« [...] ce n'est qu'en ruminant qu'on s'assimile ce qu'on a lu. » - (Arthur Schopenhauer)

« L'art, c'est se retrouver dans ce que l'on voit ou ce qu'on lit ; c'est quand l'auteur ou le peintre a su formuler mieux que moi ce qui m'arrive ou ce qui m'est arrivé, lorsqu'il l'interprète d'une façon beaucoup plus intelligente que moi, ou quand, grâce à son œuvre, je perçois ma propre vie d'une manière plus fine, plus belle, que moi. » - (Krzysztof Kieślowski)

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dimanche 6 janvier 2019

Nostromo, de Joseph Conrad

Les références de page renvoient à l'édition de la Pléiade, dans Œuvres II. La traduction est de Paul Le Moal (reprise aussi en Folio), et s'étend des pages 561 à 1040.

           Nostromo fait partie de ces livres dont la lecture se « mérite » pourrait-on dire, car comme je l’ai déjà dit dans mon bilan de l’année 2018, l’immersion est difficile et en découragera sans doute beaucoup parmi ceux qui n’en seraient pas avertis. Le premier chapitre du roman est entièrement descriptif, Conrad peignant la position géographique singulière de la ville fictive de Sulaco (dans le tout aussi fictif pays de Costaguana), remarquablement isolée du reste du pays. L’entrée du port de Sulaco y est difficile, en raison « des calmes qui [y] régnaient », du « silence solennel » qui s’y perpétue ; la ville est isolée de plus par des « murailles de majestueuses montagnes tendues d’une draperie funéraire de nuages » (p. 561). On y apprend aussi, au cours de ce chapitre d'ouverture, une légende dans laquelle deux aventuriers, accompagnés d’un mozo (sorte de valet domestique), ont mystérieusement disparu dans les massifs montagneux dans leur quête d’or. Enfin pour finir, Conrad nous fait part de la particularité du golfe, plongé dans une « obscurité impénétrable » la nuit en raison des masses de nuages (p. 564), et décrit les trois petites îles en face du port de Sulaco, les « Isabelles » et Hermosa.
En relisant ce premier chapitre après achèvement du roman, nous nous rendons compte bien sûr que bien qu’il soit fastidieux à lire pour le nouveau lecteur, ce chapitre pose déjà les lieux qui joueront un rôle crucial dans le roman. La description en particulier du golfe, calme, silencieux, et plongé dans une obscurité complète la nuit venue, sera le lieu de l’événement central du roman.

         Deuxième écueil également du roman, c’est la très lente mise en route de l’intrigue. Cet élément est moins gênant car bien que Conrad ne fasse guère avancer l’intrigue jusque quasiment la moitié du roman (!), cela est largement compensé par une description très minutieuse des personnages, de leurs motivations (plus ou moins conscientes), de leur passé, de leur caractère. Ce sont pour ma part des passages qui, loin de m’ennuyer, m’ont captivé, et qui ne sont pas sans rappeler les longs développements (dans un style bien sûr très différent) dont George Eliot est elle aussi friande dans son œuvre romanesque. La première qualité de Conrad dans ce roman (et son œuvre romanesque en général) est je pense le remarquable travail de caractérisation qu’il effectue sur ses personnages. Avec l’expérience, je me suis rendu compte qu’un grand roman est d’abord un livre où les personnages sont bien différenciés les uns par rapport aux autres, dotés d’une personnalité unique (et non un stéréotype que l’on retrouverait çà et là), argument qu’avance notamment Borges dans sa nouvelle « L’Autre » (dans le recueil Le Livre de sable) où l’auteur argentin évoque la capacité de Conrad à bien distinguer ses personnages comme sa qualité première.

         Parmi les premiers personnages qui nous sont présentés dès le début, il y a le capitaine Mitchell, dont la personnalité sera approfondie plus loin dans le roman, mais que l’épithète « notre excellent señor Mitchell » dévalorise ironiquement, procédé auquel Conrad est coutumier et qu’il reprendra tout au long du roman, et de manière encore plus marquée dans son roman à venir, L’Agent secret. Le premier personnage présenté en profondeur est celui de Giorgio Viola, tenancier d’un hôtel et ancien soldat au service de Garibaldi, figure héroïque italienne ayant œuvré pour l’unité italienne à l’époque du Risorgimiento. Personnage âgé, marqué par la révolution italienne et les trahisons dont a été victime son héros, Giorgio incarne par excellence le héros conradien « romantique », s’étant battu toute sa vie pour ses idéaux sans être parvenu à le concrétiser, « plein de dédain pour la populace, comme il arrive souvent chez les républicains intransigeants », pour qui « La Liberté et Garibaldi étaient ses dieux » (p. 572) : ainsi, il voit avec mépris les diverses révolutions qui ont agité le Costaguana, n’y voyant qu’une « révolte de vauriens et de leperos qui ne connaissaient pas le sens du mot « liberté » (p. 576), et se battant essentiellement pour l'appropriation des richesses du pays.

     La figure de Nostromo, le personnage-éponyme, est elle largement elliptique : nous n’en apprenons que des bribes incomplètes, et par bouts disséminés dans le roman. Conrad use souvent de ce procédé pour renforcer la part de mystère et la marge d’interprétation du lecteur, et son passé nous est dévoilé surtout par la bouche du capitaine Mitchell (p. 569), qui est le principal narrateur du roman lorsque ce dernier abandonne la narration omnisciente, narrateur cependant peu fiable par sa capacité limitée d’observation et de pénétration. Nous ne saurons pas grand-chose du passé de Nostromo, volontairement laissé à l’ombre par l’auteur, si ce n’est qu’il fut maître d’équipage sur un navire italien, avant de se mettre au service du capitaine Mitchell en tant que Capataz de cargadores (en d’autres termes, contremaître des chargeurs au port), fonction peu prestigieuse. Nostromo semble un homme quelque peu naïf dans ses rapports avec ses supérieurs, se mettant au service des colonisateurs et accomplissant pour eux des actions parfois périlleuses qui lui apportent peu financièrement mais lui gagnent en revanche l’admiration de la population, se forgeant une réputation d’« incorruptible ». Il semble tirer vanité de cette réputation qu’il s’est soigneusement forgée, y voyant un moyen d’atteindre l’immortalité par les récits qui lui survivront dans la mémoire collective après sa mort. C’est ainsi que lorsque le Costaguana connut une énième révolution menaçant d'atteindre Sulaco, au cours de laquelle le régime pro-colonial en place risque d’être renversé, Nostromo se voit chargé d’évacuer l’argent des mines de la compagnie Gould, avec l’anarchiste Martin Decoud, pour éviter qu’il ne tombât aux mains des révolutionnaires, dont celles en particulier de l’avide et cruel Sotillo, prêt à commettre les pires atrocités pour en prendre possession. Expédition périlleuse consistant à naviguer sur le golfe calme et silencieux de Sulaco, de surcroît en pleine nuit et donc dans la plus complète obscurité, et que Nostromo voit surtout comme une aventure, la plus dangereuse qu'il eût à vivre. Les conditions extrêmes dans lesquelles cette expédition a lieu vont, à des degrés divers, ébranler les deux hommes :
« Une grande recrudescence d’obscurité étreignit le bateau. Dans le golfe, la mer était aussi noire que les nuages au-dessus d’eux. Nostromo, après avoir frotté une ou deux allumettes pour jeter un coup d’œil à la boussole qu’il avait avec lui dans la gabare, gouverna d’après la caresse du vent sur sa joue.
   C’était pour Decoud une expérience nouvelle que ces grandes surfaces d’eau mystérieuses et étonnamment calmes, comme si leur agitation avait été écrasée sous le poids de cette épaisse obscurité. […] L’important pour réussir était maintenant de s’écarter de la côte et de gagner le milieu du golfe avant l’aube. Les Isabelles étaient quelque part à proximité. « Sur votre gauche quand vous regardez vers l’avant, senor », dit soudain Nostromo. Quand sa voix se tut, le calme colossal, sans lumière et sans bruit, sembla agir sur les sens de Decoud comme un puissant narcotique. Il lui arrivait même par moments de ne pas savoir s’il était éveillé ou s’il dormait. Comme un homme perdu dans le sommeil, il n’entendait rien, il ne voyait rien. Même sa main, quand il la tenait devant son visage, n’existait pas pour ses yeux. Le changement était si complet après l’agitation, les dangers et les passions, les spectacles et les bruits de la terre, qu’il aurait ressemblé à la mort, n’eût été la persistance des pensées de Decoud. Elles flottaient, vives et légères dans cet avant-goût de la paix éternelle, comme peut-être, dans un autre monde, des rêves limpides et éthérés de choses ici-bas viennent hanter les âmes que la mort a libérées de notre climat brumeux de regrets et d’espoirs. Decoud se secoua, frissonna légèrement, malgré la tiédeur de l’air qui passait à côté de lui. Il eut la sensation fort étrange que son âme venait de regagner son corps après un tour dans cette obscurité ambiante où la terre, la mer et le ciel, les montagnes et les roches avaient l’air de n’avoir jamais existé. » (p. 781-782)

          Cette expérience marquera fortement les deux protagonistes, et les conduira au sort tragique qui les attend par la suite. Le trésor étant considéré comme perdu, et Nostromo, étant le seul à savoir qu’il ne l’est pas, sera consumé progressivement par cet argent qu’il a à sa disposition mais que par prudence, il ne peut se saisir d’un seul coup.
« Il y a dans un trésor quelque chose qui s’attache à l’esprit d’un homme. Il prie et blasphème et persévère cependant ; il maudit le jour où il en a entendu parler pour la première fois, et laisse arriver sa dernière heure sans s’en apercevoir, croyant toujours qu’il ne l’a manqué que d’un cheveu. Il le voit chaque fois qu’il ferme les yeux. Il ne l’oublie qu’à sa mort – et même alors – docteur, avez-vous jamais entendu parler des misérables gringos de l’Azuera, qui ne peuvent pas mourir ? Ah ! ah ! Ce sont des marins comme moi. On ne peut pas échapper à un trésor une fois qu’il s’est attaché à votre esprit. » (p. 950)
« Nostromo s’était enrichi très lentement. C’était un effet de sa prudence. Même lorsqu’il perdait l’équilibre, il savait se maîtriser. Et devenir en toute connaissance de cause l’esclave d’un trésor est un événement rare, propre à jeter le trouble dans l’esprit. […] Il n’osait pas rester trop longtemps au port. Sitôt son caboteur déchargé, il partait pour un autre voyage, car il avait peur d’éveiller les soupçons par une seule journée de retard. […] Sa peur le faisait autant souffrir que sa prudence. Faire les choses furtivement l’humiliait. Et ce qui le faisait le plus souffrir était d’avoir l’esprit obsédé par le trésor. » (p. 1003)

       Promettant à la blonde Giselle qu’il l’enlèvera dès qu’il aura terminé d’extirper le trésor, cette dernière finit par l'implorer, devant le temps que cela lui prendrait, d’y renoncer :
«  Renonce au palais, Giovanni, et à la vigne sur les collines qui font mourir de faim notre amour. » (p. 1023)

       L’intérêt principal du roman repose sur la mutation qui s’opère chez Nostromo, passant du rôle de chevalier quelque peu insouciant et vantard, à celui d’un homme qui se laisse consumer par la perspective d’un argent qu’il avait renié, dénigré jusque là.
Mais le roman est évidemment bien plus que cela. Tous les personnages sont remarquablement caractérisés, malgré des similitudes : ainsi le vieux Giorgio et Emilia Gould sont à leur manière des idéalistes, bien que la dernière, à la fin, se rende compte de la distance qui la sépare de son mari et de l’inutilité de ses efforts et espoirs à rendre meilleure la société dans laquelle elle évolue. Le docteur Monygham et Martin Decoud sont tous deux des désenchantés, qui ne croient plus en rien, ayant constaté l’inanité de toute croyance : tous deux se raccrochent à une femme, qui atténue leur penchant nihiliste, mais le premier se distingue du second par l’expérience traumatique qu’il a vécue, et le second va jusqu’à mettre au point le plan de contre-révolution auquel il ne croit guère, par amour pour Antonia. Charles Gould, l’exploitant de la mine, est mû par des intérêts moins capitalistes que par orgueil familial, voulant remporter une victoire « moral[e] » (p. 615) par revanche sur la mine qui a causé la mort prématurée de son père.

       Sur le plan politique, la vision de Conrad est profondément pessimiste : que ce soit l’ineptie des notabilités (Don Juste Lopez, p. 870), l’opportunisme éhonté de certains politiciens (les députés Gamacho et Fuentes se ralliant à Montero, l’initiateur de la révolution), les motifs supposés de la révolution (la populace, déçue dans ses espoirs de pillage, prit position dans les rues étroites aux cris de « Viva la libertad ! A bas la féodalité ! (p. 751) ou du pouvoir colonial en place (« honnêteté, paix et progrès », p.858). Le roman se termine ainsi par une tonalité très désenchantée, à travers les pensées d’Emilia :
« Mme Gould se renversa dans son fauteuil, à l’ombre des grands arbres plantés en cercle. Elle se renversa, les yeux clos, ses blanches mains immobiles sur les bras du fauteuil. La lumière tamisée qui régnait sous l’épais feuillage faisait ressortir la beauté juvénile de son visage et rendait lumineux le tissu clair et léger et les dentelles blanches de sa robe. Petite et délicate, elle semblait irradier sa propre lumière dans l’ombre épaisse des rameaux entrelacés et avait l’air d’une bonne fée, lasse de sa longue carrière de bienfaitrice, atteinte par la desséchante prémonition de l’inutilité de ses efforts, de l’impuissance de sa magie. Si quelqu’un lui avait demandé à quoi elle pensait, seule dans le jardin de la casa, alors que son mari était à la mine et que la maison était fermée sur la rue comme une demeure déserte, sa franchise l’aurait obligée à éluder la question. Il lui était venu à l’esprit que la vie, pour être vaste et pleine, devait, à chaque moment du présent, contenir le souci du passé et de l’avenir. Notre tâche quotidienne doit être accomplie pour la gloire des morts et pour le bien de ceux qui viendront après nous. Elle eut cette pensée, et elle soupira sans ouvrir les yeux, sans faire le moindre mouvement. Le visage de Mme Gould, l’espace d’une seconde, devint rigide, se figea, comme pour faire face sans broncher à une grande vague de solitude qui la submergeait. Et il lui vint aussi à l’esprit que personne ne lui demanderait jamais avec sollicitude à quoi elle pensait. Personne. Personne sauf peut-être l’homme qui vient de partir. Non, personne à qui elle pourrait répondre avec l’insouciante sincérité née d’une confiance idéale et parfaite. Le mot « incorrigibles », récemment prononcé par le docteur Monygham, vint planer sur son immobilité triste et silencieuse. Incorrigible dans son dévouement à la grande mine d’argent ! Tel était le señor administrador ! Incorrigible par sa manière inflexible et résolue de servir les intérêts matériels dans lesquels il avait mis l’espoir de voir triompher l’ordre et la justice. Le pauvre petit ! […] Une immense détresse, l’effroi devant la suite de sa propre vie s’abattit sur la plus grande dame de Sulaco. Dans une vision prophétique elle se vit survivant toute seule à la déchéance de son idéal de jeunesse, idéal de vie, d’amour et de travail – toute seule dans le « trésor du monde ». L’expression profonde, aveugle et douloureuse d’un rêve pénible se figea sur son visage aux yeux clos… (p. 1001-1002)

            Nostromo répond bien à la définition de ce qu’on pourrait appeler un « roman total ». Il est certes difficile de s’y immerger, mais la récompense est au rendez-vous : le lecteur aura l’impression d’avoir lu un roman brassant une galerie impressionnante de personnages remarquablement caractérisés, d’avoir parcouru une multitude de thèmes sociaux, politiques, psychologiques, et d’avoir vécu l’équivalent de plusieurs vies à travers l’expérience de tous ces personnages.

mercredi 14 mars 2018

Au bout du rouleau, de Joseph Conrad

Quatrième de couverture :


« Eh bien, qu’y a-t-il ?
Et le capitaine Whalley, se détournant à demi, murmura d’une voix sourde et nerveuse :
– De l’estime !
– Et bien autre chose encore, prononça lentement Mr. Van Wyk, le regard fixe.
– Taisez-vous ! Je vous en prie ! – Le capitaine Whalley ne changeait pas d’attitude, n’élevait pas la voix. – Ne dites plus rien ! Je ne puis rien vous donner en échange. Désormais, je suis même trop pauvre pour cela. Votre estime est un don de prix. Ce n’est pas vous qui vous abaisseriez à tromper le plus sale type du monde, ou à rendre un navire dangereux chaque fois qu’il prend la mer.
Mr. Van Wyk, penché en avant, le visage couvert de rougeurs, avec sa serviette amidonnée sur les genoux, doutait de ce qu’il voyait, de son pouvoir de compréhension, de la santé mentale de son invité.
– Où ? Pourquoi ? Pour l’amour de Dieu ? Qu’est-ce que vous racontez ? Quel navire ? Je ne comprends pas qui…
– Eh ! moi, par Dieu ! Un navire est dangereux lorsque son capitaine n’y voit pas.


           Le capitaine Whalley, qui est le héros de cette longue nouvelle de Conrad (1902), est un homme au crépuscule de sa vie, qui continue malgré tout de sillonner les mers sur le Sofala, vieux vapeur en mauvais état dû à l’avarice de son propriétaire, l’armateur-mécanicien George Massy. Aux yeux de ce dernier, le comportement du capitaine est énigmatique : pourquoi ce dernier reprend-il du service à son âge, pourquoi vit-il si frugalement et refuse-t-il l’investissement supplémentaire qu’il ne cesse de lui demander, pour changer les chaudières usagées du vapeur ? Limité par sa faible empathie et son obsession du jeu (Massy a remporté une loterie à Manille qui lui a permis de sortir de sa condition de simple mécanicien et de s’offrir le vapeur, mais son addiction au jeu et sa croyance qu’il gagnera à nouveau ont rapidement mangé sa fortune éphémère et sont à l’origine de sa propre avarice et de sa haine de l’équipage, qu’il reproche d’être inutile et qu’il n’a engagé que parce qu’il y était tenu légalement), Massy donc attribue le comportement étrange du capitaine à l’avarice et lui voue une haine intense pour son refus à verser davantage d’argent à l’affaire du Sofala, haine d’autant plus forte que Whalley l’a sauvé de la faillite en investissant 500 livres trois années auparavant dans des circonstances que Massy a du mal à comprendre.
            Lorsque commence la nouvelle, nous assistons à ce qui semble être une banale manœuvre du vapeur pour maintenir son cap, manœuvre dans laquelle le serang de Whalley, un petit Malais âgé, prend une part active en dirigeant l’essentiel des opérations, tandis que le capitaine se contente de donner les ordres depuis son fauteuil sur la passerelle. Ce chapitre initial terminé, la chronologie narrative nous ramène en arrière pour mieux comprendre les raisons qui ont poussé Whalley à commander un tel bateau à son âge. Ayant cessé de naviguer peu après le mariage de sa fille Ivy, Whalley s’apprêtait à passer les dernières années de sa vie sur son trois-mâts barque, le Fair Maid, lorsqu’un double drame décisif le força à reprendre du service : d’abord la faillite, inattendue, de la banque où il avait placé son capital, conjuguée au mauvais mariage de sa fille, liée à un époux aussi faible moralement que physiquement, qui ne tarda pas à la plonger elle et ses enfants dans un état de grande pauvreté.
Poussé par son amour et son sens du devoir, Whalley n’hésite pas à vendre son dernier bateau, censé être sa dernière demeure, et devant le besoin pressant d’argent de sa fille, se met en quête d’un travail. Le monde autour de lui a cependant changé depuis sa jeunesse, et les plus belles pages de cette nouvelle se situent à mon avis dans ces pages où vibrent la sensation aigüe que le temps de la jeunesse, le temps de la gloire et des grandes actions, le temps de l’aventure que représentaient alors les voyages maritimes, se sont à jamais évanouis, pour ne plus rester que dans la conscience du capitaine et de quelques rares compagnons de fortune survivants, tels le capitaine Ned Eliott avec qui Whalley fera une longue promenade au cours de laquelle il écoutera surtout le premier parler de son travail actuel et des soucis qu’il rencontre.
« Cette nouvelle pauvreté lui fit prendre conscience des changements fondamentaux survenus dans le monde. De son passé subsistaient les noms familiers, ici et là ; mais les choses et les hommes tels qu’il les avait connus avaient disparu. Le nom de Gardner, Patteson & C° s’étalait toujours sur les murs des entrepôts le long des quais, sur les plaques de cuivre et les enseignes des quartiers d’affaires de plus d’un port oriental, mais il n’y avait plus aucun Gardner ni aucun Patteson dans la firme. Il n’y avait plus de fauteuil attendant le capitaine Whalley dans le bureau du patron, avec une affaire mise de côté pour un vieil ami en souvenir des services rendus jadis. Les maris des filles Gardner trônaient derrière leurs bureaux dans cette pièce où, longtemps après qu’il eut cessé d’être au service de la firme, il avait eu ses entrées libres, du temps où le père dirigeait encore l’affaire. Leurs navires avaient maintenant des cheminées jaunes couronnées d’une bande noire, des horaires prévus sur des itinéraires obligatoires, comme un banal service de tramways ; leurs capitaines, - des jeunes gens très bien, assurément – connaissaient certainement l’île Whalley […] mais la plupart d’entre eux auraient été fort surpris d’apprendre que ce Whalley vivait encore. […] Et partout c’était la même chose. Disparus, les hommes qui auraient manifesté leur estime en entendant prononcer son nom, et qui se seraient sentis tenus en conscience de faire quelque chose en faveur de Harry Whalley Trompe-la-Mort. Disparues, les occasions dont il aurait su profiter ; et disparu avec tout cela, le troupeau des clippers aux ailes blanches qui menaient la vie incertaine et tumultueuse régie par les vents, recueillant des fortunes importantes sur l’écume des flots. » (p. 19 et 20)

          Le capitaine Whalley, malgré sa récente infortune, maintint toutefois son « tempérament aristocratique ». Son sens de l’honneur lui fait prendre en horreur la décision de sa fille de devenir tenancière d’hôtel, bien qu’il se rende compte qu’il n’y a guère d’autre solution et qu’il cherche à lui apporter les fonds nécessaires pour monter cette affaire. Lui-même, à l’instar de Conrad, avait « toujours préféré commander des navires de commerce (ce qui est un travail loyal) que de faire des transactions commerciales dont l’essence même consiste à gagner de l’argent aux dépens de quelqu’un ; ou, dans la meilleure hypothèse, représente un affrontement cérébral sans dignité. » (p. 25) Le héros typique chez Conrad semble un être hautement attaché à des valeurs, à un sens moral élevé, tel que l’exprime Sylvère Monod dans son essai en postface « Conrad ou la fidélité ». Son nouvel état de pauvreté, loin d’avoir pour conséquence de le plonger dans le désespoir, ne fait que sublimer le caractère noble de Whalley, prêt à tout pour assurer l’avenir matériel de sa fille, aux dépens de son propre confort. C’est ainsi qu’il est décrit par son seul ami dans ses dernières années de voyage, le Hollandais Van Wyk :
« il y avait chez ce vieux marin, d’un type peu courant, qui venait dériver aux confins de sa solitude laborieuse [celle de Van Wyk], quelque chose qui fascinait son scepticisme. Sa simplicité même – assez amusante – était comme le raffinement délicat d’un personnage loyal. Ses manières d’une dignité frappante ne pouvaient être rien d’autre, chez un homme réduit à une situation aussi modeste, que l’expression d’une nature véritablement noble. Malgré toute sa foi dans l’humanité, ce n’était pas un sot ; la sérénité de ses dispositions, après tant d’années – puisqu’elle ne pouvait évidemment pas découler de la réussite -, assumait un air de grande sagesse. Mr. Van Wyk s’en amusait parfois. La personne même du vieux capitaine du Sofala, sa carrure athlétique, son attitude détendue, son beau visage intelligent, ses longs membres, sa courtoisie amène, la touche de sévérité ombrageuse de ses sourcils broussailleux faisaient de lui un personnage plein d’attraits. » (p. 144-145)

       Whalley incarne un héroïsme silencieux, discret, que seul Van Wyk percevra. Les autres personnages qui perçoivent Whalley dans la seconde partie de la nouvelle (la première étant surtout consacré au passé du capitaine et aux jours précédant sa résolution de s’embarquer sur le Sofala trois ans avant l’incipit de la nouvelle) ne le comprennent pas (Massy) ou cherchent à le faire tomber (son second, Sterne, ambitieux sans scrupules, qui découvre le handicap de Whalley et tente d’en tirer parti). Selon une technique narrative chère à Conrad, Whalley est raconté, perçu par les autres personnages dans la seconde partie de la nouvelle, et leur passé (de ces personnages) nous est progressivement dévoilé. La mort du capitaine ne sera pas décrite dans le détail, avec un usage de l’ellipse qui rappelle celle utilisée lors des événements cruciaux de l’abandon du navire dans Lord Jim, mais sera rapportée à Van Wyk progressivement par les yeux de ceux qui ont échappé au naufrage du Sofala. Suicide délibéré du capitaine pour que sa fille puisse entrer sans encombre en possession de son héritage ? Ou accident alors qu’il voulait se sauver ? Conrad laissera le mystère planer autour des motifs derrière la mort de son personnage principal.

          L’autre attrait de cette nouvelle, commun à tous les écrits de Conrad, réside dans le combat moral qui se joue dans la conscience de Whalley, tiraillée entre son devoir envers son équipage et celui envers sa fille.
« Cette nécessité de chaque instant [de se taire lorsqu’approche quelqu’un avant que ce dernier ne parle, afin qu’il puisse le reconnaître au son de sa voix] ravivait dans le cœur du capitaine Whalley la conscience humiliante de sa déloyauté. Il y avait été amené par son amour pour sa fille, par incrédulité devant son malheur, par confiance inébranlable dans une justice divine en harmonie avec les sentiments des hommes sur cette terre. Il donnerait à sa pauvre Ivy le fruit d’un mois de plus de travail ; peut-être que sa cécité n’était que provisoire. Sûrement, Dieu ne voudrait pas priver sa fille de la possibilité qu’il avait de l’aider, et ne le jetterait pas, démuni, dans une nuit sans fin. Il s’était accroché à toutes les raisons d’espérer ; et lorsque l’évidence de son malheur se montra plus forte que l’espoir, il essaya de ne pas croire à ce fait manifeste. En vain. Dans un univers qui devenait chaque jour plus noir, une sinistre clarté régnait dans son cerveau. Aux moments où la souffrance irradiait, il voyait la vie, les hommes, toutes choses, la terre entière avec tout son fardeau de créatures, comme il ne les avait jamais vus auparavant. […] Pourquoi ? Le châtiment était excessif, pour un peu de présomption, un peu d’orgueil. Et il finit par se décider à continuer sa sombre comédie avec une détermination farouche ; pour qu’elle ait son argent intact, et qu’il puisse avoir la joie de la revoir encore une fois. Après…, quoi ? La pensée du suicide répugnait à sa vigueur masculine. Dans ses prières, il avait éperdument demandé de mourir. Tous les jours de son existence il avait prié, demandé d’avoir son pain quotidien, de ne pas être induit en tentation, avec une humilité d’enfant. Les mots avaient-ils un sens ? D’où tenait-on le don de la parole ? Les battements violents de son cœur résonnaient dans sa tête. Il lui semblait que son cerveau éclatait. » (p. 181-182)

          Au bout du rouleau convainc surtout par l’émotion avec laquelle nous suivons le dernier combat que livre son héros vieillissant, à la fois contre son déclin physique (la perte progressive de sa vue), contre les autres membres de son équipage, mais surtout contre sa propre conscience. Conrad brille surtout pour ce dernier aspect, nous plongeant avec précision dans les tourments d’une âme face à elle-même, pour être à la hauteur du sens moral élevé qu’elle s’est imposée, son désespoir face aux innombrables malheurs qui la frappent, sa tentation de se donner la mort pour mettre fin à ses tourments. La dernière lettre de Whalley, adressée à sa fille, nous résume en quelques mots l’héroïsme d’une âme que nous avons suivi avec empathie tout au long de cette nouvelle :

« Je n’ai jusqu’ici rien retenu pour moi de ce que j’ai gagné. À l’avenir – si je vis encore – je devrai en prendre un peu, le moins possible, afin de pouvoir venir jusqu’à toi. Il faut que je vienne. J’ai absolument besoin de te revoir encore une fois.
Il m’est difficile de croire que tu liras ces lignes un jour. Dieu semble m’avoir oublié. Je veux te revoir ; et pourtant la mort serait une grande faveur. Si jamais tu lis cette lettre, je te demande de commencer par remercier Dieu, qui m’aura enfin été miséricordieux ; car, alors, je serai mort, et ce sera bien. Ma chérie, je suis au bout du rouleau… » (p. 196-197)

mardi 16 janvier 2018

L'Agent secret, de Joseph Conrad

Quatrième de couverture :


« Son être tout entier était mis à la torture par cette idée incertaine et affolante. Elle la sentait dans ses veines, dans ses os, à la racine de ses cheveux. Elle adoptait en esprit l'attitude biblique du deuil - le visage voilé, les vêtements déchirés ; le son des lamentations et des gémissements emplissait son crâne. Mais elle serrait les dents avec fureur, et ses yeux étaient brûlants de rage, car elle n'était pas une créature soumise. La protection qu'elle avait exercée sur son frère avait été, à l'origine, d'un caractère violent et indigné. Elle avait besoin de l'aimer d'un amour agissant. Elle avait combattu pour lui - contre elle-même, aussi. Sa perte était amère comme une défaite, douloureuse comme une passion bafouée. Ce n'était pas le choc d'une mort ordinaire. De plus, ce n'était pas la mort qui lui avait enlevé Stevie, c'était M. Verloc. Elle l'avait vu. »


L’intrigue politique de L’Agent secret ressemble de prime abord beaucoup à celle des Démons de Dostoïevski. Nous y suivons un groupe d’anarchistes, et plus précisément l’agent secret donnant son nom au livre, prénommé Adolf Verloc, et un attentat terroriste a lieu au cours du roman, sur lequel vont enquêter deux policiers, l’un étant l’Inspecteur Heat et l’autre son supérieur, seulement connu sous l’appellation du « Commissaire Adjoint ». Enfin dernier point commun, les deux livres font un diagnostic particulièrement clairvoyant de l’époque de leur temps et de celle à venir, d’une société ayant perdu toute valeur spirituelle sous l’influence du progrès technique.
         Toutefois les deux livres susmentionnés se distinguent sur de multiples points malgré leur ressemblance sur le fond. La première repose sur le ton du roman en question, où Conrad a résolument choisi un ton ironique. En effet, le fameux agent secret n’a rien d’un personnage héroïque ou admirable : il est totalement ridicule, méprisable dans son caractère et dans son action. Alors que s’ouvre le roman, Verloc se rend dans une ambassade dont la nationalité reste inconnue, et se voit sévèrement sermonner par un certain Mr. Vladimir, qui lui rappelle son passé d’espion dont l’amateurisme est évident, puis lui enjoint de préparer un attentat pour qu’il se rende enfin utile et provoque dans le même temps un état de terreur dans la société propice à servir les intérêts du pays inconnu en question.
« Une série d’attentats ici même, dans ce pays ; pas seulement organisés ici – cela ne servirait à rien -, ils [les classes moyennes] ne s’en soucieraient pas. Vos amis pourraient mettre la moitié du continent à feu et à sang sans que l’opinion publique locale devînt favorable à une législation répressive générale. […] Il n’est pas nécessaire que ces attentats soient très sanguinaires […] mais il faut qu’ils provoquent une frayeur efficace. […] Le sacro-saint fétiche du jour est la Science. Pourquoi n’envoyez-vous pas certains de vos amis attaquer cette idole au triste visage, hein ? […] Pour influer sur l’opinion publique, un attentat à la bombe doit aller au-delà d’une intention de vengeance ou de terrorisme. Il doit être purement destructif. Il est essentiel que l’on ne puisse lui soupçonner aucun autre objectif. Vos anarchistes devraient démontrer sans ambiguïté qu’ils sont déterminés à balayer toute l’organisation de la société. […] Ces gens-là [les bourgeois] croient, pour des raisons mystérieuses, que la Science est à l’origine de leur prospérité financière. Ils le croient vraiment. […] La démonstration doit être dirigée contre le Savoir, la Science. Pas n’importe quelle science. L’attentat doit avoir toute l’ineptie révoltante d’un blasphème gratuit. » (p. 39-43)

          L’attentat visera l’observatoire astronomique de Greenwich à Londres, attentat qui a réellement eu lieu le 15 février 1894, bien que les raisons derrière ne fussent jamais réellement connues. Conrad s’est inspiré de ce fait divers pour constituer la trame générale de ce roman, dont il a été intrigué par la « stupidité de l’acte » dans une adresse au lecteur rédigée en 1920, 13 ans après la publication du livre en 1907. Plus longuement, il y détaille sa vision des événements, et sa vision pessimiste de la société : l’anarchisme est vu comme une « inanité criminelle [dont] l’attitude insensée » est comparée à une « imposture éhontée exploitant le malheur poignant et la crédulité passionnée d’une humanité toujours tragiquement empressée de s’autodétruire. C’était cela qui me poussait à trouver tellement impardonnables ces affections de philosophie. » (p. 7)
         Dans le roman, cette vision de Conrad se manifeste d’abord par le portrait ridicule que fait Conrad de l’agent secret Verloc : il n’a d’abord pas du tout le physique de l’emploi d’un anarchiste révolutionnaire. Il est raillé pour son surpoids, et par le fait qu’il est marié, ce qui n’est pas très cohérent avec ses activités politiques. Les tourments intérieurs dans lesquels il s’enferre après son entrevue à l’ambassade, puis la préparation de l’attentat en tant que tel et sa réalisation manquée achèvent de discréditer Verloc, discrédit que Conrad avait posé d’emblée dans le livre. Les autres anarchistes auxquels Verloc est lié sont tout autant voire plus ridicules encore que ce dernier. Karl Yundt est décrit comme « vieux et chauve, quelques rares poils blancs pendant mollement sous son menton. Une extraordinaire expression de malveillance sournoise survivait dans ses yeux éteints. » (p. 44). Il sera décrit plus loin comme un « fantôme [qui a] pr[is] la pose » « toute sa vie » (p. 77) . Michaelis est quant à lui un ancien prisonnier, ayant purgé une peine de 15 ans et qui depuis sa sortie, croit qu’il a pour mission d’écrire un livre qui comprendra les idées qu’il a développées durant son séjour carcéral, idées dont la grandeur est sans doute absente devant l’incapacité chronique de Michaelis de débattre de ses propres idées, mais qui ne l’empêcheront pas de travailler d’arrache-pied à ce livre avec des efforts visiblement inutiles.
L’ineptie des « révolutionnaires anarchistes » est directement révélée par l’intermédiaire du personnage du Professeur, le seul personnage réellement inquiétant du roman. Le Professeur est le véritable anarchiste, un nihiliste qui s’est donné pour objectif de détruire la société. Lorsqu’on le rencontre pour la première fois dans le roman, il croise le quatrième anarchiste du groupe de Verloc, Ossipon, dit le Docteur. Ce dernier est intimidé, quelque peu effrayé par la personne du Professeur, qui parle sans la moindre hésitation, livre clairement et de manière concise sa pensée nihiliste. Il est vêtu de manière misérable, est petit, fragile physiquement, ce qui contraste avec sa totale assurance dans sa prise de parole. Assurance, toute-puissance, qui découle surtout du fait qu’il porte en permanence sur lui une bombe qu’il peut faire exploser à tout moment, et dont il menace l’inspecteur si ce dernier s’avisait de l’arrêter. Vendeur d’explosifs, c’est lui qui fournira à Verloc la bombe servant à l’attentat manqué. Sa critique des autres anarchistes et sa propre pensée nihiliste sont un des temps forts du roman :
« Ce que vous dites n’a aucun sens. Vous êtes les valeureux délégués de la propagande révolutionnaire, mais l’ennui est que non seulement vous n’êtes pas plus capables d’une pensée indépendante que le premier venu des journalistes ou des épiciers respectables, mais que vous n’avez absolument pas de caractère. » (p. 77-78)

« Oui, je donnerais des deux mains mon produit à tout homme, toute femme, tout imbécile, qui se présenterait. Mais je n’agis pas pour le compte du Comité rouge. Je pourrais vous voir tous chassés d’ici ou arrêtés – décapités même – sans bouger un doigt. Ce qui nous arrive en tant qu’individus n’a aucune espèce d’importance.
Il parlait sur un ton indifférent, sans chaleur, presque atone. […]
Détruire la superstition et la vénération de la légalité devrait être notre but. Rien ne pourrait me faire plus plaisir que de voir l’Inspecteur Heat et ses semblables se mettre à nous tirer dessus en plein jour avec l’approbation du public. Notre combat serait à moitié gagné : la désintégration de la vieille morale serait en marche, au sein même de son temple. C’est à cela que vous devriez tendre. Mais vous autres, les révolutionnaires, ne comprendrez jamais cela. Vous tirez des plans sur l’avenir, vous vous perdez dans des rêveries sur des systèmes économiques dérivés de ce qui existe ; alors que, ce qu’il faut, c’est tout balayer et repartir à zéro avec une conception nouvelle de la vie. » (p. 81-82)

          Ce roman de Conrad toutefois ne se réduit pas à la seule intrigue policière qui la parcourt, bien que sa part soit importante. L’intérêt principal du livre repose sur la représentation des personnages, dont plusieurs sont fascinants. Le principal personnage du roman n’est en fait pas l’agent secret Verloc, mais sa femme, Mrs. Verloc. Cette dernière, qui s’est érigé pour principe de ne « jamais aller au fond des choses », de « ne pas regarder sous la surface des choses », n’a pour seule grandeur et raison de vivre réelle que son frère mentalement handicapé, Stevie, auquel elle est liée par un lien quasi-maternel, fusionnel. Elle a d’ailleurs épousé Verloc car poussée par sa mère qui y voyait l’époux parfait qui prendrait également soin de son frère, et toute la solidité de leur mariage repose sur la présence de Stevie et le foyer dont il jouit dans le ménage Verloc. Les événements tragiques qui occupent toute la fin du roman sont l’occasion pour Conrad de mettre à jour ce sentiment dont Mrs. Verloc n’a elle-même que confusément conscience et le bouleversement irrémédiable qui s’opère en elle à partir du moment où elle apprend la perte de Stevie.
          Stevie est un personnage typique de « l’idiot » dont les réactions excessives et désordonnées témoignent surtout d’un idéalisme étouffé devant la crudité du monde et sa réalité sordide.
« La contemplation du cheval infirme et solitaire l’accabla. Tremblant mais obstiné, il n’avançait plus, cherchant à exprimer le nouveau point de vue révélé à sa compassion par la misère de l’homme et du cheval étroitement associés. Mais c’était très difficile. « Pauvre bête ! Pauvre bête ! » était tout ce qu’il savait répéter. Cela ne lui parut pas assez expressif, et il s’arrêta tout à fait en bafouillant avec colère :
- Honteux !
Stevie n’était pas doué pour assembler des mots, et c’est peut-être pour cette raison même que sa pensée manquait de clarté et de précision. Mais sa sensibilité était aiguë et assez profonde. Ce seul mot évoquait son sentiment d’horreur et d’indignation devant cette sorte de malheur qui devait se nourrir de la souffrance de l’autre, comme le pauvre cocher fouettant le pauvre cheval au bénéfice des pauvres enfants de son foyer. Et Stevie savait ce que c’était que d’être battu. Il le savait d’expérience. C’était un monde méchant. Méchant ! Méchant !
          Mrs. Verloc, son unique sœur, tutrice et protectrice, ne pouvait prétendre à de telles profondeurs d’intuition. […] Elle ne perçut pas le sens caché du mot « honteux », et elle dit avec placidité :
- Viens donc, Stevie. Tu n’y peux rien.
          Docile, Stevie se remit en marche ; mais il avançait maintenant sans fierté, d’un pas traînant, en marmonnant des fragments de mots, ou même des mots qui eussent été complets s’ils n’avaient été composés de deux moitiés ne s’accordant pas entre elles. Comme s’il s’efforçait d’appliquer à ses sentiments tous les mots qu’il connaissait de manière à parvenir à l’idée correspondante. En fin de compte, il réussit. Il s’arrêta aussitôt pour l’exprimer à voix haute :
- Monde méchant pour pauvres gens.
         […] N’étant pas un sceptique mais un être moral, il était en quelque sorte à la merci de ses passions vertueuses.
- Ignoble, ajouta-t-il sans commentaires. (p. 177-178)

           Pour résumer, l’attrait principal de ce livre repose sur le ton ironique de Conrad, ironie qui était beaucoup moins présente dans Lord Jim.
Mais aussi sur sa peinture des personnages, non seulement ceux de Mrs. Verloc, véritable personnage principal du livre, et de son frère Stevie mais aussi d’autres personnages que je n'ai pas développés dans cet article et dont il y aurait beaucoup à dire, tels la mère de Mrs. Verloc, quelque peu naïve et simple d’esprit (dont la vénération de Mr. Verloc aura des conséquences malheureuses pour Stevie), qui inspire la compassion du lecteur et de Conrad dans la décision importante qu’elle prend au cours du livre. Le parcours désenchanté du Commissaire Adjoint occupe lui aussi une bonne partie du roman, seul personnage au passé aventurier, réminiscence des autres personnages conradiens, dont le métier routinier lui déplaît profondément par rapport à sa vie passée.
Roman politique, inquiétant par sa vision lucide et prophétique de la société (aspect souvent mis en avant lorsque ce livre est évoqué), mais surtout roman émouvant par le destin tragique de nombre de personnages, L’Agent secret est un grand roman, servi par une traduction nouvelle d’Odette Lamolle que j’ai trouvé très agréable à la lecture. Je conseille la lecture de Conrad dans la mesure du possible à travers la traduction de cette femme qui fut passionnée de Conrad, dont on peut lire l’histoire assez incroyable ici, et dont la qualité de la traduction a été reconnue par Sylvère Monod lui-même, grand spécialiste de Conrad (et de Dickens), dont le préféré parmi les Conrad était justement cet Agent secret, à en croire sa préface rédigée pour l’édition Folio du livre (qu’il a d’ailleurs traduit).