« [...] ce n'est qu'en ruminant qu'on s'assimile ce qu'on a lu. » - (Arthur Schopenhauer)

« L'art, c'est se retrouver dans ce que l'on voit ou ce qu'on lit ; c'est quand l'auteur ou le peintre a su formuler mieux que moi ce qui m'arrive ou ce qui m'est arrivé, lorsqu'il l'interprète d'une façon beaucoup plus intelligente que moi, ou quand, grâce à son œuvre, je perçois ma propre vie d'une manière plus fine, plus belle, que moi. » - (Krzysztof Kieślowski)

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dimanche 14 novembre 2021

On consistency of opinion & Illustrations of ‘The Times’ newspaper, de William Hazlitt : Du labeur et du courage que demande une pensée personnelle en quête de vérité.

          Dans ces deux essais, On consistency of opinion et Illustrations of ‘The Times’ newspaper, William Hazlitt discute principalement de la manière dont une opinion personnelle se forme et comment, en particulier si elle tend à la recherche de la vérité et de la justice, elle peut souvent se trouver à contre-courant, mettant son propriétaire dans une situation difficilement tenable parmi une majorité désapprobatrice, ou l’empêchant d’accéder à une position lucrative et avantageuse puisqu’elle sera souvent l’adversaire, l’ennemi des gens puissants et influents. Ainsi, celui qui cherche à défendre, à soutenir sa pensée, conformément à sa conscience et à ses principes personnels, se retrouvera souvent esseulé, vilipendé, et devra la défendre au détriment de son intérêt matériel, mais y gagnera du moins de vivre sans se trahir, s’avilir à ses propres yeux, en ne prenant pas le parti de ce qu’il sait pertinemment être le faux, l’injuste, drapé des habits de la vérité et de la justice.

             Hazlitt commence le premier essai susmentionné par un intéressant paradoxe : en effet, il est naturel de penser qu’une personne qui s’obstine à garder telle opinion arrêtée, ou du moins n’en change que très rarement, à la marge de surcroît, est une personne étrangement têtue, intolérante, peu ouverte aux opinions d’autrui. Or, c’est justement l’inverse si nous y réfléchissons bien (dans la limite du cas développé ci-dessous, bien sûr) : une telle personne qui de prime abord semble hermétique à autrui, du moins dans le cas précis d'Hazlitt et de toute personne intellectuellement honnête, est en réalité plus ouverte que ceux qui changent leur opinion fréquemment et de manière souvent impulsive, sans véritable réflexion ! Pour Hazlitt, on ne saurait évidemment avoir une opinion arrêtée, définitive sur tout : notre capacité à connaître, apprendre est par nature limitée, mais les opinions sur lesquelles il est parvenu à un avis tranché, nous dit-il, ont été le fruit d’un long et dur labeur intellectuel, et non adoptées à la légère. Pour tout homme honnête et consciencieux, soucieux d’atteindre à la vérité dans la mesure de ses capacités, il convient de peser longuement les principaux arguments des deux camps, avant de se prononcer en faveur de telle ou telle position, a fortiori sur un sujet grave ou important, puisqu’elle peut influer, sur une modeste échelle, son entourage, ou, à une échelle plus vaste dans le cas d’un intellectuel reconnu, influer un grand nombre de personnes voire sur le destin même du pays auquel il appartient.

Par conséquent, les opinions personnelles doivent dans l’idéal s’être construites par un lent, patient travail de réflexion, menées dans un esprit de tolérance, de soupèsement des différentes parties et de leurs principaux arguments, afin que lorsque l’esprit penche d’un côté au final, il ne puisse être facilement ébranlé et se retourner au moindre argument qui lui sera opposé. Cela ne signifie sans doute pas que toute opinion soit inébranlable, définitive dans l’esprit d’un homme donné : néanmoins, la possibilité qu’il change du jour au lendemain, brusquement, d’opinion s’en trouvera très nettement réduite, et si elle a lieu, elle ne peut se réaliser que dans le même processus de lente décantation qui eut lieu pour former l’opinion première.

Ainsi, celui qui détient une opinion réellement solide, de bonne foi et honnête dans la mesure du possible, a par avance déjà considéré les arguments de l’opinion qui lui est adverse, est en mesure de les discuter, de les réfuter, tout en étant concomitamment en mesure de reconnaître les faiblesses, les limites de sa propre opinion, de concéder certains points au parti adverse en toute honnêteté intellectuelle, sans que cela néanmoins ne le fasse globalement diverger de son opinion première.


            À l’inverse, Hazlitt décrit ensuite les personnes dont les opinions ne sont pas le résultat d’un processus comme celui décrit plus haut, mais qui se reposent davantage sur leur popularité, leur succès du moment, et qu’ils adoptent davantage par paresse intellectuelle que par le fruit d’un long travail personnel. Non seulement ils disposent du commode avantage de la majorité, à qui ils renvoient pour justifier la pertinence de l’opinion qu’ils ont adoptée, mais surtout ils se distinguent par une incapacité à débattre sur le fond, et à recourir fréquemment aux attaques ad hominem : plutôt que de s’en prendre à l’idée, l’argument qui leur est avancé, ils s’en prennent à la personne, au messager de l’idée, recourant volontiers à l’insulte et à la diabolisation. Leur attitude manque aussi de nuances : ils sont en général incapables de reconnaître le bien-fondé de tel ou tel point que leur adversaire pourrait avoir, et ils rejettent en bloc toute idée, tout argument du camp adverse qui pourraient les mettre dans une position inconfortable ou contredire l’opinion qu’ils ont adoptée hâtivement et avec peu de réflexion, et à laquelle ils se sont néanmoins attachés par habitude, et sur laquelle il leur est souvent difficile de revenir sans un cuisant sentiment d'humiliation puisque cela revient à admettre qu'ils se sont trompés et qu'ils ont été au mieux naïfs, au pire dupés.

             Un autre point intéressant discuté par Hazlitt est la difficulté, le courage que demande souvent la défense d’une idée que l’on croit juste, vraie, mais qui se retrouve bien souvent minoritaire, ou vous barrant l’accès à une position sociale et financière avantageuse. Celui qui défend une telle idée minoritaire n’a en effet rien à gagner matériellement parlant : il est mal perçu par son entourage, qui se range bien souvent du côté de la majorité, et il se ferme de nombreuses opportunités sociales, potentiellement interdites ou du moins rendues très difficiles, aux personnes dont les opinions sont « controversées ». Mais il a tout à gagner au niveau de sa conscience personnelle : il n’aura pas renié ses convictions profondes, et ce même s’il se révèle qu’il a eu tort au final, et restera du moins tranquille, en paix avec lui-même. L’important au final peut-être est de distinguer celui qui de bonne foi peut se tromper, mais aura du moins fait preuve d’ouverture, de tolérance lorsque des arguments adverses lui sont présentés : en vrai défenseur de la vérité, il ne saura, s’il est dans l’erreur, y demeurer longtemps puisqu’il aura gardé un esprit d’ouverture, d’écoute pour les arguments qui pourraient éventuellement changer son opinion et lui montrer son erreur. Il saura aussi reconnaître les signes qui à l’inverse, lui montreront qu’il est peut-être éventuellement dans le mauvais camp : lorsque d’aucuns ont recours à l’attaque ad hominem, refusent de discuter le fond des arguments en les balayant d’un revers de main sans examen, ou qu’il se livre à la diabolisation extrême du camp opposé en lui déniant toute rationalité, voire commence à se montrer brutal, violent envers lui.

 

Enfin, dans le deuxième essai, Illustrations of ‘The Times’ newspaper, Hazlitt brosse le portrait de celui qui sans doute est encore pire que l’homme aveuglé par son opinion erronée, englué qu’il est dans la majorité : c’est celui qui sait pertinemment qu’il défend le faux, l’injuste, sous couvert du vrai et du juste. En effet, le premier, malgré toute sa crédulité, et les explosions de violence auxquelles il pourrait éventuellement se livrer ou se montrer complices, a du moins l’excuse de croire sincèrement en la véracité de la position qu’il défend, bien qu’il soit vrai qu’il ait fait preuve d’une certaine naïveté et mauvaise foi. Hazlitt néanmoins abhorre encore plus ceux qui ont au final « prostitué leur âme » (pour reprendre l’expression employée dans ma note consacrée à la pièce de Montherlant, Le Maître de Santiago) en toute conscience, sciemment, en prenant la défense du faux alors qu’ils savent qu’il l’est. Hazlitt se livre dans cet essai aux portraits satiriques notamment de l’avocat, du journaliste et du poète qui ont ainsi vendu leur conscience pour de l’argent, une position sociale. Ils deviennent par cette lâcheté les complices, les agents actifs de l’affaiblissement moral de leur pays, du peuple auxquels ils devraient être solidaires de par leur qualité.
Car Hazlitt termine entre autres sur une note très pessimiste : un peuple peut être conduit, de manière inconsciente, à se faire de plus en plus l’esclave du pouvoir en place et à perdre sa liberté s’il est mal guidé dans les opinions qu’il choisit, opinions que le pouvoir aura pris soin de lui imposer en lui faisant croire que c’est pour son bien, à travers sa rhétorique, la presse, par le phénomène de la majorité qu’avait déjà bien vu Tocqueville, ou par la lâcheté des hommes qui se seront rangés à leur côté malgré la conscience qu’ils ont de trahir par ce biais la justice, la vérité, et aussi leur conscience. Et pire encore, une fois asservi, ce peuple pourrait « prendre goût » à cet état nouveau de servitude, contraire au principe si cher à Hazlitt de la liberté, et être entraîné dans une fuite en avant qui ne cessera de le dégrader, de l’avilir, de le durcir dans son inhumanité, avec les conséquences terribles que cela peut avoir.

 

Extraits choisis de On consistency of opinion :

Many people boast of being masters in their own house. I pretend to be master of my own mind. (p. 29)

I do not profess the spirit of martyrdom […] I am shy of bodily pains and penalties […therefore] if I do not prefer the independance of my mind to that of my body, I at least prefer it to every thing else. (p. 29)

As to the opinion of the world, I see nothing formidable in it. ‘It is the eye of childhood that fears a painted devil.’ [Macbeth, II, 2, 54] I am not to be brow-beat or wheedled out of any of my settled convictions. Opinion to opinion, I will face any man. (p. 29)

As for the reason of the thing, it can only be supposed to rest with or another, in proportion to the pains we have taken to ascertain it. (p. 29)

Where the pursuit of truth has been the habitual study of any man’s life, the love of truth will be his ruling passion. (p. 29)

Every one is most tenacious of that to which he owes his distinction from others. Kings love power, misers gold, women flattery, poets reputation – and philosophers truth, when they can find it. (p. 29)

If ‘to be wise were to be obstinate’, I might set up for as great a philosopher as the best of them ; for some of my conclusions are as fixed and as incorrigible to proof as need be. (p. 29)

I am attached to them in consequence of the pains, the anxiety, and the waste of time they have cost me. (p. 30)

I would quarrel with the best friend I have sooner than acknowledge… (p. 30)

Coleridge used to tell me, that this pertinacity was owing to a want of sympathy with others. […] But I do not agree in what he says of me. On the other hand, I think that it is my sympathising beforehand with the different views and feelings that may be entertained on a subject, that prevents my retracting my judgment, and fling myself into the contrary extreme afterwards. If you proscribe all opinion opposite to your own, and impertinently exclude all the evidence that does not make for you, it stares you in the face with double force when it breaks in unexpectedly upon you […]

But if you are aware from the first suggestion of a subject, either by subtlety of tact, or close attention, of the full force of what others possibly feel and think of it, you are not exposed to the same vacillation of opinion. The number of grains and scruples, of doubts and difficulties, thrown into the scale while the balance is yet undecided, add to the weight and steadiness of the determination. He who anticipates his opponent’s arguments, confirms while he corrects his own reasonings. When a question has been carefully examined in all its bearings, and a principle is once established, it is not liable to be overthrown by any new facts which have been arbitrarily and petulantly set aside… (p. 30)

A man may be confident in maintaining a side, as he has been cautious in chusing it. (p. 31)

I cannot say that, from my own experience, I have found that the persons most remarkable for sudden and violent changes of principle have been cast in the softest or most susceptible mould. All their notions have been exclusive, bigoted, and intolerant. Instead of being the creatures of sympathy, open to conviction, unwilling to give offence by the smallest difference of sentiment, they have (for the most part) been made up of mere antipathies – a very repulsive sort of personages – at odds with themselves, and with every body else. […] They have been persons of narrowness of view and headstrong self-sufficiency of purpose, that they could see only one side of a question at a time, and whichever they pleased. (p. 31)

They banish all doubts of their own sincerity by inveighing against the motives of their antagonists. […] They reduce common sense and probity to the straitest possible limits – the breasts of themselves and their patrons. […] Is it that they have so little faith in the cause to which they have become such staunch converts, as to suppose that, should they allow a grain of sense to their old allies and new antagonists, they will have more than they ? […] These opinions must needs be of a very fragile texture which will not stand the shock of the least acknowledged opposition, and which lay claim to respectability by stigmatising all who do not hold them as ‘sots, and knaves, and cowards’. (p. 32)

There is a craving after the approbation and concurrence of others natural to the mind of man. It is difficult to sustain the weight of an opinion singly for any length of way. The intellect languishes without cordial encouragement and support. It exhausts both strength and patience to be always striving against the stream. […] Public opinion is always pressing upon the mind, and, like the air we breathe, acts unseen, unfelt. It supplies the living current of our thoughts, and infects without our knowledge. It taints the blood, and is taken into the smallest pores. […] But public opinion has its source in power, in popular prejudice, and is not always in accord with right reason, or a high and abstracted imagination. The heroic and romantic resolution prevails at first in high and heroic tempers. […] but after a time [they] find themselves baffled, toiling on in an uphill road, without friends, in a cold neighbourhood, without aid or prospect of success. He hears murmurs loud and suppressed, meets blank looks or scowling faces, is exposed to the pelting of the pitiless press, and is stunned by the shout of the mob… (p. 35-36)

There are numbers who judge by the event, and change with fortune. They extol the hero of the day, and join the prevailing clamour whatever it is ; so that the fluctuating state of public opinion regulates their feverish, restless enthusiasm, like a thermometer. They blow hot or cold, according as the wind sets favourably or otherwise. With such people the only infaillible test of merit is success ; and no arguments are true that have not a large or powerful majority on their side. They go by appearances. Their vanity, not the truth, is their ruling object. […] The opinion of such triflers is worth nothing ; it is merely an echo. We do not want to be told the event of a question, but the rights of it. (p. 38)

As there are many who change their sentiments with circumstances […], so there are others who change them with their acquaintance. ‘Tell me your company, and I’ll tell you your opinions,’ […] Individuals of this class are quick and versatile, but they are not beforehand with opinion. They catch it, when it is pointed out to them, and take it at the rebound, instead of giving the first impulse. […] They wear the dress of other people’s minds very gracefully and unconsciously. (p. 38-39)

By trying to improve their taste, and reform their notions according to an ideal standard, they perhaps spoil and muddle their native faculties, rather than do them any good. Their first manner is their best, because it is the most natural. […] It is not necessary to change our road in order to advance on our journey. We should cultivate the spot of ground we possess to the utmost of our power, though it may be circumscribed and comparatively barren. […] There is no use in shifting from place to place, from side to side, or from subject to subject. […] By adhering to the same principles you do not become stationary. You enlarge, correct, and consolidate your reasonings, without contradicting and shuffling about in your conclusions. […]

The perspective may change with years and experience : we may see certain things nearer, and others more remote : but the great masses and landmarks will remain, though thrown into shadow and tinged by the intervening atmosphere. […] There should be a certain decorum in life as in a picture, without which it is neither useful nor agreeable. If my opinions are not right, at any rate they are the best I have been able to form, and better than any others I could take up at random, or out of perversity, now. Certains opinions vitiate one another, and destroy the simplicity and clearness of the mind : nothing is good that has not a beginning, a middle, and an end. (p. 39-40)


Et extraits choisis de Illustrations of ‘The Times’ newspaper :

It is easier to sail with the stream, than to strive against it. (p. 41)

The man, as well as the woman, who deliberates between his principle and the price of its sacrifice, is lost. The same rule holds with respect to literary as to any other kind of prostitution. It is the first false step that always costs the most ; and which is, for that reason, always fatal. It requires an effort of resolution, or at least obstinate prejudice, for a man to maintain his opinions at the expense of his interest. But it resquires a much greater effort of resolution for a man to give up his interest to recover his independence ; because, with the consistency of his character, he has lost the habitual energy of his mind… (p. 41)

A man, in adhering to his principles in contradiction to the decisions of the world, has many disadvantages. He has nothing to support him but the supposed sense of right ; and any defect in the justice of his cause, or the force of his conviction, must prey on his mind, in proportion to the delicacy and sensitiveness of its texture : he is left in his opinions… (p. 41)

A man in a crowd must go along with the crowd, and cannot stop to pick his way ; nor need he be so particular about it. He has friends to back him ; appearances are for him ; the world is on his side ; […] his vanity makes him blind to objections, or overrules them, and he is not so much ashamed of being in the wrong in such good company. It requires some fortitude to oppose one’s opinion, however right, to that of all the world besides ; none at all to agree with it, however wrong. Nothing but the strongest and clearest conviction can support a man in a losing minority […]. It is this single circumstance of not being answerable for one’s opinions one’s-self, but being able to put them off to other men’s shoulders in all crowds and collections of men, that is the reason of the violence of mobs, the venality of courts, and the corruption of all corporate bodies. (p. 42)

He takes his opinion of right and wrong from his brief : his soul is in his fee. (p. 43)

The weak side of the professional character is rather an indifference to truth and justice, than an outrageous and inveterate hatred to them. They are chargeable, as a general class of men, with levity, servility, and selfishness. (p. 46)

The spirit of poetry is in itself favourable to humanity and liberty […]. The spirit of poetry is not the spirit of mortification or of martyrdom. Poetry dwells in a perpetual Utopia of its own, and is, for that reason, very ill calculated to make a Paradise upon earth, by encountering the shocks and disappointments of the world. Poetry, like the law, is a fiction ; only a more agreeable one. It does not create difficulties where they do not exist ; but contrives to get rid of them, whether they exist or not. It is not entangled in cobwebs of its own making, but soars above all obstacles. It cannot be ‘constrained by mastery’. It has the range of the universe ; it traverses the empyreum, and looks down on nature from a higher sphere. When it lights upon the earth, it loses some its dignity and its use. Its strength is in its wings ; its element the air. Standing on its feet, jostling with crowd, it is liable to be overthrown, trampled on, and defaced ; for its wings are of a dazzling brightness, ‘heaven’s own tinct’, and the least soil upon them shews to disadvantage. (p. 47)

Poets live in an ideal world, where they make every thing out according to their wishes and fancies. They either find things delightful, or makes them so. They feign the beautiful and grand out of their own minds, and imagine all things to be, not what they are, but what they ought to be. They are naturally inventors, creators not of truth but beauty ; and while they speak to us from the sacred shrine of their own hearts, they cannot be too much admired and applauded. (p. 47)

We do not like novels founded on facts, nor do we like poets turned courtiers. Poets, it has been said, succeed best in fiction : and they should for the most part stick to it. […] They lend the colours of fancy to whatever they see : whatever they touch becomes gold, though it were lead. (p. 48)

Man is a toad-eating animal. The admiration of power in others is as common to man as the love of it in himself : the one makes him a tyrant, the other a slave. […] if he could but shake off his own fetters, would care little about the wretches whom he left behind him. (p. 48)

As the herd of mankind are stripped of every thing, in body and mind, so are they thankful for what is left ; as is the desolation of their hearts and the wreck of their little all, so is the pomp and pride is built upon their ruin, and their fawning admiration of it. (p. 48-49)

There is something in the human mind, which requires an object for it to repose on ; and, driven from all other sources of pride and pleasure, it falls in love with misery, and grows enamoured of oppression. […] Just in proportion to the systematic tyranny exercised over a nation, to its loss of a sense of freedom and the spirit of resistance, will be its loyalty ; the most abject submission will always be rendered to the most confirmed despotism. The most wretched slaves are the veriest sycophants. (p. 49)

The hireling of the press (a still meaner slave) wears his livery, and is proud of it. […] He offers up his own humanity, and that of all men, at the shrine of royalty. He sneaks to court ; and the bland accents of power close his ears to the voice of freedom ever after ; its velvet touch makes his heart marble to a people’s sufferings. He is the intellectual pimp of power as others are the practical ones of the pleasures of great, and often on the same disinterested principle. For one tyrant, there are a thousand ready slaves. Man is naturally a worshipper of idols and a lover of kings. (p. 49)

Power is the grim idol that the world adore ; that arms itself with destruction, and reigns by terror in the coward heart of man ; that dazzles the senses, haunts the imagination, confounds the understanding, and tames the will, by the vastness of its pretensions, and the very hopelessness of resistance to them. (p. 50)

The more mischevious and extensive the tyranny – the longer it has lasted, and the longer it is likely to last – the stronger is the hold it takes to the minds of its victims, the devotion to it increasing with the dread. It does not satisfy the enormity of appetite for servility, till it has slain the mind of a nation, and becomes like the evil principle of the universe, from which there is no escape. So in some countries, the most destructive animals are held sacred, despair and terror completely overpowering reason. (p. 50)

The principle of an idolatry is the same ; it is the want of something to admire, without knowing what or why : it is the love of an effect without a cause ; it is a voluntary tribute of admiration which does not compromise our vanity : it is setting something up over all the rest of the world, to which we feel ourselves to be superior, for it is our handy-work. (p. 50-51)

The love of liberty consists in the hatred of tyrants. The true Jacobin hates the enemies of liberty as they hate liberty, with all his heart and with all his soul. His memory is as long, and his will as strong as theirs, though his hands are shorter. He never forgets or forgives an injury done to the people, for tyrants never forget or forgive one done to themselves. […] His hatred of wrong only ceases with the wrong. (p. 52)

The love of liberty is the love for others ; the love of power is the love of ourselves. The one is real ; the other often but an empty dream. (p. 53)

samedi 24 avril 2021

What is the people ?, de William Hazlitt : de la fragilité de la liberté individuelle.

    Le terme anglais people employé par Hazlitt dans le titre sous forme de question rhétorique est ici à comprendre au sens du mot peuple, ou plutôt des gens qui sont gouvernés, par opposition aux gouvernants. C’est là le sujet principal de cet essai politique, à savoir les rapports conflictuels, antagonistes entre gouvernants et gouvernés. Une lecture rapide et superficielle de l’essai, ou de son intitulé, pourrait laisser penser que Hazlitt se fait le champion du peuple, puisqu’il le présente de manière globalement positive, et l’essayiste anglais pourrait à ce titre être qualifié de populiste, terme à forte connotation péjorative et raccourci souvent facile pour décrédibiliser une personne donnée se prévalant des aspirations du peuple pour un programme politique donné. Nous verrons néanmoins que la vision de Hazlitt, bien que passionné dans sa défense du peuple, n’en présente pas moins d’importantes et pertinentes nuances qui, loin d’en faire un révolutionnaire exalté, un populiste au sens dépréciatif du terme, en font un analyste plus mesuré, proposant des observations et réflexions intéressantes sur la dynamique des rapports entre gouvernants et gouvernés, qui visent in fine à mettre en avant la fragilité de la liberté individuelle, et comment elle est affaiblie à la fois par les gouvernants, avides de pouvoir, et ses propres détenteurs, par manque de vigilance ou de prise de conscience de la manière dont elle est attaquée.

    Bien que l’essai prenne pour cadre son époque contemporaine et critique de manière parfois virulente la monarchie héréditaire britannique, se drapant de sa légitimité (Legitimacy), il n’en demeure pas moins que l’analyse de Hazlitt peut aisément se transposer dans tout système politique de toute époque, la nôtre incluse. Hazlitt pose d’abord pour base de sa réflexion que le pouvoir des gouvernants et la liberté des gouvernés sont des forces intrinsèquement antagonistes, dont la puissance est inversement proportionnelle : à savoir que l’augmentation de l’un se fait nécessairement au détriment de l’autre. Ainsi, le pouvoir des gouvernants augmente lorsque la liberté du peuple diminue, et vice versa.

« the cause of the people and the cause of the Government, […] are not the same but the reverse of one another. […] The interests of the one are common and equal rights : of the other, exclusive and invidious privileges. The essence of the first is to be shared alike by all, and to benefit the community in proportion as they are spread : the essence of the last is to be destroyed by communication, and to subsist only – in wrong of the people. Rights and privileges are a contradiction in terms : for if one has more than his right, others must have less » (p. 6)

« In fine, there are but two things in the world, might and right. Whenever one of these is overcome, it is by the other. » (p. 26)

  
       Partant de là, Hazlitt souligne une caractéristique des gouvernants : à savoir qu’ils ont naturellement tendance à vouloir augmenter leur pouvoir, à l’instar de Montesquieu affirmant que « Tout homme qui a le pouvoir est poussé à en abuser ». En effet, Hazlitt rappelle que le gouvernant, bien qu’il ait souvent tendance à se prévaloir de Dieu, ou bien à se présenter comme quelqu’un d’honnête, d’intelligent, supérieur par rapport aux autres, si l’on se place davantage dans notre situation contemporaine, n’en reste pas moins un homme de chair et d’os, avec des besoins et des désirs humains, l’idéal platonicien du philosophe-roi étant certes séduisant mais utopique (p. 7). Pire encore, le gouvernant est plus qu’un homme, si l’on peut dire : en effet, ses appétits, ses désirs, son avidité, de par sa position, sont accrus par rapport à la moyenne des hommes, et sa position de surcroît lui offre de multiples opportunités de satisfaire ses besoins « artificiels » (p. 7 et 8). Conséquemment, Hazlitt soutient l’idée que le gouvernant tend naturellement à abuser de son pouvoir, ne fût-ce que pour en détenir davantage pour lui-même, ou pour d’autres motifs tels que l’assouvissement de son avidité personnelle, et que cet abus de pouvoir, qui a pour corollaire donc l’appauvrissement et la privation croissante de liberté du peuple, continuera, augmentera jusqu’au moment où le peuple ne pourra plus davantage en supporter.

« The tendency in arbitrary power to encroach upon the liberties and comforts of the people, and to convert the public good into a stalking-horse to its own pride and avarice, has never (that we know) been denied by any one. » (p. 6)

« Legitimate Governments (flatter them as we will) are not another Heathen mythology. They are neither so cheap nor so splendid as the Delphin edition of Ovid’s Metamorphoses. They are indeed ‘Gods to punish’, but in other respects ‘men of our infirmity’. They do not feed on ambrosia or drink nectar ; but live on the common fruits of the earth, of which they get the largest share, and the best. […] the blood they shed is that of their subjects ; the laws they make are not against themselves ; the taxes they vote, they afterwards devour. They have the same wants that we have ; and having the option, they naturally help themselves first, out of the common stock, without thinking that others are to come after them. » (p. 7)

« They who get wealth and power from the people […] they who wallow in luxury while the people are ‘steeped in poverty to the very lips’, and bowed to the earth with unremitting labour, can have but little sympathy with those whose loss of liberty and property is their gain. What is that the wealth of thousands is composed of ? The tears, the sweat, and blood of millions. » (p. 10)

    Ce constat posé, la rhétorique employée par Hazlitt et que j’ai reprise ne devrait néanmoins pas assimiler l’essayiste à un communiste : loin de prôner la dictature du prolétariat, ce qui eût été un anachronisme puisque qu’Hazlitt a vécu et est décédé avant que Marx n’atteigne sa maturité intellectuelle, ou à appeler de ses vœux une révolution violente et sanglante, Hazlitt critique davantage et avant tout l’arrogance des gouvernants, des élites, qui sont à ses yeux les principaux responsables des troubles sociaux et politiques, davantage que les instigateurs eux-mêmes de ces troubles, quand bien même elles pourraient occasionner des violences, puisque l’origine des troubles est le résultat des mesures injustes, iniques des gouvernants. Hazlitt fait preuve d’une ironie mordante dans le passage suivant pour dénoncer l’hypocrisie des dirigeants prompts à dénoncer la violence des mouvements sociaux auxquels ils font face, en oubliant systématiquement leur responsabilité première dans leur émergence même :

« If in their uncertainty how to deal with [their sufferings], they [the people] sometimes strike random blows, if their despair makes them dangerous, why do no they, who, from their elevated situation, see so much farther and deeper into the principles and consequences of things – in their boasted wisdom prevent the causes of complaint in the people before they accumulate to a terrific height, and burst upon the heads of their oppressors. The higher classes […] might do this [curing the troubles] very effectually, by preventing the first symptoms of their disorders. » (p. 24)

« The errors of the people are the crimes of Governments. » (p. 27)

   
        La rhétorique des élites que Hazlitt dénonce pour affirmer leur légitimité (en tant qu’êtres supérieurs puisque dirigeant le pays) et dénigrer le peuple (relégué à un état infantile et irresponsable) est l’un des aspects les plus intéressants de cet essai, et peut se transposer aisément à notre situation contemporaine française. En effet, dans le cas où l’abus de pouvoir a atteint un niveau tel que le peuple ne peut que s’en révolter et exprimer bruyamment ses griefs, les gouvernants ont tendance à décrédibiliser, à minimiser l’importance, voire à nier la réalité des griefs qui lui sont exposés :

« The people are not subject to fanciful wants, speculative longings, or hypochondrical complaints. Their disorders are real, their complaints substantial and well-founded. » (p. 22)

  Hazlitt pointe à juste titre qu’au contraire, le peuple est en général passif, prêt à accepter un niveau d’injustice important jusqu’à un certain seuil, et que s’il est amené à manifester voire à se révolter, c’est que ce niveau d’injustice, et les souffrances qu’elles engendrent, a déjà atteint un seuil critique.

« The people do not rise up till they are trod down. They do not turn upon their tormentors till they are goaded to madness. They do not complain till the thumbscrews have been applied, and have been strained to the last turn. Nothing can ever wean the affections or confidence of a people from a Government […] but an excessive degree of irritation and disgust, occasioned [...] by a sudden and violent stretch of power [...]
nothing rouses the people to resistance but extreme and aggravated injustice, so nothing can make them perservere in it, or push their efforts to a successful and triumphant issue, but the most open and unequivocal determination to brave their cries and insult their misery. » (p. 25)

 
        Les minimiser, les nier est une insulte de la part des gouvernants, que Hazlitt comprend néanmoins car ces derniers tirent justement profit de cette injustice et n’en éprouvent aucune souffrance dans leur propre chair, contrairement à leurs gouvernés. Face à la colère montante à laquelle ils sont confrontés, les gouvernants ont le réflexe d’infantiliser, de décrédibiliser la parole populaire qui leur est portée : tels des enfants, ils n’auraient pas assez de jugement critique, n’auraient pas la conception du bien public, du bien général, que seuls eux-mêmes, les gouvernants, de par leur supériorité d’esprit, la complexité supposée de leur pensée, peuvent avoir. Hazlitt concède cepndant deux points aux détracteurs du peuple et de l’idée que le peuple effectivement ne puisse avoir un véritable sens de l’intérêt général :

1)   l’aspect d’abord essentiellement suiveur du peuple quant aux opinions qu’il exprime : ces dernières dans bien des cas en effet ne lui sont pas propres, et il se contente de suivre l’opinion la plus consensuelle, la plus à la mode, sans réellement l’approfondir ou y porter un jugement personnel. Hazlitt avait déjà fait une critique extrêmement virulente du « public » dans son essai Vivre à part soi (article ici), et il se montre dans le domaine artistique très critique, sceptique, sur la capacité de ce dernier à réellement appréhender et porter un jugement juste sur les chefs-d’œuvre littéraires ou plus globalement artistiques.

2)   la manipulation dont il peut par conséquent être l’objet : ce que le peuple croit parfois être l’intérêt général, profitable à lui, lui est en réalité, dans la majorité des cas, suggéré, et n’est que l’intérêt particulier de certaines classes, se faisant passer pour l’intérêt général. Hazlitt n’approfondit pas cette idée (p. 18) mais nous pouvons relier cela aux travaux de Chomsky sur La Fabrique du consentement.

Ces deux éléments en effet peuvent tromper le peuple sur ce qu’il eût été raisonnable de faire à tel ou tel moment historique : Hazlitt fait référence au fait que Jésus fut crucifié sous les acclamations du peuple, ou du soutien pour la guerre des populations à différentes périodes de l’histoire. Il n’est qu’à songer, pour nous placer de notre point de vue contemporain, à la Première Guerre Mondiale, souhaitée, voulue par le peuple français nourri des décennies durant de l’idée de revanche et de récupération de l’Alsace-Lorraine. Ou de la guerre en Irak en 2003, en majorité soutenue par le peuple américain sous de fausses informations d’une menace prétendue sérieuse que représentait Saddam Hussein. C’est la raison pour laquelle, considérant ces deux limites, Hazlitt affirme que :

« The vox populi is the vox Dei only when it springs from the individual, unbiased feelings, and unfettered, independent opinion of the people. » (p. 18)

Loin donc d’être le démagogue, le populiste qu’on eût pu croire au premier abord, Hazlitt au contraire accorde toute sa dignité au peuple si et seulement si il est constitué d’individus libres, dont les opinions sont les siennes si l’occasion lui est donnée d’avoir une éducation et une information libre. Si le peuple peut se tromper ou exprimer des idées déraisonnables, dangereuses, c’est uniquement parce qu’il est laissé dans un état d’ignorance, à l’instar d’Orlando dans la pièce de Shakespeare, Comme il vous plaira. Toutefois, il ne s’agit pas d’une éducation dans le sens où les gouvernants ont tendance à dire qu’il suffit de « faire preuve de pédagogie » pour que le peuple d’abord réticent se plie à des mesures « incontournables, indispensables », prises dans l’intérêt général par un politique qui aurait l’intelligence, la hauteur de vue dont le peuple est incapable. Cela serait une autre forme d’asservissement, dit Hazlitt, une autre forme de tyrannie qui ferait fi des griefs du peuple en le jugeant incompétent à comprendre où sont ses véritables intérêts. Au contraire, Hazlitt est un ardent critique de cette arrogance des élites, des intellectuels qui ont un tel mépris du peuple, ce dernier ayant toujours un sens plus ou moins précis du véritable intérêt général, ou du moins n’en est guère éloigné, ou dans tous les cas en est moins éloigné que le sont des élites arrogantes adoptant un ton paternaliste méprisant à son égard.

« The will of the people necessarily tends to the general good as its end ; and it must attain that end, and can only attain it, in proportion as it is guided – First, by popular feeling, as arising out of the immediate wants and wishes of the great mass of the people, - secondly, by public opinion, as arising out of the impartial reason and enlightened intellect of the community. […] In matters of feeling and common sense, of which each individual is the best judge, the majority are in the right ; in things requiring a greater strength of mind to comprehend them, the greatest power of understanding will prevail, if it has but fair play. These two, taken together, as the test of the practical measures or general principles of Government, must be right, cannot be wrong. It is an absurdity to suppose that there can be any better criterion of national grievances, or the proper remedies for them, than the aggregate amount of the actual, dear-bought experience, the honest feelings, and heeart-felt wishes of a whole people, informed and directed by the greatest power of understanding in the community, unbiassed by any sinister motive. […] for in that voice, truly collected and freely expressed (not when it is made the servile echo of a corrupt Court, or a designing Minister), we have all the sincerity and all the wisdom of the community. » (p. 13)

Un mépris difficile à supporter car elles font fi des souffrances qui lui sont exprimées à travers cette révolte du peuple, révolte qui si elle a lieu, comme je l’ai déjà dit plus haut, est déjà signe que le niveau d’injustice, d’inégalité, de pauvreté, mais surtout de souffrances du peuple au quotidien, est élevé, puisque le peuple ne se révolte spontanément que rarement et seulement dans des situations déjà critiques. Mais aussi un mépris inutilement dangereux, puisque Hazlitt, en bon psychologue des foules, rappelle que ces dernières sont enclines à pardonner, à passer à autre chose et abandonner ses griefs, pour peu qu’on leur parle avec gentillesse, que l’on prenne des mesures parfois en-déçà de leurs propres attentes, mais qui suffiraient à les satisfaire.

            Ainsi, Hazlitt est loin de tomber dans une idéalisation simpliste du peuple, comme ont tendance à le faire beaucoup de personnes politiquement engagées, à gauche comme à droite : il éprouve envers lui une sympathie générale, sans doute quelque peu distanciée si nous nous en référons à son essai Vivre à part soi, en particulier pour les souffrances qui l’amènent à se révolter, ou du moins à manifester bruyamment ses griefs au pouvoir dirigeant. Il en a surtout après l’arrogance, le dénigrement, le mépris des élites, « the insolence of office » pour citer Hamlet, envers ceux dont ils ont la responsabilité de gouverner, appuyés en cela par des intellectuels qui défendent les gouvernants au lieu du peuple, sorte d’équivalents des chiens de garde pour reprendre la formule de Serge Halimi, qui sont chargés de décrédibiliser toute parole dissonante, en particulier en la taxant de « populiste » et diverses autres appellations peu flatteuses.

« The writers on the popular side of the question are factious, designing demagogues, who delude the people to make tools of them : but the government-writers, who echo every calumny and justify every encroachment on the people, are profound philosophers and very honest men. » (p. 16)

        En sus de ce mépris, Hazlitt critique leur déconnexion vis-à-vis des souffrances quotidiennes, leur avidité, leur croyance erronée en leur intelligence supérieure, qui ne demande au peuple qu’obéissance, soumission, et non qu’il lui dise la politique, les mesures qu’eux, drapés de leur sentiment de supériorité, savent mieux prendre et dans leur intérêt, et in fine, leur incompétence et absence de remise en question.

« Loyalty, patriotism and religion, are regarded as the natural virtues and plain unerring instincts of the common people : the mixture of ignorance or prejudice is never objected to in these ; it is only their love of liberty or hatred of oppression that are discovered, by the same liberal-minded junto, to be proofs of a base and vulgar disposition. » (p. 16)

« It is the interest of Governments in general to keep the people in a state of vassalage as long as they can – to prevent the expression of their sentiments, and the exercise and improvements of their understandings, by all the means in their power. » (p. 18)

« [despite their] superior knowledge and humanity, […] if they cannot cure the State-malady, ought in decency, like other doctors, [they should] resign their authority over the patient. » (p. 22)

        Tout cela prêterait sans doute à rire si cette si profonde incompréhension des gouvernants n’avait pour conséquence la souffrance concrète de leurs gouvernés, d’individus dans leur quotidien. Mais au-delà de leur pauvreté, c’est surtout leur perte de liberté(s) qu’Hazlitt dénonce, lui qui loin d’être un populiste, est avant tout un farouche individualiste, qui se méfie instinctivement du pouvoir gouvernemental, qui par nature selon lui a des intérêts contraires à ceux de l’individu.

Cet essai est une double mise en garde pourrait-on dire : une mise en garde des élites qui, si elles persistent aveuglément dans leur mépris du peuple et leur arrogance, peuvent in fine conduire à une révolution sanglante. Hazlitt est loin d’être un communiste : au contraire, des réformes faites à-propos, avec intelligence, allégeant les souffrances concrètes du peuple, à défaut de les supprimer, suffit à gagner une certaine paix sociale, à l’instar de ce que Bismarck fit intelligemment, avec un certain machiavélisme il est vrai, avec ses lois sociales.

« This tenaciousness of power is the chief obstacle to improvement, and the cause of the revulsions which follow the attempts at it. » (p. 27)

         Mais surtout une mise en garde pour les gouvernés : qu’ils ne doivent jamais oublier que l’État a une tendance (il ne faudrait pas non plus systématiser cette idée et tomber dans le complotisme) à s’accaparer plus de pouvoir, à prendre des mesures qui vont en leur sens, et inversement vont dans le sens contraire des individus, les privant de manière croissante de leur liberté, qui est le bien le plus précieux de l’homme. S’il n’y prend pas garde, l’homme peut se voir imperceptiblement privé de plus en plus de liberté, sous couvert de l’intérêt général, et s’habituer à un tel état d’asservissement, prise dans la majeure partie des cas non de manière ouverte, mais « pour son bien ».

« While any trace of liberty is left among a people, ambitious Princes will never be easy, never at peace, never of sound mind ; nor will they ever rest or leave one stone unturned, till they have succeeded in destroying the very name of liberty, or making it into a by-word, and in rooting out the germs of every popular right liberal principle from a soil once sacred to liberty. » (p. 8 et 9)
« Kings and their Ministers generally strive to get their hands in our pockets, and their feet on our necks ; the people and their representatives will be wise enough, if they can only contrive to prevent them ; but this, it must be confessed, they do not always succeed in. For a people to be free, it is sufficient that they will to be free. But the love of liberty is less strong than the love of power ; and is guided by a less sure instinct in attaining its object. » (p. 21)
« They do not see tyranny till it is mountain high, […] till it has grown enormous, palpable, and undeniable. » (p. 24)

        Et habitué à cet état avilisant, il pourrait même considérer comme une faveur, une grande libéralité, des mesures anecdotiques desserrant quelque peu l’état de sa servitude, sans toutefois lui rendre la liberté totale à laquelle il devrait cependant toujours aspirer.

« considers any remission of its absolute claims as a gracious boon, an act of royal clemency and favour » (p. 4)

Ainsi, la véritable liberté individuelle, totale, est-elle un état fragile, sans cesse menacé, et au final éphémère, que nous devrions défendre avant qu'elle ne recule voire disparaisse, sans souvent que nous nous en rendions compte si nous n'y prenons pas garde, à l’instar de ce que dit Hazlitt :

« Liberty is short and fleeting, a transient grace that lights upon the earth by stealth and at long intervals –

Like the rainbow’s lovely form,
Evanishing amid the storm ;
Or like the Borealis race,

That shift ere you can point their place ;
Or like the snow falls in the river,

A moment white, then melts for ever. [Burns, Tam O’Shanter, II, 61-6]

But power is eternal
 ; it is ‘enthroned in the hearts of King’s’ [The Merchant of Venice, IV, 1, 189]