient la même répulsion pour la liberté que cent ou trois cents ans plus tôt ? […] Ces soixante mille habitants qui, au fil des générations, dans leurs lectures ou leurs conversations ont rencontré les idées de justice, de miséricorde, de liberté, n’arrêteront pas, jusqu’à leur mort, de mentir du matin au soir, de se faire souffrir les uns les autres, de craindre la liberté et de la haïr comme une ennemie. (p. 670-671)

Des heures entières, jusqu'à ce que sonnassent sept, huit, neuf heures, jusqu’à ce que fût tombée la nuit d’automne, noire comme la suie, je contemplais un de ses vieux gants, ou la plume dont elle se servait toujours, ou ses petits ciseaux ; je ne faisais rien et j’avais clairement conscience que, si auparavant j’avais fait quelque chose, si j’avais labouré, fauché, scié, c’était uniquement parce qu’elle l’avait désiré. Et si elle m’avait envoyé nettoyer un puits profond où j’aurais eu de l’eau jusqu’à la ceinture, j’y serais descendu sans me demander si c’était ou non nécessaire. […] Je ne regrettais pas Doubétchnia, je regrettais mon amour, entré lui aussi, visiblement, dans son automne. Quel immense bonheur c’est, d’aimer et d’être aimé, et qu’il est affreux de se sentir tomber du haut de cette haute tour ! (p. 661)

 

        Ma vie est une nouvelle surtout connue pour la distanciation que Tchekhov opère par rapport aux idées de  Tolstoï : ce dernier prônait notamment un retour au travail de la terre, ou du moins une réhabilitation de la valeur d’un tel travail, qu’il présente constamment de manière positive dans ses écrits, fictifs ou non : on pense notamment à la figure de Lévine dans Anna Karénine, sorte de double de Tolstoï qui, au lieu de se lancer dans les métiers traditionnels de la noblesse ou de la haute société, préfère se retirer dans son domaine agricole pour l’administrer lui-même et améliorer par ce biais la condition paysanne.

Néanmoins, contrairement à ce que l’on pourrait croire d’après ce que nous venons d’affirmer, il serait réducteur d’affirmer que Tolstoï idéalise la figure du paysan (ou moujik en russe), qu’il présenterait paré de toutes les vertus et dépourvu de tous les vices : il suffit pour s’en convaincre de lire la nouvelle La Matinée d’un gentilhomme rural, où Tolstoï montre sans fard les difficultés que peut rencontrer un homme soucieux d’améliorer la condition paysanne, entre les résistances et l’inertie auxquelles il se heurte, les multiples vexations et tracasseries mesquines qu’il subit, la misère et ses conséquences dont il est témoin (aspects qui se retrouveront dans la présente nouvelle de Tchekhov). Disons pour être plus nuancé que Tolstoï valorise certes le travail manuel, et en particulier le travail du paysan, qu’il encourage l’homme à y revenir, dans son idéal ascétique et de pauvreté volontaire, mais qu’il n’est pas non plus aveugle à la misère à la fois matérielle et morale des paysans de son époque (dans le contexte de surcroît de l’abolition du servage), et des conséquences plus ou moins terribles qu’elle peut avoir.

    Dans Ma vie, Tchekhov s’oppose surtout à cette vision positive du travail de la terre, qu’il attaque frontalement à travers le héros de sa nouvelle, Missaïl Polzoniov. Le travail de la terre y est présenté pour l’essentiel comme dégradant, réduisant l’homme à une bête de somme, loin du but de perfectionnement, d’élévation morale, que Tolstoï lui attribue.

J’aimais tendrement la nature, les champs, les prés, les potagers, mais le paysan qui retourne la terre avec le soc de sa charrue, qui stimule son pitoyable cheval, le paysan déguenillé, trempé, et qui allonge le cou représentait pour moi une force grossière, sauvage, laide, et chaque fois que je voyais ses gestes balourds, je me mettais involontairement à évoquer une vie passée, lointaine, légendaire, où l’homme ne connaissait pas encore l’usage du feu. (p. 641-642)

    Si sa description très péjorative des paysans (qu’il présente comme voleurs, menteurs, ivrognes) peut choquer, cette description n’est cependant pas anti-tolstoïenne puisque Tolstoï n’était pas aveugle aux défauts qu’avaient les moujiks et qu’il en fait peu ou prou la même description péjorative dans les défauts et attitudes qu’il observe dans la nouvelle susmentionnée.

À la campagne on accueille les nouveaux venus sans aménité, presque hostilement, comme à l’école. C’est ainsi que nous avions été accueillis. Les premiers temps on nous avait considérés comme des imbéciles et des niais qui avaient acheté une propriété uniquement faute de savoir où mettre leur argent. On s’était moqué de nous. Les paysans faisaient paître leurs bêtes dans notre bois et même dans notre parc, poussaient nos vaches et nos chevaux sur leurs terres, puis venaient nous réclamer des indemnités pour les dégâts. (p. 652)

Cependant, réduire Ma vie à une simple charge contre la valorisation tolstoïenne du travail manuel, paysan, serait passer à côté de la portée plus vaste de la cible (ou des cibles) qu’a en vue Tchekhov, et qui se rattache plus globalement aux thématiques qu’il n’a cessé d’aborder dans son œuvre romanesque. Ce serait aussi passer à côté de l’émouvante histoire d’amour déçu que la nouvelle comporte en son sein, amour(s) déçu(es) qui, comme souvent chez Tchekhov, est décrit avec son lot de joies et de souffrances. Ce sont ces deux aspects donc, dénonciation de certains aspects sociétaux (et concomitamment de certains comportements humains universels, qui en sont à l’origine) et histoire(s) individuelle(s) émouvante(s), que nous développerons ci-dessous.


    Si la description extrêmement péjorative des paysans retient effectivement l’attention du lecteur dans la nouvelle, au point qu’on la réduit à ce seul aspect, Tchekhov ne s’attaque pas uniquement aux mœurs grossières et mesquines des paysans, attaque que l’on pourrait interpréter comme un certain mépris de classe de son auteur. Ce serait bien mal connaître Tchekhov, dont l’esthétique repose certes sur la vérité, la description objective du monde et des personnes (dans ses aspects souvent les plus déplaisants), mais aussi sur sa compassion, sa capacité à montrer ce qu’il y a d’humain dans tel comportement ou caractère, à la nuancer et à l’atténuer quelque peu par la souffrance, la honte, les remords qu’éprouvent ces personnages. Ainsi, Tchekhov présente dans le menu détail les escroqueries, tromperies dont sont l’objet Missaïl et sa femme Maria, qui dans un élan généreux mais quelque peu naïf (surtout de la part de Maria, à l’origine de ce projet), souhaitaient améliorer la condition des paysans, en particulier en construisant une nouvelle école. Progressivement lassée, dégoûtée par de tels comportements, Maria finit par prendre en grippe, par haïr et mépriser tous les paysans qu’elle avait jusque-là quelque peu idéalisés (conviction renforcée par Stépane, un meunier de qui elle aime entendre les violentes diatribes contre les paysans), elle qui s’attendait au départ à être reçue par eux comme une bienfaitrice. Mais Missaïl, lui, ne voit pas les paysans sous un œil exclusivement négatif. Sans l'excuser ou le minimiser, il comprend leur comportement, qu'il perçoit comme davantage étant le résultat de leur ignorance que par vice délibéré, perce à jour aussi l'hypocrisie qu'ont certains de dénoncer leur immoralité, alors qu'ils en font ou en ont fait de même aussi, de manière moins voyante, ou constate le remords tardif qu'éprouvent certains d'entre eux :

Stépane se tenait debout auprès d’elles, les mains derrière le dos, et disait : « Les paysans sont-ils des hommes ? Ce ne sont pas des hommes, mais, excusez le mot, des bêtes fauves, des filous. En quoi consiste la vie d’un paysan ? Uniquement à boire et à manger, à se procurer des denrées à vil prix, à gueuler à tue-tête, comme des fous, au cabaret ; pas de bonnes conversations, de manières, de souci des formes, des malotrus, un point c’est tout. (p. 654)

Maria se rendait souvent au moulin et, visiblement, trouvait du plaisir à bavarder avec Stépane ; il se répandait en injures contre les paysans avec tant de sincérité et de conviction qu’elle se sentait attirée vers lui. (p. 655)

C’étaient en majorité des êtres nerveux, irritables, humiliés ; des êtres à l’imagination étouffée, des rustres, à l’horizon pauvre et terne, limité aux seules et mêmes pensées de la terre grise, des jours gris, du pain noir, des gens qui rusaient, mais, pareils aux oiseaux, ne cachaient que leur tête derrière l’arbre, qui ne savaient pas compter. Ils ne seraient pas venus faire les foins pour vingt roubles mais ils venaient pour un demi-seau de vodka quoique avec vingt roubles ils eussent pu en acheter quatre seaux. C’était vrai, la crasse, l’ivrognerie, la bêtise et la fourberie régnaient, mais, avec tout cela, on sentait quand même que la vie du paysan avait, au fond, une base solide, saine. Il avait beau ressembler à une lourde bête, derrière son araire, et s’abrutir de vodka, à le regarder de près on sentait quand même en lui quelque chose de nécessaire, de très important, qu’on ne trouvait pas par exemple chez Maria et chez le docteur, à savoir qu’il croyait que l’essentiel sur terre, c’était la justice et que son propre salut comme celui du peuple tout entier résidait dans la seule justice, c’est pourquoi il la chérissait plus que tout au monde. Je disais à ma femme qu’elle voyait les taches qu’il y avait sur la vitre, mais qu’elle ne voyait pas la vitre […]. Quand cette femme bonne, intelligente, pâlissait de colère et parlait avec le docteur, d’une voix qui tremblait, d’ivrognerie et de malhonnêteté, sa faculté d’oubli me laissait proprement pantois. Comment pouvait-elle oublier que son père, l’ingénieur, buvait lui aussi, buvait beaucoup, et que l’argent qui avait servi à acheter Doubétchnia avait été acquis grâce à une série de tromperies cyniques, éhontées ? Comment pouvait-elle l’oublier ? (p. 656)

On célébra un service d’actions de grâces dans la salle de classe. Puis les paysans de Kourilovka offrirent à Maria une icône et ceux de Doubétchnia des craquelins et une salière dorée. Et Maria éclata en sanglots. « Et si l’on a dit des choses qu’il ne fallait pas, et si l’on vous a mécontentés, pardonnez-nous », dit un vieillard en s’inclinant devant elle et devant moi. (p. 660)

    Mais si effectivement les paysans se comportent comme des voleurs, des ivrognes, des êtres grossiers à l’esprit étroit, Tchekhov ne réserve pas ses attaques, ses coups au seul monde paysan : c’est la société bourgeoise, boutiquière, mesquine qui est aussi l’objet de son acerbe critique, et la comparaison, le parallèle entre les paysans est fait à de multiples reprises, de manière plus ou moins explicite (voir la 3e citation en épigraphe).

    La déshumanisation de l’homme, sa réduction à une simple bête de somme, est plus simple à observer, à comprendre dans le cadre du travail manuel, mais surtout paysan. Cependant, il est plus difficile de percevoir cette même déshumanisation, ce même aspect mécanique, cette même absence de toute intelligence, dans des métiers pourtant considérés comme respectables. C’est pour cette raison que Missaïl, au début de la nouvelle, fait le désespoir de sa famille (son père et sa sœur, Cléopâtre) : il ne peut se fixer à aucun des nombreux métiers qu’il tente d’exercer, sous l’influence de son père, car il sent que tous les métiers auxquels il s’essaie l’aliènent, ne requièrent de lui, sous le couvert de respectabilité et de prestige qu’ils revêtent, qu’une capacité mécanique et répétitive (voir 1re citation en épigraphe). C’est la force de l’écriture de Tchekhov, mais aussi sa difficulté, d’accorder une part de vérité à chacun des discours de ses personnages, tout en en faisant voir les limites. Ainsi, si le père de Missaïl a raison de souligner que le travail manuel que valorise tant son fils comporte une part grossière, bestiale, allant à l’encontre de ce qu’il appelle la « flamme sacrée », il n’en est pas moins totalement aveugle à cette même aliénation qui se retrouve dans les métiers « respectables » qu’il conseille à son fils. De même, Missaïl n’a pas totalement tort quand il souligne que « la minorité [est], pour la majorité, un parasite ou une machine qui lui pompe de façon chronique le meilleur de sa sève », mais sa solution, c’est-à-dire prôner le travail manuel pour tous, de manière indifférenciée, dans une logique marxiste et communiste (qui eut de tels désastres dans l’histoire) peut apparaître comme abusive, extrémiste et dangereuse. Blagovo souligne à juste titre le côté quelque peu sectaire (voir la 2e citation en épigraphe) que peuvent prendre certains discours progressistes, leur préoccupation uniquement matérielle, négligeant les besoins, la volonté d’élévation spirituelle de l’homme. Missaïl a beau être noble et avoir par conséquent reçu une éducation conforme à sa condition, ce n’est qu’au contact du docteur Blagovo qu’il se libère, qu’il s’instruit véritablement, qu’il sent que son intelligence se libère et se développe.

Au fond, c’était le premier homme vraiment instruit que je rencontrais. Je ne puis juger si son savoir était étendu, mais il le montrait perpétuellement par désir d’en faire profiter les autres. […] c’est, je crois, le seul homme qui ait eu une influence sérieuse sur moi à cette époque. En le fréquentant et en lisant les livres qu’il me prêtait je ressentis peu à peu le besoin d’un savoir qui aurait spiritualisé mon labeur sans joie. […] La fréquentation du docteur me releva aussi moralement. Je discutais souvent avec lui et bien que j’en restasse d’ordinaire à mon opinion, grâce à lui, je remarquai peu à peu que tout n’était pas clair à mes yeux et je m’efforçai de me faire des convictions aussi précises que possible pour que les impératifs de ma conscience fussent précis et ne prêtassent à aucune confusion. (p. 626)

    Une même sclérose de l’esprit touche tous les hommes, de la noblesse à la paysannerie, et c’est cet aspect de l’homme que Tchekhov dénonce surtout, au-delà des mœurs grossières et du travail des paysans : cette étroitesse d’esprit est entre autres remarquablement symbolisée par la description du métier d’architecte de son père, métier qu’il exerce sans aucun talent ni imagination, et qui concourt à conforter, renforcer l’étroitesse d’esprit des occupants des maisons qu’il construit.

Quel bon à rien ! Malheureusement il était le seul architecte de la ville […]. Il ne pouvait concevoir d’idée artistique qu’à partir d’un grand et d’un petit salon. […] Sa conception devait être obscure, à tout le moins compliquée, rabougrie ; chaque fois, comme sous l’impression qu’il manquait quelque chose, il avait recours à des adjonctions de diverses sortes qu’il accolait les unes aux autres et je vois, comme si c’était aujourd’hui, des vestibules étroites, des couloirs étroits, des escaliers tordus, conduisant à des entresols où l’on ne pouvait se tenir que courbé […] ; la cuisine était immanquablement au sous-sol, voûtée, avec un sol en briques. La façade avait un air têtu, revêche, les lignes étaient sèches, timides, le toit bas, aplati, et les grosses cheminées arrondies comme des brioches portaient infailliblement à leur faîte des mitres de tôle surmontées de girouettes noires et grinçantes. (p. 587)

    Une même corruption morale règne en réalité partout, et les paysans présentés comme des voleurs, des gens malhonnêtes usant de tous les procédés possibles et imaginables pour tromper autrui, ne sont guère pires en réalité que la société bourgeoise qui les méprise et les prend de haut, puisqu’ils sont moralement aussi corrompus qu’eux derrière le vernis de leur richesse. Si les peintres, les paysans avec qui Missaïl travaille font constamment des petits vols, Tchekhov n’oublie pas aussi le traitement méprisant dont ils sont l’objet par les classes dites supérieures : c’est ainsi le traitement que l’ingénieur Doljikov applique à ses subordonnés, mais aussi celui que les classes immédiatement au-dessus des peintres applique à ces derniers dans leurs rapports quotidiens avec eux. Missaïl, malgré tous ses défauts, se distingue non seulement de tous les nobles, avec qui il rompt symboliquement par le choix du métier qu’il fait (en tant que peintre en bâtiment surtout), mais aussi des autres ouvriers qu’il côtoie, en refusant ce système de vols devenu une sorte de convention tacite, mais aussi en refusant de se livrer au libertinage, à l’alcool qui sont les autres vices de ses compagnons.

[…] chaque jour il m’arrivait de faire des découvertes qui me mettaient vraiment au désespoir. Ceux de mes concitoyens, sur lesquels je n’avais, auparavant, aucune opinion, ou qui, extérieurement, me paraissaient tout à fait honnêtes, se révélaient maintenant bas, cruels, capables de toutes les vilenies. Nous, les gens du peuple, ils nous dupaient, nous trompaient sur notre salaire, nous obligeaient à attendre des heures entières dans des vestibules glacées ou à la cuisine, nous insultaient, nous traitaient avec une extrême grossièreté. […] à la poste le plus petit employé se croyait le droit de nous traiter comme des bêtes et de nous crier grossièrement et insolemment : « Tu n’as qu’à attendre ! » […] Mais surtout, ce qui me stupéfiait le plus dans ma nouvelle situation, c’était l’absence totale de justice, ce que le peuple définit par les mots : « Ils ont oublié Dieu. » Rares étaient les jours qui se passaient sans filouterie. (p. 618-619)

Nous autres, les peintres, nous avions un appétit et un sommeil solides […]  ils racontaient aussi qu’ils entraient rarement dans la maison de Dieu et que beaucoup d’entre eux ne s’étaient pas confessés depuis dix ans ; ils justifiaient ce libertinage en disant qu’un peintre parmi les homme est comme un choucas parmi les oiseaux. Ils me respectaient et avaient des égards pour moi ; ce qui leur plaisait sans doute, c’était que je ne buvais pas, ne fumais pas, menais une vie tranquille, rangée. La seule chose qui les choquait, c’est que je ne participais pas aux vols d’huile qu’ils commettaient et que je ne les accompagnais pas chez les clients pour demander des pourboires. Voler de l’huile et des couleurs chez le client était chose courante et nullement tenue pour vol […]. […] quand je voyais mes compagnons aller tous en chœur féliciter un homme de rien à l’occasion du commencement et de la fin des travaux et le remercier humblement pour les dix kopeks qu’il leur donnait, je me sentais furieux et humilié. Avec les clients, ils se conduisaient comme de rusés courtisans et presque chaque jour me faisaient penser au Polonius de Shakespeare. « Il pourrait bien pleuvoir, disait le client en regardant le ciel. – Il va pleuvoir, il va certainement pleuveoir, acquiesçaient les peintres. – Pourtant c’est pas des nuages de pluie. Il ne pleuvra peut-être pas. – Il ne pleuvra pas, Excellence ! Sûr qu’il ne pleuvra pas. » (p. 610-611)

     Si Missaïl refuse de se livrer au libertinage, c'est sans doute en partie grâce à son amour touchant pour Maria, la fille de l’ingénieur Doljikov, avec qui il vivra une brève et malheureuse histoire d’amour. Cependant, Maria n’aime pas véritablement Missaïl pour ce qu’il est, mais plutôt surtout parce que, séduite par les idées progressistes dénonçant les « privilèges » des riches (classe sociale à laquelle, ironiquement, elle appartient), il incarne ces idées progressistes qui dans le même temps idéalise le travail manuel et les classes inférieures de la société. Le lecteur attentif, et Missaïl le remarque lui-même, ne pourra s’empêcher de remarquer le caractère artificiel du discours de Maria, reprenant les poncifs, les formules toutes faites de telles idées progressistes, mais surtout les contradictions de la jeune femme, qui, tout en prêchant la simplicité, la pauvreté volontaire (reprenant les idées tolstoïennes exposées en préambule de cet article), ne peut s’empêcher de se faire belle, coquette, en témoignent les multiples descriptions que Tchekhov fait de ses toilettes élégantes et raffinées. La désillusion, puis le dégoût, le mépris qu’éprouve Maria envers les paysans vont dans le même temps signifier la fin de son amour pour Missaïl, qu’elle quitte de manière quelque peu égoïste pour reprendre sa vie libre, insouciante, tel un oiseau auquel Tchekhov la compare à deux reprises.

J’avais un vieux souvenir d’enfance que voici : un perroquet vert, qui appartenait à un de nos riches concitoyens, s’était envolé de sa cage, puis, durant un mois, le bel oiseau avait voleté à travers la ville, allant paresseusement de jardin en jardin, solitaire, sans abri. Mlle Maria me rappelait cet oiseau. (p. 631)

Elle avait une belle voix riche, puissante et, tandis qu’elle chantait, j’avais l’impression de déguster un melon mûr, savoureux, parfumé. Quand elle eut fini, on l’applaudit et elle sourit, très satisfaite, jouant du regard, feuilletant la partition, arrangeant sa robe comme un oiseau qui s’est enfin arraché à sa cage et lisse ses plumes en liberté. (p. 665)

    Missaïl néanmoins a été, et reste profondément amoureux de Maria : le bonheur, la joie qu’il ressent à ses côtés ou en pensant à elle, sont décrites avec une naïveté, une concision implicite, touchantes. Si Missaïl s’est plongé dans la désastreuse aventure de Doubétchnia avec Maria, c’est uniquement par amour pour elle. La tournure de plus en plus désastreuse de leur projet ne désespère Missaïl que dans la mesure où il sent que Maria en souffre, nonobstant la sienne propre. Missaïl est de plus d’une partialité aveugle, mais touchante envers Maria : malgré l’inexpérience, le côté chimérique des espérances de la jeune femme dans son projet, Missaïl est convaincu de l’intelligence, de la justesse des analyses de celle-ci, quand bien même la réalité les dément cruellement. Et quand Maria finit par le quitter, la souffrance qu’éprouve Missail est proportionnelle à la joie qu’il éprouva durant les débuts de son amour, (voir la 4e citation en épigraphe, p. 661) et le laisse inconsolable, lui qui, nous le comprenons, ne s’est pas remarié à la fin de la nouvelle, alors qu’Anna Blagovo le désire certainement.

Elle passa dans la salle de lecture en faisant froufrouter sa robe et moi, une fois rentré, je fus bien long à trouver le sommeil. (p. 619)

Quand Mlle Maria me criait de la pièce voisine qu’elle n’était pas prête et me priait d’attendre, je l’écoutais s’habiller ; cela me troublait et je sentais le parquet se dérober sous moi. Et quand j’apercevais dans la rue, même de loin une silhouette féminine, je ne manquais jamais de la comparer à elle ; il me semblait alors que toutes les femmes et jeunes filles de notre ville étaient vulgaires, mal fagotées, et ne savaient pas se tenir ; et ces comparaisons éveillaient en moi un sentiment de fierté : elle était mieux que toutes les autres ! Et la nuit, je nous voyais en rêve, elle et moi. (p. 635)

[…] je lui serrai longuement les mains et les baisai, retenant avec peine mes larmes et sans lui dire un mot. Et quand elle fut partie, je restai là, regardant s’éloigner les lanternes du train et la couvrant en imagination de caresses, et je disais à voix basse : « Maria, ma chérie, ma belle Maria… » (p. 666)    

En son absence, j’étais incapable de travailler, mes bras me tombaient, j’étais sans force ; notre grande cour me paraissait un désert, morne, hideux, du parc montait une rumeur de colère et, sans elle, la maison, les arbres, les chevaux n’étaient plus, pour moi, « notre maison », « nos arbres », « nos chevaux ». (p. 660)    

Cette dernière a la singularité de n’apparaître que timidement, brièvement, dans la nouvelle, à l’image de ses apparitions d’ « une minute » lors des spectacles donnés par la troupe de théâtre amateur de la ville. Et pourtant, son amour discret pour Missaïl, à qui elle n’avoua jamais directement ses sentiments, ses actions anonymes pour lui venir en aide quand il n’a plus de quoi se nourrir, son embarras quand elle lui parle, ou les silences durant leurs entrevues, dessinent en creux une femme qui certainement souffre de cet amour non réciproque, non avoué et qui sans doute restera vieille fille.

Qu’elle t’aime, si tu savais ! Elle n’a avoué cet amour qu’à moi et encore à voix basse, dans le noir. Parfois, elle m’entraînait dans une allée sombre du parc et me disait à l’oreille combien tu lui étais cher. Tu verras, elle ne se mariera jamais, parce qu’elle t’aime. (p. 675)

Parfois, près de la tombe, je rencontre Anna Blagovo. Nous nous disons bonjour et demeurons sans rien dire, ou bien nous parlons de Cléopâtre, de sa fille, de la tristesse de l’existence. Puis nous sortons du cimetière toujours sans rien dire et elle ralentit le pas exprès pour rester plus longtemps avec moi. […] Quand nous rentrons en ville, Anna Blagovo, émue et rougissante, me dit au revoir et va son chemin seule, sérieuse, austère… (p. 684)

    Un même schéma se répète pour le personnage de Cléopâtre, la sœur de Missaïl. Subtilement, Tchekhov ne nous décrit pas les sentiments croissants que la femme développe pour le docteur Blagovo, homme marié et père de trois enfants, mais le lecteur averti l'aura remarqué par les petits détails parsemés çà et là par Tchekhov dans l'attitude de la jeune femme envers le docteur et son frère, elle qui ne rend par exemple plus visite à son frère quand le docteur est absent, ou fait voir une joie inaccoutumée que son frère ne comprend pas au premier abord. Cet amour, bien que sans issue et source de souffrances puisque le docteur s’absente régulièrement sur de longues périodes, et finira par l’abandonner au profit de sa carrière, sera pourtant la seule joie de Cléopâtre dans sa vie, et lui permettra de se libérer du joug de son père, qui l’empêche de sortir à sa guise et lui a transmis des préoccupations mesquines, étroites. L’ostracisme dont souffre la jeune femme, qui sera même expulsée sans cérémonie alors qu’elle est enceinte, est certes pathétique, mais la jeune femme, tout comme son frère, ne regrette pas son amour perdu, même si dans les deux cas, l’objet de leur amour s’est montré peu digne des sentiments qu’ils ont inspiré : Maria abandonne Missaïl pour mener une vie insouciante en Amérique, et Blagovo ne semble guère éprouver de remords pour les souffrances qu’il cause à la jeune femme, et la situation à laquelle il l’a menée.

Nounou, pourquoi ai-je vécu jusqu’aujourd’hui ? Pourquoi ? Dis-moi : n’ai-je pas perdu ma jeunesse ? […] Nounou, comprends-moi, moi aussi, j’ai des besoins humains, je veux vivre, et on a fait de moi une intendante ! C’est affreux, affreux ! » (p. 626-627)

Notre bonheur l’enivrait, elle [la sœur de Missaïl, Cléopâtre], elle souriait comme si elle eût respiré une fumée enivrante et suave et, en la voyant ainsi, je compris que pour elle il n’y avait rien sur terre qu’elle plaçât plus haut que l’amour, l’amour terrestre, et qu’elle y rêvait en secret, timidement, mais sans cesse et passionnément. (p. 640)

Elle se contentait de rêver sans arrêt, ne pensait pas sérieusement à l’avenir, disait qu’il pouvait aller où bon lui semblait, et même l’abandonner, pourvu qu’il fût heureux, et qu’il lui suffisait, à elle, de ce qui avait été. (p. 676)

Elle se coucha aussitôt. Des larmes brillaient à ses cils mais elle avait un air heureux, elle dormait d’un sommeil profond et doux, et l’on sentait qu’elle était effectivement soulagée et qu’elle avait trouvé le repos. Il y avait longtemps, bien longtemps, qu’elle n’avait pas dormi ainsi. […] Elle avait envie de travailler, d’être indépendante, de vivre à son compte, et elle disait qu’elle se ferait institutrice ou infirmière, dès que sa santé le lui permettrait, et qu’elle laverait ses planchers, son linge, elle-même. (p. 671)

 

    Au final, Missaïl, à travers le récit de « sa vie », incarne, à la fin de la nouvelle, les qualités et défauts, ainsi que les épreuves caractéristiques du héros tchekhovien. Il est au départ un jeune homme aux idées politiques un peu naïves, simplistes, mais disposant d’un bon fond solide (son amour pour l’indépendance, la liberté, la justice, la dignité humaine), qui décide courageusement de choisir sa propre voie, son propre métier, et qui parvient, après des débuts et des épreuves difficiles, à y trouver sinon une certaine forme de bonheur, du moins une certaine harmonie avec ses goûts et capacités propres. À la fin de la nouvelle, il est symboliquement, malgré son métier modeste, reconnu et respecté pour ce qu’il fait, lui qui fut moqué tout au long de la nouvelle de « Petit profit ». Mais c’est également un homme mélancolique, qui a aimé passionnément et a ensuite perdu son amour, le laissant dans une tristesse inconsolable que l’on peut imaginer permanente pour le reste de sa vie…

*****

Ci-dessous, un catalogue de citations de la nouvelle, dans l’édition Pléiade (Œuvres III), et classées par chapitres  :

               I

J’ai été employé dans diverses administrations, mais ces neuf places se ressemblaient toutes comme des gouttes d’eau : vissé sur une chaise, je devais faire des écritures, écouter des observations stupides ou grossières et attendre qu’on me congédiât. (p. 581)

Ah, que j’aurais voulu être compris ! Malgré tout, j’aime mon père et ma sœur et j’ai depuis l’enfance l’habitude bien ancrée de les consulter, une habitude si solidement ancrée que je doute de m’en défaire jamais : à tort ou à raison, j’ai perpétuellement peur de leur faire de la peine… (p. 583)

Rester assis dans une pièce sans air, dis-je, recopier, rivaliser avec une machine à écrire, est, pour un homme de mon âge, honteux et outrageant. Qu’est-ce que cela a de commun avec la flamme sacrée ? (p. 583-584)

J’avais la passion des jouissances intellectuelles, par exemple du théâtre et de la lecture, mais était-ce une aptitude au travail intellectuel ? Je ne sais. […] puis j’avais travaillé dans diverses administrations, passant la plus grande partie de ma journée à ne rien faire et l’on me disait que c’était là un travail intellectuel ; mon activité d’élève ou de fonctionnaire n’exigeait aucun effort, aucun talent, aucune capacité particulière, aucun élan créateur ; elle était machinale ; or, ce travail intellectuel-là, je le place plus bas que le travail physique, je le méprise et ne pense pas qu’il puisse être, le moins du monde, la justification d’une existence oisive, insouciante, alors qu’il n’est rien d’autre qu’un leurre, un des aspects de cette même oisiveté. Selon toute vraisemblance je n’avais jamais connu de vrai travail intellectuel. (p. 585)

Quel bon à rien ! Malheureusement il était le seul architecte de la ville […]. Il ne pouvait concevoir d’idée artistique qu’à partir d’un grand et d’un petit salon. […] Sa conception devait être obscure, à tout le moins compliquée, rabougrie ; chaque fois, comme sous l’impression qu’il manquait quelque chose, il avait recours à des adjonctions de diverses sortes qu’il accolait les unes aux autres et je vois, comme si c’était aujourd’hui, des vestibules étroites, des couloirs étroits, des escaliers tordus, conduisant à des entresols où l’on ne pouvait se tenir que courbé […] ; la cuisine était immanquablement au sous-sol, voûtée, avec un sol en briques. La façade avait un air têtu, revêche, les lignes étaient sèches, timides, le toit bas, aplati, et les grosses cheminées arrondies comme des brioches portaient infailliblement à leur faîte des mitres de tôle surmontées de girouettes noires et grinçantes. (p. 587)

Chez nous on répétait souvent : « L’argent aime à être compté », « Un sou épargné en fait deux », etc., ma sœur, écrasée par ces banalités, ne pensait qu’à réduire les dépenses, ce qui fait que nous mangions mal. (p. 588)

 

               II

J’étais aidé par un peintre ou, comme il s’appelait lui-même, par un entrepreneur de peinture, Andréï Ivanytch, un homme d’une cinquantaine d’années, grand, très maigre et pâle, la poitrine rentrée, les tempes creuses, des cernes sous les yeux, l’air assez effrayant. Il souffrait d’une sorte de consomption, à chaque automne et à chaque printemps on disait qu’il allait passer, mais, après quelques jours de lit, il se levait et disait ensuite, d’un air étonné : « Cette fois encore, je ne suis pas mort ! » On l’appelait Rédka et l’on disait que c’était son vrai nom de famille. Il aimait comme moi le théâtre… (p. 590)

À ce moment arriva la fille de l’ingénieur Doljikov, une belle blonde rondelette, mise, comme on disait chez, à la dernière mode de Paris. […] le spectacle ne commençait pas avant qu’elle ne fût apparue au premier rang, rayonnante et éblouissant tout le monde par sa toilette. […] l’on voyait qu’elle considérait nos représentations comme des amusements d’enfants. On disait qu’elle avait étudié le chant au conservatoire de Pétersbourg […]. Elle me plaisait beaucoup et, d’ordinaire, au cours des répétitions et des représentations, je ne la quittais pas des yeux. (p. 591)

Anna Blagovo, […] le visage dissimulé derrière une voilette sombre. C’était la fille du vice-président du tribunal […]. Comme elle était grande et bien fait, sa participation aux tableaux vivants était jugée indispensable, et quand elle représentait une fée ou la Gloire son visage s’empourprait de timidité ; mais elle ne jouait pas dans les pièces, ne venait aux répétitions que pour une minute, pour régler une affaire, sans entrer au salon. […] « Mon père a parlé de vous, dit-elle d’une voix sèche, sans me regarder et en rougissant. M. Doljikov lui a promis une place pour vous au chemin de fer. (p. 591-592)

Il me faut des mécaniciens, des serruriers, des terrassiers, des charpentiers, des puisatiers, et vous, vous n’êtes capable que de vous asseoir à un bureau et d’écrire, un point c’est tout ! Vous êtes tous des hommes de plume ! (p. 593)

Dans toute la ville je ne connaissais pas un honnête homme. […] Seules les jeunes filles respiraient la pureté morale ; la plupart d’entre elles avaient des aspirations élevées, l’âme honnête, pure ; mais elles ne comprenaient pas la vie et croyaient que l’on donnait les pots de vin par égard pour la valeur morale et, une fois mariées, ne tardaient pas à vieillir, à se laisser aller, et s’enlisaient sans espoir dans la fange d’une existence banale et bourgeoise. (p. 596)

 

               III

Qu’on était bien, là, en liberté ! Et comme je souhaitais me pénétrer de la conscience de la liberté, ne serait-ce que pour ce seul matin, pour ne pas penser à ce qui se passait en ville, à mes propres besoins, pour ne pas avoir envie de manger ! Rien ne m’empêchait autant de jouir de l’existence que la sensation aiguë de la faim où mes pensées les meilleures se mélangeaient bizarrement à celle d’un gruau de sarrasin, de boulettes de viande, de poisson frit. Je suis seul dans la campagne, je contemple une alouette suspendue au ciel, qui enchaîne les roulades dans une sorte de crise nerveuse, et je pense : « Il serait bon maintenant de manger une tartine de beurre ! » (p. 597-598)

La maîtresse de maison clignait tout le temps tantôt un œil tantôt l’autre, c’était étrange. Bien qu’elle parlât, mangeât, il y avait dans toute sa personne quelque chose de mort et même il émanait d’elle comme une odeur de cadavre. En elle la vie vacillait à peine, comme vacillait la conscience qu’elle était une noble… […] « Vous voyez, nous avons vendu notre propriété. Bien sûr, c’est dommage, nous y étions habitués, mais Doljikov a promis à Jean la place de chef de gare de Doubéchnia… » (p. 601)

La végétation était épaisse et le jardin semblait impénétrable, mais seulement à proximité de la maison, où se dressaient encore peupliers, pins et vieux tilleuls du même âge qu’elle, vestiges des anciennes allées ; au-delà le terrain avait été dégagé pour être fauché, ici, l’on n’étouffait plus, les toiles d’araignée ne vous entraient plus dans la bouche et les yeux, on y sentait un peu d’air ; plus on allait de l’avant, plus il y avait d’espace et merisiers, pruniers, pommiers aux larges branches […]  y poussaient à leur aise. (p. 602)

 

               IV

À en juger par son apparence, il avait encore tout de l’étudiant. Il parlait et marchait comme un étudiant, et le regard de ses yeux gris était aussi vif, aussi simple, aussi ouvert que celui d’un bon élève. […] Il était marié et père de trois enfants ; il s’était marié de bonne heure, lorsqu’il était en deuxième année de médecine, et maintenant on disait en ville qu’il n’était pas heureux en ménage et vivait séparé de sa femme. (p. 604)

Ma sœur ne parlait plus de rentrer mais elle allait et venait, tout émue, à travers l’appartement et disait : « Je m’amuse ! Ah ! ce que je m’amuse ! » Sa voix trahissait la surprise, comme s’il lui eût paru incroyable qu’elle pût, elle aussi, se sentir l’âme heureuse. C’était la première fois que je la voyais si gaie. Elle avait même embelli. […] Dans la gaieté qu’elle manifestait maintenant il y avait quelque chose d’enfantin, de naïf, comme si la joie qu’une éducation sévère avait réprimée et étouffée dans notre enfance s’était soudain réveillée dans son âme et s’était libérée. (p. 604-605)

Il [l’ingénieur Doljikov] appelait tous les hommes du peuple Pantéleï, quant aux gens comme Tchéprakov et moi, il les méprisait et les traitait par-derrière d’ivrognes, de bêtes, de canailles. D’une façon générale il était dur avec les petits employés, leur infligeait des amendes et les mettait à la porte froidement, sans explications. (p. 606)

 

               V

Personne n’était plus impitoyable à mon égard que ceux qui précisément, naguère encore, étaient de petites gens et gagnaient leur pain en trimant. […] Les gens de ma connaissance prenaient en me rencontrant un air gêné. Les uns me regardaient comme un original ou un bouffon, les autres me plaignaient, d’autres ne savaient quelle contenance adopter et j’avais du mal à les comprendre. (p. 609) à comparer à la fin où respect.

Je n’habitais plus rue Bolchaïa Dvorianskaïa, mais dans le faubourg de Makarikha, chez Karpovna, ma nourrice, une vieille personne très bonne mais more, qui prévoyait toujours quelque malheur […]. Que je me sois fait ouvrier, cela ne présageait rien de bon à son avis. « Tu es un homme perdu ! disait-elle tristement. Un homme perdu ! » Dans sa maison vivait aussi son fils adoptif, Prokofi, un garçon boucher, immense gaillard d’une trentaine d’années… (p. 609)

Nous autres, les peintres, nous avions un appétit et un sommeil solides […]  ils racontaient aussi qu’ils entraient rarement dans la maison de Dieu et que beaucoup d’entre eux ne s’étaient pas confessés depuis dix ans ; ils justifiaient ce libertinage en disant qu’un peintre parmi les homme est comme un choucas parmi les oiseaux. Ils me respectaient et avaient des égards pour moi ; ce qui leur plaisait sans doute, c’était que je ne buvais pas, ne fumais pas, menais une vie tranquille, rangée. La seule chose qui les choquait, c’est que je ne participais pas aux vols d’huile qu’ils commettaient et que je ne les accompagnais pas chez les clients pour demander des pourboires. Voler de l’huile et des couleurs chez le client était chose courante et nullement tenue pour vol […]. […] quand je voyais mes compagnons aller tous en chœur féliciter un homme de rien à l’occasion du commencement et de la fin des travaux et le remercier humblement pour les dix kopeks qu’il leur donnait, je me sentais furieux et humilié. Avec les clients, ils se conduisaient comme de rusés courtisans et presque chaque jour me faisaient penser au Polonius de Shakespeare. « Il pourrait bien pleuvoir, disait le client en regardant le ciel. – Il va pleuvoir, il va certainement pleuvoir, acquiesçaient les peintres. – Pourtant c’est pas des nuages de pluie. Il ne pleuvra peut-être pas. – Il ne pleuvra pas, Excellence ! Sûr qu’il ne pleuvra pas. » (p. 610-611)

Ma chère sœur, répondis-je, comment se reprendre quand on est convaincu d’agir selon sa conscience ? Comprends-le. (p. 612)

 

               VI

Quand nous en vînmes à parler du travail manuel, j’émis l’idée suivante : il ne faut pas que les forts asservissent les faibles, que la minorité soit, pour la majorité, un parasite ou une machine qui lui pompe de façon chronique le meilleur de sa sève, c’est-à-dire qu’il faut que tous sans exception – forts et faibles, riches et pauvres – participent également à la lutte pour la vie… (p. 613)

Le progrès est dans la loi d’amour, dans l’observance de la morale. Si vous n’asservissez personne, si vous n’êtes à charge à personne, quel autre progrès vous faut-il ? […] Si vous n’obligez pas vos proches à vous nourrir, à vous habiller, à vous voiturer, à vous défendre de vos ennemis, n’est-ce pas un progrès dans une vie entièrement fondée sur l’esclavage ? A mon avis c’est le progrès le plus tangible et peut-être l’unique progrès possible et nécessaire à l’homme. (p. 613) 

Vous savez pourquoi vous vivez : pour que les uns n’asservissent pas les autres, pour que l’artiste peintre et l’aide qui broie ses couleurs mangent le même repas. Mais c’est le côté petit-bourgeois, pot-au-feu, gris, de la vie, et cela ne vous dégoûte pas de ne vivre que pour lui ? (p. 614)

Nous parlâmes de la progression. Je dis que la question de faire le bien ou le mal, chacun la résout pour soi, sans attendre que l’humanité en arrive à la solution de cette question par la voie d’un développement progressif. […] Le servage n’existe plus, en revanche le capitalisme se développe. Et en pleine expansion des idées émancipatrices, […] la majorité nourrit, habille et défend la minorité, tout en restant elle-même affamée, sans vêtements et sans défenses. […] l’art de l’asservissement se cultive lui aussi progressivement. Nous ne fouettons plus nos domestiques à l’écurie, mais nous donnons à l’esclavage des formes raffinées, à tout le moins nous savons lui trouver une justification dans chaque cas particulier. […] nous dirions, pour nous justifier, que si l’élite, les penseurs, les grands savants, perdaient leur temps précieux à l’exercice de ces fonctions [physiologiques], un sérieux danger menacerait le progrès. (p. 615)

 

               VII

[…] chaque jour il m’arrivait de faire des découvertes qui me mettaient vraiment au désespoir. Ceux de mes concitoyens, sur lesquels je n’avais, auparavant, aucune opinion, ou qui, extérieurement, me paraissaient tout à fait honnêtes, se révélaient maintenant bas, cruels, capables de toutes les vilenies. Nous, les gens du peuple, ils nous dupaient, nous trompaient sur notre salaire, nous obligeaient à attendre des heures entières dans des vestibules glacées ou à la cuisine, nous insultaient, nous traitaient avec une extrême grossièreté. […] à la poste le plus petit employé se croyait le droit de nous traiter comme des bêtes et de nous crier grossièrement et insolemment : « Tu n’as qu’à attendre ! » […] Mais surtout, ce qui me stupéfiait le plus dans ma nouvelle situation, c’était l’absence totale de justice, ce que le peuple définit par les mots : « Ils ont oublié Dieu. » Rares étaient les jours qui se passaient sans filouterie. (p. 618-619)

Elle passa dans la salle de lecture en faisant froufrouter sa robe et moi, une fois rentré, je fus bien long à trouver le sommeil. (p. 619)

Elle riait, plaisantait, minaudait gentiment, et ce la lui allait mieux que de parler de la richesse injustement acquise, j’avais l’impression qu’elle m’avait parlé quelques instants plus tôt de richesse et de confort non pas sérieusement mais pour imiter quelqu’un. C’était une excellente actrice comique. Je la comparais intérieurement aux demoiselles de la ville et même la belle et sérieuse Anna Blagovo ne supportait pas la comparaison ; il y avait entre elles une différence énorme comme entre une belle rose cultivée et une églantine sauvage. (p. 623-624)

Si vous avez l’impression que vous avez découvert un courant social profond et qu’en le suivant, vous consacrez votre vie à des questions au goût du jour comme de libérer les insectes de la servitude ou de s’abstenir de manger de la viande rouge, alors mes compliments, mademoiselle. Nous devons nous instruire, mais pour ce qui est des courants sociaux profonds, attendons : nous ne sommes pas encore assez grands pour cela et, honnêtement, nous n’y comprenons rien. (p. 625)

Au fond, c’était le premier homme vraiment instruit que je rencontrais. Je ne puis juger si son savoir était étendu, mais il le montrait perpétuellement par désir d’en faire profiter les autres. […] c’est, je crois, le seul homme qui ait eu une influence sérieuse sur moi à cette époque. En le fréquentant et en lisant les livres qu’il me prêtait je ressentis peu à peu le besoin d’un savoir qui aurait spiritualisé mon labeur sans joie. […] La fréquentation du docteur me releva aussi moralement. Je discutais souvent avec lui et bien que j’en restasse d’ordinaire à mon opinion, grâce à lui, je remarquai peu à peu que tout n’était pas clair à mes yeux et je m’efforçai de me faire des convictions aussi précises que possible pour que les impératifs de ma conscience fussent précis et ne prêtassent à aucune confusion. (p. 626)

Nounou, pourquoi ai-je vécu jusqu’aujourd’hui ? Pourquoi ? Dis-moi : n’ai-je pas perdu ma jeunesse ? […] Nounou, comprends-moi, moi aussi, j’ai des besoins humains, je veux vivre, et on a fait de moi une intendante ! C’est affreux, affreux ! » (p. 626-627)

 

               VIII

Il [Prokofi] trompait les gens sur le poids, sur la monnaie, les cuisinières s’en apercevaient mais, assourdies par ses cris, elles ne protestaient pas, se contentant de le traiter de bourreau. (p. 629)

[…] votre conduite est incompatible avec les titres de noblesse que vous avez l’honneur de posséder. […] Je vous prie donc ou de changer de conduite et de revenir aux obligations de votre classe sociale ou, pour éviter de provoquer la tentation, de vous en aller ailleurs, où l’on ne vous connaîtra pas et où vous pourrez vous livrer à l’occupation qu’il vous plaira. Dans le cas contraire je serai obligé de prendre des mesures extrêmes. (p. 629-630)

 

               IX

J’avais un vieux souvenir d’enfance que voici : un perroquet vert, qui appartenait à un de nos riches concitoyens, s’était envolé de sa cage, puis, durant un mois, le bel oiseau avait voleté à travers la ville, allant paresseusement de jardin en jardin, solitaire, sans abri. Mlle Maria me rappelait cet oiseau. (p. 631)

Vous gagnez de l’argent, non du pain. Pourquoi ne pas vous en tenir à la lettre de vos paroles ? Il faut littéralement gagner son pain, c’est-à-dire labourer, semer, faucher, battre ou avoir une activité qui ait un rapport immédiat avec l’exploitation de la terre… (p. 632)

Je ne connaissais pas et n’aimais pas le travail de la terre, et je faillis lui dire que c’était un travail d’esclave mais je me souvins que mon père avait dit maintes fois des choses analogues et je me tus. (p. 633)

Vous êtes tous des gens charmants, sympathiques, mais, je ne sais pourquoi, messieurs, dès que vous vous mêlez de travail physique ou que vous vous mettez à faire le salut des paysans, cela tourne à l’esprit de secte. (p. 633)

Quand Mlle Maria me criait de la pièce voisine qu’elle n’était pas prête et me priait d’attendre, je l’écoutais s’habiller ; cela me troublait et je sentais le parquet se dérober sous moi. Et quand j’apercevais dans la rue, même de loin une silhouette féminine, je ne manquais jamais de la comparer à elle ; il me semblait alors que toutes les femmes et jeunes filles de notre ville étaient vulgaires, mal fagotées, et ne savaient pas se tenir ; et ces comparaisons éveillaient en moi un sentiment de fierté : elle était mieux que toutes les autres ! Et la nuit, je nous voyais en rêve, elle et moi. (p. 635)

[…] dans cette maison, on me caressait comme un grand chien malheureux, abandonné par son maître, que l’on s’amusait de moi et qu’on me chasserait comme un chien lorsqu’on en aurait assez. J’en eus honte et mal à en pleurer, comme si j’avais subi un affront et, levant les yeux au ciel, je fis serment de mettre un terme à tout cela. (p. 635)

Dans la nuit, sous la pluie, je me sentis désespérément seul, abandonné à la merci du destin, je sentis combien, en comparaison de ma solitude, de ma souffrance présente et de celle que la vie me réservait encore, tout ce que j’avais fait, souhaité, tout ce que j’avais pensé et dit jusqu’alors était mesquin. Hélas, les actes et les pensées des vivants sont loin d’être aussi importants que leurs chagrins ! (p. 636)

 

               X

Je me demandais sans cesse comment se comporteraient avec moi les gens de mon entourage une fois mis au courant de notre amour. Que dirait mon père ? Ce qui me troublait surtout, c’était la pensée que ma vie s’était compliquée, que j’avais totalement perdu la faculté de la diriger et que, pareille à un ballon léger, elle m’entraînait Dieu sait où. Je ne pensais plus à me procurer ma nourriture, à vivre, je pensais… vrai, je ne sais plus à quoi. (p. 639)

Tout ce que me disait Maria me paraissait extraordinairement intelligent et merveilleux. Ce fut le moment le plus heureux de mon existence. (p. 639)

Notre bonheur l’enivrait, elle [la sœur de Missaïl, Cléopâtre], elle souriait comme si elle eût respiré une fumée enivrante et suave et, en la voyant ainsi, je compris que pour elle il n’y avait rien sur terre qu’elle plaçât plus haut que l’amour, l’amour terrestre, et qu’elle y rêvait en secret, timidement, mais sans cesse et passionnément. (p. 640)

J’aimais tendrement la nature, les champs, les prés, les potagers, mais le paysan qui retourne la terre avec le soc de sa charrue, qui stimule son pitoyable cheval, le paysan déguenillé, trempé, et qui allonge le cou représentait pour moi une force grossière, sauvage, laide, et chaque fois que je voyais ses gestes balourds, je me mettais involontairement à évoquer une vie passée, lointaine, légendaire, où l’homme ne connaissait pas encore l’usage du feu. (p. 641-642)

 

               XI

Le chemin était boueux, glissant, il faisait froid. Pour la première fois depuis mon mariage, je me sentais attristé et dans mon esprit fatigué par cette longue journée grise, passa fugitivement l’idée que, peut-être, je ne vivais pas comme je devais. (p. 644)

 

               XII

[Moïsseï, un ouvrier et l’amant de la générale Tchéprakov] tirait les oiseaux dans le jardin sous nos fenêtres, prenait des vivres dans notre cellier, empruntait nos chevaux sans permission, nous nous indignions, commencions à nous demander si Doubétchnia était bien à nous… (p. 645)

[Ivan, le fils de la générale Tchéprakov] portait l’uniforme de receveur avec dégoût et en avait honte mais il jugeait son emploi rémunérateur parce qu’il pouvait voler les bougies et les revendre. (p. 645)

Il était mal en point, mais Maria regardait avec dégoût son visage pâle, baigné de sueur, et disait : « Faut-il donc que ces canailles passent encore un an et demi chez nous ? C’est horrible, horrible ! » (p. 646)

Pour cette femme à l’esprit sain, positif, le désordre avec son cortège de soucis mesquins, de chicanes, dans lequel nous vivions maintenant était un martyre ; je le voyais et en perdais, moi aussi, le sommeil, ma tête travaillait et les sanglots me montaient à la gorge. Je me débattais sans savoir que faire. (p. 649)

 

               XIII

À la campagne on accueille les nouveaux venus sans aménité, presque hostilement, comme à l’école. C’est ainsi que nous avions été accueillis. Les premiers temps on nous avait considérés comme des imbéciles et des niais qui avaient acheté une propriété uniquement faute de savoir où mettre leur argent. On s’était moqué de nous. Les paysans faisaient paître leurs bêtes dans notre bois et même dans notre parc, poussaient nos vaches et nos chevaux sur leurs terre, puis venaient nous réclamer des indemnités pour les dégâts. (p. 652)

Stépane se tenait debout auprès d’elles, les mains derrière le dos, et disait : « Les paysans sont-ils des hommes ? Ce ne sont pas des hommes, mais, excusez le mot, des bêtes fauves, des filous. En quoi consiste la vie d’un paysan ? Uniquement à boire et à manger, à se procurer des denrées à vil prix, à gueuler à tue-tête, comme des fous, au cabaret ; pas de bonnes conversations, de manières, de souci des formes, des malotrus, un point c’est tout. (p. 654)

Maria se rendait souvent au moulin et, visiblement, trouvait du plaisir à bavarder avec Stépane ; il se répandait en injures contre les paysans avec tant de sincérité et de conviction qu’elle se sentait attirée vers lui. (p. 655)

C’étaient en majorité des êtres nerveux, irritables, humiliés ; des êtres à l’imagination étouffée, des rustres, à l’horizon pauvre et terne, limité aux seules et mêmes pensées de la terre grise, des jours gris, du pain noir, des gens qui rusaient, mais, pareils aux oiseaux, ne cachaient que leur tête derrière l’arbre, qui ne savaient pas compter. Ils ne seraient pas venus faire les foins pour vingt roubles mais ils venaient pour un demi-seau de vodka quoique avec vingt roubles ils eussent pu en acheter quatre seaux. C’était vrai, la crasse, l’ivrognerie, la bêtise et la fourberie régnaient, mais, avec tout cela, on sentait quand même que la vie du paysan avait, au fond, une base solide, saine. Il avait beau ressembler à une lourde bête, derrière son araire, et s’abrutir de vodka, à le regarder de près on sentait quand même en lui quelque chose de nécessaire, de très important, qu’on ne trouvait pas par exemple chez Maria et chez le docteur, à savoir qu’il croyait que l’essentiel sur terre, c’était la justice et que son propre salut comme celui du peuple tout entier résidait dans la seule justice, c’est pourquoi il la chérissait plus que tout au monde. Je disais à ma femme qu’elle voyait les taches qu’il y avait sur la vitre, mais qu’elle ne voyait pas la vitre […]. Quand cette femme bonne, intelligente, pâlissait de colère et parlait avec le docteur, d’une voix qui tremblait, d’ivrognerie et de malhonnêteté, sa faculté d’oubli me laissait proprement pantois. Comment pouvait-elle oublier que son père, l’ingénieur, buvait lui aussi, buvait beaucoup, et que l’argent qui avait servi à acheter Doubétchnia avait été acquis grâce à une série de tromperies cyniques, éhontées ? Comment pouvait-elle l’oublier ? (p. 656)

 

               XIV

Ma sœur, cet être nerveux, craintif, qui vivait dans la terreur, qui ignorait la liberté, aimer un homme marié et père de famille ! (p. 658)

 

               XV

Admettons que tu travailles longtemps, très longtemps, toute ta vie, qu’au bout du compte tu obtiennes quelques résultats pratiques, que peuvent-ils, tes résultats contre des forces aussi colossales que l’ignorance grégaire, la faim, le froid, la dégénérescence ? Une goutte d’eau dans la mer ! Il faut là d’autres moyens de lutte, des moyens puissants, hardis, prompts ! (p. 659)

On célébra un service d’actions de grâces dans la salle de classe. Puis les paysans de Kourilovka offrirent à Maria une icône et ceux de Doubétchnia des craquelins et une salière dorée. Et Maria éclata en sanglots. « Et si l’on a dit des choses qu’il ne fallait pas, et si l’on vous a mécontentés, pardonnez-nous », dit un vieillard en s’inclinant devant elle et devant moi. (p. 660)

 

               XVI

En son absence, j’étais incapable de travailler, mes bras me tombaient, j’étais sans force ; notre grande cour me paraissait un désert, morne, hideux, du parc montait une rumeur de colère et, sans elle, la maison, les arbres, les chevaux n’étaient plus, pour moi, « notre maison », « nos arbres », « nos chevaux ». (p. 660)

Des heures entières, jusqu'à ce que sonnassent sept, huit, neuf heures, jusqu’à ce que fût tombée la nuit d’automne, noire comme la suie, je contemplais un de ses vieux gants, ou la plume dont elle se servait toujours, ou ses petits ciseaux ; je ne faisais rien et j’avais clairement conscience que, si auparavant j’avais fait quelque chose, si j’avais labouré, fauché, scié, c’était uniquement parce qu’elle l’avait désiré. Et si elle m’avait envoyé nettoyer un puits profond où j’aurais eu de l’eau jusqu’à la ceinture, j’y serais descendu sans me demander si c’était ou non nécessaire. […] Je ne regrettais pas Doubétchnia, je regrettais mon amour, entré lui aussi, visiblement, dans son automne. Quel immense bonheur c’est, d’aimer et d’être aimé, et qu’il est affreux de se sentir tomber du haut de cette haute tour ! (p. 661)

[…] moi je n’étais qu’un cocher qui l’avait conduite d’un divertissement à un autre. Maintenant elle n’avait plus besoin de moi, elle s’envolerait et je resterais seul. (p. 662)

Elle avait une belle voix riche, puissante et, tandis qu’elle chantait, j’avais l’impression de déguster un melon mûr, savoureux, parfumé. Quand elle eut fini, on l’applaudit et elle sourit, très satisfaite, jouant du regard, feuilletant la partition, arrangeant sa robe comme un oiseau qui s’est enfin arraché à sa cage et lisse ses plumes en liberté. (p. 665)

[…] je lui serrai longuement les mains et les baisai, retenant avec peine mes larmes et sans lui dire un mot. Et quand elle fut partie, je restai là, regardant s’éloigner les lanternes du train et la couvrant en imagination de caresses, et je disais à voix basse : « Maria, ma chérie, ma belle Maria… » (p. 666)

 

               XVII

Je suis torturée à l’idée que la moitié de ma vie s’est écoulée de façon si stupide, si lâche. Je méprise mon passé, j’en ai honte et maintenant je regarde mon père comme un ennemi. (p. 666)

Je veux monter sur les planches. Je veux vivre, en un mot, je veux boire à la coupe pleine de la vie. Je n’ai aucun talent et mon rôle tient en dix lignes, mais tout cela est incommensurablement plus beau et plus noble que de servir le thé cinq fois par jour et de regarder si la cuisinière n’a pas mangé un morceau de pain en trop. (p. 667)

Elle essayait de se montrer mondaine, désinvolte, calme, ce qui la faisait paraître maniérée et bizarre. Elle avait perdu sa simplicité et sa grâce. (p. 667)

 

               XVIII

[…] je me demandais en quoi ces gens stupides, cruels, paresseux, malhonnêtes, étaient meilleurs que les paysans ivrognes et superstitieux de Kourilovka ou que les animaux qui se retrouvaient tout désorientés quand une circonstance fortuite rompt la monotonie de leur existence, limitée par les instincts. […] je voyais défiler tous les gens qui avaient été lentement rayés du nombre des vivants par leurs proches et leurs parents, les chiens martyrisés jusqu’à devenir fous, les moineaux plumés par des gamins et jetés à l’eau vivants et une longue, longue série de stupides et lentes souffrances que je n’avais cessé d’observer depuis mon enfance ; et je ne comprenais pas de quoi vivaient ces soixante mille habitants, pourquoi ils disaient l’Évangile, pourquoi ils priaient, pourquoi ils lisaient des livres et des revues. À quoi leur avait servi tout ce qu’on avait jusqu’à présent écrit et dit, si leur âme demeurait toujours aussi enténébrée et s’ils éprouvaient la même répulsion pour la liberté que cent ou trois cents ans plus tôt ? […] Ces soixante mille habitants qui, au fil des générations, dans leurs lectures ou leurs conversations ont rencontré les idées de justice, de miséricorde, de liberté, n’arrêteront pas, jusqu’à leur mort, de mentir du matin au soir, de se faire souffrir les uns les autres, de craindre la liberté et de la haïr comme une ennemie. (p. 670-671)

Elle se coucha aussitôt. Des larmes brillaient à ses cils mais elle avait un air heureux, elle dormait d’un sommeil profond et doux, et l’on sentait qu’elle était effectivement soulagée et qu’elle avait trouvé le repos. Il y avait longtemps, bien longtemps, qu’elle n’avait pas dormi ainsi. […] Elle avait envie de travailler, d’être indépendante, de vivre à son compte, et elle disait qu’elle se ferait institutrice ou infirmière, dès que sa santé le lui permettrait, et qu’elle laverait ses planchers, son linge, elle-même. (p. 671)

Je languissais vivement d’elle [Maria], je ne pouvais plus me tromper moi-même et tâchais aussi de me faire tromper par les autres. Ma sœur attendait son docteur et moi, Maria… (p. 672)

 

               XIX

Qu’elle t’aime, si tu savais ! Elle n’a avoué cet amour qu’à moi et encore à voix basse, dans le noir. Parfois, elle m’entraînait dans une allée sombre du parc et me disait à l’oreille combien tu lui étais cher. Tu verras, elle ne se mariera jamais, parce qu’elle t’aime. (p. 675)

Elle se contentait de rêver sans arrêt, ne pensait pas sérieusement à l’avenir, disait qu’il pouvait aller où bon lui semblait, et même l’abandonner, pourvu qu’il fût heureux, et qu’il lui suffisait, à elle, de ce qui avait été. (p. 676)

Il faut aimer, nous devons tous aimer, – c’est bien vrai ? – sans l’amour il n’y aurait pas de vie, celui qui redoute et évite l’amour n’est pas libre. (p. 677)

[…] il se laissait entraîner par ses paroles et ne se souvenait plus ni de ma sœur, ni de son chagrin, ni de moi. C’était la vie qui l’entraînait. Pour l’une c’est l’Amérique et un anneau avec une inscription, me disais-je, pour l’autre le titre de docteur et une carrière de savant, seuls ma sœur et moi en étions restés au passé. (p. 677)

Il faut s’abrutir à boire, à jouer aux cartes, à cancaner, il faut ramper, jouer les faux dévots ou, pendant des dizaines d’années, faire des plans et encore des plans pour ne pas apercevoir toutes les horreurs qui se cachent dans ces maisons. Notre ville existe depuis des siècles, et, pendant tout ce temps, elle n’a pas donné à la patrie un seul homme utile, pas un seul ! Vous avez tué dans l’œuf tout ce qui était un tant soit peu vivant et lumineux ! C’est une ville de boutiquiers, de mastroquets, de ronds-de-cuir, de cagots, une ville superflue, inutile, que personne ne regretterait si la terre l’engloutissait soudain. (p. 681)

 

               XX

Si j’avais envie d’une bague, j’y ferais inscrire : « rien ne passe ». Je crois que rien ne passe sans laisser de traces et que le plus petit pas que nous faisons a une signification pour notre vie présente et future. Ce que j’avais enduré n’est pas arrivé pour rien. Mes grands malheurs, ma patience ont touché le cœur des gens et maintenant on ne m’appelle plus « Petit profit », on ne se moque plus de moi. […] En outre, je suis devenu un véritable ouvrier, on s’est habitué à me voir travailler de mes mains et l’on ne trouve plus bizarre que moi, un noble, je porte des seaux de peinture et pose des vitres ; au contraire, on me confie volontiers des commandes et je passe pour être habile […]. Avec moi les gens sont polis, me disent vous, et, dans les maisons où je travaille, on m’offre le thé et l’on envoie me demander si je veux manger. (p. 682)

J’ai vieilli, je suis devenu taciturne, rébarbatif, sévère, je ris rarement et l’on dit que je ressemble à Rédka, que, comme lui, j’ennuie les compagnons par mes sermons inutiles. (p. 683)

Parfois, près de la tombe, je rencontre Anna Blagovo. Nous nous disons bonjour et demeurons sans rien dire, ou bien nous parlons de Cléopâtre, de sa fille, de la tristesse de l’existence. Puis nous sortons du cimetière toujours sans rien dire et elle ralentit le pas exprès pour rester plus longtemps avec moi. […] Quand nous rentrons en ville, Anna Blagovo, émue et rougissante, me dit au revoir et va son chemin seule, sérieuse, austère… (p. 684)

lundi 26 février 2024

Lueurs d’Anton Tchekhov : de la fausse virtuosité du nihilisme.

Il vous est absolument indifférent que des centaines de milliers d’hommes meurent de mort violente ou de mort naturelle : dans un cas comme dans l’autre le résultat est le même : poussière et oubli. Nous voilà en train de construire une ligne de chemin de fer. À quoi bon, je vous le demande, se casser la tête, inventer, sortir des sentiers battus, ménager les ouvriers, voler ou ne pas voler, si nous savons que, dans deux mille ans, ce chemin de fer deviendra poussière ? Et ainsi de suite… Convenez qu’avec un mode de pensée aussi malheureux, tout progrès est impossible, comme toute science, tout art, toute pensée même. Nous nous croyons plus intelligents que la foule et que Shakespeare, mais, au fond, notre travail spéculatif ne mène à rien […]. Et c’est comme ça que notre cerveau reste à son point de congélation, sans avancer ni à hue ni à dia… […] N’est-ce pas un malheur ? Outre que nous sommes nous-mêmes empoisonnés, nous apportons le poison dans la vie de ceux qui nous entourent. Passe encore qu’avec notre pessimisme nous refusions la vie, que nous nous réfugiions dans une caverne ou que nous nous hâtions de mourir, mais c’est que, dociles à la commune loi, nous vivons, nous éprouvons des sentiments, nous aimons des femmes, nous élevons des enfants, nous construisons des chemins de fer ! (p. 184)

La prédominance de la raison sur le cœur est chez nous écrasante. Le sentiment immédiat, l’inspiration, tout est étouffé par une analyse mesquine. Où règne le raisonnement, règne le froid, et les gens froids. (p. 190-191)

Je compris que je n’étais pas un penseur, un philosophe, mais un simple virtuose. […] figurez-vous ce cerveau de vingt-cinq ans […] : il est jeune et physiologiquement avide d’activité ; il la cherche et, soudain, voici qu’y tombe de l’extérieur tout à fait par hasard, la belle, la savoureuse idée de l’inanité de l’existence et des ténèbres d’outre-tombe. Il l’aspire avec passion, met toutes ses possibilités à sa disposition et commence à jouer avec elle sur tous les modes possibles, comme un chat avec une souris. Ce cerveau n’a ni érudition ni système, mais la belle affaire ! […] Cette virtuosité, cette façon de jouer au penseur sérieux, notre génération l’a introduite dans la science, dans la littérature, dans la politique, dans tous les domaines où la paresse ne l’a pas empêchée d’aborder ; mais en même temps que la virtuosité, elle a introduit le froid, l’ennui, l’étroitesse de vues […] Que j’étais anormal et carrément ignare, je dois au malheur de l’avoir compris et mesuré. (p. 221-222)

Loin en bas, derrière les ténèbres épaisses, la mer grondait à voix furieuse et basse. Je me rappelle que, pareil à un aveugle, je ne voyais ni la mer, ni le ciel, ni même le kiosque où j’étais assis et je me figurais que tout l’univers n’était constitué que des pensées qui erraient dans ma cervelle obscurcie par les vapeurs du vin et de la puissance invisible qui faisait monter cette rumeur monotone. Puis, je m’assoupis et il me sembla que la rumeur ne venait pas de la mer mais de mes pensées et que je constituais à moi seul, tout l’univers. Et, concentrant ainsi tout l’univers en moi-même, j’oubliais cochers, ville, Kissotchka, et m’abandonnai à la sensation que j’aimais tant. C’est une sensation de solitude terrible que de se croire tout seul dans tout l’univers, obscur et informe. Sensation orgueilleuse, démoniaque, accessible aux seuls Russes dont les pensées et les sensations sont aussi vastes, aussi infinies, et aussi rudes que le sont leurs plaines, leurs forêts et leur neige. Si j’étais peintre, à coup sûr je peindrais l’expression du Russe au moment où, assis immobile, les jambes repliées sous lui, la tête dans les mains, il s’abandonne à cette sensation… Et, en comparaison, les idées d’inanité de l’existence, de mort, de ténèbres d’outre-tombe… ne valent pas un kopeck, mais l’expression du visage doit être magnifique… (p. 205)

 

    Dans cette nouvelle, Tchekhov s’inscrit pleinement dans ce qui semble être les deux thèmes principaux qui ont traversé la littérature russe du XIXe siècle : la montée du nihilisme consécutif à la montée du sentiment de l’absence de sens de la vie (perte de sens liée d’un côté à la montée du rationalisme et du matérialisme, de l’autre à l’affaiblissement du sentiment religieux, en particulier dans sa dimension morale) ; et l’archétype de l’homme superflu, neurasthénique, qui, frappé de ce nihilisme qui a envahi, perverti les mentalités de son époque, s’enfonce dans l’inanité, l’indolence dans le meilleur des cas (c’est le cas du Gontcharov d’Oblomov ou d’Ivanov dans la pièce-éponyme de Tchekhov), ou à l’inverse commet des actions immorales voire criminelles puisque, pour reprendre la célèbre formule de Dostoïevski, « si Dieu n’existe pas, tout est permis » (on pense bien sûr aux figures dostoïevskiennes de Raskolnikov dans Crime et Châtiment mais surtout de Stavroguine dans Les Démons). Par nihilisme, nous entendrons ici ce que Tchekhov sous-entend dans la présente nouvelle, à savoir que toute action est inutile puisque tout est voué à mourir et disparaître sans laisser de traces, et que donc toute considération morale est superflue pour tel ou tel acte, puisque ce dernier est destiné, sur le long terme, à ne laisser aucune trace matérielle.

    À tort, Tchekhov est, comme je l’ai souvent déjà affirmé dans mes billets précédents qui lui sont consacrés, considéré lui-même comme un écrivain pessimiste, voire nihiliste, au vu des personnages et des thématiques récurrentes qui traversent son œuvre. Mais assimiler Tchekhov avec ce qu’il cherche justement à dénoncer, à savoir l’amoralité égoïste, voire monstrueuse, qu’engendre le nihilisme serait faire une lecture complètement erronée de la dimension profondément éthique, morale, que son œuvre recèle en son cœur. D’ailleurs, une telle mésinterprétation valide ironiquement le diagnostic que Tchekhov, et plus globalement tous les grands romanciers russes du XIXe siècle ont fait d’une tendance sociétale qu’ils ont vu émerger et croître, à savoir l’infiltration, la contagion de ce nihilisme à tous les modes de pensée occidentaux, et ce, dans tous les domaines, comme le montre la troisième épigraphe au début du présent article.

    Bien qu’il semble d’une certaine manière le porte-parole de Tchekhov, Ananiev, le narrateur secondaire de cette nouvelle, peut apparaître ridicule sous certains aspects (la description qu’en fait Tchekhov, aux pages 179-180, est savoureuse et magistrale en raison des éléments grotesques qu’il y insère, caractéristique de son écriture) ou comme un donneur de leçons rasant, comme le considère Stenberg, son étudiant et contradicteur. Mais en dépit de ses dehors ridicules, la sagesse qu’il a acquise n’est pas le fruit de sophismes sophistiqués et abstraits, et il est loin lui-même d’avoir été exemplaire dans sa conduite passée, étant même le parfait miroir de Stenberg au même âge que celui-ci. Stenberg et le jeune Ananiev en effet sont de parfaits représentants de ce que la littérature russe du XIXe siècle n’a cessé de décrire et dénoncer, comme nous l’avons déjà dit au début de cet article : une jeunesse certes de plus en plus instruite, mais qui tombe simultanément dans le piège séduisant du nihilisme.

    Ce nihilisme est d’autant plus séduisant qu’il possède une part de vérité : par l’entremise d’Ananiev, Tchekhov reconnaît effectivement que l’argument selon lequel « tout est vanité », maxime célèbre de l’Ecclésiaste, ne peut guère être contesté. Par ailleurs, un nombre considérable d’œuvres littéraires, et pas seulement occidentales, arrivent peu ou prou à une telle conclusion : contentons-nous d’évoquer, parmi tant d’autres, Le Rêve dans le pavillon rouge, Le Dit du Genji, Mémoires d’outre-tombe, Hamlet, À la recherche du temps perdu, etc. Si donc cette conclusion est dans l’absolu correcte, il n’en demeure pas moins que son application dans la vie quotidienne de l’homme peut s’avérer néfaste, voire dangereuse, immorale.

Les idées d’inanité de l’existence, du néant et de la fragilité du monde visible, la « vanité des vanités » de Salomon ont constitué et constituent jusqu’à ce jour le degré suprême et final de la pensée humaine. Quand un penseur est parvenu à ce degré, stoppez les machines ! On est rendu au bout. Ici se termine l’activité du cerveau, ce qui est naturel et dans l’ordre des choses. Notre malheur vient de ce que nous, nous commençons à exercer notre pensée à partir de ce terme-là. Nous commençons là où les gens normaux s’arrêtent. Nous, dès la première donne, à peine notre cerveau commence-t-il à fonctionner pour son propre compte, nous nous élevons au degré suprême, final et nous ne voulons rien savoir des degrés inférieurs. (p. 182)

Si nous avons trouvé le moyen de nous élever au degré supérieur sans le secours des degrés inférieurs, alors tout le long escalier, c’est-à-dire toute la vie avec ses couleurs, ses sons et ses pensées, perd tout son sens. […] si la vie est ainsi privée de sens, toutes nos connaissances, toute la poésie et toutes les grandes idées ne sont qu’amusement inutile, que jouet sans intérêt aux mains de grands enfants. (p. 182-183)

 

    Néfaste tout d’abord pour la personne en proie à de telles pensées, puisqu’elles l’amènent à se négliger soi-même, et à se considérer comme nul, « superflu » au regard de l’inutilité supposée de tout acte. La description que fait Tchekhov de Stenberg est à cet égard éloquente :

[…] toute sa silhouette révélaient l’engourdissement de l’âme, l’indolence du cerveau. On aurait dit qu’il lui était totalement indifférent qu’une lumière l’éclairât, que le vin fût bon ou infect, les calculs qu’il vérifiait justes ou non… Et sur son visage intelligent, tranquille, je lisais : « Je ne vois rien de bon dans un travail défini, dans un gagne-pain défini, dans un point de vue défini sur les choses. Tout cela est idiot. […] Qu’est-ce que cela va donner ? Je l’ignore, et tout le monde avec moi… Alors, à quoi bon se perdre en commentaires ?... » (p. 181)

    Dangereuse surtout puisqu’une telle manière de penser amène insensiblement à adopter une attitude froide, indifférente à tout enjeu éthique, moral, dans les affaires générales comme personnelles. Ainsi, le nihiliste est indifférent à ce qu’il y ait une guerre ou non, à ce que telle injustice soit commise ou non, puisque tout s’égalise sur le temps long et ne laisse nulle trace. De même, dans ses affaires personnelles, il lui est également indifférent d’agir de manière morale ou immorale, puisque toute trace de ses actes s’estompera également à l’échelle des siècles et millénaires, rendant insignifiante l’échelle d’une vie humaine. Dans cette nouvelle, Tchekhov dénonce avec justesse la part de sophisme, de lâcheté, d’égoïsme qui se cache dans une application abusive et systématique de la maxime de l’Ecclésiaste : elle donne à son penseur le sentiment d’être sage, profond, supérieur par rapport aux autres, un « virtuose » pour reprendre l’expression ironique qu’emploie de manière répétée Tchekhov, et lui fournit une excuse parfaite pour justifier son indifférence égoïste voire l’immoralité de ses actions. Mais surtout il le fait avec ce pouvoir si particulier et propre à la littérature, à travers l’histoire en apparence banale d’une relation adultère (topos de tant d’œuvres littéraires, et en particulier de tant de nouvelles de Tchekhov), mais exemplaire dans la dimension éthique, morale, que cherche à lui conférer l’auteur.

    La relation adultérine donc entre le jeune Ananiev et une femme mariée qui fut son amour de jeunesse, surnommée Kissotchka, permet à Tchekhov, en sus de dénoncer le nihilisme, de revenir sur son thème de prédilection qu’est l’écartèlement entre les aspirations à la liberté, à l’élévation spirituelle de l’individu et un quotidien étroit, mesquin, étouffant. Les personnages féminins de Tchekhov n’ont certes pas le monopole d’un tel conflit intérieur, mais leur condition à l’époque, où le mariage occupe une place si prépondérante, où l’accès à une éducation émancipatrice leur est si difficile, aggrave cet écartèlement, et rend leur situation d’autant plus émouvante et tragique. Kissotchka est une énième femme mal mariée parmi tant d’autres que Tchekhov a créées, et sa souffrance intérieure, silencieuse, depuis son mariage avec un homme étroit d’esprit, dans une ville où elle est née mais qu’elle n’a pas pu quitter à l’inverse de ses condisciples masculins, atteint une intensité intolérable lorsqu’elle rencontre le jeune Ananiev, de retour provisoirement dans sa ville natale. Cette rencontre agit comme un révélateur, une prise de conscience plus aigüe, de la vie mesquine, étroite qu’elle a menée jusque-là, par l’effet de contraste qu’elle suscite. Plus que l’amour qu’elle éprouve pour Ananiev, c’est le contact surtout avec une personne intelligente, intéressante (c’est du moins l’image que Kissotchka se fait d’Ananiev, que nous nuancerons un peu plus loin) qui révèle douloureusement à Kissotchka à quel point la vie qu’elle a jusque-là menée était dénuée d’intérêt et d’élévation. C’est la raison pour laquelle Kissotchka se refuse à juger, condamner les femmes qui ont fui leur mariage avec semble-t-il le premier venu, et, à l’instar sans doute de Tchekhov, comprend la volonté d’échapper à une vie étouffante qui se dissimule souvent derrière.

Chez nous, les jeunes filles et les femmes ne savent à quoi s’employer. Aller à la faculté ou se faire institutrice, d’une manière générale vivre pour des idées ou pour un but, comme le font les hommes, ce n’est pas à la portée de toutes. Il faut se marier… Et avec qui ? Vous, les garçons, vous achevez vos études au lycée et allez à la faculté pour ne plus jamais revenir dans votre ville, vous vous mariez dans les capitales et les filles restent pour compte !... Qui voulez-vous qu’elles épousent ? Faute d’hommes convenables, évolués, elles épousent Dieu sait qui, des courtiers ou des clampins qui ne savent que boire et faire du scandale au club… Elles se marient comme ça, à tort et à travers… Qu’ont-elles à attendre de la vie, après ça ? Vous comprenez, une femme cultivée et bien élevée vit avec un imbécile, un balourd ; qu’elle rencontre un intellectuel : officier, comédien ou docteur, elle en tombe amoureuse, la vie lui devient insupportable, elle s’enfuit. Et on ne saurait l’en blâmer ! (p. 199)

Toute jeune fille a l’impression que mieux vaut n’importe quel mari que point du tout… Dans l’ensemble, Nikolaï, notre vie n’est pas drôle, pas drôle du tout ! On étouffe, jeune fille, on étouffe, femme mariée… On rit de Sonia parce qu’elle s’est enfuie, et qui plus est avec un comédien, mais si vous lui aviez sondé le cœur et les reins, vous auriez perdu toute envie de rire. (p. 200)

 

    Cependant, là où la présente nouvelle se distingue des autres nouvelles de Tchekhov, tout en présentant des similitudes avec certaines d’entre elles, c’est dans la manière cynique, volage, avec laquelle Ananiev traite Kissotchka. Malgré tous leurs défauts, la plupart des personnages masculins de Tchekhov tombent sincèrement amoureux de la femme qu’ils rencontrent, bien qu’ils seront amenés à se montrer sous un jour bien peu reluisant par la suite. Mais pour le jeune Ananiev, et l’Ananiev qui raconte l’histoire en est il est vrai peu fier rétrospectivement, Kissotchka n’est qu’une occasion pour lui de tromper son ennui passager, et il ne la considère que comme une aventure passagère, sans signification. Sa manière nihiliste de penser lui sert surtout d’excuse pour dédramatiser la faute morale qu’il commet en séduisant Kissotchka par de fausses promesses d’amour et d’engagement qu’il ne pense nullement, lui qui ne pense en réalité qu’à assouvir sa concupiscence. Loin d’être un donneur de leçons se drapant d’une certaine supériorité arrogante, ce qu’il eût pu apparaître si la nouvelle s’était limitée à la joute verbale qui l’oppose à Stenberg, Ananiev est plus convaincant dans sa féroce dénonciation du nihilisme en admettant qu’il a lui-même été séduit par cette pensée dans sa jeunesse, qu’il l’a exploitée pour justifier ses propres faiblesses avant d’en comprendre les limites, les dérives, non par la pure raison, mais bien plutôt en en souffrant dans sa chair. Les sophismes dont s’est drapé Ananiev ne sont pas sans rappeler ceux que le docteur Raguine employait dans La Salle n°6, lui qui voulait consoler Gromov des souffrances qu’il subit de manière arbitraire en prônant un certain stoïcisme, avant de se rendre compte de l’ineptie de ses paroles consolatrices lorsqu’il souffre lui-même dans sa chair des traitements inhumains qu’il tentait de relativiser. De même, Ananiev rejette toute faute morale de sa part dans sa séduction puis son abandon de Kissotchka, en s’appuyant sur la théorie nihiliste selon laquelle les souffrances de Kissotchka sont insignifiantes puisqu’elles seront oubliées et ne laisseront guère de traces au-delà de son existence, insignifiante sur une échelle de temps plus significative.

    En niant tout sens à l’existence et l’activité humaine en général, le nihilisme a tôt fait de nier tout sens également à toute existence individuelle, et à tout acte individuel. Ainsi, il est indifférent pour le nihiliste de faire du mal ou du bien à une autre personne, puisque tout est égal sur le temps long de l’histoire humaine. C’est cet amoralisme, commode dans le sens où il excuse, justifie tout acte immoral, que Tchekhov et tous les grands écrivains ayant assisté à la montée du nihilisme, s’opposent vigoureusement. Tout comme les plus connus Raskolnikov et Stavroguine, Ananiev, s’il ne commet pas un crime de la proportion des deux héros de Dostoïevski, n’en est pas moins tourmenté, tout comme eux, par sa conscience individuelle, en dépit de tous les sophismes habiles dont il se drape, et c’est la révolte de cette conscience, le remords qui finit par les ronger, qui signalent l’impasse, la monstruosité du nihilisme dans lequel ils se complaisaient jusqu’alors et qui justifiaient ou minimisaient l’immoralité de leur acte.

[…] le train s’ébranla ; nous […] sortîmes de la ville, mais à mon grand étonnement, mon inquiétude ne me lâchait pas, et je continuais à avoir l’impression d’être un voleur saisi d’une folle envie de fuir. […] Le train filait à toute vapeur. On entendait rire voyageurs et receveurs. Tout le monde était gai, d’humeur légère, mais mon incompréhensible inquiétude ne faisait que croître… Je regardais la brume légère qui voilait la ville et je m’imaginais que, dans cette brume, une femme à l’air insensé, hébété, courait comme une folle parmi les églises et les maisons, me cherchait ou gémissait, d’une voix de fillette ou avec le timbre chantonnant d’une actrice ukrainienne : « Oh, mon Dieu, mon Dieu ! » j’évoquais la figure sérieuse et les grands yeux soucieux avec lesquels, la veille, elle avait fait sur moi le signe de la croix comme sur un parent et j’examinais machinalement la main qu’elle avait baisée la veille. « Suis-je amoureux ? » me demandai-je en me grattant la main. C’est seulement à la tombée de la nuit, quand les voyageurs se furent endormis et que je restai seul à seul avec ma conscience, que je compris ce qui m’avait échappé jusque-là. L’image de Kissotchka se dressait devant moi dans les ténèbres du wagon, elle ne me quittait pas, et j’avais clairement conscience d’avoir commis une mauvaise action, équivalente à un meurtre. Le remords me torturait. Pour étouffer ce sentiment insupportable, j’essayai de me convaincre que tout est bagatelle et vanité, que Kissotchka et moi mourrions et pourririons, que son chagrin n’était rien en regard de la mort et ainsi de suite… Qu’au bout du compte, le libre arbitre n’existe pas et que, par conséquent, je n’étais pas coupable ; mais tous ces arguments ne faisaient que m’irriter… (p. 218-219)

[…] quand je me fus convaincu que mon mode de penser m’était de peu de secours, la lumière se fit en moi et je compris quel oiseau j’étais. Je compris que mes pensées ne valaient pas un liard et qu’avant d’avoir rencontré Kissotchka, je n’avais même pas commencé à penser, que je n’avais même pas idée de ce que signifie une pensée sérieuse ; à présent que j’avais souffert, je comprenais que je n’avais ni convictions, ni code moral défini, ni cœur, ni raison ; toute ma richesse spirituelle et morale consistait en connaissances techniques, en fragments, en souvenirs inutiles, en pensées non personnelles, un point c’est tout… (p. 220-221)


    À rebours de ce nihilisme tour à tour froid, indifférent ou monstrueux, niant la valeur et la signification de la souffrance individuelle, Tchekhov prône une approche plus humaine, plus chaleureuse, plus compatissante de l’existence, même s’il partage globalement le diagnostic d’un sens obscur, voire impossible à élucider, de la vie humaine : la nouvelle symboliquement se termine par l’interrogation du narrateur premier, qui reste déconcerté par l’absence de sens clair à donner à l’existence humaine, qui lui demeure mystérieuse, impénétrable. Et c’est au final dans cette obscurité de sens que le titre de la nouvelle, et la métaphore répétée des lueurs, s’inscrit : il s’agit malgré tout, dans cette obscurité de sens de la vie, de travailler, d’œuvrer, de bâtir quelque chose (qu’il s’agisse de quelque chose de matériel, comme la ligne de chemin de fer que l’ingénieur Ananiev construit, ou une œuvre artistique, comme l’atteste la première épigraphe en tête de cet article), en somme de créer des lueurs dans cette obscurité, qui, nonobstant leur caractère éphémère, périssable (comme l’est toute œuvre humaine), ont du moins le mérite d’attester que l’existence n’aura pas été complètement vaine, aura servi à éclairer, à embellir, fût-ce fugitivement, les ténèbres dans lesquelles nous évoluons.

À quelque cinquante sajènes, à l’endroit où les ornières, les fosses et les tas se fondaient dans les ténèbres nocturnes, une lueur maigre et terne clignotait. Au-delà, une seconde, puis une troisième, puis encore, à une centaine de pas, scintillaient côté à côte deux yeux rouges – sans doute les fenêtres d’un baraquement – et une longue file d’yeux identiques, toujours plus serrés et plus faibles, s’étirait le long de la voie jusqu’à l’horizon, puis s’incurvait à gauche et allait se perdre dans la nuit lointaine. Leur lueur était absolument figée. Ces feux, le silence de la nuit, la triste chanson du télégraphe avaient quelque chose en commun. Un grand secret que seuls connaissaient ces lumières, la nuit et les fils télégraphiques semblait enfoui sous le remblai. (p. 175)

L’année dernière, à cette même place, il n’y avait qu’une steppe nue, et pas l’ombre d’un homme ; et aujourd’hui, regardez : la vie, la civilisation ! Et comme tout cela est beau, ma parole ! (p. 175)

Ces lumières qui rappellent les Amalécites au baron, moi, je trouve qu’elles ressemblent aux pensées humaines… Voyez-vous, les pensées de chaque individu sont pareillement éparpillées en désordre, mais tendent vers la même direction, au milieu des ténèbres et, sans avoir rien éclairé, sans avoir illuminé la nuit, elles s’évanouissent quelque part, loin derrière la vieillesse… (p. 225-226)

*****

Ci-dessous, un catalogue de citations de la présente nouvelle :

À quelque cinquante sajènes, à l’endroit où les ornières, les fosses et les tas se fondaient dans les ténèbres nocturnes, une lueur maigre et terne clignotait. Au-delà, une seconde, puis une troisième, puis encore, à une centaine de pas, scintillaient côté à côte deux yeux rouges – sans doute les fenêtres d’un baraquement – et une longue file d’yeux identiques, toujours plus serrés et plus faibles, s’étirait le long de la voie jusqu’à l’horizon, puis s’incurvait à gauche et allait se perdre dans la nuit lointaine. Leur lueur était absolument figée. Ces feux, le silence de la nuit, la triste chanson du télégraphe avaient quelque chose en commun. Un grand secret que seuls connaissaient ces lumières, la nuit et les fils télégraphiques semblait enfoui sous le remblai. (p. 175)

L’année dernière, à cette même place, il n’y avait qu’une steppe nue, et pas l’ombre d’un homme ; et aujourd’hui, regardez : la vie, la civilisation ! Et comme tout cela est beau, ma parole ! (p. 175)

Aujourd’hui nous construisons cette ligne, nous sommes là à philosopher, mais deux mille ans passeront et de ce remblai, de tous ces hommes endormis après leur dure journée, il ne restera même pas la poussière. Au fond, c’est épouvantable ! (p. 177)

Toutes ces pensées sur la fragilité et le néant des choses, sur l’inanité de l’existence, sur l’inéluctabilité de la mort, sur les ténèbres d’outre-tombe, et cætera, toutes ces hautes pensées, je vous le dis, mon petit, sont bonnes et naturelles quand on est vieux, quand elles révèlent le fruit d’un long travail intérieur, d’une longue souffrance et qu’elles constituent effectivement une richesse spirituelle ; mais pour un jeune cerveau, qui vient à peine de découvrir son indépendance, c’est tout simplement un malheur ! Un malheur ! […] À mon avis, à votre âge mieux vaut ne pas avoir de tête du tout que de penser ainsi. (p. 177)

L’ingénieur Nikolaï Ananiev était un homme robuste, large d’épaules et, à en juger par son aspect, commençait, comme Othello, à « descendre dans la vallée d’un âge respectable » et à prendre un embonpoint excessif. Il se trouvait à cette saison de la vie que les marieuses appellent « la pleine sève », c’est-à-dire qu’il n’était ni jeune ni vieux, qu’il aimait bien manger, bien boire et chanter les louanges du bon vieux temps, qu’il s’essoufflait un peu en marchant, qu’il ronflait bruyamment et que, dans ses relations avec son entourage, il manifestait cette bienveillance tranquille, imperturbable qu’acquièrent les honnêtes gens au moment où ils accèdent aux grades supérieurs et commencent à grossir. Ses cheveux et sa barbe étaient loin de blanchir, mais déjà, comme involontairement et à son insu, il usait avec les jeunes d’un indulgent « mon petit » et se sentait comme en droit de les gronder gentiment quant à leurs façons de penser. Il avait le geste et la parole tranquilles, égaux, assurés : ceux d’un homme parfaitement conscient d’avoir trouvé la bonne voie, de posséder une tâche définie, un gagne-pain défini, un point de vue sur les choses défini… Son visage hâlé, son gros nez, et son cou musclé semblaient dire : « Je mange à ma faim, je me porte bien, je suis content de moi ; il viendra un temps où vous aussi, jeunes gens, vous mangerez à votre faim, vous vous porterez bien, serez contents de vous… » (p. 179-180)

[…] toute sa silhouette révélaient l’engourdissement de l’âme, l’indolence du cerveau. On aurait dit qu’il lui était totalement indifférent qu’une lumière l’éclairât, que le vin fût bon ou infect, les calculs qu’il vérifiait justes ou non… Et sur son visage intelligent, tranquille, je lisais : « Je ne vois rien de bon dans un travail défini, dans un gagne-pain défini, dans un point de vue défini sur les choses. Tout cela est idiot… » (p. 181)

Les idées d’inanité de l’existence, du néant et de la fragilité du monde visible, la « vanité des vanités » de Salomon ont constitué et constituent jusqu’à ce jour le degré suprême et final de la pensée humaine. Quand un penseur est parvenu à ce degré, stoppez les machines ! On est rendu au bout. Ici se termine l’activité du cerveau, ce qui est naturel et dans l’ordre des choses. Notre malheur vient de ce que nous, nous commençons à exercer notre pensée à partir de ce terme-là. Nous commençons là où les gens normaux s’arrêtent. Nous, dès la première donne, à peine notre cerveau commence-t-il à fonctionner pour son propre compte, nous nous élevons au degré suprême, final et nous ne voulons rien savoir des degrés inférieurs. (p. 182)

Si nous avons trouvé le moyen de nous élever au degré supérieur sans le secours des degrés inférieurs, alors tout le long escalier, c’est-à-dire toute la vie avec ses couleurs, ses sons et ses pensées, perd tout son sens. […] si la vie est ainsi privée de sens, toutes nos connaissances, toute la poésie et toutes les grandes idées ne sont qu’amusement inutile, que jouet sans intérêt aux mains de grands enfants. (p. 182-183)

Il vous est absolument indifférent que des centaines de milliers d’hommes meurent de mort violente ou de mort naturelle : dans un cas comme dans l’autre le résultat est le même : poussière et oubli. Nous voilà en train de construire une ligne de chemin de fer. À quoi bon, je vous le demande, se casser la tête, inventer, sortir des sentiers battus, ménager les ouvriers, voler ou ne pas voler, si nous savons que, dans deux mille ans, ce chemin de fer deviendra poussière ? Et ainsi de suite… Convenez qu’avec un mode de pensée aussi malheureux, tout progrès est impossible, comme toute science, tout art, toute pensée même. Nous nous croyons plus intelligents que la foule et que Shakespeare, mais, au fond, notre travail spéculatif ne mène à rien parce que nous n’avons pas envie de redescendre aux échelons inférieurs et qu’on ne peut pas aller plus haut. Et c’est comme ça que notre cerveau reste à son point de congélation, sans avancer ni à hue ni à dia… […] N’est-ce pas un malheur ? Outre que nous sommes nous-mêmes empoisonnés, nous apportons le poison dans la vie de ceux qui nous entourent. Passe encore qu’avec notre pessimisme nous refusions la vie, que nous nous réfugiions dans une caverne ou que nous nous hâtions de mourir, mais c’est que, dociles à la commune loi, nous vivons, nous éprouvons des sentiments, nous aimons des femmes, nous élevons des enfants, nous construisons des chemins de fer ! (p. 184)

Notre manière de penser n’est pas si innocente que vous le croyez. Dans la vie pratique, celle où l’on se frotte aux gens, elle ne mène qu’à des horreurs et des sottises. (p. 184)

La mer était aussi majestueuse, aussi infinie et aussi inhospitalière qu’il y a sept ans lorsque, mes études au collège achevées, j’avais quitté ma ville natale pour la capitale ; un ruban de fumée noire flottait au loin : un vapeur qui passait. À part ce ruban presque invisible, immobile et les mouettes qui allaient et venaient au-dessus des eaux, rien n’animait ce tableau monotone de la mer et du ciel. À droite et à gauche du kiosque s’étendait le sol raboteux de la rive argileuse. Vous savez, les jours de spleen, si l’on se trouve en tête-à-tête avec la mer ou, plus généralement, avec un paysage qui nous paraît grandiose, il se mêle toujours à notre mélancolie la conviction que nous vivrons et mourrons sans laisser de trace. Alors, par réflexe, nous attrapons un crayon et nous hâtons d’écrire notre nom sur la première chose qui nous tombe sous la main. […] Un certain Kross, probablement quelqu’un de très petit et de très insignifiant, avait eu un si vil sentiment de sa nullité qu’il avait laissé aller son canif et profondément gravé son nom en lettre d’un verchok de haut. (p. 186-187)

J’avais tout juste vingt-six ans, mais je savais déjà parfaitement que la vie n’a ni but ni sens, que tout est tromperie et illusion, que, dans sa réalité et ses résultats, la vie du bagnard à Sakhaline ne se distingue en rien de la vie à Nice, que la différence entre le cerveau de Kant et celui d’une mouche n’a pas de signification réelle, que personne en ce monde n’est ni juste ni coupable, que tout est sottise et billevesées et peut aller au diable ! […] j’avais des œillères, mais il me semblait alors que mon horizon spéculatif n’avait ni commencement ni fin et que ma pensée était vaste comme la mer. […] le mode de pensée dont nous parlons finit par vous entraîner comme le tabac ou la morphine. Il devint une habitude, un besoin. Vous profitez de chaque instant de solitude et de chaque occasion favorable pour vous abandonner voluptueusement aux idées d’inanité de l’existence et de ténèbres d’outre-tombe. (p. 188)

Du reste, il faut dire que j’étais orfèvre en la matière d’apparier les pensées les plus hautes avec la prose la plus basse. La pensée des ténèbres d’outre-tombe ne m’empêchait pas de rendre leur dû aux poitrines et aux jambes mignonnes. (p. 190)

La prédominance de la raison sur le cœur est chez nous écrasante. Le sentiment immédiat, l’inspiration, tout est étouffé par une analyse mesquine. Où règne le raisonnement, règne le froid, et les gens froids – à quoi bon le cacher ? – ignorent la chasteté. Cette vertu n’est connue que des natures chaleureuses, cordiales, et capables d’amour. Troisièmement, notre pensée, en niant le sens de l’existence, nie par là même le sens de chaque individu. (p. 190-191)

Je me troublai un peu, l’examinai attentivement et, figurez-vous, je la reconnus non à son visage, à sa personne, mais à son sourire doux, las. C’était Natalia Stépanovna, ou, comme on l’appelait, Kissotchka, celle dont j’étais moureux fou sept ou huit ans plus tôt […] Quelle charmante jeune fille ! Pâlote, frêle, légère – on avait l’impression que, si on soufflait dessus, elle s’envolerait aux cieux comme un duvet – un visage doux, étonné, de petites mains, des cheveux qui lui descendaient jusqu’à la ceinture, souple, une taille de guêpe, au total un être éthéré, diaphane, pareil à un clair de lune, bref, aux yeux d’un lycéen, une beauté indescriptible. J’en étais amoureux jusqu’aux oreilles. Je n’en dormais plus, je faisais des vers… […] En réponse à nos compliments, nos attitudes et nos soupirs, elle se pelotonnait nerveusement sur elle-même dans l’humidité du soir, plissait les paupières, souriait avec douceur, et alors, elle ressemblait terriblement à une jolie petite chatte ; perdu dans sa contemplation, chacun de nous avait envie de lui caresser le dos, comme à une chatte, d’où son surnom de Kissotchka. (p. 193-194)

Ce n’était pas que ses traits eussent vieilli ou se fussent flétris, mais ils paraissaient s’être voilés et être devenus austères, ses cheveux semblaient plus courts, sa taille plus grande, ses épaules presque deux fois plus larges, et, surtout, elle avait cet air maternel et soumis que l’on voit aux honnêtes femmes de son âge et que, naturellement, je ne lui avais jamais vu… (p. 194)

J’étais déjà bon spécialiste en aventures galantes et savais peser à coup sûr mes chances de réussite ou d’échec. Vous pouvez hardiment escompter le succès si vous désirez une sotte ou une personne en quête d’aventures ou de sensations comme vous, ou une rouée pour qui vous êtes un étranger. Mais si vous tombez sur une femme intelligente et sérieuse, qui porte sur son visage une expression de soumission lasse et de bienveillance, qui se réjouit sincèrement de votre présence et surtout qui vous respecte, vous pouvez faire demi-tour. (p. 197)

Ma cousine Sonia a quitté son mari pour un comédien. Bien sûr, c’est mal… Chacun doit supporter ce que le sort lui a réservé, mais je ne les blâme pas et ne les accuse pas… Les circonstances sont parfois plus fortes que l’homme ! (p. 199)

Chez nous, les jeunes filles et les femmes ne savent à quoi s’employer. Aller à la faculté ou se faire institutrice, d’une manière générale vivre pour des idées ou pour un but, comme le font les hommes, ce n’est pas à la portée de toutes. Il faut se marier… Et avec qui ? Vous, les garçons, vous achevez vos études au lycée et allez à la faculté pour ne plus jamais revenir dans votre ville, vous vous mariez dans les capitales et les filles restent pour compte !... Qui voulez-vous qu’elles épousent ? Faute d’hommes convenables, évolués, elles épousent Dieu sait qui, des courtiers ou des clampins qui ne savent que boire et faire du scandale au club… Elles se marient comme ça, à tort et à travers… Qu’ont-elles à attendre de la vie, après ça ? Vous comprenez, une femme cultivée et bien élevée vit avec un imbécile, un balourd ; qu’elle rencontre un intellectuel : officier, comédien ou docteur, elle en tombe amoureuse, la vie lui devient insupportable, elle s’enfuit. Et on ne saurait l’en blâmer ! (p. 199)

Toute jeune fille a l’impression que mieux vaut n’importe quel mari que point du tout… Dans l’ensemble, Nikolaï, notre vie n’est pas drôle, pas drôle du tout ! On étouffe, jeune fille, on étouffe, femme mariée… On rit de Sonia parce qu’elle s’est enfuie, et qui plus est avec un comédien, mais si vous lui aviez sondé le cœur et les reins, vous auriez perdu toute envie de rire. (p. 200)

[…] pour la première fois de ma vie je vis de mes propres yeux avec quelle avidité une génération se hâte de remplacer l’autre et quelle signification fatale prennent dans la vie d’un homme ne serait-ce que sept ou huit ans ! (p. 201)

Les jeunes gens sont tous les mêmes. Flattez, cajolez un jeune homme, offrez-lui du vin, laissez-lui entendre qu’il est intéressant, il prendra racine, il oubliera l’heure de partir et parlera, parlera, parlera… Les hôtes sentiront leurs paupières se coller, ce sera leur heure de dormir, mais il restera toujours là à parler. (p. 202)

Je pris congé. Elle m’accompagna jusqu’au perron. Je me rappelle parfaitement le sourire doux, mélancolique et le regard tendre, soumis, qu’elle eut en me serrant la main : « Nous ne nous reverrons sans doute plus, me dit-elle. Dieu soit toujours avec vous. Merci à vous ! »

Pas un soupir, pas une phrase. En me disant adieu elle tenait à la main une bougie : des taches de lumières dansaient sur son visage et son cou, comme à la poursuite de son sourire mélancolique ; je me représentai la Kissotchka de jadis que l’on avait envie de caresser comme une chatte, regardai fixement celle d’aujourd’hui, me souvins, sans savoir pourquoi, de ses paroles : « Chacun doit supporter ce que le sort lui a réservé », et je me sentis l’âme meurtrie. Mon instinct avait deviné et ma conscience me soufflait, à moi, heureux et indifférent, que j’avais devant moi un être bon, bienveillant, affectueux, mais livré au tourment… (p. 203)

Une corneille, réveillée par mes pas et effrayée par les allumettes que je grattais pour retrouver le chemin du kiosque, volait d’arbre en arbre et faisait bruire leur feuillage. J’étais dépité et honteux et la corneille semblait le comprendre et me taquiner – crôa ! J’étais dépité de devoir aller à pied et honteux d’avoir jacassé chez Kissotchka comme un gamin. (p. 204)

Loin en bas, derrière les ténèbres épaisses, la mer grondait à voix furieuse et basse. Je me rappelle que, pareil à un aveugle, je ne voyais ni la mer, ni le ciel, ni même le kiosque où j’étais assis et je me figurais que tout l’univers n’était constitué que des pensées qui erraient dans ma cervelle obscurcie par les vapeurs du vin et de la puissance invisible qui faisait monter cette rumeur monotone. Puis, je m’assoupis et il me sembla que la rumeur ne venait pas de la mer mais de mes pensées et que je constituais à moi seul, tout l’univers. Et, concentrant ainsi tout l’univers en moi-même, j’oubliais cochers, ville, Kissotchka, et m’abandonnai à la sensation que j’aimais tant. C’est une sensation de solitude terrible que de se croire tout seul dans tout l’univers, obscur et informe. Sensation orgueilleuse, démoniaque, accessible aux seuls Russes dont les pensées et les sensations sont aussi vastes, aussi infinies, et aussi rudes que le sont leurs plaines, leurs forêts et leur neige. Si j’étais peintre, à coup sûr je peindrais l’expression du Russe au moment où, assis immobile, les jambes repliées sous lui, la tête dans les mains, il s’abandonne à cette sensation… Et, en comparaison, les idées d’inanité de l’existence, de mort, de ténèbres d’outre-tombe… ne valent pas un kopeck, mais l’expression du visage doit être magnifique… (p. 205)

« Mon Dieu ! disait-elle d’une voix traînante en pleurant. C’est intolérable ! C’est au-dessus de toute patience ! J’endure, je me tais, mais, comprends-le, moi aussi je veux vivre… Oh, mon Dieu, mon Dieu ! » (p. 206)

[…] les gens froids sont souvent gauches et même stupides. (p. 208)

Et maintenant imaginez-moi dans la nuit noire, bras dessus bras dessous avec une femme qui quitte son mari, longeant une haute et interminable masse qui répète chacun de mes pas et me regarde fixement par les cent yeux de ses fenêtres obscures. Un jeune homme normal, en pareille circonstance, eût donné dans le romantisme, moi, je regardai les fenêtres obscures et songeai : « Tout cela est impressionnant, mais il viendra un temps où, de cette bâtisse, de Kissotchka et de sa peine, de moi et de mes pensées, il ne restera même pas de la poussière… Tout est balivernes et vanités… » (p. 209)

Elle me considérait comme un intellectuel, un homme d’avant-garde sous tous les rapports et, sur son visage baigné de larmes, éclairé par le rire, on pouvait lire, en même temps que l’attendrissement et l’enthousiasme qu’éveillait en elle ma personne, le chagrin de voir rarement de tels hommes et de n’avoir pas reçu de Dieu le bonheur d’être la femme de l’un d’eux. (p. 212)

Dans les affaires d’amour, serments et promesses constituent presque une nécessité psychologique. Impossible de s’en passer. Bien souvent, l’on sait que l’on ment et que les promesses sont inutiles, néanmoins l’on jure et l’on promet. (p. 213)

On dit qu’à chaque cours inaugural sur les maladies de la femme, on conseille aux étudiants en médecine de se souvenir, avant de faire déshabiller et d’ausculter une malade, qu’ils ont une mère, une sœur, une fiancée… Ce conseil serait utile non seulement aux médecins, mais à tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, sont voués à rencontrer des femmes dans l’existence. (p. 214)

Devenue ma maîtresse, Kissotchka considéra l’affaire autrement que moi. Tout d’abord elle me manifesta un amour profond, passionné. Ce qui était, à mes yeux, un banal impromptu amoureux constituait pour elle un véritablement retournement de son existence. (p. 214)

Quand elles aiment, les femmes s’acclimatent et s’habituent très vite aux gens, comme des chattes. Elle était depuis une heure et demie dans ma chambre qu’elle s’y trouvait comme chez elle, et disposait de mes affaires comme si elles eussent été à elle. […] Je la regardais, l’écoutais et éprouvais de la lassitude et du dépit. […] il me déplaisait que les femmes comme Kissotchka manquassent de profondeur et de sérieux, aimassent trop la vie et élèvent cette bagatelle qu’est en somme l’amour d’un homme au rang de bonheur, de souffrance, de retournement de l’existence… En outre, maintenant que j’étais satisfait, je m’en voulais d’avoir commis cette sottise et de m’être lié avec une femme qu’il me faudrait, bon gré mal gré, tromper… (p. 215-216)

[…] le train s’ébranla ; nous […] sortîmes de la ville, mais à mon grand étonnement, mon inquiétude ne me lâchait pas, et je continuais à avoir l’impression d’être un voleur saisi d’une folle envie de fuir. […] Le train filait à toute vapeur. On entendait rire voyageurs et receveurs. Tout le monde était gai, d’humeur légère, mais mon incompréhensible inquiétude ne faisait que croître… Je regardais la brume légère qui voilait la ville et je m’imaginais que, dans cette brume, une femme à l’air insensé, hébété, courait comme une folle parmi les églises et les maisons, me cherchait ou gémissait, d’une voix de fillette ou avec le timbre chantonnant d’une actrice ukrainienne : « Oh, mon Dieu, mon Dieu ! » j’évoquais la figure sérieuse et les grands yeux soucieux avec lesquels, la veille, elle avait fait sur moi le signe de la croix comme sur un parent et j’examinais machinalement la main qu’elle avait baisée la veille. « Suis-je amoureux ? » me demandai-je en me grattant la main. C’est seulement à la tombée de la nuit, quand les voyageurs se furent endormis et que je restai seul à seul avec ma conscience, que je compris ce qui m’avait échappé jusque-là. L’image de Kissotchka se dressait devant moi dans les ténèbres du wagon, elle ne me quittait pas, et j’avais clairement conscience d’avoir commis une mauvaise action, équivalente à un meurtre. Le remords me torturait. Pour étouffer ce sentiment insupportable, j’essayai de me convaincre que tout est bagatelle et vanité, que Kissotchka et moi mourrions et pourririons, que son chagrin n’était rien en regard de la mort et ainsi de suite… Qu’au bout du compte, le libre arbitre n’existe pas et que, par conséquent, je n’étais pas coupable ; mais tous ces arguments ne faisaient que m’irriter… (p. 218-219)

[…] quand je me fus convaincu que mon mode de penser m’était de peu de secours, la lumière se fit en moi et je compris quel oiseau j’étais. Je compris que mes pensées ne valaient pas un liard et qu’avant d’avoir rencontré Kissotchka, je n’avais même pas commencé à penser, que je n’avais même pas idée de ce que signifie une pensée sérieuse ; à présent que j’avais souffert, je comprenais que je n’avais ni convictions, ni code moral défini, ni cœur, ni raison ; toute ma richesse spirituelle et morale consistait en connaissances techniques, en fragments, en souvenirs inutiles, en pensées non personnelles, un point c’est tout… (p. 220-221)

Je compris que je n’étais pas un penseur, un philosophe, mais un simple virtuose. […] figurez-vous ce cerveau de vingt-cinq ans, non dressé, entièrement libre, exempt de toute charge […] : il est jeune et physiologiquement avide d’activité ; il la cherche et, soudain, voici qu’y tombe de l’extérieur tout à fait par hasard, la belle, la savoureuse idée de l’inanité de l’existence et des ténèbres d’outre-tombe. Il l’aspire avec passion, met toutes ses possibilités à sa disposition et commence à jouer avec elle sur tous les modes possibles, comme un chat avec une souris. Ce cerveau n’a ni érudition ni système, mais la belle affaire ! […] Cette virtuosité, cette façon de jouer au penseur sérieux, notre génération l’a introduite dans la science, dans la littérature, dans la politique, dans tous les domaines où la paresse ne l’a pas empêchée d’aborder ; mais en même temps que la virtuosité, elle a introduit le froid, l’ennui, l’étroitesse de vues […] Que j’étais anormal et carrément ignare, je dois au malheur de l’avoir compris et mesuré. Je ne commençai à penser normalement, comme il m’apparaît aujourd’hui, que le jour où je me mis à l’alphabet, c’est-à-dire où le remords me ramena à X… et où je fis contrition devant Kissotchka sans y aller par quatre chemins, où je lui demandai pardon comme un gamin et pleurai avec elle… (p. 221-222)

Premièrement, les vieux ne sont pas des virtuoses. Le pessimisme ne leur vient pas du dehors, par hasard, mais sort des profondeurs de leur propre cerveau et après qu’ils ont pioché les Hegel, Kant et consorts, qu’ils ont soufferts, qu’ils ont fait une montagne de fautes, bref quand ils ont accumulé tout l’escalier de bas en haut. Leur pessimisme a derrière lui l’expérience personnelle et une solide initiation philosophique. Deuxièmement le pessimisme des vieux penseurs n’est pas fait de sornettes, comme le vôtre et le mien, mais du mal, de la souffrance du monde ; il est doublé d’une base chrétienne parce qu’il découle de l’amour de l’homme et de réflexions sur l’homme et qu’il est totalement dépourvu de l’égoïsme que l’on observe chez les virtuoses. Vous méprisez la vie parce que son sens et sa fin vous sont cachés, à vous et à vous seul, et vous n’avez peur que de votre propre mort, mais le vrai penseur souffre que la vérité soit cachée à tous et a peur pour tous les hommes. (p. 223-224)

Ces lumières qui rappellent les Amalécites au baron, moi, je trouve qu’elles ressemblent aux pensées humaines… Voyez-vous, les pensées de chaque individu sont pareillement éparpillées en désordre, mais tendent vers la même direction, au milieu des ténèbres et, sans avoir rien éclairé, sans avoir illuminé la nuit, elles s’évanouissent quelque part, loin derrière la vieillesse… (p. 225-226)

Je songeai, et la plaine brûlée de soleil, le ciel immense, la forêt de chênes dont la tache sombre se découpait au loin et l’horizon brumeux semblaient me dire : « Oui, ce monde échappe à notre entendement ! » (p. 229)