« [...] ce n'est qu'en ruminant qu'on s'assimile ce qu'on a lu. » - (Arthur Schopenhauer)

« L'art, c'est se retrouver dans ce que l'on voit ou ce qu'on lit ; c'est quand l'auteur ou le peintre a su formuler mieux que moi ce qui m'arrive ou ce qui m'est arrivé, lorsqu'il l'interprète d'une façon beaucoup plus intelligente que moi, ou quand, grâce à son œuvre, je perçois ma propre vie d'une manière plus fine, plus belle, que moi. » - (Krzysztof Kieślowski)

lundi 26 février 2024

Lueurs d’Anton Tchekhov : de la fausse virtuosité du nihilisme.

Il vous est absolument indifférent que des centaines de milliers d’hommes meurent de mort violente ou de mort naturelle : dans un cas comme dans l’autre le résultat est le même : poussière et oubli. Nous voilà en train de construire une ligne de chemin de fer. À quoi bon, je vous le demande, se casser la tête, inventer, sortir des sentiers battus, ménager les ouvriers, voler ou ne pas voler, si nous savons que, dans deux mille ans, ce chemin de fer deviendra poussière ? Et ainsi de suite… Convenez qu’avec un mode de pensée aussi malheureux, tout progrès est impossible, comme toute science, tout art, toute pensée même. Nous nous croyons plus intelligents que la foule et que Shakespeare, mais, au fond, notre travail spéculatif ne mène à rien […]. Et c’est comme ça que notre cerveau reste à son point de congélation, sans avancer ni à hue ni à dia… […] N’est-ce pas un malheur ? Outre que nous sommes nous-mêmes empoisonnés, nous apportons le poison dans la vie de ceux qui nous entourent. Passe encore qu’avec notre pessimisme nous refusions la vie, que nous nous réfugiions dans une caverne ou que nous nous hâtions de mourir, mais c’est que, dociles à la commune loi, nous vivons, nous éprouvons des sentiments, nous aimons des femmes, nous élevons des enfants, nous construisons des chemins de fer ! (p. 184)

La prédominance de la raison sur le cœur est chez nous écrasante. Le sentiment immédiat, l’inspiration, tout est étouffé par une analyse mesquine. Où règne le raisonnement, règne le froid, et les gens froids. (p. 190-191)

Je compris que je n’étais pas un penseur, un philosophe, mais un simple virtuose. […] figurez-vous ce cerveau de vingt-cinq ans […] : il est jeune et physiologiquement avide d’activité ; il la cherche et, soudain, voici qu’y tombe de l’extérieur tout à fait par hasard, la belle, la savoureuse idée de l’inanité de l’existence et des ténèbres d’outre-tombe. Il l’aspire avec passion, met toutes ses possibilités à sa disposition et commence à jouer avec elle sur tous les modes possibles, comme un chat avec une souris. Ce cerveau n’a ni érudition ni système, mais la belle affaire ! […] Cette virtuosité, cette façon de jouer au penseur sérieux, notre génération l’a introduite dans la science, dans la littérature, dans la politique, dans tous les domaines où la paresse ne l’a pas empêchée d’aborder ; mais en même temps que la virtuosité, elle a introduit le froid, l’ennui, l’étroitesse de vues […] Que j’étais anormal et carrément ignare, je dois au malheur de l’avoir compris et mesuré. (p. 221-222)

Loin en bas, derrière les ténèbres épaisses, la mer grondait à voix furieuse et basse. Je me rappelle que, pareil à un aveugle, je ne voyais ni la mer, ni le ciel, ni même le kiosque où j’étais assis et je me figurais que tout l’univers n’était constitué que des pensées qui erraient dans ma cervelle obscurcie par les vapeurs du vin et de la puissance invisible qui faisait monter cette rumeur monotone. Puis, je m’assoupis et il me sembla que la rumeur ne venait pas de la mer mais de mes pensées et que je constituais à moi seul, tout l’univers. Et, concentrant ainsi tout l’univers en moi-même, j’oubliais cochers, ville, Kissotchka, et m’abandonnai à la sensation que j’aimais tant. C’est une sensation de solitude terrible que de se croire tout seul dans tout l’univers, obscur et informe. Sensation orgueilleuse, démoniaque, accessible aux seuls Russes dont les pensées et les sensations sont aussi vastes, aussi infinies, et aussi rudes que le sont leurs plaines, leurs forêts et leur neige. Si j’étais peintre, à coup sûr je peindrais l’expression du Russe au moment où, assis immobile, les jambes repliées sous lui, la tête dans les mains, il s’abandonne à cette sensation… Et, en comparaison, les idées d’inanité de l’existence, de mort, de ténèbres d’outre-tombe… ne valent pas un kopeck, mais l’expression du visage doit être magnifique… (p. 205)

 

    Dans cette nouvelle, Tchekhov s’inscrit pleinement dans ce qui semble être les deux thèmes principaux qui ont traversé la littérature russe du XIXe siècle : la montée du nihilisme consécutif à la montée du sentiment de l’absence de sens de la vie (perte de sens liée d’un côté à la montée du rationalisme et du matérialisme, de l’autre à l’affaiblissement du sentiment religieux, en particulier dans sa dimension morale) ; et l’archétype de l’homme superflu, neurasthénique, qui, frappé de ce nihilisme qui a envahi, perverti les mentalités de son époque, s’enfonce dans l’inanité, l’indolence dans le meilleur des cas (c’est le cas du Gontcharov d’Oblomov ou d’Ivanov dans la pièce-éponyme de Tchekhov), ou à l’inverse commet des actions immorales voire criminelles puisque, pour reprendre la célèbre formule de Dostoïevski, « si Dieu n’existe pas, tout est permis » (on pense bien sûr aux figures dostoïevskiennes de Raskolnikov dans Crime et Châtiment mais surtout de Stavroguine dans Les Démons). Par nihilisme, nous entendrons ici ce que Tchekhov sous-entend dans la présente nouvelle, à savoir que toute action est inutile puisque tout est voué à mourir et disparaître sans laisser de traces, et que donc toute considération morale est superflue pour tel ou tel acte, puisque ce dernier est destiné, sur le long terme, à ne laisser aucune trace matérielle.

    À tort, Tchekhov est, comme je l’ai souvent déjà affirmé dans mes billets précédents qui lui sont consacrés, considéré lui-même comme un écrivain pessimiste, voire nihiliste, au vu des personnages et des thématiques récurrentes qui traversent son œuvre. Mais assimiler Tchekhov avec ce qu’il cherche justement à dénoncer, à savoir l’amoralité égoïste, voire monstrueuse, qu’engendre le nihilisme serait faire une lecture complètement erronée de la dimension profondément éthique, morale, que son œuvre recèle en son cœur. D’ailleurs, une telle mésinterprétation valide ironiquement le diagnostic que Tchekhov, et plus globalement tous les grands romanciers russes du XIXe siècle ont fait d’une tendance sociétale qu’ils ont vu émerger et croître, à savoir l’infiltration, la contagion de ce nihilisme à tous les modes de pensée occidentaux, et ce, dans tous les domaines, comme le montre la troisième épigraphe au début du présent article.

    Bien qu’il semble d’une certaine manière le porte-parole de Tchekhov, Ananiev, le narrateur secondaire de cette nouvelle, peut apparaître ridicule sous certains aspects (la description qu’en fait Tchekhov, aux pages 179-180, est savoureuse et magistrale en raison des éléments grotesques qu’il y insère, caractéristique de son écriture) ou comme un donneur de leçons rasant, comme le considère Stenberg, son étudiant et contradicteur. Mais en dépit de ses dehors ridicules, la sagesse qu’il a acquise n’est pas le fruit de sophismes sophistiqués et abstraits, et il est loin lui-même d’avoir été exemplaire dans sa conduite passée, étant même le parfait miroir de Stenberg au même âge que celui-ci. Stenberg et le jeune Ananiev en effet sont de parfaits représentants de ce que la littérature russe du XIXe siècle n’a cessé de décrire et dénoncer, comme nous l’avons déjà dit au début de cet article : une jeunesse certes de plus en plus instruite, mais qui tombe simultanément dans le piège séduisant du nihilisme.

    Ce nihilisme est d’autant plus séduisant qu’il possède une part de vérité : par l’entremise d’Ananiev, Tchekhov reconnaît effectivement que l’argument selon lequel « tout est vanité », maxime célèbre de l’Ecclésiaste, ne peut guère être contesté. Par ailleurs, un nombre considérable d’œuvres littéraires, et pas seulement occidentales, arrivent peu ou prou à une telle conclusion : contentons-nous d’évoquer, parmi tant d’autres, Le Rêve dans le pavillon rouge, Le Dit du Genji, Mémoires d’outre-tombe, Hamlet, À la recherche du temps perdu, etc. Si donc cette conclusion est dans l’absolu correcte, il n’en demeure pas moins que son application dans la vie quotidienne de l’homme peut s’avérer néfaste, voire dangereuse, immorale.

Les idées d’inanité de l’existence, du néant et de la fragilité du monde visible, la « vanité des vanités » de Salomon ont constitué et constituent jusqu’à ce jour le degré suprême et final de la pensée humaine. Quand un penseur est parvenu à ce degré, stoppez les machines ! On est rendu au bout. Ici se termine l’activité du cerveau, ce qui est naturel et dans l’ordre des choses. Notre malheur vient de ce que nous, nous commençons à exercer notre pensée à partir de ce terme-là. Nous commençons là où les gens normaux s’arrêtent. Nous, dès la première donne, à peine notre cerveau commence-t-il à fonctionner pour son propre compte, nous nous élevons au degré suprême, final et nous ne voulons rien savoir des degrés inférieurs. (p. 182)

Si nous avons trouvé le moyen de nous élever au degré supérieur sans le secours des degrés inférieurs, alors tout le long escalier, c’est-à-dire toute la vie avec ses couleurs, ses sons et ses pensées, perd tout son sens. […] si la vie est ainsi privée de sens, toutes nos connaissances, toute la poésie et toutes les grandes idées ne sont qu’amusement inutile, que jouet sans intérêt aux mains de grands enfants. (p. 182-183)

 

    Néfaste tout d’abord pour la personne en proie à de telles pensées, puisqu’elles l’amènent à se négliger soi-même, et à se considérer comme nul, « superflu » au regard de l’inutilité supposée de tout acte. La description que fait Tchekhov de Stenberg est à cet égard éloquente :

[…] toute sa silhouette révélaient l’engourdissement de l’âme, l’indolence du cerveau. On aurait dit qu’il lui était totalement indifférent qu’une lumière l’éclairât, que le vin fût bon ou infect, les calculs qu’il vérifiait justes ou non… Et sur son visage intelligent, tranquille, je lisais : « Je ne vois rien de bon dans un travail défini, dans un gagne-pain défini, dans un point de vue défini sur les choses. Tout cela est idiot. […] Qu’est-ce que cela va donner ? Je l’ignore, et tout le monde avec moi… Alors, à quoi bon se perdre en commentaires ?... » (p. 181)

    Dangereuse surtout puisqu’une telle manière de penser amène insensiblement à adopter une attitude froide, indifférente à tout enjeu éthique, moral, dans les affaires générales comme personnelles. Ainsi, le nihiliste est indifférent à ce qu’il y ait une guerre ou non, à ce que telle injustice soit commise ou non, puisque tout s’égalise sur le temps long et ne laisse nulle trace. De même, dans ses affaires personnelles, il lui est également indifférent d’agir de manière morale ou immorale, puisque toute trace de ses actes s’estompera également à l’échelle des siècles et millénaires, rendant insignifiante l’échelle d’une vie humaine. Dans cette nouvelle, Tchekhov dénonce avec justesse la part de sophisme, de lâcheté, d’égoïsme qui se cache dans une application abusive et systématique de la maxime de l’Ecclésiaste : elle donne à son penseur le sentiment d’être sage, profond, supérieur par rapport aux autres, un « virtuose » pour reprendre l’expression ironique qu’emploie de manière répétée Tchekhov, et lui fournit une excuse parfaite pour justifier son indifférence égoïste voire l’immoralité de ses actions. Mais surtout il le fait avec ce pouvoir si particulier et propre à la littérature, à travers l’histoire en apparence banale d’une relation adultère (topos de tant d’œuvres littéraires, et en particulier de tant de nouvelles de Tchekhov), mais exemplaire dans la dimension éthique, morale, que cherche à lui conférer l’auteur.

    La relation adultérine donc entre le jeune Ananiev et une femme mariée qui fut son amour de jeunesse, surnommée Kissotchka, permet à Tchekhov, en sus de dénoncer le nihilisme, de revenir sur son thème de prédilection qu’est l’écartèlement entre les aspirations à la liberté, à l’élévation spirituelle de l’individu et un quotidien étroit, mesquin, étouffant. Les personnages féminins de Tchekhov n’ont certes pas le monopole d’un tel conflit intérieur, mais leur condition à l’époque, où le mariage occupe une place si prépondérante, où l’accès à une éducation émancipatrice leur est si difficile, aggrave cet écartèlement, et rend leur situation d’autant plus émouvante et tragique. Kissotchka est une énième femme mal mariée parmi tant d’autres que Tchekhov a créées, et sa souffrance intérieure, silencieuse, depuis son mariage avec un homme étroit d’esprit, dans une ville où elle est née mais qu’elle n’a pas pu quitter à l’inverse de ses condisciples masculins, atteint une intensité intolérable lorsqu’elle rencontre le jeune Ananiev, de retour provisoirement dans sa ville natale. Cette rencontre agit comme un révélateur, une prise de conscience plus aigüe, de la vie mesquine, étroite qu’elle a menée jusque-là, par l’effet de contraste qu’elle suscite. Plus que l’amour qu’elle éprouve pour Ananiev, c’est le contact surtout avec une personne intelligente, intéressante (c’est du moins l’image que Kissotchka se fait d’Ananiev, que nous nuancerons un peu plus loin) qui révèle douloureusement à Kissotchka à quel point la vie qu’elle a jusque-là menée était dénuée d’intérêt et d’élévation. C’est la raison pour laquelle Kissotchka se refuse à juger, condamner les femmes qui ont fui leur mariage avec semble-t-il le premier venu, et, à l’instar sans doute de Tchekhov, comprend la volonté d’échapper à une vie étouffante qui se dissimule souvent derrière.

Chez nous, les jeunes filles et les femmes ne savent à quoi s’employer. Aller à la faculté ou se faire institutrice, d’une manière générale vivre pour des idées ou pour un but, comme le font les hommes, ce n’est pas à la portée de toutes. Il faut se marier… Et avec qui ? Vous, les garçons, vous achevez vos études au lycée et allez à la faculté pour ne plus jamais revenir dans votre ville, vous vous mariez dans les capitales et les filles restent pour compte !... Qui voulez-vous qu’elles épousent ? Faute d’hommes convenables, évolués, elles épousent Dieu sait qui, des courtiers ou des clampins qui ne savent que boire et faire du scandale au club… Elles se marient comme ça, à tort et à travers… Qu’ont-elles à attendre de la vie, après ça ? Vous comprenez, une femme cultivée et bien élevée vit avec un imbécile, un balourd ; qu’elle rencontre un intellectuel : officier, comédien ou docteur, elle en tombe amoureuse, la vie lui devient insupportable, elle s’enfuit. Et on ne saurait l’en blâmer ! (p. 199)

Toute jeune fille a l’impression que mieux vaut n’importe quel mari que point du tout… Dans l’ensemble, Nikolaï, notre vie n’est pas drôle, pas drôle du tout ! On étouffe, jeune fille, on étouffe, femme mariée… On rit de Sonia parce qu’elle s’est enfuie, et qui plus est avec un comédien, mais si vous lui aviez sondé le cœur et les reins, vous auriez perdu toute envie de rire. (p. 200)

 

    Cependant, là où la présente nouvelle se distingue des autres nouvelles de Tchekhov, tout en présentant des similitudes avec certaines d’entre elles, c’est dans la manière cynique, volage, avec laquelle Ananiev traite Kissotchka. Malgré tous leurs défauts, la plupart des personnages masculins de Tchekhov tombent sincèrement amoureux de la femme qu’ils rencontrent, bien qu’ils seront amenés à se montrer sous un jour bien peu reluisant par la suite. Mais pour le jeune Ananiev, et l’Ananiev qui raconte l’histoire en est il est vrai peu fier rétrospectivement, Kissotchka n’est qu’une occasion pour lui de tromper son ennui passager, et il ne la considère que comme une aventure passagère, sans signification. Sa manière nihiliste de penser lui sert surtout d’excuse pour dédramatiser la faute morale qu’il commet en séduisant Kissotchka par de fausses promesses d’amour et d’engagement qu’il ne pense nullement, lui qui ne pense en réalité qu’à assouvir sa concupiscence. Loin d’être un donneur de leçons se drapant d’une certaine supériorité arrogante, ce qu’il eût pu apparaître si la nouvelle s’était limitée à la joute verbale qui l’oppose à Stenberg, Ananiev est plus convaincant dans sa féroce dénonciation du nihilisme en admettant qu’il a lui-même été séduit par cette pensée dans sa jeunesse, qu’il l’a exploitée pour justifier ses propres faiblesses avant d’en comprendre les limites, les dérives, non par la pure raison, mais bien plutôt en en souffrant dans sa chair. Les sophismes dont s’est drapé Ananiev ne sont pas sans rappeler ceux que le docteur Raguine employait dans La Salle n°6, lui qui voulait consoler Gromov des souffrances qu’il subit de manière arbitraire en prônant un certain stoïcisme, avant de se rendre compte de l’ineptie de ses paroles consolatrices lorsqu’il souffre lui-même dans sa chair des traitements inhumains qu’il tentait de relativiser. De même, Ananiev rejette toute faute morale de sa part dans sa séduction puis son abandon de Kissotchka, en s’appuyant sur la théorie nihiliste selon laquelle les souffrances de Kissotchka sont insignifiantes puisqu’elles seront oubliées et ne laisseront guère de traces au-delà de son existence, insignifiante sur une échelle de temps plus significative.

    En niant tout sens à l’existence et l’activité humaine en général, le nihilisme a tôt fait de nier tout sens également à toute existence individuelle, et à tout acte individuel. Ainsi, il est indifférent pour le nihiliste de faire du mal ou du bien à une autre personne, puisque tout est égal sur le temps long de l’histoire humaine. C’est cet amoralisme, commode dans le sens où il excuse, justifie tout acte immoral, que Tchekhov et tous les grands écrivains ayant assisté à la montée du nihilisme, s’opposent vigoureusement. Tout comme les plus connus Raskolnikov et Stavroguine, Ananiev, s’il ne commet pas un crime de la proportion des deux héros de Dostoïevski, n’en est pas moins tourmenté, tout comme eux, par sa conscience individuelle, en dépit de tous les sophismes habiles dont il se drape, et c’est la révolte de cette conscience, le remords qui finit par les ronger, qui signalent l’impasse, la monstruosité du nihilisme dans lequel ils se complaisaient jusqu’alors et qui justifiaient ou minimisaient l’immoralité de leur acte.

[…] le train s’ébranla ; nous […] sortîmes de la ville, mais à mon grand étonnement, mon inquiétude ne me lâchait pas, et je continuais à avoir l’impression d’être un voleur saisi d’une folle envie de fuir. […] Le train filait à toute vapeur. On entendait rire voyageurs et receveurs. Tout le monde était gai, d’humeur légère, mais mon incompréhensible inquiétude ne faisait que croître… Je regardais la brume légère qui voilait la ville et je m’imaginais que, dans cette brume, une femme à l’air insensé, hébété, courait comme une folle parmi les églises et les maisons, me cherchait ou gémissait, d’une voix de fillette ou avec le timbre chantonnant d’une actrice ukrainienne : « Oh, mon Dieu, mon Dieu ! » j’évoquais la figure sérieuse et les grands yeux soucieux avec lesquels, la veille, elle avait fait sur moi le signe de la croix comme sur un parent et j’examinais machinalement la main qu’elle avait baisée la veille. « Suis-je amoureux ? » me demandai-je en me grattant la main. C’est seulement à la tombée de la nuit, quand les voyageurs se furent endormis et que je restai seul à seul avec ma conscience, que je compris ce qui m’avait échappé jusque-là. L’image de Kissotchka se dressait devant moi dans les ténèbres du wagon, elle ne me quittait pas, et j’avais clairement conscience d’avoir commis une mauvaise action, équivalente à un meurtre. Le remords me torturait. Pour étouffer ce sentiment insupportable, j’essayai de me convaincre que tout est bagatelle et vanité, que Kissotchka et moi mourrions et pourririons, que son chagrin n’était rien en regard de la mort et ainsi de suite… Qu’au bout du compte, le libre arbitre n’existe pas et que, par conséquent, je n’étais pas coupable ; mais tous ces arguments ne faisaient que m’irriter… (p. 218-219)

[…] quand je me fus convaincu que mon mode de penser m’était de peu de secours, la lumière se fit en moi et je compris quel oiseau j’étais. Je compris que mes pensées ne valaient pas un liard et qu’avant d’avoir rencontré Kissotchka, je n’avais même pas commencé à penser, que je n’avais même pas idée de ce que signifie une pensée sérieuse ; à présent que j’avais souffert, je comprenais que je n’avais ni convictions, ni code moral défini, ni cœur, ni raison ; toute ma richesse spirituelle et morale consistait en connaissances techniques, en fragments, en souvenirs inutiles, en pensées non personnelles, un point c’est tout… (p. 220-221)


    À rebours de ce nihilisme tour à tour froid, indifférent ou monstrueux, niant la valeur et la signification de la souffrance individuelle, Tchekhov prône une approche plus humaine, plus chaleureuse, plus compatissante de l’existence, même s’il partage globalement le diagnostic d’un sens obscur, voire impossible à élucider, de la vie humaine : la nouvelle symboliquement se termine par l’interrogation du narrateur premier, qui reste déconcerté par l’absence de sens clair à donner à l’existence humaine, qui lui demeure mystérieuse, impénétrable. Et c’est au final dans cette obscurité de sens que le titre de la nouvelle, et la métaphore répétée des lueurs, s’inscrit : il s’agit malgré tout, dans cette obscurité de sens de la vie, de travailler, d’œuvrer, de bâtir quelque chose (qu’il s’agisse de quelque chose de matériel, comme la ligne de chemin de fer que l’ingénieur Ananiev construit, ou une œuvre artistique, comme l’atteste la première épigraphe en tête de cet article), en somme de créer des lueurs dans cette obscurité, qui, nonobstant leur caractère éphémère, périssable (comme l’est toute œuvre humaine), ont du moins le mérite d’attester que l’existence n’aura pas été complètement vaine, aura servi à éclairer, à embellir, fût-ce fugitivement, les ténèbres dans lesquelles nous évoluons.

À quelque cinquante sajènes, à l’endroit où les ornières, les fosses et les tas se fondaient dans les ténèbres nocturnes, une lueur maigre et terne clignotait. Au-delà, une seconde, puis une troisième, puis encore, à une centaine de pas, scintillaient côté à côte deux yeux rouges – sans doute les fenêtres d’un baraquement – et une longue file d’yeux identiques, toujours plus serrés et plus faibles, s’étirait le long de la voie jusqu’à l’horizon, puis s’incurvait à gauche et allait se perdre dans la nuit lointaine. Leur lueur était absolument figée. Ces feux, le silence de la nuit, la triste chanson du télégraphe avaient quelque chose en commun. Un grand secret que seuls connaissaient ces lumières, la nuit et les fils télégraphiques semblait enfoui sous le remblai. (p. 175)

L’année dernière, à cette même place, il n’y avait qu’une steppe nue, et pas l’ombre d’un homme ; et aujourd’hui, regardez : la vie, la civilisation ! Et comme tout cela est beau, ma parole ! (p. 175)

Ces lumières qui rappellent les Amalécites au baron, moi, je trouve qu’elles ressemblent aux pensées humaines… Voyez-vous, les pensées de chaque individu sont pareillement éparpillées en désordre, mais tendent vers la même direction, au milieu des ténèbres et, sans avoir rien éclairé, sans avoir illuminé la nuit, elles s’évanouissent quelque part, loin derrière la vieillesse… (p. 225-226)

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Ci-dessous, un catalogue de citations de la présente nouvelle :

À quelque cinquante sajènes, à l’endroit où les ornières, les fosses et les tas se fondaient dans les ténèbres nocturnes, une lueur maigre et terne clignotait. Au-delà, une seconde, puis une troisième, puis encore, à une centaine de pas, scintillaient côté à côte deux yeux rouges – sans doute les fenêtres d’un baraquement – et une longue file d’yeux identiques, toujours plus serrés et plus faibles, s’étirait le long de la voie jusqu’à l’horizon, puis s’incurvait à gauche et allait se perdre dans la nuit lointaine. Leur lueur était absolument figée. Ces feux, le silence de la nuit, la triste chanson du télégraphe avaient quelque chose en commun. Un grand secret que seuls connaissaient ces lumières, la nuit et les fils télégraphiques semblait enfoui sous le remblai. (p. 175)

L’année dernière, à cette même place, il n’y avait qu’une steppe nue, et pas l’ombre d’un homme ; et aujourd’hui, regardez : la vie, la civilisation ! Et comme tout cela est beau, ma parole ! (p. 175)

Aujourd’hui nous construisons cette ligne, nous sommes là à philosopher, mais deux mille ans passeront et de ce remblai, de tous ces hommes endormis après leur dure journée, il ne restera même pas la poussière. Au fond, c’est épouvantable ! (p. 177)

Toutes ces pensées sur la fragilité et le néant des choses, sur l’inanité de l’existence, sur l’inéluctabilité de la mort, sur les ténèbres d’outre-tombe, et cætera, toutes ces hautes pensées, je vous le dis, mon petit, sont bonnes et naturelles quand on est vieux, quand elles révèlent le fruit d’un long travail intérieur, d’une longue souffrance et qu’elles constituent effectivement une richesse spirituelle ; mais pour un jeune cerveau, qui vient à peine de découvrir son indépendance, c’est tout simplement un malheur ! Un malheur ! […] À mon avis, à votre âge mieux vaut ne pas avoir de tête du tout que de penser ainsi. (p. 177)

L’ingénieur Nikolaï Ananiev était un homme robuste, large d’épaules et, à en juger par son aspect, commençait, comme Othello, à « descendre dans la vallée d’un âge respectable » et à prendre un embonpoint excessif. Il se trouvait à cette saison de la vie que les marieuses appellent « la pleine sève », c’est-à-dire qu’il n’était ni jeune ni vieux, qu’il aimait bien manger, bien boire et chanter les louanges du bon vieux temps, qu’il s’essoufflait un peu en marchant, qu’il ronflait bruyamment et que, dans ses relations avec son entourage, il manifestait cette bienveillance tranquille, imperturbable qu’acquièrent les honnêtes gens au moment où ils accèdent aux grades supérieurs et commencent à grossir. Ses cheveux et sa barbe étaient loin de blanchir, mais déjà, comme involontairement et à son insu, il usait avec les jeunes d’un indulgent « mon petit » et se sentait comme en droit de les gronder gentiment quant à leurs façons de penser. Il avait le geste et la parole tranquilles, égaux, assurés : ceux d’un homme parfaitement conscient d’avoir trouvé la bonne voie, de posséder une tâche définie, un gagne-pain défini, un point de vue sur les choses défini… Son visage hâlé, son gros nez, et son cou musclé semblaient dire : « Je mange à ma faim, je me porte bien, je suis content de moi ; il viendra un temps où vous aussi, jeunes gens, vous mangerez à votre faim, vous vous porterez bien, serez contents de vous… » (p. 179-180)

[…] toute sa silhouette révélaient l’engourdissement de l’âme, l’indolence du cerveau. On aurait dit qu’il lui était totalement indifférent qu’une lumière l’éclairât, que le vin fût bon ou infect, les calculs qu’il vérifiait justes ou non… Et sur son visage intelligent, tranquille, je lisais : « Je ne vois rien de bon dans un travail défini, dans un gagne-pain défini, dans un point de vue défini sur les choses. Tout cela est idiot… » (p. 181)

Les idées d’inanité de l’existence, du néant et de la fragilité du monde visible, la « vanité des vanités » de Salomon ont constitué et constituent jusqu’à ce jour le degré suprême et final de la pensée humaine. Quand un penseur est parvenu à ce degré, stoppez les machines ! On est rendu au bout. Ici se termine l’activité du cerveau, ce qui est naturel et dans l’ordre des choses. Notre malheur vient de ce que nous, nous commençons à exercer notre pensée à partir de ce terme-là. Nous commençons là où les gens normaux s’arrêtent. Nous, dès la première donne, à peine notre cerveau commence-t-il à fonctionner pour son propre compte, nous nous élevons au degré suprême, final et nous ne voulons rien savoir des degrés inférieurs. (p. 182)

Si nous avons trouvé le moyen de nous élever au degré supérieur sans le secours des degrés inférieurs, alors tout le long escalier, c’est-à-dire toute la vie avec ses couleurs, ses sons et ses pensées, perd tout son sens. […] si la vie est ainsi privée de sens, toutes nos connaissances, toute la poésie et toutes les grandes idées ne sont qu’amusement inutile, que jouet sans intérêt aux mains de grands enfants. (p. 182-183)

Il vous est absolument indifférent que des centaines de milliers d’hommes meurent de mort violente ou de mort naturelle : dans un cas comme dans l’autre le résultat est le même : poussière et oubli. Nous voilà en train de construire une ligne de chemin de fer. À quoi bon, je vous le demande, se casser la tête, inventer, sortir des sentiers battus, ménager les ouvriers, voler ou ne pas voler, si nous savons que, dans deux mille ans, ce chemin de fer deviendra poussière ? Et ainsi de suite… Convenez qu’avec un mode de pensée aussi malheureux, tout progrès est impossible, comme toute science, tout art, toute pensée même. Nous nous croyons plus intelligents que la foule et que Shakespeare, mais, au fond, notre travail spéculatif ne mène à rien parce que nous n’avons pas envie de redescendre aux échelons inférieurs et qu’on ne peut pas aller plus haut. Et c’est comme ça que notre cerveau reste à son point de congélation, sans avancer ni à hue ni à dia… […] N’est-ce pas un malheur ? Outre que nous sommes nous-mêmes empoisonnés, nous apportons le poison dans la vie de ceux qui nous entourent. Passe encore qu’avec notre pessimisme nous refusions la vie, que nous nous réfugiions dans une caverne ou que nous nous hâtions de mourir, mais c’est que, dociles à la commune loi, nous vivons, nous éprouvons des sentiments, nous aimons des femmes, nous élevons des enfants, nous construisons des chemins de fer ! (p. 184)

Notre manière de penser n’est pas si innocente que vous le croyez. Dans la vie pratique, celle où l’on se frotte aux gens, elle ne mène qu’à des horreurs et des sottises. (p. 184)

La mer était aussi majestueuse, aussi infinie et aussi inhospitalière qu’il y a sept ans lorsque, mes études au collège achevées, j’avais quitté ma ville natale pour la capitale ; un ruban de fumée noire flottait au loin : un vapeur qui passait. À part ce ruban presque invisible, immobile et les mouettes qui allaient et venaient au-dessus des eaux, rien n’animait ce tableau monotone de la mer et du ciel. À droite et à gauche du kiosque s’étendait le sol raboteux de la rive argileuse. Vous savez, les jours de spleen, si l’on se trouve en tête-à-tête avec la mer ou, plus généralement, avec un paysage qui nous paraît grandiose, il se mêle toujours à notre mélancolie la conviction que nous vivrons et mourrons sans laisser de trace. Alors, par réflexe, nous attrapons un crayon et nous hâtons d’écrire notre nom sur la première chose qui nous tombe sous la main. […] Un certain Kross, probablement quelqu’un de très petit et de très insignifiant, avait eu un si vil sentiment de sa nullité qu’il avait laissé aller son canif et profondément gravé son nom en lettre d’un verchok de haut. (p. 186-187)

J’avais tout juste vingt-six ans, mais je savais déjà parfaitement que la vie n’a ni but ni sens, que tout est tromperie et illusion, que, dans sa réalité et ses résultats, la vie du bagnard à Sakhaline ne se distingue en rien de la vie à Nice, que la différence entre le cerveau de Kant et celui d’une mouche n’a pas de signification réelle, que personne en ce monde n’est ni juste ni coupable, que tout est sottise et billevesées et peut aller au diable ! […] j’avais des œillères, mais il me semblait alors que mon horizon spéculatif n’avait ni commencement ni fin et que ma pensée était vaste comme la mer. […] le mode de pensée dont nous parlons finit par vous entraîner comme le tabac ou la morphine. Il devint une habitude, un besoin. Vous profitez de chaque instant de solitude et de chaque occasion favorable pour vous abandonner voluptueusement aux idées d’inanité de l’existence et de ténèbres d’outre-tombe. (p. 188)

Du reste, il faut dire que j’étais orfèvre en la matière d’apparier les pensées les plus hautes avec la prose la plus basse. La pensée des ténèbres d’outre-tombe ne m’empêchait pas de rendre leur dû aux poitrines et aux jambes mignonnes. (p. 190)

La prédominance de la raison sur le cœur est chez nous écrasante. Le sentiment immédiat, l’inspiration, tout est étouffé par une analyse mesquine. Où règne le raisonnement, règne le froid, et les gens froids – à quoi bon le cacher ? – ignorent la chasteté. Cette vertu n’est connue que des natures chaleureuses, cordiales, et capables d’amour. Troisièmement, notre pensée, en niant le sens de l’existence, nie par là même le sens de chaque individu. (p. 190-191)

Je me troublai un peu, l’examinai attentivement et, figurez-vous, je la reconnus non à son visage, à sa personne, mais à son sourire doux, las. C’était Natalia Stépanovna, ou, comme on l’appelait, Kissotchka, celle dont j’étais moureux fou sept ou huit ans plus tôt […] Quelle charmante jeune fille ! Pâlote, frêle, légère – on avait l’impression que, si on soufflait dessus, elle s’envolerait aux cieux comme un duvet – un visage doux, étonné, de petites mains, des cheveux qui lui descendaient jusqu’à la ceinture, souple, une taille de guêpe, au total un être éthéré, diaphane, pareil à un clair de lune, bref, aux yeux d’un lycéen, une beauté indescriptible. J’en étais amoureux jusqu’aux oreilles. Je n’en dormais plus, je faisais des vers… […] En réponse à nos compliments, nos attitudes et nos soupirs, elle se pelotonnait nerveusement sur elle-même dans l’humidité du soir, plissait les paupières, souriait avec douceur, et alors, elle ressemblait terriblement à une jolie petite chatte ; perdu dans sa contemplation, chacun de nous avait envie de lui caresser le dos, comme à une chatte, d’où son surnom de Kissotchka. (p. 193-194)

Ce n’était pas que ses traits eussent vieilli ou se fussent flétris, mais ils paraissaient s’être voilés et être devenus austères, ses cheveux semblaient plus courts, sa taille plus grande, ses épaules presque deux fois plus larges, et, surtout, elle avait cet air maternel et soumis que l’on voit aux honnêtes femmes de son âge et que, naturellement, je ne lui avais jamais vu… (p. 194)

J’étais déjà bon spécialiste en aventures galantes et savais peser à coup sûr mes chances de réussite ou d’échec. Vous pouvez hardiment escompter le succès si vous désirez une sotte ou une personne en quête d’aventures ou de sensations comme vous, ou une rouée pour qui vous êtes un étranger. Mais si vous tombez sur une femme intelligente et sérieuse, qui porte sur son visage une expression de soumission lasse et de bienveillance, qui se réjouit sincèrement de votre présence et surtout qui vous respecte, vous pouvez faire demi-tour. (p. 197)

Ma cousine Sonia a quitté son mari pour un comédien. Bien sûr, c’est mal… Chacun doit supporter ce que le sort lui a réservé, mais je ne les blâme pas et ne les accuse pas… Les circonstances sont parfois plus fortes que l’homme ! (p. 199)

Chez nous, les jeunes filles et les femmes ne savent à quoi s’employer. Aller à la faculté ou se faire institutrice, d’une manière générale vivre pour des idées ou pour un but, comme le font les hommes, ce n’est pas à la portée de toutes. Il faut se marier… Et avec qui ? Vous, les garçons, vous achevez vos études au lycée et allez à la faculté pour ne plus jamais revenir dans votre ville, vous vous mariez dans les capitales et les filles restent pour compte !... Qui voulez-vous qu’elles épousent ? Faute d’hommes convenables, évolués, elles épousent Dieu sait qui, des courtiers ou des clampins qui ne savent que boire et faire du scandale au club… Elles se marient comme ça, à tort et à travers… Qu’ont-elles à attendre de la vie, après ça ? Vous comprenez, une femme cultivée et bien élevée vit avec un imbécile, un balourd ; qu’elle rencontre un intellectuel : officier, comédien ou docteur, elle en tombe amoureuse, la vie lui devient insupportable, elle s’enfuit. Et on ne saurait l’en blâmer ! (p. 199)

Toute jeune fille a l’impression que mieux vaut n’importe quel mari que point du tout… Dans l’ensemble, Nikolaï, notre vie n’est pas drôle, pas drôle du tout ! On étouffe, jeune fille, on étouffe, femme mariée… On rit de Sonia parce qu’elle s’est enfuie, et qui plus est avec un comédien, mais si vous lui aviez sondé le cœur et les reins, vous auriez perdu toute envie de rire. (p. 200)

[…] pour la première fois de ma vie je vis de mes propres yeux avec quelle avidité une génération se hâte de remplacer l’autre et quelle signification fatale prennent dans la vie d’un homme ne serait-ce que sept ou huit ans ! (p. 201)

Les jeunes gens sont tous les mêmes. Flattez, cajolez un jeune homme, offrez-lui du vin, laissez-lui entendre qu’il est intéressant, il prendra racine, il oubliera l’heure de partir et parlera, parlera, parlera… Les hôtes sentiront leurs paupières se coller, ce sera leur heure de dormir, mais il restera toujours là à parler. (p. 202)

Je pris congé. Elle m’accompagna jusqu’au perron. Je me rappelle parfaitement le sourire doux, mélancolique et le regard tendre, soumis, qu’elle eut en me serrant la main : « Nous ne nous reverrons sans doute plus, me dit-elle. Dieu soit toujours avec vous. Merci à vous ! »

Pas un soupir, pas une phrase. En me disant adieu elle tenait à la main une bougie : des taches de lumières dansaient sur son visage et son cou, comme à la poursuite de son sourire mélancolique ; je me représentai la Kissotchka de jadis que l’on avait envie de caresser comme une chatte, regardai fixement celle d’aujourd’hui, me souvins, sans savoir pourquoi, de ses paroles : « Chacun doit supporter ce que le sort lui a réservé », et je me sentis l’âme meurtrie. Mon instinct avait deviné et ma conscience me soufflait, à moi, heureux et indifférent, que j’avais devant moi un être bon, bienveillant, affectueux, mais livré au tourment… (p. 203)

Une corneille, réveillée par mes pas et effrayée par les allumettes que je grattais pour retrouver le chemin du kiosque, volait d’arbre en arbre et faisait bruire leur feuillage. J’étais dépité et honteux et la corneille semblait le comprendre et me taquiner – crôa ! J’étais dépité de devoir aller à pied et honteux d’avoir jacassé chez Kissotchka comme un gamin. (p. 204)

Loin en bas, derrière les ténèbres épaisses, la mer grondait à voix furieuse et basse. Je me rappelle que, pareil à un aveugle, je ne voyais ni la mer, ni le ciel, ni même le kiosque où j’étais assis et je me figurais que tout l’univers n’était constitué que des pensées qui erraient dans ma cervelle obscurcie par les vapeurs du vin et de la puissance invisible qui faisait monter cette rumeur monotone. Puis, je m’assoupis et il me sembla que la rumeur ne venait pas de la mer mais de mes pensées et que je constituais à moi seul, tout l’univers. Et, concentrant ainsi tout l’univers en moi-même, j’oubliais cochers, ville, Kissotchka, et m’abandonnai à la sensation que j’aimais tant. C’est une sensation de solitude terrible que de se croire tout seul dans tout l’univers, obscur et informe. Sensation orgueilleuse, démoniaque, accessible aux seuls Russes dont les pensées et les sensations sont aussi vastes, aussi infinies, et aussi rudes que le sont leurs plaines, leurs forêts et leur neige. Si j’étais peintre, à coup sûr je peindrais l’expression du Russe au moment où, assis immobile, les jambes repliées sous lui, la tête dans les mains, il s’abandonne à cette sensation… Et, en comparaison, les idées d’inanité de l’existence, de mort, de ténèbres d’outre-tombe… ne valent pas un kopeck, mais l’expression du visage doit être magnifique… (p. 205)

« Mon Dieu ! disait-elle d’une voix traînante en pleurant. C’est intolérable ! C’est au-dessus de toute patience ! J’endure, je me tais, mais, comprends-le, moi aussi je veux vivre… Oh, mon Dieu, mon Dieu ! » (p. 206)

[…] les gens froids sont souvent gauches et même stupides. (p. 208)

Et maintenant imaginez-moi dans la nuit noire, bras dessus bras dessous avec une femme qui quitte son mari, longeant une haute et interminable masse qui répète chacun de mes pas et me regarde fixement par les cent yeux de ses fenêtres obscures. Un jeune homme normal, en pareille circonstance, eût donné dans le romantisme, moi, je regardai les fenêtres obscures et songeai : « Tout cela est impressionnant, mais il viendra un temps où, de cette bâtisse, de Kissotchka et de sa peine, de moi et de mes pensées, il ne restera même pas de la poussière… Tout est balivernes et vanités… » (p. 209)

Elle me considérait comme un intellectuel, un homme d’avant-garde sous tous les rapports et, sur son visage baigné de larmes, éclairé par le rire, on pouvait lire, en même temps que l’attendrissement et l’enthousiasme qu’éveillait en elle ma personne, le chagrin de voir rarement de tels hommes et de n’avoir pas reçu de Dieu le bonheur d’être la femme de l’un d’eux. (p. 212)

Dans les affaires d’amour, serments et promesses constituent presque une nécessité psychologique. Impossible de s’en passer. Bien souvent, l’on sait que l’on ment et que les promesses sont inutiles, néanmoins l’on jure et l’on promet. (p. 213)

On dit qu’à chaque cours inaugural sur les maladies de la femme, on conseille aux étudiants en médecine de se souvenir, avant de faire déshabiller et d’ausculter une malade, qu’ils ont une mère, une sœur, une fiancée… Ce conseil serait utile non seulement aux médecins, mais à tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, sont voués à rencontrer des femmes dans l’existence. (p. 214)

Devenue ma maîtresse, Kissotchka considéra l’affaire autrement que moi. Tout d’abord elle me manifesta un amour profond, passionné. Ce qui était, à mes yeux, un banal impromptu amoureux constituait pour elle un véritablement retournement de son existence. (p. 214)

Quand elles aiment, les femmes s’acclimatent et s’habituent très vite aux gens, comme des chattes. Elle était depuis une heure et demie dans ma chambre qu’elle s’y trouvait comme chez elle, et disposait de mes affaires comme si elles eussent été à elle. […] Je la regardais, l’écoutais et éprouvais de la lassitude et du dépit. […] il me déplaisait que les femmes comme Kissotchka manquassent de profondeur et de sérieux, aimassent trop la vie et élèvent cette bagatelle qu’est en somme l’amour d’un homme au rang de bonheur, de souffrance, de retournement de l’existence… En outre, maintenant que j’étais satisfait, je m’en voulais d’avoir commis cette sottise et de m’être lié avec une femme qu’il me faudrait, bon gré mal gré, tromper… (p. 215-216)

[…] le train s’ébranla ; nous […] sortîmes de la ville, mais à mon grand étonnement, mon inquiétude ne me lâchait pas, et je continuais à avoir l’impression d’être un voleur saisi d’une folle envie de fuir. […] Le train filait à toute vapeur. On entendait rire voyageurs et receveurs. Tout le monde était gai, d’humeur légère, mais mon incompréhensible inquiétude ne faisait que croître… Je regardais la brume légère qui voilait la ville et je m’imaginais que, dans cette brume, une femme à l’air insensé, hébété, courait comme une folle parmi les églises et les maisons, me cherchait ou gémissait, d’une voix de fillette ou avec le timbre chantonnant d’une actrice ukrainienne : « Oh, mon Dieu, mon Dieu ! » j’évoquais la figure sérieuse et les grands yeux soucieux avec lesquels, la veille, elle avait fait sur moi le signe de la croix comme sur un parent et j’examinais machinalement la main qu’elle avait baisée la veille. « Suis-je amoureux ? » me demandai-je en me grattant la main. C’est seulement à la tombée de la nuit, quand les voyageurs se furent endormis et que je restai seul à seul avec ma conscience, que je compris ce qui m’avait échappé jusque-là. L’image de Kissotchka se dressait devant moi dans les ténèbres du wagon, elle ne me quittait pas, et j’avais clairement conscience d’avoir commis une mauvaise action, équivalente à un meurtre. Le remords me torturait. Pour étouffer ce sentiment insupportable, j’essayai de me convaincre que tout est bagatelle et vanité, que Kissotchka et moi mourrions et pourririons, que son chagrin n’était rien en regard de la mort et ainsi de suite… Qu’au bout du compte, le libre arbitre n’existe pas et que, par conséquent, je n’étais pas coupable ; mais tous ces arguments ne faisaient que m’irriter… (p. 218-219)

[…] quand je me fus convaincu que mon mode de penser m’était de peu de secours, la lumière se fit en moi et je compris quel oiseau j’étais. Je compris que mes pensées ne valaient pas un liard et qu’avant d’avoir rencontré Kissotchka, je n’avais même pas commencé à penser, que je n’avais même pas idée de ce que signifie une pensée sérieuse ; à présent que j’avais souffert, je comprenais que je n’avais ni convictions, ni code moral défini, ni cœur, ni raison ; toute ma richesse spirituelle et morale consistait en connaissances techniques, en fragments, en souvenirs inutiles, en pensées non personnelles, un point c’est tout… (p. 220-221)

Je compris que je n’étais pas un penseur, un philosophe, mais un simple virtuose. […] figurez-vous ce cerveau de vingt-cinq ans, non dressé, entièrement libre, exempt de toute charge […] : il est jeune et physiologiquement avide d’activité ; il la cherche et, soudain, voici qu’y tombe de l’extérieur tout à fait par hasard, la belle, la savoureuse idée de l’inanité de l’existence et des ténèbres d’outre-tombe. Il l’aspire avec passion, met toutes ses possibilités à sa disposition et commence à jouer avec elle sur tous les modes possibles, comme un chat avec une souris. Ce cerveau n’a ni érudition ni système, mais la belle affaire ! […] Cette virtuosité, cette façon de jouer au penseur sérieux, notre génération l’a introduite dans la science, dans la littérature, dans la politique, dans tous les domaines où la paresse ne l’a pas empêchée d’aborder ; mais en même temps que la virtuosité, elle a introduit le froid, l’ennui, l’étroitesse de vues […] Que j’étais anormal et carrément ignare, je dois au malheur de l’avoir compris et mesuré. Je ne commençai à penser normalement, comme il m’apparaît aujourd’hui, que le jour où je me mis à l’alphabet, c’est-à-dire où le remords me ramena à X… et où je fis contrition devant Kissotchka sans y aller par quatre chemins, où je lui demandai pardon comme un gamin et pleurai avec elle… (p. 221-222)

Premièrement, les vieux ne sont pas des virtuoses. Le pessimisme ne leur vient pas du dehors, par hasard, mais sort des profondeurs de leur propre cerveau et après qu’ils ont pioché les Hegel, Kant et consorts, qu’ils ont soufferts, qu’ils ont fait une montagne de fautes, bref quand ils ont accumulé tout l’escalier de bas en haut. Leur pessimisme a derrière lui l’expérience personnelle et une solide initiation philosophique. Deuxièmement le pessimisme des vieux penseurs n’est pas fait de sornettes, comme le vôtre et le mien, mais du mal, de la souffrance du monde ; il est doublé d’une base chrétienne parce qu’il découle de l’amour de l’homme et de réflexions sur l’homme et qu’il est totalement dépourvu de l’égoïsme que l’on observe chez les virtuoses. Vous méprisez la vie parce que son sens et sa fin vous sont cachés, à vous et à vous seul, et vous n’avez peur que de votre propre mort, mais le vrai penseur souffre que la vérité soit cachée à tous et a peur pour tous les hommes. (p. 223-224)

Ces lumières qui rappellent les Amalécites au baron, moi, je trouve qu’elles ressemblent aux pensées humaines… Voyez-vous, les pensées de chaque individu sont pareillement éparpillées en désordre, mais tendent vers la même direction, au milieu des ténèbres et, sans avoir rien éclairé, sans avoir illuminé la nuit, elles s’évanouissent quelque part, loin derrière la vieillesse… (p. 225-226)

Je songeai, et la plaine brûlée de soleil, le ciel immense, la forêt de chênes dont la tache sombre se découpait au loin et l’horizon brumeux semblaient me dire : « Oui, ce monde échappe à notre entendement ! » (p. 229)

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