« [...] ce n'est qu'en ruminant qu'on s'assimile ce qu'on a lu. » - (Arthur Schopenhauer)

« L'art, c'est se retrouver dans ce que l'on voit ou ce qu'on lit ; c'est quand l'auteur ou le peintre a su formuler mieux que moi ce qui m'arrive ou ce qui m'est arrivé, lorsqu'il l'interprète d'une façon beaucoup plus intelligente que moi, ou quand, grâce à son œuvre, je perçois ma propre vie d'une manière plus fine, plus belle, que moi. » - (Krzysztof Kieślowski)

samedi 24 avril 2021

What is the people ?, de William Hazlitt : de la fragilité de la liberté individuelle.

    Le terme anglais people employé par Hazlitt dans le titre sous forme de question rhétorique est ici à comprendre au sens du mot peuple, ou plutôt des gens qui sont gouvernés, par opposition aux gouvernants. C’est là le sujet principal de cet essai politique, à savoir les rapports conflictuels, antagonistes entre gouvernants et gouvernés. Une lecture rapide et superficielle de l’essai, ou de son intitulé, pourrait laisser penser que Hazlitt se fait le champion du peuple, puisqu’il le présente de manière globalement positive, et l’essayiste anglais pourrait à ce titre être qualifié de populiste, terme à forte connotation péjorative et raccourci souvent facile pour décrédibiliser une personne donnée se prévalant des aspirations du peuple pour un programme politique donné. Nous verrons néanmoins que la vision de Hazlitt, bien que passionné dans sa défense du peuple, n’en présente pas moins d’importantes et pertinentes nuances qui, loin d’en faire un révolutionnaire exalté, un populiste au sens dépréciatif du terme, en font un analyste plus mesuré, proposant des observations et réflexions intéressantes sur la dynamique des rapports entre gouvernants et gouvernés, qui visent in fine à mettre en avant la fragilité de la liberté individuelle, et comment elle est affaiblie à la fois par les gouvernants, avides de pouvoir, et ses propres détenteurs, par manque de vigilance ou de prise de conscience de la manière dont elle est attaquée.

    Bien que l’essai prenne pour cadre son époque contemporaine et critique de manière parfois virulente la monarchie héréditaire britannique, se drapant de sa légitimité (Legitimacy), il n’en demeure pas moins que l’analyse de Hazlitt peut aisément se transposer dans tout système politique de toute époque, la nôtre incluse. Hazlitt pose d’abord pour base de sa réflexion que le pouvoir des gouvernants et la liberté des gouvernés sont des forces intrinsèquement antagonistes, dont la puissance est inversement proportionnelle : à savoir que l’augmentation de l’un se fait nécessairement au détriment de l’autre. Ainsi, le pouvoir des gouvernants augmente lorsque la liberté du peuple diminue, et vice versa.

« the cause of the people and the cause of the Government, […] are not the same but the reverse of one another. […] The interests of the one are common and equal rights : of the other, exclusive and invidious privileges. The essence of the first is to be shared alike by all, and to benefit the community in proportion as they are spread : the essence of the last is to be destroyed by communication, and to subsist only – in wrong of the people. Rights and privileges are a contradiction in terms : for if one has more than his right, others must have less » (p. 6)

« In fine, there are but two things in the world, might and right. Whenever one of these is overcome, it is by the other. » (p. 26)

  
       Partant de là, Hazlitt souligne une caractéristique des gouvernants : à savoir qu’ils ont naturellement tendance à vouloir augmenter leur pouvoir, à l’instar de Montesquieu affirmant que « Tout homme qui a le pouvoir est poussé à en abuser ». En effet, Hazlitt rappelle que le gouvernant, bien qu’il ait souvent tendance à se prévaloir de Dieu, ou bien à se présenter comme quelqu’un d’honnête, d’intelligent, supérieur par rapport aux autres, si l’on se place davantage dans notre situation contemporaine, n’en reste pas moins un homme de chair et d’os, avec des besoins et des désirs humains, l’idéal platonicien du philosophe-roi étant certes séduisant mais utopique (p. 7). Pire encore, le gouvernant est plus qu’un homme, si l’on peut dire : en effet, ses appétits, ses désirs, son avidité, de par sa position, sont accrus par rapport à la moyenne des hommes, et sa position de surcroît lui offre de multiples opportunités de satisfaire ses besoins « artificiels » (p. 7 et 8). Conséquemment, Hazlitt soutient l’idée que le gouvernant tend naturellement à abuser de son pouvoir, ne fût-ce que pour en détenir davantage pour lui-même, ou pour d’autres motifs tels que l’assouvissement de son avidité personnelle, et que cet abus de pouvoir, qui a pour corollaire donc l’appauvrissement et la privation croissante de liberté du peuple, continuera, augmentera jusqu’au moment où le peuple ne pourra plus davantage en supporter.

« The tendency in arbitrary power to encroach upon the liberties and comforts of the people, and to convert the public good into a stalking-horse to its own pride and avarice, has never (that we know) been denied by any one. » (p. 6)

« Legitimate Governments (flatter them as we will) are not another Heathen mythology. They are neither so cheap nor so splendid as the Delphin edition of Ovid’s Metamorphoses. They are indeed ‘Gods to punish’, but in other respects ‘men of our infirmity’. They do not feed on ambrosia or drink nectar ; but live on the common fruits of the earth, of which they get the largest share, and the best. […] the blood they shed is that of their subjects ; the laws they make are not against themselves ; the taxes they vote, they afterwards devour. They have the same wants that we have ; and having the option, they naturally help themselves first, out of the common stock, without thinking that others are to come after them. » (p. 7)

« They who get wealth and power from the people […] they who wallow in luxury while the people are ‘steeped in poverty to the very lips’, and bowed to the earth with unremitting labour, can have but little sympathy with those whose loss of liberty and property is their gain. What is that the wealth of thousands is composed of ? The tears, the sweat, and blood of millions. » (p. 10)

    Ce constat posé, la rhétorique employée par Hazlitt et que j’ai reprise ne devrait néanmoins pas assimiler l’essayiste à un communiste : loin de prôner la dictature du prolétariat, ce qui eût été un anachronisme puisque qu’Hazlitt a vécu et est décédé avant que Marx n’atteigne sa maturité intellectuelle, ou à appeler de ses vœux une révolution violente et sanglante, Hazlitt critique davantage et avant tout l’arrogance des gouvernants, des élites, qui sont à ses yeux les principaux responsables des troubles sociaux et politiques, davantage que les instigateurs eux-mêmes de ces troubles, quand bien même elles pourraient occasionner des violences, puisque l’origine des troubles est le résultat des mesures injustes, iniques des gouvernants. Hazlitt fait preuve d’une ironie mordante dans le passage suivant pour dénoncer l’hypocrisie des dirigeants prompts à dénoncer la violence des mouvements sociaux auxquels ils font face, en oubliant systématiquement leur responsabilité première dans leur émergence même :

« If in their uncertainty how to deal with [their sufferings], they [the people] sometimes strike random blows, if their despair makes them dangerous, why do no they, who, from their elevated situation, see so much farther and deeper into the principles and consequences of things – in their boasted wisdom prevent the causes of complaint in the people before they accumulate to a terrific height, and burst upon the heads of their oppressors. The higher classes […] might do this [curing the troubles] very effectually, by preventing the first symptoms of their disorders. » (p. 24)

« The errors of the people are the crimes of Governments. » (p. 27)

   
        La rhétorique des élites que Hazlitt dénonce pour affirmer leur légitimité (en tant qu’êtres supérieurs puisque dirigeant le pays) et dénigrer le peuple (relégué à un état infantile et irresponsable) est l’un des aspects les plus intéressants de cet essai, et peut se transposer aisément à notre situation contemporaine française. En effet, dans le cas où l’abus de pouvoir a atteint un niveau tel que le peuple ne peut que s’en révolter et exprimer bruyamment ses griefs, les gouvernants ont tendance à décrédibiliser, à minimiser l’importance, voire à nier la réalité des griefs qui lui sont exposés :

« The people are not subject to fanciful wants, speculative longings, or hypochondrical complaints. Their disorders are real, their complaints substantial and well-founded. » (p. 22)

  Hazlitt pointe à juste titre qu’au contraire, le peuple est en général passif, prêt à accepter un niveau d’injustice important jusqu’à un certain seuil, et que s’il est amené à manifester voire à se révolter, c’est que ce niveau d’injustice, et les souffrances qu’elles engendrent, a déjà atteint un seuil critique.

« The people do not rise up till they are trod down. They do not turn upon their tormentors till they are goaded to madness. They do not complain till the thumbscrews have been applied, and have been strained to the last turn. Nothing can ever wean the affections or confidence of a people from a Government […] but an excessive degree of irritation and disgust, occasioned [...] by a sudden and violent stretch of power [...]
nothing rouses the people to resistance but extreme and aggravated injustice, so nothing can make them perservere in it, or push their efforts to a successful and triumphant issue, but the most open and unequivocal determination to brave their cries and insult their misery. » (p. 25)

 
        Les minimiser, les nier est une insulte de la part des gouvernants, que Hazlitt comprend néanmoins car ces derniers tirent justement profit de cette injustice et n’en éprouvent aucune souffrance dans leur propre chair, contrairement à leurs gouvernés. Face à la colère montante à laquelle ils sont confrontés, les gouvernants ont le réflexe d’infantiliser, de décrédibiliser la parole populaire qui leur est portée : tels des enfants, ils n’auraient pas assez de jugement critique, n’auraient pas la conception du bien public, du bien général, que seuls eux-mêmes, les gouvernants, de par leur supériorité d’esprit, la complexité supposée de leur pensée, peuvent avoir. Hazlitt concède cepndant deux points aux détracteurs du peuple et de l’idée que le peuple effectivement ne puisse avoir un véritable sens de l’intérêt général :

1)   l’aspect d’abord essentiellement suiveur du peuple quant aux opinions qu’il exprime : ces dernières dans bien des cas en effet ne lui sont pas propres, et il se contente de suivre l’opinion la plus consensuelle, la plus à la mode, sans réellement l’approfondir ou y porter un jugement personnel. Hazlitt avait déjà fait une critique extrêmement virulente du « public » dans son essai Vivre à part soi (article ici), et il se montre dans le domaine artistique très critique, sceptique, sur la capacité de ce dernier à réellement appréhender et porter un jugement juste sur les chefs-d’œuvre littéraires ou plus globalement artistiques.

2)   la manipulation dont il peut par conséquent être l’objet : ce que le peuple croit parfois être l’intérêt général, profitable à lui, lui est en réalité, dans la majorité des cas, suggéré, et n’est que l’intérêt particulier de certaines classes, se faisant passer pour l’intérêt général. Hazlitt n’approfondit pas cette idée (p. 18) mais nous pouvons relier cela aux travaux de Chomsky sur La Fabrique du consentement.

Ces deux éléments en effet peuvent tromper le peuple sur ce qu’il eût été raisonnable de faire à tel ou tel moment historique : Hazlitt fait référence au fait que Jésus fut crucifié sous les acclamations du peuple, ou du soutien pour la guerre des populations à différentes périodes de l’histoire. Il n’est qu’à songer, pour nous placer de notre point de vue contemporain, à la Première Guerre Mondiale, souhaitée, voulue par le peuple français nourri des décennies durant de l’idée de revanche et de récupération de l’Alsace-Lorraine. Ou de la guerre en Irak en 2003, en majorité soutenue par le peuple américain sous de fausses informations d’une menace prétendue sérieuse que représentait Saddam Hussein. C’est la raison pour laquelle, considérant ces deux limites, Hazlitt affirme que :

« The vox populi is the vox Dei only when it springs from the individual, unbiased feelings, and unfettered, independent opinion of the people. » (p. 18)

Loin donc d’être le démagogue, le populiste qu’on eût pu croire au premier abord, Hazlitt au contraire accorde toute sa dignité au peuple si et seulement si il est constitué d’individus libres, dont les opinions sont les siennes si l’occasion lui est donnée d’avoir une éducation et une information libre. Si le peuple peut se tromper ou exprimer des idées déraisonnables, dangereuses, c’est uniquement parce qu’il est laissé dans un état d’ignorance, à l’instar d’Orlando dans la pièce de Shakespeare, Comme il vous plaira. Toutefois, il ne s’agit pas d’une éducation dans le sens où les gouvernants ont tendance à dire qu’il suffit de « faire preuve de pédagogie » pour que le peuple d’abord réticent se plie à des mesures « incontournables, indispensables », prises dans l’intérêt général par un politique qui aurait l’intelligence, la hauteur de vue dont le peuple est incapable. Cela serait une autre forme d’asservissement, dit Hazlitt, une autre forme de tyrannie qui ferait fi des griefs du peuple en le jugeant incompétent à comprendre où sont ses véritables intérêts. Au contraire, Hazlitt est un ardent critique de cette arrogance des élites, des intellectuels qui ont un tel mépris du peuple, ce dernier ayant toujours un sens plus ou moins précis du véritable intérêt général, ou du moins n’en est guère éloigné, ou dans tous les cas en est moins éloigné que le sont des élites arrogantes adoptant un ton paternaliste méprisant à son égard.

« The will of the people necessarily tends to the general good as its end ; and it must attain that end, and can only attain it, in proportion as it is guided – First, by popular feeling, as arising out of the immediate wants and wishes of the great mass of the people, - secondly, by public opinion, as arising out of the impartial reason and enlightened intellect of the community. […] In matters of feeling and common sense, of which each individual is the best judge, the majority are in the right ; in things requiring a greater strength of mind to comprehend them, the greatest power of understanding will prevail, if it has but fair play. These two, taken together, as the test of the practical measures or general principles of Government, must be right, cannot be wrong. It is an absurdity to suppose that there can be any better criterion of national grievances, or the proper remedies for them, than the aggregate amount of the actual, dear-bought experience, the honest feelings, and heeart-felt wishes of a whole people, informed and directed by the greatest power of understanding in the community, unbiassed by any sinister motive. […] for in that voice, truly collected and freely expressed (not when it is made the servile echo of a corrupt Court, or a designing Minister), we have all the sincerity and all the wisdom of the community. » (p. 13)

Un mépris difficile à supporter car elles font fi des souffrances qui lui sont exprimées à travers cette révolte du peuple, révolte qui si elle a lieu, comme je l’ai déjà dit plus haut, est déjà signe que le niveau d’injustice, d’inégalité, de pauvreté, mais surtout de souffrances du peuple au quotidien, est élevé, puisque le peuple ne se révolte spontanément que rarement et seulement dans des situations déjà critiques. Mais aussi un mépris inutilement dangereux, puisque Hazlitt, en bon psychologue des foules, rappelle que ces dernières sont enclines à pardonner, à passer à autre chose et abandonner ses griefs, pour peu qu’on leur parle avec gentillesse, que l’on prenne des mesures parfois en-déçà de leurs propres attentes, mais qui suffiraient à les satisfaire.

            Ainsi, Hazlitt est loin de tomber dans une idéalisation simpliste du peuple, comme ont tendance à le faire beaucoup de personnes politiquement engagées, à gauche comme à droite : il éprouve envers lui une sympathie générale, sans doute quelque peu distanciée si nous nous en référons à son essai Vivre à part soi, en particulier pour les souffrances qui l’amènent à se révolter, ou du moins à manifester bruyamment ses griefs au pouvoir dirigeant. Il en a surtout après l’arrogance, le dénigrement, le mépris des élites, « the insolence of office » pour citer Hamlet, envers ceux dont ils ont la responsabilité de gouverner, appuyés en cela par des intellectuels qui défendent les gouvernants au lieu du peuple, sorte d’équivalents des chiens de garde pour reprendre la formule de Serge Halimi, qui sont chargés de décrédibiliser toute parole dissonante, en particulier en la taxant de « populiste » et diverses autres appellations peu flatteuses.

« The writers on the popular side of the question are factious, designing demagogues, who delude the people to make tools of them : but the government-writers, who echo every calumny and justify every encroachment on the people, are profound philosophers and very honest men. » (p. 16)

        En sus de ce mépris, Hazlitt critique leur déconnexion vis-à-vis des souffrances quotidiennes, leur avidité, leur croyance erronée en leur intelligence supérieure, qui ne demande au peuple qu’obéissance, soumission, et non qu’il lui dise la politique, les mesures qu’eux, drapés de leur sentiment de supériorité, savent mieux prendre et dans leur intérêt, et in fine, leur incompétence et absence de remise en question.

« Loyalty, patriotism and religion, are regarded as the natural virtues and plain unerring instincts of the common people : the mixture of ignorance or prejudice is never objected to in these ; it is only their love of liberty or hatred of oppression that are discovered, by the same liberal-minded junto, to be proofs of a base and vulgar disposition. » (p. 16)

« It is the interest of Governments in general to keep the people in a state of vassalage as long as they can – to prevent the expression of their sentiments, and the exercise and improvements of their understandings, by all the means in their power. » (p. 18)

« [despite their] superior knowledge and humanity, […] if they cannot cure the State-malady, ought in decency, like other doctors, [they should] resign their authority over the patient. » (p. 22)

        Tout cela prêterait sans doute à rire si cette si profonde incompréhension des gouvernants n’avait pour conséquence la souffrance concrète de leurs gouvernés, d’individus dans leur quotidien. Mais au-delà de leur pauvreté, c’est surtout leur perte de liberté(s) qu’Hazlitt dénonce, lui qui loin d’être un populiste, est avant tout un farouche individualiste, qui se méfie instinctivement du pouvoir gouvernemental, qui par nature selon lui a des intérêts contraires à ceux de l’individu.

Cet essai est une double mise en garde pourrait-on dire : une mise en garde des élites qui, si elles persistent aveuglément dans leur mépris du peuple et leur arrogance, peuvent in fine conduire à une révolution sanglante. Hazlitt est loin d’être un communiste : au contraire, des réformes faites à-propos, avec intelligence, allégeant les souffrances concrètes du peuple, à défaut de les supprimer, suffit à gagner une certaine paix sociale, à l’instar de ce que Bismarck fit intelligemment, avec un certain machiavélisme il est vrai, avec ses lois sociales.

« This tenaciousness of power is the chief obstacle to improvement, and the cause of the revulsions which follow the attempts at it. » (p. 27)

         Mais surtout une mise en garde pour les gouvernés : qu’ils ne doivent jamais oublier que l’État a une tendance (il ne faudrait pas non plus systématiser cette idée et tomber dans le complotisme) à s’accaparer plus de pouvoir, à prendre des mesures qui vont en leur sens, et inversement vont dans le sens contraire des individus, les privant de manière croissante de leur liberté, qui est le bien le plus précieux de l’homme. S’il n’y prend pas garde, l’homme peut se voir imperceptiblement privé de plus en plus de liberté, sous couvert de l’intérêt général, et s’habituer à un tel état d’asservissement, prise dans la majeure partie des cas non de manière ouverte, mais « pour son bien ».

« While any trace of liberty is left among a people, ambitious Princes will never be easy, never at peace, never of sound mind ; nor will they ever rest or leave one stone unturned, till they have succeeded in destroying the very name of liberty, or making it into a by-word, and in rooting out the germs of every popular right liberal principle from a soil once sacred to liberty. » (p. 8 et 9)
« Kings and their Ministers generally strive to get their hands in our pockets, and their feet on our necks ; the people and their representatives will be wise enough, if they can only contrive to prevent them ; but this, it must be confessed, they do not always succeed in. For a people to be free, it is sufficient that they will to be free. But the love of liberty is less strong than the love of power ; and is guided by a less sure instinct in attaining its object. » (p. 21)
« They do not see tyranny till it is mountain high, […] till it has grown enormous, palpable, and undeniable. » (p. 24)

        Et habitué à cet état avilisant, il pourrait même considérer comme une faveur, une grande libéralité, des mesures anecdotiques desserrant quelque peu l’état de sa servitude, sans toutefois lui rendre la liberté totale à laquelle il devrait cependant toujours aspirer.

« considers any remission of its absolute claims as a gracious boon, an act of royal clemency and favour » (p. 4)

Ainsi, la véritable liberté individuelle, totale, est-elle un état fragile, sans cesse menacé, et au final éphémère, que nous devrions défendre avant qu'elle ne recule voire disparaisse, sans souvent que nous nous en rendions compte si nous n'y prenons pas garde, à l’instar de ce que dit Hazlitt :

« Liberty is short and fleeting, a transient grace that lights upon the earth by stealth and at long intervals

Like the rainbow’s lovely form,
Evanishing amid the storm ;
Or like the Borealis race,

That shift ere you can point their place ;
Or like the snow falls in the river,

A moment white, then melts for ever. [Burns, Tam O’Shanter, II, 61-6]

But power is eternal
 ; it is ‘enthroned in the hearts of King’s’ [The Merchant of Venice, IV, 1, 189]

dimanche 18 avril 2021

Le Songe d’une nuit d’été (A Midsummer Night's Dream) de William Shakespeare : un monde féérique facétieux mais bienveillant.

Le merveilleux et les multiples intrigues parallèles mélangeant tous les tons font du Songe d’une nuit d’été la pièce la plus riche, chaleureuse et agréable à lire de Shakespeare parmi ses comédies. Malgré ces éléments en apparence disparates, la pièce semble plaider in fine, ou du moins mettre en avant, le mariage comme institution permettant de réguler, d’harmoniser les désordres amoureux, comme le tend à montrer sa conclusion où les fées viennent bénir les trois lits nuptiaux. Cette conclusion résolument heureuse, apaisée, annonçant un bonheur et une harmonie durable pour tous les couples de la pièce, est une singularité peut-être unique parmi toutes les comédies shakespeariennes : en effet, dans la plupart des autres comédies du Barde, les fins sont certes heureuses, avec un ou plusieurs mariages résolvant les divers conflits qui ont eu lieu durant la pièce, mais il est permis de sérieusement douter de la solidité et harmonie des couples mariés : que l’on considère par exemple Le Dressage de la rebelle, où les autres couples, mis à part Katherina et Petruchio, sont semble-t-il mal assortis de par l’égoïsme des femmes refusant par caprice d’obéir à leurs maris, ou les multiples couples de Mesure pour mesure où les mariés (surtout masculins) le sont bien malgré eux.

La pièce donc est au premier abord extrêmement déroutante, puisque pas moins de quatre intrigues parallèles ont lieu et se succèdent dans les premières scènes d’ouverture, dont je trace ci-dessous à grands traits l’intrigue :

1 - le mariage à venir de Theseus (duc d’Athènes) et d’Hippolyta, une Amazone qu’il a conquise de force, avec la visible impatience du premier. C’est cet événement qui néanmoins permet de relier les autres intrigues de la pièce.

2 – l’intrigue autour d’Hermia et Lysandre, qui veulent se marier malgré l’opposition du père de la première, Egeus, qui voudrait la marier à Demetrius. Ce dernier s’est engagé au préalable avec Helena, la sœur de lait d’Hermia, mais il convoite cette dernière et méprise la première, toujours amoureuse de lui. Egeus obtient de Theseus, auprès de qui il plaide sa demande et met en cause la désobéissance de sa fille, un ultimatum qui enjoint à Hermia d’obéir à son père ou de mourir/se faire nonne. Le couple Hermia/Lysandre décide donc de fuir Athènes et se donne rendez-vous le lendemain soir dans les bois.

3 – une troupe d’acteurs amateurs, exerçant des métiers modestes, dirigée par Quince mais dont la figure principale est Nick Bottom, dont l’enthousiasme est débordant, au point qu’il veut jouer tous les rôles ! La pièce, une parodie involontaire de l’histoire tragique de Pyrame et Thisbé, qu’ils préparent se rattache au couple ducal, puisqu’ils doivent la jouer à l’occasion du mariage de ces derniers.

4 – le couple royal féérique, Obéron et Titania, en conflit depuis que cette dernière s’est amourachée d’un petit garçon indien, que le premier voudrait lui arracher. On apprend d’ailleurs qu’ils ont tous deux eu des aventures à droite et à gauche, notamment avec le couple Theseus-Hippolyta. Obéron veut assister au mariage du duc d’Athènes et le bénir, ce qu’il fera avec sa femme et ses fées à la fin de la pièce. Autour du couple royal gravitent de nombreux êtres féériques, dont le plus important est Robin Goodfellow (Puck).

Ceci étant posé, la pièce se focalisera principalement sur l’intrigue autour du quatuor Hermia/Lysandre/Helena/Demetrius : la disharmonie entre eux est surtout le fait de Demetrius, le personnage le plus vil et lâche de la pièce sans doute, qui convoite Hermia et, en faisant appel à Egeus, force le couple Hermia et Lysandre à fuir la sévérité excessive de la loi athénienne. Cette disharmonie est également visible dans le couple féérique Obéron et Titania, et Shakespeare se fait plus explicite sur les dangers qu’un conflit conjugal peut avoir sur le couple mais aussi sur l’ordre cosmique :

Therefore the winds, piping to us in vain,

As in revenge, have suck’d up from the sea

Contagious fogs : which, falling in the land,

Hath every peling river made so proud,

That they have overborne their continents.

The ox hath therefore stretch’d his yoke in vain,

The ploughman lost his sweat, and the green corn

Hath rotted ere his youth attain’d a beard ;

The fold stands empty, in the drowned field,

And crows are fatted with the murrion flock.

The nine-men’s Morris is fill’d up with mud ;

And the quaint mazes, in the wanton gree,

For lack of tread, are undistinguishable.

The human mortals want their winter cheer.

No night is now with hymn or carol blest.

Therefore the moon (the governess of floods),

Pale in her anger, washes all the air,

That rheumatic diseases do abound.

And thorough this distemperature we see

The seasons alter : hoary-headed frosts

Fall in the fresh lap of the crimson rose,

And on old Hiem’s thin and icy crown,

An odorous chaplet of sweet summer buds

Is, as in mock’ry, set. The spring, the summer,

The childing autumn, angry winter, change

Their wonted liveries ; and the mazed world,

By their increase, now knows not which is which.

And this same progeny of evils comes

From our debate, from our dissension :

We are their parents and original. (Queen, Acte II, scène 1, p. 892)


À l’inverse, Theseus et Hippolyta représentent la face harmonieuse du couple, et la transformation positive que l’amour peut induire : Theseus nous l’apprenons a « gagné » sa femme à la guerre, mais il a surtout changé depuis son amour pour Hippolyta : de l’homme guerrier, sans doute violent, qu’il était, il est devenu un homme assagi, décidé à se comporter de manière plus douce à la fois dans son ménage et dans sa manière de régner, à l’image de l’amour courtois moyenâgeux, et ce n’est qu’avec une réticence visible qu’il applique la loi athénienne qui condamnera Hermia si elle persiste dans son refus de se soumettre à la volonté de son père Egeus. Sa bonté, sa compassion se font particulièrement jour lorsqu’il juge avec indulgence la piètre performance des acteurs amateurs à la fin de la pièce :

The kinder we, to give them thanks for nothing.

Our sport shall be to take what they mistake.

And what poor duty cannot do, noble respect

Takes it in might, not merit.

Where I have come, great clerks have purposed

To greet me with premeditated welcomes,

Where I have seen them shiver and look pale,

Make periods in the midst of sentences,

Throttle their practis’d accent in their fears,

And in conclusion dumbly have broke off,

Not paying me a welcome. Trust me, sweet,

Out of this silence, yet, I pick’d a welcome,

And in the modesty of fearful duty,

I read as much as from the rattling tongue

Of saucy and audacious eloquence.

Love, therefore, and tongue-tied simplicity

In least speak most, to my capacity. (Theseus to Hippolyta, Acte V, scène 1, p. 998)

 

            Revenons cependant aux intrigues 2 et 4, qui constituent l’enjeu dramatique de la pièce : le chaos qui règne dans celles-ci va prendre une ampleur supplémentaire par le biais d’Obéron, qui décide d’avoir recours à un suc magique, qui, appliqué aux paupières d’une personne, fera en sorte que cette dernière tombe amoureuse de la première personne qu’elle verra à son réveil. Il l’utilisera sur Titania pour que dans l’intervalle, obnubilée par sa future passion, elle en oublie l’enfant indien, objet de sa jalousie, et le lui cède, permettant alors de restaurer la paix de leur couple. Cependant, par hasard, dans les bois où il règne, il entend la dispute entre Demetrius et Helena, lancés à la poursuite du couple Hermia/Lysandre, et pris de pitié par le traitement très peu galant du premier envers la seconde, il décide d’utiliser le suc magique sur Demetrius également, afin d’adoucir les mœurs du jeune homme, lui dont l’amour pour Hermia l’a fait parjure envers Helena et la fait traiter avec un mépris blessant qui le fait ressembler davantage à une bête brutale. Néanmoins, cette opération décidée par Obéron, pour rétablir l’harmonie perdue entre Demetrius et Helena, tournera mal  puisque son serviteur Puck, qu’il a chargé de la besogne, applique le suc magique par mégarde sur Lysandre, Obéron n’ayant décrit que vaguement le jeune homme qu’il voulait rendre victime du charme magique. Il se rattrapera en l’appliquant également à Demetrius, et au lieu de l’harmonie souhaitée par Obéron, c’est un désordre encore plus grand qui naît, au grand désarroi des deux femmes, mais au grand plaisir du lecteur devant la brusquerie, la violence et les expressions hyperboliques des deux amants inconstants, portant aux nues l’une, dédaignant avec mépris l’autre, après avoir fait jusque-là l’inverse, du moins pour Demetrius.

On retrouve ici un motif récurrent chez Shakespeare : l’inconstance masculine et sa brutalité parfois, en particulier Demetrius ici, qui contraste avec le plus grand attachement, la plus grande fidélité féminine, du moins si l’on généralise, ce qui contredit complètement l’interprétation philistine d’un Shakespeare misogyne pour ceux qui le réduiraient à une lecture erronée du Dressage de la rebelle. Au passage, Shakespeare dans son œuvre ne peut se réduire à de simples généralisations, bien qu’on puisse dégager une tendance générale en considérant l’intégralité de ses pièces, lui qui accorde d’abord et avant tout une grande importance à la particularité de chaque individu, et qui s’attache à différencier chaque personnage qu’il a créé : certes les femmes dans les pièces de Shakespeare sont bien plus constantes que les hommes, mais dans la pièce même qui nous intéresse, nous pouvons voir que Titania dément cette généralisation hâtive, elle qui est aussi adultère qu’Obéron dans leur couple, et qui s’est de plus entichée d’un jeune garçon au détriment de son mari, dont elle a quitté le lit conjugal. Theseus lui est un homme devenu plus fidèle, transformé, et Lysandre, contrairement à Demetrius, n’a pas trahi une femme pour convoler, ou du moins convoiter, une autre, et son égarement est dû au suc magique et non à sa personnalité propre.

Revenons cependant sur les quiproquos du quatuor amoureux, source de comique principalement, sans néanmoins une certaine part de gravité. C’est là je le rappelle tout le génie de Shakespeare d’être à la frontière entre le rire et le drame, lui dont les tragédies ne sont jamais vraiment dépourvues de comique (mis à part peut-être Othello) ou dont les comédies ne peuvent être réduites à des farces gratuites, proposant des réflexions stimulantes sur l’homme. Ainsi, ce renversement de situation est extrêmement mal vécu par Helena, qui se voit subitement et irrationnellement l’objet de l’adulation de deux hommes à qui elle ne suscitait il y a peu qu’indifférence, voire haine. À juste raison, elle ne croit guère à la véracité de leur amour, si peu vraisemblable, elle qui venait d’être méprisée, humiliée par Demetrius. Elle est le personnage le plus touchant de la pièce, en ce que son amour envers Demetrius est inconditionnel et total, malgré la violence du mépris de ce dernier (amour se nourrissant même, paradoxalement, de la haine qu’elle suscite), allant même jusqu’à divulguer le projet de fuite du couple Hermia-Lysandre à Demetrius, ne pouvant rien lui cacher qui entre dans son intérêt, bien qu’il aille à l’encontre du sien, pour la seule satisfaction de le suivre et de pouvoir le contempler. Elle a tout à fait conscience du caractère irrationnel de l’amour qu’elle éprouve envers Demetrius, mais s’y résigne, la simple vue de l’être aimé constituant pour elle une consolation bien que leur amour ne soit guère réciproque. Son rapport avec Demetrius, avant qu’il ne tombe amoureux d’elle sous l’effet du suc magique, est brutal mais non teinté d’ironie : en effet, par un renversement des rôles et des conventions amoureuses, c’est elle qui se trouve à poursuivre de ses assiduités Demetrius, qui n’en a que cure et la maltraite de manière inhumaine (allant jusqu’à la menacer d’abus physiques voire de la violer), dispute dont Obéron aura vent par hasard comme je l’ai déjà mentionné plus haut. Enfin, Helena nourrit envers Hermia un complexe d’infériorité : elle la juge en tous points supérieure à elle, en beauté plus particulièrement, et envie sa capacité à séduire les hommes par son seul regard, sans toutefois que cette envie ne tourne à une jalousie et une haine aigries. À l’inverse, elle se croit laide et n’a aucune confiance en ses charmes, ce qui explique pourquoi elle ne croit nullement à l’amour que Lysandre et Demetrius lui portent soudainement sous l’effet du suc magique : elle a en effet raison de penser que leur amour n’est pas authentique, mais se trompe cependant en croyant qu’il s’agit d’une moquerie particulièrement cruelle de leur part, avec Hermia en instigatrice complice.

Call you me fair ? That fair again unsay.

Demetrius loves your fair : O happy fair !

Your eyes are lode-star, and your tongue’s sweet air

More tuneable than lark to shepherd’s ear […]

Sickness is catching. O, were favour so,

Your words I’d catch, fair Hermia, ere I go,

My ear should catch your voice, my eye your eye,

My tongue should catch your tongue’s sweet melody.

Were the world mine, Demetrius being bated,

The rest I’d give to be you translated.

O, teach me how you look, and with what art,

You sway the motion of Demetrius’ heart. (Acte I, scène 1, p. 870)

 

How happy some o’er other some can be !

Through Athens, I am thought as fair as she.

But what of that ? Demetrius thinks not so :

He will not know what all but he do know.

And as he errs, doting on Hermia’s eyes,

So I, admiring of his qualities.

Things base and vile, holding no quantity,

Love can transpose to form and dignity.

Love looks not with the eyes, but with the mind ; […]

Nor hath love’s mind of any judgment taste :

Wings, and no eyes, figure unheedy haste.

And therefore is love said to be a child :

Because, in choice, he is so oft beguil’d.

As waggish boys, in game, themselves forswear,

So, the boy, Love, is perjur’d everywhere.

For, ere Demetrius look’d on Hermia’s eyne,

He hail’d down oaths that he was only mine.

And when this hail some heat from Hermia felt,

So he dissolv’d, and show’rs of oaths did melt.

I will go tell him of fair Hermia’s flight :

Then, to the wood, will he, tomorrow night,

Pursur her ; and for this intelligence,

If I have thanks, it is a dear expense :

But herein mean I to enrich my pain,

To have his sight thither, and back again. (I, 1, p. 876)

 

You draw me, you hard-hearted adamant,

But yet you draw no iron. For my heart

Is true as steel. Leave your power to draw,

And I shall have no power to follow you. […]

And even, for that [Demetrius ne l’aimant pas], do I love you the more :

I am your spaniel ; and Demetrius,

The more you beat me, I will fawn on you.

Use me as your spaniel : spurn me, strike me,

Neglect me, lose me ; only give me leave

(Unworthy as I am) to follow you.

What worser place can I beg, in your love

(And yet, a place of high respect with me)

Than to be used as you use your dog ? […]

Your virtue is my privilege : for that

It is not night, when I do see your face.

Therefore, I think, I am not in the night,

Nor doth this wood lack worlds of company.

For you, in my respect, are all the world.

Then, how ca nit be said I am alone,

When all the world is here, to look on me. […]

…the story shall be chang’d :

Apollo flies and Daphne holds the chase ;

The dove pursue the griffin ; the mild hind

Makes speed to catch the tiger… (II, 1, p. 898 et 900)

 

No, no : I am ugly as a bear,

For beasts that meet me run away for fear.

Therefore no marvel though Demetrius

Do as a monster fly my presence thus.

What wicked and dissembling glass of mine

Made me compare with Hermia’s sphery eyne ? (II, 2, p. 912)

 

Ce renversement de l’amour des deux hommes, d’abord tous deux amoureux d’Hermia, puis d’Helena, est un retour au motif traditionnel de l’inconstance masculine dans l’œuvre shakespearienne dont j’ai déjà parlé plus haut (voir mon article sur l’inconstance de Roméo dans Roméo et Juliette), mais permet également de différencier le caractère des deux femmes et la manière dont elles vivent respectivement les rebuffades de leur amant : à la résignation mélancolique d’Helena manquant de confiance en sa beauté, Hermia se montre beaucoup plus désespérée, ne comprenant pas que sa beauté ne puisse plus avoir d’effet sur Lysandre, et s’en prenant violemment à Helena dont elle croit, à tort, qu’elle se moque de sa petite taille.

Cette situation rocambolesque est écrite par Shakespeare avec beaucoup d’ironie sur l’inconstance amoureuse, bien qu’une certaine gravité y pointe : les deux femmes sont réellement blessées par ce revirement soudain des deux hommes, mais nous sommes invités à en sourire également, à l’instar de Puck assistant, invisible, à la scène des quatre jeunes amants. De plus, une réelle menace porte sur Hermia, obligée de fuir son père et sa ville natale, et le changement, à ses yeux inexpliqué, de Lysandre à juste titre la plonge dans le désespoir, puisqu’elle a tout abandonné par amour pour lui et se retrouve soudainement délaissée par ce dernier, se retrouvant de facto totalement isolée.

Lysander and myself will fly this place.

Before the time I did Lysander see,

Seem’d Athens as a paradise to me.

O then, what graces in my loves do dwell,

That he hath turn’d a heaven unto a hell ! (I, 1, p. 872)

 

Néanmoins, l’inquiétude ne sera que de courte durée, et Lysandre « soigné » des effets du suc magique, tandis que Demetrius ne le sera pas, et opèrera donc une transformation miraculeuse pourrait-on dire, lui qui était si brutal et intransigeant au début de la pièce, et ce changement de caractère rendu possible par la magie d’Obéron n’est pas sans faire écho peut-être à Theseus, l’ancien guerrier aux mœurs inconstantes et guerrières adouci par son mariage à venir avec Titania. « Tout est bien qui finit bien » en conclusion de la pièce, de par une intervention féérique qui n’occulte cependant pas le fait que tout eût pu mal tourner sans leur ingérence…

D’un autre côté, l’intrigue principale est entrecoupée par la troupe de théâtre amateur, au centre duquel se distingue Bottom : c’est lui qui, à l’instar d’Helena pour l’intrigue principale, est le cœur de l’intrigue secondaire de la pièce. Il est d’un enthousiasme comique contagieux quant à la préparation de la pièce, puis c’est lui qui par mégarde sera la première créature vue par Titania après qu’Obéron lui a appliqué le suc magique. Elle en tombe ainsi folle amoureuse, ce qui ne déconcerte ni ne ravit véritablement Bottom, qui à l’instar d’Helena, a la sagesse de penser qu’il ne peut guère réellement susciter de passion amoureuse. Malgré sa rusticité de langage, il est étonnamment sage dans certains de ses propos, et particulièrement drôle, que ce soit dans ses directives de metteur en scène (et sa manière de répondre aux différents problèmes de représentation, tels la bienséance et la vraisemblance), ou sa totale placidité face à l’amour que lui voue Titania ou face à la transformation en âne de sa tête par le facétieux Puck. Le comique dans l’arc narratif Bottom est plus libre, plus franc, plus farcesque, et bien que ridicule, l’on ne peut s’empêcher d’éprouver de la sympathie pour Bottom, nonobstant son absence de talent sans doute en tant que metteur en scène qui permet à Shakespeare de nous communiquer son amour du théâtre et de parodier avec bonheur les conventions théâtrales.

    STARVELING

I believe, we must leave the killing out, when all is onde.

    BOTTOM

Not a whit : I have a device to make all well. Write me a prologue, and let the prologue seem to say we will do no harm with our swords, and that Pyramus is not kill’d indeed ; and for the more better assurance, tell them that I, Pyramus, am not Pyramus, but Bottom the weaver : this will put them out of fear. […]

    SNOUT

Therefore, another prologue must tell he is not a lion.

    BOTTOM

Nay, you must name his name, and half his face must be seen through the lion’s neck, and he himself must speak through, saying thus, or to the same defect : « Ladies », or « Fair ladies », « I would wish you », or « I would request you », or « I would entreat you, not to fear, not to tremble : my life for yours. If you think I come hither as a lion, it were pity of my life. No, I am no such thing : I am a man as other men are » : and there indeed, let him name his name, and tell them plainly he is Snug the joiner. (III, 1, p. 916 et 918)

I have had a most rare vision. I have had a dream, past the wit of man to say what dream it was. Man is but an ass, if he go about to expound this dream. Methought I was – there is no man can tell what. Methought I was, and methough I had -. But man is but a patch’d fool, if he will offer to say what methought I had. The eye of man hath not heard, the ear of man hath not seen, man’s hand is not able to taste, his tongue to conceive, nor his heart to report, what my dream was. I will get Peter Quince to write a ballad of this dream : it shall be call’d Bottom’s Dream, because it hath no bottom. (IV, 2, p. 986)

 

Ainsi, Le Songe d’une nuit d’été est peut-être la comédie la plus riche et la plus enthousiasmante à lire de Shakespeare : l’entremêlement d’un univers féérique avec le monde réel, et ses personnages qui l’accompagnent (où toutes les couches sociales sont représentées), sa volonté de tordre, de parodier toutes les conventions théâtrales et littéraires sont autant d'exemples montrant que l’inventivité, l’originalité du Barde y est à son comble. Il est intéressant de noter qu’elle a été écrite à la même époque que Roméo et Juliette, et de nombreux échos sont visibles entre les deux pièces, comme le souligne l’essai de Tony Tanner, et Le Songe d’une nuit d’été peut être vu comme son pendant positif, avec une réconciliation finale et des mariages heureux rendus possibles surtout par un monde féérique certes facétieux mais bienveillant.

William Blake, Oberon, Titania and Puck with Fairies Dancing, 1786 

Arthur Rackham, A Midsummer Night's Dream - Titania, 1908

Arthur Rackham, Titania to Bottom : What angel wakes me from my flowery bed?, 1908