« [...] ce n'est qu'en ruminant qu'on s'assimile ce qu'on a lu. » - (Arthur Schopenhauer)

« L'art, c'est se retrouver dans ce que l'on voit ou ce qu'on lit ; c'est quand l'auteur ou le peintre a su formuler mieux que moi ce qui m'arrive ou ce qui m'est arrivé, lorsqu'il l'interprète d'une façon beaucoup plus intelligente que moi, ou quand, grâce à son œuvre, je perçois ma propre vie d'une manière plus fine, plus belle, que moi. » - (Krzysztof Kieślowski)

vendredi 29 octobre 2021

Retour au meilleur des mondes, d’Aldous Huxley : de la « propagande en démocratie », en particulier par la peur.

        Dans cet ensemble d’essais regroupés sous le titre de Retour au meilleur des mondes, Aldous Huxley analyse les différentes dérives des sociétés occidentales modernes, et force est de constater que son diagnostic, globalement pris, s’avère non seulement juste et qu’a fortiori, les tendances qu’il a déjà observées pour la plupart n’ont fait que s’exacerber, prenant aujourd’hui des proportions qu’il n’eût sans doute pas imaginées.

Ainsi, Huxley aborde, entre autres, la déshumanisation de l’individu évoluant au sein d’une société à la démographie croissante et de plus en plus technique et bureaucratique : l’individu devient de plus en plus une part négligeable, une variable d’ajustement, de plus en plus déconsidéré au nom d’un intérêt collectif, d’une idéologie (qu’elle soit politique, économique, voire scientifique). De plus, l’élite économico-politico-administrative cherche de plus en plus à le « standardiser », à le contrôler, à lui faire voter dans le sens qu’elle désire, à lui faire accepter ses décisions allant à l’encontre de son intérêt particulier au nom d’un intérêt collectif jugé supérieur. Cette soumission, ce contrôle de l'individu à un pouvoir, une idéologie supérieure, est précisément une des caractéristiques d'un État totalitaire.

Une nouvelle Morale Sociale est en train de remplacer notre système traditionnel qui donne la première place à l’individu. Les mots clefs en sont : « ajustement », « adaptation », « comportement social ou antisocial », « intégration », « acquisition de techniques sociales », « travail d’équipe », « vie communautaire », « loyalisme communautaire », « dynamique communautaire », « pensée communautaire », « activités créatrices communautaires ». Son postulat de base, c’est que l’ensemble social a plus de valeur et d’importance que ses éléments individuels, que les différences biologiques innées doivent être immolées à l’uniformité de la culture, que les droits de la collectivité prennent le pas sur ce que le dix-huitième siècle appelait les Droits de l’Homme. […] Cet homme idéal est celui qui fait montre de « conformisme dynamique » (quelle expression délicieuse !), d’un loyalisme intense à l’égard du groupe et d’un inlassable désir de se subordonner, d’être accepté. (p. 37)

Et ce qui est sans doute le plus inquiétant, c’est qu’une grande majorité de la population non seulement ne le constate pas, et quand bien même en aurait conscience ne s’y opposerait sans doute guère : ainsi l’effort de réfléchir, de penser par lui-même, et les responsabilités que cela implique, lui est épargné, l’État se chargeant de tout dans une sorte de paternalisme soi-disant protecteur, mais surtout maintenant l’individu sous sa tutelle dans une sorte d’enfance irresponsable, cherchant avant tout à se divertir, à multiplier les plaisirs, à rester dans une sorte de confort matériel qui est la seule contrepartie exigée en échange de la liberté qu’il lui sacrifie. Cet état d’infantilisation, où la principale préoccupation est celle du confort et du plaisir, avait été aussi observé par Frédéric Bastiat pour expliquer les attentes démesurées et irréalistes de l’individu envers l’État, particulièrement en France (voir cette note sur L’État ou la grande illusion).

À l’inverse, tout comme dans son plus connu Meilleur des mondes, Huxley rappelle, à l’instar de tout bon écrivain, que l’homme pris dans son individualité est la plus chose la plus importante au monde, et que la sauvegarde de sa liberté, de sa singularité, doit être l’objet d’une constante vigilance contre les diverses attaques dont elle est l’objet de la part d’un pouvoir se présentant comme bienveillant ou œuvrant pour un soi-disant intérêt collectif supérieur. Encore faut-il néanmoins qu’il soit capable de se défendre intellectuellement parlant contre toutes les formes de propagande dont il est l’objet plus ou moins conscient, ou même qu’il ait envie de s’en défendre…

Sur un autre plan, Huxley expose les mécanismes d’une nouvelle forme de propagande politique dans les États dits démocratiques, aidée en cela par une concentration des médias aux mains de quelques groupes ou individus. En analysant ses caractéristiques, Huxley aide surtout le lecteur attentif à la reconnaître dans sa situation personnelle et quotidienne : les ficelles grossières des propagandes totalitaires n’ont pas disparu avec ces régimes (elles sont même nées avant, au cours de la Première guerre mondiale, comme en témoigne Stefan Zweig dans son essai Le Monde d’hier), mais se perpétuent encore aujourd’hui pour peu que l’individu les reconnaisse sous leur nouvelle forme. Simplification excessive des enjeux, de préférence sous forme de slogans répétés inlassablement, occultation de la réalité et des faits quand ils sont contradictoires, diabolisation d’un ennemi intérieur ou extérieur à qui on ne permet d’avoir raison sur aucun point, etc., ces mécanismes sont d’autant plus efficaces que, comme nous l’avons pointé précédemment, le public est lui-même demandeur d’une simplification des choses et se refuse à tout effort intellectuel prolongé, lui préférant largement des plaisirs et une distraction faciles…

La propagande pour une action dictée par des impulsions plus basses que l’intérêt [général] présente des preuves forgées, falsifiées, ou tronquées, évite les arguments logiques et cherchent à influencer ses victimes par la simple répétition de slogans, la furieuse dénonciation de boucs émissaires étrangers ou nationaux… (p. 47)

« Toute propagande efficace, a écrit Hitler, doit se borner au strict indispensable, puis s’exprimer en quelques formules stéréotypées. » Celles-ci doivent être constamment reprises, car « seule la répétition constante réussira finalement à graver une idée dans la mémoire d’une foule ». La philosophie nous enseigne à douter de ce qui nous paraît évident. La propagande, au contraire, nous enseigne à accepter pour évident ce dont il serait raisonnable de douter. […] le propagandiste démagogique [est] uniformément dogmatique. Toutes ses déclarations sont catégoriques et sans nuances, le tableau qu’il brosse du monde n’a pas de gris, tout y est diaboliquement noir ou célestement blanc. […] Il ne doit jamais admettre qu’il a pu se tromper, ou que des gens ayant un point de vue différent pourraient avoir même en partie raison. Défense de discuter avec des adversaires, ils seront attaquées, réduits au silence ou, s’ils deviennent trop gênants, liquidés. (p. 60-61)

[…] des sondages récents de l’opinion publique ont révélé que la majorité des adolescents au-dessous de vingt ans, les votants de demain, ne croient pas aux institutions démocratiques, ne voient pas d’inconvénient à la censure des idées impopulaires, ne jugent pas possible le gouvernement du peuple par le peuple et s’estimeraient parfaitement satisfaits d’être gouvernés d’en haut par une oligarchie d’experts assortis, s’ils pouvaient continuer à vivre dans les conditions auxquelles une période de grande prospérité les a habitués. Que tant de jeunes spectateurs bien nourris de la télévision […] soient si totalement indifférents à l’idée de se gouverner eux-mêmes, s’intéressent si peu à la liberté d’esprit et au droit d’opposition est navrant, mais assez peu surprenant. « Libre comme un oiseau », disons-nous, et nous envions les créatures ailées qui peuvent se mouvoir sans entrave dans les trois dimensions de l’espace, mais hélas, nous oublions le dodo. Tout oiseau qui a appris à gratter une bonne pitance d’insectes et de vers sans être obligé de se servir de ses ailes renonce bien vite au privilège du vol et reste définitivement à terre. Il se passe quelque chose d’analogue pour les hommes. Si le pain leur est fourni régulièrement et en abondance trois fois par jour, beaucoup d’entre eux se contenteront fort bien de vivre de pain seulement – ou de pain et de cirque. « En fin de compte », dit le Grand Inquisiteur dans la parabole de Dostoïevski, « ils déposeront leur liberté à nos pieds et nous diront : faites de nous des esclaves, mais nourrissez-nous. (p. 152)

Conséquence aussi, les campagnes politiques sont outrageusement simplifiées, interdisant de facto tout réel débat sérieux et approfondi, puisque la capacité d’attention de son public est si limitée, et Huxley pointe à juste titre que les candidats sont vendus tels des produits de lessive, relevant davantage de la technique du marketing que d’une sérieuse confrontation d’idées.

Les deux partis mettent leurs candidats et leurs programmes sur le marché en utilisant les mêmes méthodes que le monde des affaires pour vendre ses produits. Elles comprennent le choix scientifique des thèmes de publicité et la répétition organisée… Les annonces et les réclames faites à la radio répèteront des slogans avec une intensité strictement graduée. […] les candidats devront être capables de regarder « sincèrement » la caméra de télévision.
Les services de ventes politiques ne font appel qu’aux faiblesses de leurs électeurs, jamais à leur force latente. Ils se gardent bien d’éduquer les masses et de les mettre en mesure de se gouverner elles-mêmes, jugeant très suffisant de les manipuler et de les exploiter.
C’est dans ce but que toutes les ressources de la psychologie et des sciences sociales sont mobilisées. […] Avec ce mode de distribution, les principes politiques et les plans d’action précis en sont arrivés à perdre la plus grande partie de leur importance. La personnalité du candidat et la façon dont elle est mise en valeur par les experts en publicité représentent l’essentiel. […] Il faut que [le candidat] soit distrayant et n’ennuie jamais un public […] habitué à être diverti et qui n’aime pas qu’on lui demande de se concentrer, ni de faire un effort intellectuel prolongé. Tous les discours de l’amuseur-candidat devront donc être courts et percutants. Les grands problèmes du jour y seront donc traités en cinq minutes au plus – et de préférence (étant donné que l’auditoire aura hâte de passer à quelque chose de plus attrayant que l’inflation ou la bombe H) en soixante secondes tout juste. […] avec les méthodes utilisées aujourd’hui pour vendre du candidat politique comme s’il s’agissait d’un désodorisant, le corps électoral est positivement garanti contre tout contact avec la vérité, sur quelque sujet que ce soit. (p. 76 à 78)

Mais ce qui peut-être est le plus d’actualité aujourd’hui, c’est la manière dont Huxley s’intéresse à la manière dont la propagande est d’autant plus efficiente que la population a été au préalable plongée dans un état de peur qui la rend beaucoup plus réceptive aux suggestions du pouvoir. Cette analyse de cette stratégie de contrôle de la population n’est certes pas neuve à son époque, Huxley citant de nombreuses personnes ayant travaillé sur ce sujet, mais elle n’en demeure pas moins révélatrice de la manière dont une population (du moins une grande partie d’entre elle) peut finir par adopter des comportements irrationnels, voire absurdes, pour mettre fin, ou atténuer, cette peur dans laquelle elle a été plongée, ses facultés de réflexion ayant été entretemps affaiblies, voire même annihilées. Nul doute que certains dirigeants politiques actuels sont familiers avec de telles techniques de manipulation mentale, et l’expérience concrète d’aujourd’hui nous montre bien qu’elle est extrêmement efficace, et que la raison déserte rapidement une population conditionnée par la peur.

Les principes à la base de [la] propagande sont extrêmement simples. Trouver quelque désir commun, quelque crainte ou anxiété inconsciente largement répandue – découvrir un moyen de relier ce désir ou cette crainte au produit à vendre – construire un pont de symboles verbaux ou picturaux sur lequel le consommateur pourra passer de la réalité au rêve compensateur et de celui-ci à l’illusion que le produit, une fois acheté, permettra au rêve de se réaliser. (p. 69)

Ce dont le dictateur intelligent et pratique a besoin, ce n’est pas d’un malade bon à hospitaliser, ou d’une victime à fusiller, mais d’un converti qui travaillera pour la Cause. Se tournant une fois encore vers Pavlov, il apprendra que, en approchant du point de rupture définitive, le sujet devient anormalement sensible à la suggestion. Alors qu’il est près de la limite de son endurance cérébrale, il est aisé de lui faire accepter de nouveaux comportements et qui semblent être indélébiles.
[…] on a constaté qu’en provoquant délibérément la peur, la colère ou l’anxiété, on augmentait notablement la vulnérabilité de l’animal aux suggestions. Si ces émotions sont maintenues au paroxysme pendant assez longtemps, le cerveau « se met en grève » et ensuite rien n’est plus aisé que d’implanter de nouveaux comportements. (p. 82-83)

Le fait que de fortes émotions négatives tendent à augmenter la suggestibilité et partant à faciliter un revirement dans les opinions [n’est pas neuve] […] l’énorme succès de Wesley en tant que prédicateur était fondé sur une connaissance intuitive du système nerveux central. Il commençait ses sermons par une description longue et détaillée des tourments auxquels, à moins qu’ils se convertissent, ses auditeurs seraient assurément condamnés pour l’éternité. Puis, lorsque la terreur et un sentiment de culpabilité torturant avaient amené son auditoire au bord du vertige, voire, dans certains cas, d’un effondrement cérébral complet, il changeait de ton et promettait le salut à ceux qui croiraient et se repentiraient. Par ce procédé, il a converti des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants. Une crainte intense et prolongée les brisait et les mettait dans un état de suggestibilité grandement accrue qui leur permettait d’accepter sans discussion les assertions du prédicateur.
[…] L’efficacité de la propagande politique et religieuse dépend des méthodes employées et non pas des doctrines enseignées. Ces dernières peuvent être vraies ou fausses, saines ou pernicieuses, peu importe. Si l’endoctrinement est bien fait au stade voulu de l’épuisement nerveux, il réussira. Dans des conditions favorables, pratiquement n’importe qui peut être converti à n’importe quoi. (p. 84-85)

Au final, presque toutes les observations et analyses faites par Huxley dans ce Retour au meilleur des mondes sur nos sociétés occidentales ne se retrouvent nullement dépassées. Au contraire, son diagnostic s’avère encore juste à l’heure actuelle, et la liberté individuelle de l’homme, son être, sont plus que jamais menacés par la volonté de contrôle et de manipulation d’un pouvoir aux multiples têtes (économique, politique, mais aussi scientifique). Pire encore, la plupart n’en a sans doute pas conscience, et si d’aventure elle l’était, elle n’en aurait pas l’énergie pour la contrer, voire même s’y soumettrait, la liberté étant une valeur soit négligée (au profit du plaisir et de la distraction), soit défendue avec mollesse, sans les moyens appropriés, surtout intellectuels, qu’elle nécessiterait…

Seuls les vigilants peuvent sauvegarder leurs libertés et seuls ceux qui ont sans cesse l’esprit présent et l’intelligence en éveil, peuvent espérer se gouverner effectivement eux-mêmes par les procédures démocratiques. Une société dont la plupart des membres passe une grande partie de leur temps, non pas dans l’immédiat et l’avenir prévisible, mais quelque part dans les autres mondes inconséquents du sport, des feuilletons, de la mythologie et de la fantaisie métaphysique, aura bien du mal à résister aux empiètements de ceux qui voudraient la manipuler et la dominer. (p. 51-52)

Nous souhaitons presque tous la paix et la liberté, mais bien peu d’entre nous éprouvent un grand enthousiasme pour les idées, les sentiments et les actes qui contribuent à les faire régner. (p. 68)

L’intelligence, sans laquelle l’amour est impuissant et la liberté inaccessible. (p. 140)

Pour tenter de résoudre un problème humain complexe, quel qu’il soit, nous devons faire entrer en ligne de compte tous les facteurs significatifs, non pas un seul et unique. (p. 141)

Il est parfaitement possible qu’un homme soit hors de prison sans être libre, à l’abri de toute contrainte matérielle et pourtant captif psychologiquement, obligé de penser, de sentir et d’agir comme le veulent les représentants de l’État ou de quelque intérêt privé à l’intérieur de la nation. […] La nature de la contrainte psychologique est telle que ses victimes ont l’impression d’agir sur leur propre initiative, elles ne savent pas qu’elles sont des victimes, les murs de la prison leur sont invisibles et elles se croient libres. (p. 142-143)


Ci-dessous, un florilège d’autres citations de cet essai :

« Notre société occidentale contemporaine, malgré ses progrès matériels, intellectuels et sociaux, devient rapidement moins propre à assurer la santé mentale et tend à saper, dans chaque individu, la sécurité intérieure, le bonheur, la raison, la faculté d’aimer ; elle tend à faire de lui un automate qui paie son échec sur le plan humain par des maladies mentales toujours plus fréquentes et un désespoir qui se dissimule sous une frénésie de travail et de prétendu plaisir. »
Nos « maladies mentales toujours plus fréquentes » peuvent trouver leur expression dans les symptômes des névroses, très voyants et des plus pénibles. Mais « gardons-nous », écrit le Dr Fromm, « de définir l’hygiène mentale comme la prévention des symptômes. Ces derniers ne sont pas nos ennemis, mais nos amis ; là où ils sont, il y a conflit et un conflit indique toujours que les forces de vie qui luttent pour l’harmonisation et le bonheur résistent encore. »
Les victimes vraiment sans espoir se trouvent parmi ceux qui semblent les plus normaux. Pour beaucoup d’entre eux, c’est « parce qu’ils sont si bien adaptés à notre mode d’existence, parce que la voix humaine a été réduite au silence si tôt dans leur vie, qu’ils ne se débattent même pas, ni ne souffrent et ne présentent pas de symptômes comme le font les névrosés ». Ils sont normaux non pas au sens que l’on pourrait appeler absolu du terme, mais seulement par rapport à une société profondément anormale et c’est la perfection de leur adaptation à celle-ci qui donne la mesure de leur déséquilibre mental. Ces millions d’anormalement normaux vivent sans histoires dans une société dont ils ne s’accommoderaient pas s’ils étaient pleinement humains et s’accrochent encore à « l’illusion de l’individualité », mais en fait, ils ont été dans une large mesure dépersonnalisés. Leur conformité évolue vers l’uniformité. Mais « l’uniformité est incompatible avec la liberté, de même qu’avec la santé mentale… L’homme n’est pas fait pour être un automate et s’il en devient un, le fondement de son équilibre mental est détruit. » (p. 31-32)

Toute civilisation qui, soit dans l’intérêt de l’efficacité, soit au nom de quelque dogme politique ou religieux, essaie de standardiser l’individu humain, commet un crime contre la nature biologique de l’homme. (p. 32)

Dans le même esprit [d’unité], l’artiste prend les innombrables diversités et originalités uniques du monde sensible, ainsi que sa propre imagination et leur donne un sens au sein d’un système cohérent de motifs plastiques, littéraires ou musicaux. (p. 33)

Le désir d’imposer l’ordre à la confusion, de faire naître l’harmonie de la dissonance et l’unité de la multiplicité est une sorte d’instinct intellectuel, une tendance originelle et fondamentale de l’esprit. Dans les domaines des sciences, des arts et de la philosophie, les effets de ce que je peux appeler cette « volonté à ordre » sont surtout bénéfiques. […] [d]es erreurs, si regrettables soient-elles, ne font pas grand mal, au moins directement, encore qu’il arrive parfois qu’un mauvais système philosophique cause des dommages indirects, en servant de justification à des actes insensés et inhumains. C’est dans le domaine social, en politique et en économie, que la volonté à ordre devient vraiment dangereuse.
Là, la réduction théorique de l’ingouvernable multiplicité à l’unité compréhensible devient la réduction pratique de la diversité humaine à l’uniformité crétinisée, de la liberté à la servitude. En politique, l’équivalent d’une théorie scientifique ou d’un système philosophique parfaitement achevé, c’est une dictature totalitaire. […] La beauté du rangement sert de justification au despotisme.
L’organisation est indispensable, car la liberté ne peut naître et avoir un sens que dans une communauté d’individus coopérant sans contrainte à la règlementation de l’ensemble. Mais bien qu’indispensable, elle peut aussi être fatale. Son excès transforme hommes et femmes en automates, paralyse l’élan créateur et abolit la possibilité même de l’indépendance. (p. 33-34)

Au cours du dernier siècle, les progrès successifs de la technique ont été accompagnés de perfectionnements correspondants dans l’organisation. Il fallait que les machines complexes trouvassent leur contrepartie dans des dispositions sociales complexes, destinées à fonctionner avec autant de moelleux et d’efficacité que les nouveaux instruments de production. Pour s’intégrer dans ces organisations, les personnes ont dû se dépersonnaliser, renier leur diversité native, se conformer à des normes standardisées, faire de leur mieux, en bref, pour devenir des automates.
Les effets déshumanisants d’un excès d’organisation sont renforcés par ceux de la surpopulation. L’industrie, à mesure qu’elle se développe, attire un nombre d’hommes toujours plus considérable dans les grandes villes ; mais la vie n’y est guère favorable à la santé mentale (on nous apprend que les taux les plus élevés de schizophrénie se trouvent parmi le pullulement humain des taudis industriels) ; elle ne développe pas non plus cette indépendance consciente de ses responsabilités à l’intérieur de petits groupes autonomes, qui est la première condition à l’établissement d’une démocratie authentique. La vie urbaine est anonyme et pour ainsi dire abstraite. Les êtres ont des rapports non pas en tant que personnalités totales, mais en tant que personnifications de structures économiques ou, quand ils ne sont pas au travail, d’irresponsables à la recherche de distractions. Soumis à ce genre de vie, l’individu tend à se sentir seul et insignifiant ; son existence cesse d’avoir le moindre sens, la moindre importance. (p. 35)

Le tout social dont la valeur est censée être supérieure à celle de ses composants n’est pas un organisme au sens où la ruche et la termitière en sont un. Ce n’est qu’une organisation, un rouage de la mécanique sociale. Il n’existe de valeur qu’en fonction de la vie et de la conscience qu’en prend l’individu ; or, une organisation n’est ni consciente, ni vivante, et sa valeur est celle d’un instrument, d’un dérivé. Elle ne saurait être bonne en soi, elle ne l’est que dans la mesure où elle contribue au bien des individus la composant. Lui donner le pas sur les personnes, c’est subordonner la fin aux moyens et ce qui se passe quand on renverse ainsi l’échelle des valeurs a été clairement illustré par Hitler et Staline.
[…] Si la première moitié du vingtième siècle a été l’ère des ingénieurs techniques, la seconde pourrait bien être celle des ingénieurs sociaux, je suppose que le vingt et unième [siècle] sera celle des Administrateurs Mondiaux, du système scientifique des castes et du Meilleur des Mondes. À la question quis custodiet custodes ? – qui gardera nos gardiens, […] on répond sereinement qu’ils n’ont pas besoin de surveillance. Il semble régner parmi certains docteurs en sociologie la touchante conviction que leurs pairs ne seront jamais corrompus par l’exercice du pouvoir. Tel sire Galahad, ils sont forts comme dix parce que leur cœur est pur – et leur cœur est pur parce que ce sont des savants qui ont suivi six mille heures de cours sur les sciences sociales. Hélas, l’instruction supérieure n’est pas nécessairement la garantie d’une vertu plus grande ou d’une sagesse politique plus haute. (p. 40-41)

Les institutions démocratiques sont des dispositifs destinés à concilier l’ordre social avec la liberté et l’initiative individuelles, ainsi qu’à soumettre la puissance immédiate des gouvernants d’un pays à l’autorité ultime des gouvernés. […] Si on leur donne leur chance, les humains peuvent se gouverner eux-mêmes et le font sans doute mieux […] pourvu […] qu’ils puissent faire l’expérience dans de bonnes conditions… (p. 44)

Dans la vie publique et privée, il arrive souvent que le temps manque pour réunir les faits significatifs ou peser leur importance. Nous sommes obligés d’agir en nous appuyant sur une documentation insuffisante, éclairés par une lumière infiniment plus vacillante que celle de la logique : avec la meilleure volonté du monde, nous ne pouvons pas toujours être totalement vrais ou invariablement rationnels. Tout ce qui demeure en notre pouvoir, c’est de l’être autant que les circonstances nous le permettent et de réagir aussi bien que nous le pouvons à la vérité limitée et aux raisonnements imparfaits que les autres présentent à notre connaissance. » (p. 48)

« Si une nation compte être ignorante et libre », a écrit Jefferson, « elle compte sur ce qui n’a jamais été et ne sera jamais… Le peuple ne peut être en sûreté sans informations. Là où la presse est libre et chaque citoyen capable de lire, tout est sauvé. » […] Il est vrai que Jefferson était également réaliste ; il savait, par une amère expérience, que la liberté de la presse peut conduire à de honteux abus. « Présentement […] on ne peut rien croire de ce qu’on lit dans les journaux. » […] En un mot, l’information des masses n’est ni bonne, ni mauvaise ; c’est simplement une force et comme n’importe quelle autre, elle peut être bien ou mal employée. (p. 48-49)

Aujourd’hui, légalement, la presse est encore libre, mais la plupart des petits journaux ont disparu ; le coût […] est trop élevé pour les Petits. […] La censure avec l’accroissement des dépenses et, par voie de conséquence, la concentration des possibilités d’information entre les mains de quelques grands organismes, est moins odieuse que le monopole d’État et la propagande gouvernementale… (p. 50)

En ce qui concerne la propagande, les premiers partisans de l’instruction obligatoire et d’une presse libre ne l’envisageaient que sous deux aspects : vraie ou fausse. Ils ne prévoyaient pas ce qui, en fait, s’est produit – le développement d’une immense industrie de l’information, ne s’occupant dans l’ensemble ni du vrai, ni du faux, mais de l’irréel et de l’inconséquent à tous les degrés. En un mot, ils n’avaient pas tenu compte de la fringale de distraction éprouvée par les hommes. (p. 50)

Dans leur propagande, les dictateurs contemporains s’en remettent le plus souvent à la répétition, à la suppression et à la rationalisation – répétition de slogans qu’ils veulent faire accepter pour vrais, suppression de faits qu’ils veulent laisser ignorer, déchaînement et rationalisation de passions qui peuvent être utilisées dans l’intérêt du Parti ou de l’État. (p. 52)

Plus on est nombreux, moins on peut se gouverner soi-même. Plus le corps électoral est vaste, moins chaque vote individuel a de la valeur. Quand il est noyé au milieu de millions d’autres, l’électeur a l’impression d’être impuissant, ou quantité négligeable. […] En théorie, [les candidats] sont les serviteurs du peuple, mais en pratique, ce sont eux qui donnent les ordres et c’est le peuple souverain, tout en bas du grand édifice, qui doit obéir. (p. 75)

Ivan Pavlov a observé que si on les soumettait à une tension physique ou psychique prolongée, les animaux de laboratoire présentaient tous les symptômes d’une profonde dépression nerveuse. Refusant d’affronter plus longtemps une situation intolérable, leur cerveau se mettait en grève, pour ainsi dire, et s’arrêtait complètement de fonctionner (le chien perdait conscience) ou recourait à la marche au ralenti et au sabotage (le chien se comportait de façon incohérente ou présentait des symptômes de ce que nous eussions appelé hystérie chez des humains). […] même le plus stoïque ne pouvait tenir indéfiniment ; s’il était soumis à une tension assez intense ou prolongée, il finissait par s’écrouler de manière aussi abjecte que le plus faible de son espèce. […] les seuls qui puissent soutenir indéfiniment la tension imposée […] sont les malades mentaux. La folie individuelle est immunisée contre les conséquences de la démence collective. (p. 78 à 80)

Dans certains cas, l’inhumanité terrible de l’homme à l’égard de ses semblables a été inspirée par l’amour de la cruauté pour elle-même, […] mais le plus souvent, le sadisme pur était mitigé par des considérations utilitaires, la théologie ou la raison d’État. (p. 81)

Les idéaux de la démocratie et de la liberté se heurtent au fait brutal de la suggestibilité humaine. Un cinquième de tous les électeurs peut être hypnotisé presque en un clin d’œil, un septième soulagé de ses souffrances par des piqûres d’eau, un quart suggestionnée avec rapidité et dans l’enthousiasme par l’hypnopédie. À toutes ces minorités trop promptes à coopérer, on doit ajouter les majorités aux réactions moins rapides dont la suggestibilité plus modérée peut être exploitée par n’importe quel manipulateur connaissant son affaire, prêt à y consacrer le temps et les efforts nécessaires.
La liberté individuelle est-elle compatible avec un degré élevé de suggestibilité ?
Les institutions démocratiques peuvent-elles survivre à la subversion exercée du dedans par des spécialistes habiles dans la science et l’art d’exploiter la suggestibilité à la fois des individus et des foules ? Jusqu’à quel point une vulnérabilité excessive à ces sollicitations, mettant en danger la personnalité et la société démocratique, peut-elle être corrigée par l’éducation ? (p. 124-125)

Pour instruire en vue de rendre libre, il faut commencer par énoncer des faits et des jugements de valeur, puis mettre au point les méthodes appropriées qui permettront de réaliser les valeurs et de combattre ceux qui, pour quelque raison que ce soit, veulent ignorer les faits ou nier les valeurs. (p. 126)

Dans la vie réelle, celle que l’on vit jour après jour, on ne peut jamais se débarrasser de l’individuel en l’élucidant. Ce n’est qu’en théorie que son apport semble tendre vers zéro ; en pratique, il est d’une importance primordiale. Quand un travail est accompli dans le monde, à qui sont donc les mains qui le réalisent, les yeux et les oreilles qui le perçoivent, le cerveau qui le pense ? Qui a les sentiments qui font agir, la volonté qui surmonte les obstacles ? Sûrement pas le milieu social, car un groupe n’est pas un organisme, mais une organisation aveugle et inconsciente. Tout ce qui est fait dans une société, l’est par des individus. Ils sont, bien sûr, profondément influencés par la culture locale, les tabous et les lois morales […] héritées du passé et conservées dans un ensemble de traditions orales ou de littérature écrite, mais ce que chacun d’eux tire de la société […] sera utilisé par lui à sa manière propre et unique avec ses sens, sa  constitution biochimique, son physique, son tempérament et non pas avec ceux des autres. (p. 131)

[…] l’idée fausse que notre espèce est essentiellement sociable, que les enfants des hommes naissent semblables les uns aux autres et que les individus sont le produit du milieu collectif. Si ce point de vue était exact, si les humains étaient vraiment les membres d’une espèce faite pour la vie de société, si leurs différences individuelles étaient minimes et faciles à effacer complètement […] alors, de toute évidence, il n’y aurait pas besoin de liberté. […] (p. 134)

Mais sous l’influence de mots mal choisis, appliqués – en méconnaissant complètement le fait qu’il s’agit de simples figures – à des expériences qui ont été sélectionnées et abstraites suivant un ensemble d’idées fausses, nous sommes enclins à nous conduire avec une férocité infernale et une stupidité organisée dont les animaux, précisément parce qu’ils ne parlent pas, sont heureusement incapables.
Dans leur propagande antirationnelle, les ennemis de la liberté pervertissent systématiquement les ressources du langage pour amener, par la persuasion insidieuse ou l’abrutissement, leurs victimes à penser, à sentir et à agir comme ils le veulent eux, les manipulateurs.

Apprendre la liberté (et l’amour et l’intelligence qui en sont à la fois les conditions et les résultats) c’est, entre autres choses, apprendre à se servir du langage. […] Comment les mots et les phrases que nous prononçons se rattachent-ils aux choses, aux personnes et aux événements avec lesquels nous entrons en contact dans notre existence journalière ? (p. 137-138)

Certains éducateurs […] n’admettaient pas que l’on enseignât à démonter les rouages de la propagande, sous prétexte que cela rendrait les adolescents exagérément cyniques. […] L’examen trop critique par trop de citoyens moyens de ce que disent leurs pasteurs et maîtres pourrait s’avérer profondément subversif. (p. 139)

Les vieilles formes pittoresques – élections, parlements, hautes cours de justice – demeureront, mais la substance sous-jacente sera une nouvelle forme de totalitarisme non violent. Toutes les appellations traditionnelles, tous les slogans consacrés resteront exactement ce qu’ils étaient au bon vieux temps, la démocratie et la liberté seront les thèmes de toutes les émissions radiodiffusées et de tous les éditoriaux. […] Entre-temps, l’oligarchie au pouvoir et son élite hautement qualifiée de soldats, de policiers, de fabricants de pensée, de manipulateurs mentaux mènera tout et tout le monde comme bon lui semblera. (p. 144)

dimanche 3 octobre 2021

La Nuit des rois (Twelfth Night), de William Shakespeare : de la mélancolie résultant du dépit amoureux.

« Not a flower, not a flower sweet,
On my black coffin let there be strown ;
Not a friend, not a friend greet
My poor corpse where my bones shall be thrown :
A thousand thousand sighs to save,
Lay me, O where
Sad true lover never find my grave,
To weep there. »
(Feste, II, 4)

        Dans Twelfth Night, la comédie de l’amour prend un tour mélancolique résolument marqué qui contraste, voire est parfois éclipsé, par les situations comiques engendrées par le travestissement de Viola déguisée en homme sous le nom de Cesario et les multiples facéties des membres de la maisonnée d’Olivia, à savoir son oncle Sir Toby, joyeux buveur et fêtard, son compère froussard mais bienveillant Andrew Aguecheek, la malicieuse Maria, servante d’Olivia, et surtout Feste, dont la répartie et la virtuosité verbale, lui qui se proclame « corrupter of words », en font l’un des Fous les plus marquants du répertoire shakespearien. Le ton mélancolique de la pièce est d'ailleurs d’emblée introduit par la première réplique de la pièce, une tirade d’Orsino qui, depuis longtemps semble-t-il rejeté par Olivia dont il sollicite les faveurs, en a assez de la mélancolie dans laquelle il est plongé, espérant enfin en être débarrassé.

If music be the food of love, play on,
Give me excess of it, that, surfeiting,
The appetite may sicken and so die.
That strain again, it had a dying fall :
O, it came o’er my ear like the sweet sound
That breathes upon a bank of violets,
Stealing and giving odour. […]
O spirit of love, how quick and fresh art thou,
That notwithstanding thy capacity
Receiveth as the sea. Nought enters there,
Of what validity and pitch soe’er,
But falls into abatement and low price
Even in a minute ; so full of shapes is fancy,
That is alone is high fantastical.
(I, 1)

Give me some music. […]
Now, good Cesario, but that piece of song,
That old and antique song we heard last night ;
Methought it did relieve my passion much,
More than light airs and recollected terms
Of these most brisk and giddy-paced times.
(II, 4)
Orsino ne semble plus guère avoir goût pour quoi que ce soit, est d’humeur solitaire, et ne trouve qu’un relatif réconfort en la personne de Viola/Cesario. Il est constamment aigri par les refus répétés qu’Olivia lui oppose, au point de lui souhaiter qu’elle vive une situation similaire à la sienne auprès de l’être qu’elle aimera (ce qui arrivera en effet), mais surtout est même prêt à tuer Viola/Cesario par dépit et dans l’unique but de se venger quelque peu mesquinement d’Olivia.
Since you to non-regardance cast my faith,
And that I partly know the instrument
That screws me from my true place in your favour,
Live you the marble-breasted tyrant still.
But this your minion, whom I know you love, 
And whom, by heaven I swear, I tender dearly,
Him will I tear out of that cruel eye
Where he sits crowned in his master’s spite.
Come, boy, with me, my thoughts are ripe in mischief :
I’ll sacrifice the lamb that I do love,
To spite a raven’s heart within a dove.
(V, 1)

Le dépit et la mélancolie d’Orsino seront à divers degrés vécus par d’autres personnages de la pièce, tel un fil conducteur reliant pratiquement tous les personnages de la pièce : Olivia qui tombe amoureuse de Viola/Cesario, et surtout Viola/Cesario qui tombe amoureuse d’Orsino, et est prête à tout pour lui, y compris courtiser une femme en son honneur, et même se sacrifier pour assouvir la vengeance d’Orsino envers Olivia.
Mais pensons aussi à Antonio, nourrissant une affection, un amour sans doute homosexuel envers Sebastian, et qui se croit victime, dans une scène poignante, de l’ingratitude de ce dernier lorsqu’il rencontre Viola/Cesario qu'il défend d'un duel avec Aguecheek poussé et manipulé par Sir Toby.

Will you deny me now ?
Is’t possible that my deserts to you
Can lack persuasion ? Do not tempt my misery,
Lest that it make so unsound a man
As to upbraid you with those kindnesses
That I have done for you. [...]
I hate ingratitude more in a man
Than lying, vainness, babbling drunkenness,
Or any taint of vice whose strong corruption
Inhabits our frail blood.

And to his image, which methought did promise
Most venerable worth, did I devotion.
[...]
But O, how vile an idole proves this god !
Thou hast, Sebastian, done good feature shame.
In nature there’s no blemish but the mind ;
None can be call’d deform’d but the unkind :

Virtue is beauty, but the beauteous-evil
Are empty trunks, o’erflourish’d by the devil. (III, 4)
        Et, bien qu’ils soient davantage secondaires, Malvolio et Andrew Aguecheek sont tous deux manipulés à nourrir des espérances irréalistes envers Olivia, respectivement par Maria et Sir Toby.
Why, everything adheres together, that no dram of a scruple, no scruple of a scruple, no obstacle, no incredulous or unsafe circumstance – what can be said ? Nothing that can be can come between me and the full prospect of my hopes. (III, 4)
Et que dire aussi peut-être de Feste, dont la chanson est d'une mélancolie énigmatique (voir citation en tête de cette note), contrastant avec la manière dont il raille, avec une justesse et une lucidité confondantes, les diverses folies dont l'homme est capable à tout moment.

        Ainsi donc, chaque personnage de la pièce, victime de son désir amoureux, en vient à souhaiter ardemment la réalisation de ce dernier au point de commettre des actions les égarant de leur dignité, voire presque folles, ne trouvant plus le repos depuis que leur amour est né : si l’amour fou que nourrissent Orsino et Olivia les amène à être insistants de manière régulière, au point d’en être fort importuns, celui de Viola s’en différencie franchement, étant à la fois le plus noble et le moins égoïste, en témoigne sa tirade voilée à l’adresse d’Orsino (voir II, 4).

- And what’s her history ?

A blank, my lord : she never told her love,
But let concealment, like a worm i’th’bud,
Feed on her damask cheek ; she pin’d in thought,
And with a green and yellow melancholy,
She sat like Patience on a monument,
Smiling at grief. Was not this love, indeed ?
We men may say more, swear more, but indeed,
Our shows are more than will : for still we prove
Much in our vows, but little in our love.
(II, 4)
        En effet, Viola n’entreprend jamais rien pour forcer l’amour d’Orsino, se contentant d’allusions voilées, contrainte de plus par son déguisement, et se sacrifie totalement à la volonté de l’être aimé, contrairement aux deux autres qui entreprennent tout ce qui est en leur pouvoir pour voir leur désir se réaliser. Cet amour patient, altruiste, constant, contraste avec celui d’Orsino, égoïste, insistant, et au final inconstant (ce que Feste, dans sa clairvoyance, avait bien observé, voir citation ci-dessous), lui qui ironiquement avait quelque peu moqué la faiblesse de l’amour féminin au profit du sien (II, 4)
Now the melancholy god protect thee, and the tailor make thy doublet of changeable taffeta, for thy mind is a very opal. I would have men of such constancy put to sea, that their business might be everything, and their intent everywhere ; for that’s it that always makes a good voyage of nothing. (II, 4)

          Shakespeare joue habilement aussi du thème de la folie/raison tout au long de la pièce, en lien avec le désir amoureux : Orsino mène une cour assidue et vouée à l’échec à Olivia par l’entremise de Viola/Cesario, ne renonçant pas malgré l’évidente non-réciprocité de son amour. Tel Oberon dans Le Songe d'une nuit d'été, il est prêt à enlever l’objet aimé de celle qu’il aime, devenu son rival, allant même jusqu’au meurtre. Olivia fera tout pour revoir Cesario/Viola, et le forcer à l’épouser, ce qu’elle ne parvient à faire que lorsqu’elle prend Sebastian par erreur pour Cesario/Viola, dans un mariage si rapide et précipité que Sebastian la prend à demi pour une folle (IV, 1), bien qu’il y consente dans son émerveillement.

Why, there’s for thee, and there, and there.
Are all the people mad ? (IV, 1)


What relish is in this ? How runs the stream ?
Or I am mad, or else this is a dream !
Let fancy still my sense in Lethe steep ;
If it be thus to dream, still let me sleep !
(IV, 1)
Malvolio incarnera le mieux la folie que notre imagination, nos fantasmes peuvent nous amener à faire, nous plongeant hors de nous, dans l'obscurité dont le motif revient tout au long de la pièce, lui qui est symboliquement enfermé dans une cave en raison de la prétendue folie qu'on lui a diagnostiquée :
do not think I am mad : they have laid me here in hideous darkness. (IV, 2)
They have here propertied me ; keep me in darkness, send ministers to me, asses, and do all they can to face me out of my wits. (IV, 2)
Mais peut-être que plus largement que le simple désir amoureux, Twelfth Night est-elle une pièce nous interrogeant, nous montrant les extrêmes, les folies auxquels nous sommes prêts lorsque nous voulons voir se concrétiser un désir ou croire en sa réalité, quelque irréaliste qu’il soit, et à quel point ce désir vient, naît d'une chimère, d'une illusion, d'une image à laquelle l'homme, être sensible, peut à tout moment en être la victime.
Now he’s deeply in : look how imagination blows him. (II, 5)
Orsino loue sans cesse, dans un jeu pétrarquiste tourné en dérision par Shakespeare comme il en a l'habitude, la beauté d'Olivia, par l'intermédiaire de son page Viola/Cesario. Olivia elle-même tombe amoureuse d'une image de Sebastian à travers sa soeur Viola/Cesario qui l'imite en tous points dans son travestissement. Ce motif de l'image, de l'illusion est lui aussi omniprésent tout au long de la pièce :
O, when mine eyes did see Olivia first,
Methought she purg’d the air of pestilence ;
That instant was I turn’d into a hart,
And my desires, like fell and cruel hounds,
E’er since pursue me.
(I, 1)

I do I know not what, and fear to find
Mine eye too great a flatterer for my mind.
Fate, show thy force, ourselves we do not owe :
What is decreed must be ; and be this so !
(I, 5)

I am the man ! If it be so, as ‘tis,
Poor lady, she were better love a dream.
Disguise, I see thou art a wickedness,
Wherein the pregnant enemy does much.
How easy it is for the proper-false
In women’s waxen hearts to set their forms !
Alas, our frailty is the cause, not we,
For such as we are made of, such we be.
(II, 2)

thou hast put him in such a dream, that, when the image of it leaves him, he must run mad. (II, 5)

He named Sebastian. I my brother know
Yet living in my glass
 : even such and so
In favour was my brother, and he went
Still in this fashion, colour, ornament,
For him I imitate. O, if it prove,
Tempests are kind, and salt waves fresh in love ! (III, 4)
Malvolio cependant ne peut guère être vu comme un personnage amoureux, comme le sont les autres personnages de la pièce. Imbu de lui-même, son amour pour Olivia n’en est pas un, mais plutôt de la position que son mariage avec elle lui donnera. Enflammé par un signe semble-t-il encourageant d’un amour d’Olivia envers lui (la lettre de Maria contrefaisant l'écriture de sa maîtresse), il est prêt, tout comme Viola/Cesario pourrait-on dire, à tout faire pour plaire à cette dernière, malgré les consignes et conseils ridicules de la fausse lettre. Andrew Aguecheek est lui aussi amené à nourrir d’illusoires espérances envers Olivia, par son compère Sir Toby. Néanmoins, Aguecheek se révèle, malgré sa vantardise et couardise, être un homme bon et compatissant, préoccupé de l’état de son ami Toby à la fin de la pièce lorsque ce dernier est blessé par Sebastian, qui le lui rend bien mal, et qui révèle, de manière assez inquiétante, un caractère aigri et méprisant sous ses dehors affables et rieurs, comme le souligne Tony Tanner dans son essai consacré à la pièce. Sir Toby en effet semble, à mesure que la pièce avance, montrer un caractère plus mélancolique et égoïste : les tours qu’il joue à Malvolio et son ami Aguecheek finissent par l’ennuyer, voire par l’aigrir, et il se révèle de moins en moins drôle et sympathique après des premières scènes où il se montrait, sous le coup de l’ivresse, davantage comme un joyeux drille.

        Peut-être au final, en sus de la folie amoureuse dans laquelle chacun peut tomber, même les plus improbables (tels Olivia tombant amoureux de Viola/Cesario alors qu’elle se promettait de se retirer du monde à la suite de la mort de son frère; Antonio, dépeint comme un sanguinaire guerrier, tombant amoureux de Sebastian), Twelfth Night nous invite à ne pas juger ou traiter sévèrement ceux qui en sont les victimes : car les rôles peuvent tout aussi bien s’inverser, autre signe de la précarité de la condition de l'homme, parfois prompt à moquer ou blesser autrui sur la base de ses folies, auxquelles nous sommes cependant tous susceptibles de tomber.

Foolery, sir, does walk about the orb like the sun : it shines everywhere. (III, 1)
Ainsi, Viola invite Olivia à considérer les sentiments d’Orsino, bien que ce dernier se montre également, il est vrai, beaucoup trop insistant ; et Olivia tombera dans une mélancolie similaire à celle d’Orsino lorsque ses avances seront continuellement rejetées par Viola/Cesario ; dans une moindre mesure, Aguecheek est plus ou moins dépité de constater qu’il n’a aucune chance auprès d’Olivia, bien que Sir Toby, de manière de plus en plus sournoise, lui insinue le contraire et finira par se révéler plutôt antipathique.

OLIVIA
I have said too much unto a heart of stone,
And laid mine honour too unchary on’t :

There’s something in me that reproves my fault ;
But such a headstrong potent fault it is
That is but mocks reproof.

VIOLA
With the same ‘haviour that your passion bears
Goes on my master’s griefs
. (III, 4)

        Et c’est peut-être la raison pour laquelle Orsino finira par tomber amoureux de Viola : il constate en effet que cette dernière a fait preuve à son égard d’un amour constant, admirable, désintéressé, qui peut-être l’a touché, un amour sublime si loin du comportement qu’il a eu à l’égard d’Olivia. Les femmes, une nouvelle fois chez Shakespeare, se montreront globalement plus nobles que les hommes : en sus de Viola et de son amour admirable, Olivia éprouvera de la compassion pour Malvolio, lorsque la farce qu’on lui a jouée est portée à sa connaissance, alors que ce dernier crie vengeance et refuse de pardonner les torts qu’on lui a faits, augurant peut-être d'une issue plus dramatique quant au capitaine qui a sauvé Viola et dont le sort dépend de lui, dans une fin qui, comme souvent chez Shakespeare, ne réconcilie pas tous les personnages et laisse planer un doute, une ombre sur leur avenir à court et/ou long terme.


Ci-dessous, un florilège des meilleures citations restantes de la pièce  :

How will she love, when the rich golden shaft
Hath kill’d the flock of all affections else
That live in her […]
Away before me to sweet beds of flowers :
Love-thoughts lie rich when canopi’d with bowers. (I, 1)

What great ones do, the less will prattle of (I, 2)

And though that nature with a beauteous wall
Doth oft close in pollution
, yet of thee
I will believe thou hast a mind that suits
With this thy fair and outward character. (I, 2)

… for I can sing,
And speak to him in many sorts of music. (I, 2)

I am sure care’s an enemy to life. (I, 3)

Confine ? I’ll confine myself no finer than I am… (I, 3)

With drinking healths to my niece. I’ll drink to her as long as there is a passage in my throat, and drink in Illyria : he’s a coward and a coystril that will not drink to my niece till his brains turn o’th’toe like a parish-top. (I, 3)

Accost is, front her, board her, woo her, assail her. (I, 3)

I am great eater of beef, and I believe, that does harm to my wit. (I, 3)

Be clamorous, and leap all civil bounds,
Rather than make unprofited return
. (I, 4)

it shall become thee well to act my woes. (I, 4)

I myself am best / When least in company. (I, 4)

a barful strife ! / Whoe’er I woo, myself would be his wife. (I, 4)

Let her hang me : he that is well hang’d in this world needs to fear no colours. (I, 5)
Many a good hanging prevents a bad marriage. (I, 5)

Wits, and’t be thy will, put me into good feeling ! Those wits that think they have thee do very oft prove fools, and I, that am sure I lack thee, may pass for a wise man. For what says Quinapalus ? ‘’Better a witty fool than a foolish wit.’’ (I, 5)

Anything that’s mended is but patch’d : virtue that transgresses is but patch’d with sin, and sin that amends is but patch’d with virtue. (I, 5)

I know his soul is in heaven, fool. / The more fool, madonna, to mourn for your brother’s soul being in heaven. – Take away the fool, gentlemen. (I, 5)

To be generous, guiltless, and of free disposition, is to take those things for bird-bolts that you deem cannon bullets. There is no slander in an allow’d fool, though he do nothing but rail ; nor no railing in known discreet man, though he do nothing but reprove. (I, 5)

Fetch him off, I pray you, he speaks nothing but madman. Fie on him ! (I, 5)

What’s a drunken man like, fool ? / Like a drown’d man, a fool, and a madman. One draught above heat makes him a fool, the seconds mads him, and a third drowns him. (I, 5)

he says he’ll stand at your door like a sheriff’s post, and be the supporter to a bench, but he’ll speak with you. (I, 5)

Not yet old enough for a man, nor young enough for a boy ; as a squash is before ‘tis a peascod, or a codling when ‘tis almost an apple. ‘Tis with him in standing water, between boy and man. (I, 5)

I can say little more than I have studied, and that question’s out of my part. (I, 5)

by the very fangs of malice, I swear, I am not that I play. (I, 5)

if you are she, you do usurp yourself : for what is yours to bestow is not yours to reserve. (I, 5)

Come to what is important in’t : I forgive you the praise. / Alas, I took great pains to study it, and ‘tis poetical. /It is the more like to be feigned ; I pray you keep it in. (I, 5)

Some mollification for your giant, sweet lady. (I, 5)

What  I am and what I would are as secret as maidenhead : to your ears, divinity ; to any other’s, profanation. (I, 5)

‘Tis beauty truly blent, whose red and white
Nature’s own sweet and cunning hand laid on :
Lady, you are the cruel’st she alive,
If you will lead these graces to the grave,
And leave the world no copy
. (I, 5)

Your lord does know my mind : I cannot love him.
Yet I suppose him virtuous, know him noble,
Of great estate, of fresh and stainless youth ;
In voices well divulg’d, free, learn’d, and valiant,
And, in dimension and the shape of nature,
A gracious person. But yet I cannot love him.
He might have took his answer long ago.
(I, 5)

If I did love you in my master’s flame,
With such a suffering, such a deadly life,
In your denial I would find no sense,
I would not understand it
. (I, 5)

Make me a willow cabin at your gate,
And call upon my soul within the house,
Write loyal cantons of contemned love,
And sing them loud even in the dead of night ;
Holla your name to the reverberate hills,
And make the babbling gossip of the air
Cry out ‘Olivia’ O you should not rest
Between the elements of air and earth
But you should pity me.
(I, 5)

Love make his heart of flint that you shall love,
And let your fervour, like my master’s, be
Plac’d in contempt.
Farewell, fair cruelty. (I, 5)

Thy tongue, thy face, thy limbs, thy actions, and spirit,
Do give thee five-fold blazon. Not too fast : soft, soft !
Unless the master were the man. How now ?
Even so quickly one catch the plague ?
Methinks I feel this youth’s perfections
With an invisible and subtle stealth
To creep in at mine eyes. Well, let it be. (I, 5)

my stars shine darkly over me ; the malignancy of my fate might, perhaps, distemper yours ; therefore I shall crave of you your leave that I may bear my evils alone. (II, 1)

She is drown’d already, sir, with salt water, though I seem to drown her remembrance again with more. (II, 1)

my bosom is full of kindness, and I am yet so near the manners of my mother that, upon the least occasion more, mine eyes will tell tales of me. (II, 1)

But come what may, I do adore thee so
That danger shall seem sport, and I will go. (II, 1)

Fortune forbid my outside have not charm’d her !
She made good view of me, indeed so much
That methought her eyes had lost her tongue,
For she did speak in starts distractedly. (II, 2)

And I (poor monster), fond as much on him ;
And she (mistaken), seems to dote on me.
What will become of this ? As I am man,
My state is desperate for my master’s love ;
As I am woman (now alas the day !),
What thriftless sighs shall poor Olivia breathe !

O time, thou must untangle this, not I ;
It is too hard a knot for me t’untie ! (II, 2)

not to be a-bed after midnight is to be up betimes […] To be up after midnight and to go to bed then is early ; so that to go to be after midnight is to go to bed betimes. (II, 3)

I think it [our live] rather consists of eating and drinking. (II, 3)

Journeys end in lovers meeting,
Every wise man’s son doth know
. (II, 3)

What is love ? ‘tis not hereafter,
Present mirth hath present laughter ;
What’s to come is still unsure.
In delay there lies no plenty,
Then come kiss me, sweet and twenty ;
Youth’s a stuff will not endure
.
(II, 3)

I am dog at a catch. /By’r lady, sir, and some dogs will catch well. (II, 3)

What a caterwauling do you keep here ! (II, 3)

Dost thou think, because thou art virtuous, there shall be no more cakes and ale ? (II, 3)

If I do not gull him into an ayword, and make him a common recreation, do not think I have wit enough to lie straight in my bed. (II, 3)

The devil a Puritan that he is, or anything constantly but a time-pleaser : an affection’d ass that cons state without book and utters it by great swarths. The best persuaded of himself : so cramm’d (as he thinks) with excellencies, that it is his grounds of faith that all that look on him love him… (II, 3)

And your horse now would make him an ass. (II, 3)

She’s a beagle true bred, and one that adores me. What o’that ? (II, 3)

Come hither, boy ; if ever thou shalt love,
In the sweet pangs of it remember me :
For, such as I am, all true lovers are,
Unstaid and skittish in all motions else, [...]
Save in the constant image of the creature
That is belov’d. (II, 4)

Let still the woman take
An elder than herself ; so wears she to him,
So sways she level in her husband’s heart.
For, boy, however we do praise ourselves,
Our fancies are more giddy and unfirm,
More longing, wavering, sooner lost and won,
Than women’s are.
(II, 4)

Then let thy love be younger than thyself,
Or thy affection cannot hold the bent :
For women are as roses, whose fair flower,
Being once display’d, doth fall that very hour.
(II, 4)
And so they are ; alas, that they are so :
To die, even when they to perfection grow !
(II, 4)

Truly, sir, and pleasure will be paid one time or another. (II, 4)

Tell her my love, more noble than the world,
Prizes not quantity of dirty lands ;
The parts that Fortune hath bestow’d upon her,
Tell her I hold as giddily as Fortune ;
But ‘tis that miracle and queen of gems
That Nature pranks her in attracts my soul. (II, 4)

But if she cannot love you, sir ?
- I cannot be so answer’d.
Sooth, but you must.
Say that some lady, as perhaps there is,
Hath for your love as great a pang of heart
As you have for Olivia […]
- There is no woman’s sides
Can bide the beating of so strong a passion
As love doth give my heart ; no woman’s heart
So big to hold so much ; they lack retention. […]
But mine is all as hungry as the sea,
And can digest as much. (II, 4)

In faith, they are as true of heart as we.
My father had a daughter lov’d a man,
As it might be perhaps, were I a woman,
I should your lordship.
- And what’s her history ?
A blank, my lord : she never told her love,
But let concealment, like a worm i’th’bud,
Feed on her damask cheek ; she pin’d in thought,
And with a green and yellow melancholy,
She sat like Patience on a monument,
Smiling at grief. Was not this love, indeed ?
We men may say more, swear more, but indeed,
Our shows are more than will : for still we prove
Much in our vows, but little in our love.
(II, 4)

if I lose a scruple of this sport let me be boil’d to death with melancholy. (II, 5)

the niggardly rascally sheep-biter. (II, 5)

he brought me out o’favour with my ladyn about a bear-baiting here. (II, 5)

he has been yonder i’the sun practising behaviour to his own shadow this half hour. (II, 5)

here comes the trout that must be caught with tickling. (II, 5)

You must amend your drunkenness. / Out, scab ! (II, 5)

and he will smile upon her, which will now be so unsuitable to her disposition, being addicted to a melancholy as she is… (II, 5)

I do not now fool myself to let imagination jade me ; for every reason excites to this, that my lady loves me. (II, 5)

I could marry this wench for this device… And ask no other dowry with her but such another jest. (II, 5)

most excellent devil of wit ! (II, 5)

To see this age ! A sentence is but a chev’ril glove to a good wit : how quickly the wrong side may be turn’d outward ! (III, 1)

they that dally nicely with words may quickly make them wanton. / I would therefore my sister had had no name, sir. / Why, man ?/ Why, sir, her name’s a word ; and to dally with that word might make my sister wanton. But indeed words are very rascals, since bonds disgrac’d them. (III, 1)

Words are grown so false I am loath to prove reason with them. (III, 1)

I do care for something ; but in my conscience, sir, I do not care for you ; if that be to care for nothing sir, I would it would make you invisible. (III, 1)

Lady Olivia has no folly : she will keep no fool, sir, till she be married, and fools are as like husbands as pilchards are to herrings, the husband’s the bigger. I am, indeed, not her fool, but her corrupter of words. (III, 1)

Foolery, sir, does walk about the orb like the sun : it shines everywhere. (III, 1)

Now Jove, in his next commodity of hair, send thee a beard ! (III, 1)

This fellow is wise enough to play the fool,
And to do that well craves a kind of wit.
He must observe their mood on whom he jests,
The quality of persons, and the time ;
And, like the haggard, check at every feather
That comes before his eye. This is a practice
As full of labour as a wise man’s art :
For folly, that he wisely knows, is fit ;
But wise men, folly fall’n, quite taint their wit.
(III, 1)

‘Twas never merry word,
Since lowly feigning was call’d compliment… (III, 1)

For him, I think not on him ; for his thoughts,
Would they were blanks rather than fill’d with me !
(III, 1)

But, would you undertake another suit,
I had rather hear to solicit that,
Than music from the spheres. (III, 1)

‘tis a vulgar proof
That very oft we pity enemies. (III, 1)

Why then, methinks ‘tis time to smile again.
O world, how apt the poor are to be proud !
If one should be a prey, how much the better
To fall before the lion than the wolf ! (III, 1)

Then think you right : I am not what  I am.
- I would you were as I would have you be ! (III, 1)

A murd’rous guilt shows not itself more soon
Than love that would seem hid. Love’s night is noon.

- Cesario, by the roses of the spring,
By maidhood, honour, truth, and everything,
I love thee so that, maugre all thy pride,
Nor wit, nor reason, can my passion hide.
Do not extort thy reasons from this clause,
For that I woo, thou therefore hast no cause ;
But rather reason thus with reason fetter :
Love sought is good, but given unsought is better. (III, 1)

the double gilt of this opportunity you let time wash off, and you are now sail’d into the north of my lady’s opinion […] unless you do redeem it by some laudable attempt either of valour or policy. (III, 2)

there is no love-broker in the world can more prevail in man’s commendation with woman than report of valour. (III, 2)

I think oxen and wainropes cannot hale them together. For Andrew, if he were open’d and you find so much blood in his liver as will clog the foot of a flea, I’ll eat the rest of th’anatomy. (III, 2)

yond gull Malvolio is turned heathen, a very renegado ; for there is no Christian, that means to be saved by believing rightly, can ever believe such impossible passages of grossness. He’s in yellow stockings. (III, 2)

He does smile his face into more lines than is in the new map, with the augmentation of the Indies. (III, 2)

I could not stay behind you : my desire
(More sharp than filed steel) did spur me forth,
And not all love to see you (though so much
As might have drawn one to a longer voyage)
But jealousy what might befall your travel, […]
My willing love,
The rather by these arguments of fear,
Set forth in your pursuit. (III, 3)

I can no other answer make but thanks,
And thanks, and ever thanks ; and oft good turns
Are shuffl’d off with such uncurrent pay… (III, 3)

How should I feast him ? What bestow on him ?
For youth is bought more oft than begg’d or borrow’d. (III, 4)

the man is tainted in’s wits. (III, 4)

I’m as mad as he,
If sad and merry sadness equal be.
(III, 4)

Why, this is very midsummer madness. (III, 4)

Why, everything adheres together, that no dram of a scruple, no scruple of a scruple, no obstacle, no incredulous or unsafe circumstance – what can be said ? Nothing that can be can come between me and the full prospect of my hopes. (III, 4)

If this were played upon a stage now, I could condemn it as an improbable fiction. (III, 4)

we may carry it thus for our pleasure, and his penance, till our very pastime, tired out of breath, prompt us to have mercy on him… (III, 4)

for it comes to pass oft that a terrible oath, with a swaggering accent sharply twang’d off, gives manhood more approbation than ever proof itself would have earn’d him. (III, 4)

I have said too much unto a heart of stone,
And laid mine honour too unchary on’t :

There’s something in me that reproves my fault ;
But such a headstrong potent fault it is
That is but mocks reproof. (III, 4)

With the same ‘haviour that your passion bears
Goes on my master’s griefs
. (III, 4)

What shall you ask of me that I’ll deny,
That honour sav’d may upon asking give ? (III, 4)

A little thing would make me tell them how much I lack of a man. (III, 4)

Will you deny me now ?
Is’t possible that my deserts to you
Can lack persuasion ? Do not tempt my misery,
Lest that it make so unsound a man
As to upbraid you with those kindnesses
That I have done for you. (III, 4)

I hate ingratitude more in a man
Than lying, vainness, babbling drunkenness,
Or any taint of vice whose strong corruption
Inhabits our frail blood. (III, 4)

And to his image, which methought did promise
Most venerable worth, did I devotion.
(III, 4)

But O, how vile an idole proves this god !
Thou hast, Sebastian, done good feature shame.
In nature there’s no blemish but the mind ;
None can be call’d deform’d but the unkind :

Virtue is beauty, but the beauteous-evil
Are empty trunks, o’erflourish’d by the devil. (III, 4)

Prove true, imagination, O prove true… (III, 4)

He named Sebastian. I my brother know
Yet living in my glass
 : even such and so
In favour was my brother, and he went
Still in this fashion, colour, ornament,
For him I imitate. O, if it prove,
Tempests are kind, and salt waves fresh in love ! (III, 4)

I am afraid this great lubber the world will prove a cockney. (IV, 1)

Why, there’s for thee, and there, and there.
Are all the people mad ? (IV, 1)

Ungracious wretch,
Fit for the mountains and the barbarous caves,
Where manners ne’er were preach’d ! Out of my sight ! (IV, 1)

What relish is in this ? How runs the stream ?
Or I am mad, or else this is a dream !
Let fancy still my sense in Lethe steep ;
If it be thus to dream, still let me sleep !
(IV, 1)

do not think I am mad : they have laid me here in hideous darkness. (IV, 2)

I would we were well rid of this knavery. If he may be conveniently deliv’d, I would he were ; for I am now so far in offence with my niece that I cannot pursue with any safety this sport to the upshot. (IV, 2)

But as well ? Then you are mad indeed, if you be no better in your wits than a fool. (IV, 2)

They have here propertied me ; keep me in darkness, send ministers to me, asses, and do all they can to face me out of my wits. (IV, 2)

But tell me true, are you not mad indeed ? or do you but counterfeit ? (IV, 2)

Plight me the full assurance of your faith,
That my most jealous and too doubtful soul
May live at peace. (IV, 3)

How does thou, , my good fellow ? /
Truly, sir, the better for my foes and the worse for my friends. […]  Marry, sir, they praise me an ass of me ; now my foes tell me plainly I am an ass : so that by my foes, sir, I proft in the knowledge of myself, and by my friends I am abused ; so that […] the worse for my friends and the better for my foes. (V, 1)

A bawbling vessel was he captain of,
For shallow draught and bulk unprizable,
With which such scathful grapple did he make
With the most noble bottom of our fleet
That very envy, and the tongue of loss,
Cried fame and honour on him. (V, 1)

If it be aught to the old tune, my lord,
It is as fat and fulsome to mine ear
As howling after music. (V, 1)

Since you to non-regardance cast my faith,
And that I partly know the instrument
That screws me from my true place in your favour,
Live you the marble-breasted tyrant still.
But this your minion, whom I know you love, 
And whom, by heaven I swear, I tender dearly,
Him will I tear out of that cruel eye
Where he sits crowned in his master’s spite.
Come, boy, with me, my thoughts are ripe in mischief :
I’ll sacrifice the lamb that I do love,
To spite a raven’s heart within a dove.
(V, 1)

And I, most jocund, apt, and willingly,
To do you rest, a thousand deaths would die. (V, 1)

Where goes Cesario ? /
After him I love
More than I love these eyes, more than my life,
More, by all mores, than e’er I shall love wife
. (V, 1)

Since when, my watch hath told me, toward my grave,
I have travell’d but two hours. (V, 1)

O thou dissembling cub ! What wilt thou be,
When time hath sow’d a grizzle on thy case ?
Or will not else thy craft so quickly grow
That thine own trip shall be thine overthrow ?
Farewell, and take her ; but direct thy feet
Where thou and I henceforth may never meet. (V, 1)

we took him for a coward, but he’s the very devil incardinate. (V, 1)

Sot, didst see Dick Surgeon, sot ? / O, he’s drunk, Sir Toby, an hour agone : his eyes were set at eight i’th’morning. / Then he’s a rogue, and a passy-measures pavin, I hate a drunken rogue. (V, 1)

Will you help, an ass-head, and a coxcomb, and a knave ? A thin-fac’d knave, a gull ? (V, 1)

One face, one voice, one habit, and two persons,
A natural perspective, that is, and is not. (V, 1)

Were you a woman, as the rest goes even,
I should my tears let fall upon your cheek,
And say ‘’Thrice welcome, drowned Viola !’’ (V, 1)

And all those sayings will I overswear ;
And all those swearings keep as true in soul
As doth that orbed continent the fire
That severs day from night. (V, 1)