« [...] ce n'est qu'en ruminant qu'on s'assimile ce qu'on a lu. » - (Arthur Schopenhauer)

« L'art, c'est se retrouver dans ce que l'on voit ou ce qu'on lit ; c'est quand l'auteur ou le peintre a su formuler mieux que moi ce qui m'arrive ou ce qui m'est arrivé, lorsqu'il l'interprète d'une façon beaucoup plus intelligente que moi, ou quand, grâce à son œuvre, je perçois ma propre vie d'une manière plus fine, plus belle, que moi. » - (Krzysztof Kieślowski)

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samedi 2 juillet 2022

Guerre et Paix de Léon Tolstoï, livre deuxième, cinquième partie : de la dimension morale de l’amour.

         Dans cette partie, Natacha est une nouvelle fois au cœur de l’intrigue qui se concentre sur la rupture de ses fiançailles avec le prince André, après qu’elle a succombé au charme trompeur d’Anatole Kouraguine. Dans une intrigue mineure, Boris Droubetzkoï séduit Julie Karaguine et finit par l’épouser pour sa fortune afin d’assouvir et achever son ambition sociale. Enfin, Pierre est le protagoniste qui semble constituer un miroir inversé des deux séducteurs hypocrites de cette partie, ce qui, par contraste, le rend plus admirable malgré ses défauts, et sa déclaration d’amour spontanée envers Natacha, qui conclut cette partie, constitue un des moments les plus émouvants de tout le roman. Par le biais des personnages masculins occupant le premier plan dans cette partie (Pierre/Anatole/Boris), le roman adopte une dimension résolument morale sur l’amour, Tolstoï faisant visiblement une entorse à l’esthétique qui fait ordinairement sa force, à savoir cette dépersonnalisation dans l’écriture qui le rapproche de Flaubert.


1/ Commençons par Natacha qui prend une dimension tragique, en contraste avec la précédente partie où, nous nous en rendons compte à la lecture de la présente partie, elle vécut ses derniers moments de bonheur innocent. Les prémices de cette « chute » y ont été semées : l’absence du prince André pesait de plus en plus sur la jeune femme, qui souffrait du manque d’amour, de l’absence physique de l’être aimé dont elle ressent confusément le désir (qui n’est pas sans avoir une dimension sensuelle, bien que Tolstoï ne le dise pas ouvertement), souffrance prédisposant, rendant Natacha vulnérable à une séduction extérieure, d’autant plus qu’elle est très sensible. Dans la scène de la rencontre entre Natacha et Anatole à l’opéra, Tolstoï insiste sur les stimulations environnementales qui jouent un rôle clé pour exacerber la sensibilité, la prédisposition de la jeune femme à tomber sous le charme du bel officier. Cette soirée à l’opéra, et les stimulations sensorielles qu’elle provoque chez la jeune femme, sont d’autant plus violentes pour elle qu’elle fait suite à de nombreux mois calmes passés à la campagne. Le destin semble amener Natacha à cette rencontre fatale : à l’absence prolongée du prince André et à la mélancolie croissante de sa fiancée, ajoutons la mésentente entre la princesse Maria et Natacha dans une scène antérieure, qui, si elle s’était mieux déroulée, eût pu raviver son amour affaibli pour le prince André ; la mère de Natacha, à qui cette dernière n’hésitait pas à se confier, est absente lors du séjour des Rostov à Moscou (le comte devant y vendre une de ses propriétés en raison des difficultés financières croissantes liées à son incapacité chronique à gérer son patrimoine) ; enfin Pierre, qui eût pu prévenir la catastrophe en tant que confident adoubé par le prince André, est fatalement absent à Moscou durant les jours cruciaux où Natacha tombe amoureuse d’Anatole et décide de fuir avec lui, après avoir rompu avec le prince André par une lettre adressée à la princesse Maria. Un concours donc exceptionnel de circonstances, dont l’une seule, si elle n'avait pas eu lieu, eût peut-être pu éviter la rupture irrévocable, a rendu possible la tentation à laquelle Natacha finit par succomber mais surtout l’a laissée seule, sans guide qui eût pu l’aider à traverser sans déshonneur cette épreuve.

Natacha se sentait en ce moment si alanguie et attendrie qu’il ne lui suffisait pas d’aimer et de se savoir aimée : elle avait besoin maintenant, tout de suite, de prendre dans ses bras l’être aimé, de lui dire et d’entendre de lui les mots d’amour dont son cœur était plein. (p. 892, chap. VIII)

Une sensation qu’elle n’avait plus éprouvée depuis longtemps, celle de sentir des centaines de regards fixés sur son cou et ses bras nus, la saisit soudain, à la fois agréable et désagréable, éveillant tout un essaim de souvenirs, de désirs et d’émotions. (p. 893, chap. VIII)

Natacha était peu à peu gagnée par un enivrement qu’elle n’avait plus éprouvé depuis longtemps. Elle ne savait plus où elle était ni ce qui se passait devant elle. Elle regardait et les pensées les plus étranges lui traversaient inopinément l’esprit, sans lien entre elles. (p. 897, chap. IX)

Elle se demandait si elle n’était pas coupable, si elle n’avait pas déjà trahi la foi donnée au prince André, et de nouveau elle se surprenait à évoquer jusqu’au moindre détail chaque mot, chaque geste, chaque jeu de physionomie de cet homme qui avait su éveiller en elle un sentiment si redoutable et si incompréhensible pour elle. (p. 909, chap. XII)


2/ Anatole Kouraguine est il est vrai le personnage haïssable de cette partie, lui qui séduit Natacha avec des intentions malhonnêtes, dans le seul but de profiter physiquement d’elle. Cet appétit sexuel, associé à une forme de bestialité, avait déjà été évoqué par Tolstoï lors de sa visite avec son père, le prince Vassili, du domaine familial des Bolkonski, lorsqu’il tente de séduire Mlle Bourienne, la dame de compagnie française de la princesse Maria. Il est par ailleurs intéressant de noter que les deux femmes (Maria et Natacha) font la même erreur sur le compte d’Anatole, associant sa beauté à son honnêteté, et tombent tous deux sous le charme du jeune officier. La princesse Maria eut cependant l’heur de surprendre Anatole avec Mlle Bourienne dans une position compromettante, lui permettant d’ouvrir les yeux sur la véritable nature du séducteur. Elle eût sans doute prévenu Natacha contre Anatole, si elle n’était mal disposée envers sa future belle-sœur par jalousie inconsciente : c’est ainsi l’occasion pour Tolstoï d’apporter une touche d’humanité aux deux personnages féminins principaux du roman, qui eussent été sans doute moins attachantes si elles n’avaient pas elles aussi leurs faiblesses, leurs défauts. Mais pour revenir à Anatole, Tolstoï, même s’il condamne sans réserve son attitude envers Natacha par la bouche de Dolokhov puis de Pierre, ne lui refuse pas toute humanité et, davantage qu’un séducteur sans scrupules, souligne surtout son incapacité à comprendre que ses actes puissent blesser autrui. Davantage donc qu’une intention maligne, à l’instar des anti-héros des Liaisons dangereuses, Anatole n’a même pas conscience du mal qu’il peut potentiellement provoquer, obnubilé qu’il est par son plaisir.

Natacha lui déplut dès l’abord. Elle la jugea trop élégante, vaniteuse et d’une gaieté frivole. La princesse Maria ne se rendait pas compte qu’avant d’avoir vu sa future belle-sœur elle était déjà mal disposée à son égard par une jalousie inconsciente de sa beauté, de sa jeunesse, de son bonheur et de l’amour que lui portait son frère. (p. 888, chap. VII)

Le désarroi qui s’était produit dans le vestibule, l’inquiétude de son père et le ton contraint de la princesse, qui – lui semblait-il – lui faisait une grâce en la recevant, avaient blessé Natacha. Elle la trouvait très laide, affectée et sèche. Natacha se contracta intérieurement et adopta malgré elle un ton dégagé qui prévenait encore davantage la princesse Maria contre elle. (p. 889, chap. VII)

Anatole était toujours satisfait de son sort, de lui-même et des autres. De toutes les fibres de son être, il était convaincu d’instinct de ne pouvoir vivre autrement qu’il ne vivait et de n’avoir jamais rien fait de mal. Il était incapable de comprendre les répercussions que ses actes pouvaient avoir sur d’autres, ni ce qui pouvait résulter de tel ou tel de ces actes. Il croyait fermement que, de même que le canard est fait pour vivre dans l’eau, il avait été créé par Dieu pour vivre sur un pied de trente mille roubles de revenus et occuper toujours le rang le plus élevé dans la société. (p. 907, chap. XI)

Les fêtards, ces Madeleines hommes, sont secrètement persuadés de leur innocence, sentiment qui, comme chez les Madeleines femmes, repose sur le même espoir du pardon. « Il lui sera beaucoup pardonné parce qu’elle aura beaucoup aimé, et il lui sera beaucoup pardonné parce qu’il se sera beaucoup amusé. » (p. 907, chap. XI)


3/ L’épisode tournant autour la demande en mariage de Boris n’est pas sans rappeler Madame Bovary. En effet, Tolstoï semble s’inspirer de Flaubert dans la cour que fait le jeune ambitieux à la riche héritière Julie Karaguine. Cette dernière se complaît dans une attitude de femme romantique désenchantée, posture dont Tolstoï s’amuse à relever les contradictions et la fausseté manifeste. Pour la conquérir, Boris joue lui-même le rôle typique du héros romantique désenchanté, incompris. Mais contrairement à Rodolphe qui joue ce rôle par attirance physique pour Emma, Boris à l’inverse est repoussé par la laideur de Julie, et ne l’épouse que pour profiter de sa riche fortune. Encore une fois, Tolstoï apporte une certaine touche d’humanité à Boris, qui nourrit cependant quelques scrupules à faire un mariage d’intérêt : il nourrit aussi en lui le désir d’un amour authentique, ce qui retarde longuement sa demande à Julie. Boris, bien qu’incarnant le personnage typique de l’ambitieux et de l’arriviste, à l’instar de Rastignac, n’est cependant pas tout d’un bloc, uniquement préoccupé de son ambition sociale, comme l’avait aussi montré son amour renaissant pour Natacha, qu’il combat vainement (voir livre 2e, 3e partie), et auquel la mère de cette dernière avait su sagement mettre fin. Les passages concernant Boris dans cette partie ont cet humour quelque peu flaubertien pourrait-on dire, car si Tolstoï refuse tout comme Flaubert d’intervenir directement dans son récit, sa manière de pointer les contradictions, l’hypocrisie de ses personnages et de jouer sur les clichés romantiques font sourire le lecteur attentif. Notons aussi que la lettre qu’Anatole écrit à Natacha, l’enjoignant de fuir avec lui, n’est pas sans rappeler la lettre de rupture de Rodolphe à Emma, bien que leur contenu diffère, dans le sens où le lecteur voit clairement l’hypocrisie de l’auteur de la lettre (c’est Dolokhov qui écrit en fait la lettre, car Anatole se caractérise aussi par une absence d’éloquence) tandis que la destinataire ne la sait pas et que Natacha, dans sa naïveté, croit comme authentiques les sentiments d’Anatole, qui avait déjà auparavant réussi à émouvoir la jeune fille en exagérant sa folie amoureuse par la bouche de sa sœur complice, Hélène, la femme de Pierre.

Aujourd’hui pour plaire aux jeunes filles de Moscou il faut être mélancolique. Et il est très mélancolique auprès de Mlle Karaguine. (p. 875, chap. IV)

Elle était toujours habillée à la dernière mode. Mais elle paraissait néanmoins désenchantée ; elle disait à chacun qu’elle ne croyait ni à l’amitié, ni à l’amour, ni à aucune des joies de l’existence, et qu’elle n’attendait de paix que LÀ-BAS. Elle avait adopté le ton d’une jeune fille qui a perdu l’être qu’elle aimait ou qui a été cruellement trompée par lui. Bien qu’il n’en fût rien, on la regardait comme telle et elle croyait elle-même avoir été très éprouvée par la vie. Cette mélancolie qui ne l’empêchait pas de s’amuser n’empêchait pas non plus les jeunes gens qui fréquentaient chez elle de passer agréablement le temps. (p. 878-879, chap. V)

Julie était particulièrement gracieuse avec Boris : elle compatissait à son désenchantement précoce, lui offrait le réconfort de l’amitié qu’elle était capable de lui apporter ayant tant souffert elle-même, et lui ouvrait son album. […] En se rencontrant en nombreuse compagnie, Julie et Boris se regardaient comme les seuls êtres au monde qui se comprissent parmi les indifférents. (p. 880, chap. V)

Julie attendait depuis longtemps que son mélancolique adorateur se déclarât et était prête à accepter ; mais une répulsion secrète pour elle, pour son désir passionné de se marier, son manque de naturel, et la terreur d’avoir à renoncer à tout espoir d’amour vrai retenaient Boris. (p. 881, chap. V)

La perspective d’en être pour ses frais et d’avoir perdu tout ce mois à jouer péniblement au mélancolique chevalier servant de Julie, de voir passer entre les mains d’un autre, surtout entre celles du stupide Anatole, tous les revenus des domaines de Penza qu’il avait déjà si bien répartis et employés dans son imagination, cette perspective ulcéra Boris. (p. 882, chap. V)

« Mon frère a dîné chez moi hier, nous mourions de rire : il ne mange rien et soupire après vous, ma charmante. Il est fou, amoureux fou de vous, ma chère. » (p. 911, chap. XII)

Sous l’influence d’Hélène, ce qui tout à l’heure lui semblait terrible devint simple et naturel. « Elle est si grande dame, si gentille et on voit qu’elle m’aime de tout son cœur. Pourquoi ne pas se distraire ? » pensait Natacha en regardant Hélène avec de grands yeux étonnés. (p. 912, chap. XII)

Les mains tremblantes, Natacha tenait cette lettre d’amour pleine de passion que Dolokhov avait composée pour Anatole et en lisant elle y découvrait un écho à tout ce qu’elle croyait sentir en elle-même. « Depuis hier soir, mon sort est décidé : être aimé de vous ou mourir. Je n’ai pas d’autre issue. » Ainsi commençait la lettre. Puis il disait qu’il savait que ses parents ne consentiraient pas à lui donner sa main, qu’il y avait à cela des raisons secrètes qu’il ne pouvait dévoiler qu’à elle seule, mais que si elle l’aimait il lui suffisait de dire oui et aucune force au monde ne pourrait empêcher leur bonheur. L’amour triompherait de tout. Il l’enlèverait et l’emmènerait au bout du monde. « Oui, oui, je l’aime ! » se disait Natacha en relisant pour la vingtième fois la lettre et en découvrant dans chaque mot un sens particulier et profond. (p. 917, chap. XIV)


4/ Pierre connaît dans cette partie son développement le plus décisif depuis le début du roman. La partie par ailleurs s’ouvre et se clôt sur lui, comme pour souligner son importance qui peut-être pourrait passer au second plan au regard de la place prépondérante qu’occupe Natacha. Pierre au début de cette partie se retrouve en plein désarroi existentiel, dégoûté par la vie qu’il mène. Mais si Tolstoï ne le dit pas explicitement, je ne peux m’empêcher de penser que ce dégoût, qui avait déjà commencé avant (dans le livre 2e, 3e partie), est lié à son amour pour Natacha, dont il ne se rend pas encore compte consciemment, mais qui s’est douloureusement réveillé en lui lorsqu’il apprit les fiançailles du prince André et de la jeune Rostov. Tolstoï, de manière subtile, parle seulement du trouble que Pierre ressent à cette nouvelle, mais des indices antérieurs permettaient déjà de voir que Pierre est épris de la jeune femme depuis longtemps, elle qui lui a plu dès sa première rencontre avec elle, alors qu’elle est encore jeune fille. Le dégoût que ressent Pierre pour sa vie en général n’est pas sans rappeler l’œuvre de Tchekhov, et ce dernier semble s’être inspiré de Pierre pour son héros typique et de Natacha (dans la précédente partie) pour son héroïne typique, lui qui ressassera en fil conducteur de son œuvre le désenchantement de l’homme insatisfait de sa vie (dont les rêves et la réalité présente contrastent violemment), le regret et la nostalgie de la jeunesse passée, ainsi que l’angoisse d’une vie menée sans amour, sans idéaux, sans passion. Et c’est souvent un amour chez Tchekhov qui fait d’autant plus prendre conscience de cet écartèlement entre les rêves, les espoirs, les idéaux de jadis et la cruelle réalité décevante. Ainsi Pierre ne mesure son malheur et son insatisfaction que depuis que son amour pour Natacha est inconsciemment ressorti depuis qu’il a appris les fiançailles de son meilleur ami. Et ce n’est qu’après lui avoir déclaré son amour, de manière inattendue pour lui-même, que Pierre renaît intérieurement à la fin de cette partie, alors qu’il contemple une comète dans le ciel étoilé, symbole de son amour pour Natacha, dans un des plus beaux passages du roman (et accessoirement, mon préféré personnellement, que je reproduis ci-dessous en fin d’article, à part, pour le distinguer). À l’inverse, le prince André semble avoir définitivement perdu toute « raison » de vivre avec la perte de l’amour de Natacha, et, comme à son habitude depuis le début du roman, se jettera dans l’action pour oublier ses malheurs personnels, le conduisant à sa future mort.

Comme il aurait été horrifié si, sept ans plus tôt, quand il rentrait tout juste de l’étranger, quelqu’un lui eût dit qu’il n’avait rien à chercher ni à imaginer, que sa voie était depuis longtemps tracée et que, malgré qu’il en eût, il serait ce qu’on était dans sa situation. Il n’aurait pu le croire ! N’était-ce pas lui qui avait désiré de tout cœur tantôt établir la république en Russie, tantôt être lui-même un Napoléon, un philosophe, le tacticien qui vaincrait Napoléon ? N’était-ce pas lui qui avait cru possible et passionnément souhaité de régénérer le genre humain perverti, d’atteindre lui-même la perfection absolue ? N’était-ce pas lui qui avait fondé des écoles et des hôpitaux et affranchi ses paysans ? Au lieu de tout cela, le voici le riche mari d’une femme infidèle, un chambellan en non-activité, aimant bien manger, bien boire et en se mettant à son aise critiquer légèrement le gouvernement, un membre du Club anglais et un membre unanimement aimé de la société moscovite. Longtemps il ne put se faire à l’idée que c’était lui, ce type de chambellan de Moscou qu’il méprisait si profondément sept ans plus tôt. Parfois il se consolait en se disant qu’il ne menait cette vie que provisoirement ; mais ensuite il pensait avec terreur au nombre de gens qui, comme lui, s’étaient engagés provisoirement dans cette existence et, comme lui, étaient entrés dans ce club avec toutes leurs dents et tous leurs cheveux, pour en sortir sans une dent et sans un cheveu. Aux heures d’orgueil, lorsqu’il réfléchissait à cette situation, il lui semblait qu’il était tout différent de ces chambellans qu’il méprisait jadis, que ceux-là étaient vulgaires et sots, sereins et satisfaits de leur sort, « tandis que moi, maintenant encore, je continue à ne pas être satisfait, je voudrais toujours faire quelque chose pour l’humanité », se disait-il à ces moments-là. « Mais peut-être comme moi tous mes camarades se sont-ils débattus, ont-ils cherché dans la vie une voie nouvelle, bien à eux, et tout comme moi en sont-ils arrivés au point où j’en suis, par la force des circonstances, du milieu, de la naissance, cette force élémentaire contre quoi l’homme ne peut rien ? » se disait-il aux heures de modestie, et après quelque temps de séjour à Moscou, il ne méprisait plus ses compagnons d’infortune, mais au contraire commençait à les aimer, à les estimer et à les plaindre. […] « Pourquoi ? À quoi bon ? Que se passe-t-il en ce monde ? » se demandait-il, perplexe, plusieurs fois par jour, se prenant malgré lui à scruter le sens des phénomènes de la vie ; mais sachant par expérience qu’à ces questions il n’y avait pas de réponse, il s’efforçait aussitôt d’en détourner sa pensée… (p. 859-860, chap. I)

Il avait le triste privilège, commun à beaucoup de gens, surtout aux Russes, de croire en la possibilité du bien et de la vérité et de voir trop clairement le mal et le mensonge de l’existence pour prendre sérieusement part à la vie. Toute activité était associée pour lui au mal et au mensonge. Quoi qu’il tentât, quoi qu’il entreprît, le mal et le mensonge le rebutaient et lui barraient le chemin de toute activité. Et cependant il fallait vivre, il fallait s’occuper. Il était trop affreux de rester accablé par ces problèmes insolubles de la vie, et il s’abandonnait à ses anciens entraînements pour pouvoir seulement les oublier. Il fréquentait les milieux les plus divers, buvait sec, achetait des tableaux, faisait bâtir et surtout lisait. (p. 861-862, chap. I)

Ce n’est qu’après avoir vidé une bouteille de vin, et même deux, qu’il avait vaguement conscience que ce terrible nœud embrouillé de la vie qui d’ordinaire l’horrifiait n’était pas si terrible qu’il lui semblait. […] ce n’est que sous l’influence du vin qu’il se disait : « Ce n’est rien. Je le débrouillerai, voilà que j’ai déjà une explication toute prête. Pour le moment je n’en ai pas le temps, je réfléchirai à tout cela plus tard. » Mais ce « plus tard » ne venait jamais. (p. 862, chap. I)

Il se souvenait d’avoir entendu raconter qu’à la guerre les soldats dans les retranchements, réduits à l’inaction sous le feu de l’ennemi, s’ingénient à se donner une occupation pour pouvoir plus facilement supporter le danger. Et tous les hommes lui semblaient être comme ces soldats, cherchant à échapper à la vie, qui par l’ambition, qui par le jeu, qui par l’élaboration des lois, qui par les femmes, qui par les distractions, les uns par les chevaux, d’autres par la politique, ou par la chasse, ou par le vin, ou par les affaires de l’État. « Rien n’est insignifiant, rien n’est important, tout se vaut : pourvu seulement qu’on puisse y échapper de son mieux ! se disait-il. Pourvu que je ne la voie pas, cette terrible vie ! » (p. 862-863, chap. I)

[Le prince André] sourit. Pierre vit clairement que son sourire voulait dire : « Je me porte bien, mais à quoi bon ? » […] le prince André se mêla de nouveau avec ardeur à la conversation sur Speranski qui se poursuivait entre les deux vieillards. […] Pierre reconnaissait maintenant chez son ami ce besoin qui ne lui était que trop connu de se passionner et de discuter même de questions qui ne le touchaient en rien, uniquement pour chasser des pensées trop pénibles. (p. 950, chap. XXI)

Pendant le dîner, on parla de la guerre dont l’approche devenait évidente. Le prince André parla et discuta sans arrêt, tantôt avec son père, tantôt avec Dessales, le précepteur suisse, et parut plus animé que d’ordinaire, de cette animation dont Pierre connaissait si bien la cause morale. (p. 952, chap. XXI)


5/ Enfin, cette partie prend une dimension assez ouvertement morale. Boris et Anatole sont globalement condamnés dans leur attitude, et agissent en miroirs inversés de Pierre, véritable pilier moral de cette partie. Car Pierre se rend compte que ses richesses héritées de son père ne le satisfont pas, alors que Boris semble y voir l’instrument essentiel du bonheur au vu de l’énergie et des compromissions auxquelles il est prêt, et se prépare sans doute à des désenchantements similaires à ceux de Pierre, marié qu’il est à une femme qu’il n’aime et n’estime pas manifestement. Bien qu’Anatole et Dolokhov aient été les compagnons de débauche de Pierre, ce dernier néanmoins n’a jamais et ne se serait jamais conduit comme Anatole l’a fait envers Natacha. Sa colère noire envers Anatole montre clairement son mépris, son dégoût, sa révolte pour ce que l’insouciant officier a fait. Enfin, Pierre surtout éprouve au final de la compassion pour Natacha et les souffrances qu’elle traverse après qu’elle s’est rendue compte de l’erreur tragique qu’elle a commise, ainsi que pour le prince André. Là encore cependant, Pierre n’est pas parfait : il éprouve dans un premier temps du mépris pour Natacha, mais qui disparaîtra lorsqu’il la verra. La liaison de Natacha et Anatole enfin est explicitement condamnée par Tolstoï, qui use de termes associant leur amour à un délit, un crime, ce qui n’est pas sans rappeler le lexique qu’il emploie aussi dans Anna Karénine, en particulier la scène mémorable suivant l'adultère consommé de Vronski et Anna, comparé à un meurtre.

Il ne détachait pas ses yeux souriants du visage, du cou, des bras nus de Natacha. Elle savait à n’en pas douter qu’il l’admirait. Cela lui faisait plaisir mais, sans qu’elle sût pourquoi, en sa présence elle commençait à se sentir mal à l’aise et à l’étroit dans la loge. Quand elle se détournait, elle sentait son regard sur ses épaules et, malgré elle, elle cherchait ses yeux pour qu’il la regardât plutôt en face. Mais en la regardant dans les yeux elle sentait avec effroi qu’il n’y avait pas entre eux cette barrière de la pudeur qu’elle sentait toujours entre elle et les autres hommes. […] Elle avait sans cesse l’impression de commettre en lui parlant une inconvenance. […] Natacha ne comprit pas ce qu’il avait dit, pas plus qu’il ne le comprenait lui-même, mais elle sentit que dans ces mots incompréhensibles il y avait une intention incorrecte. (p. 903, chap. X)

Elle ne pouvait comprendre ni ce qui lui était arrivé ni ce qu’elle ressentait. Tout lui paraissait obscur, confus et effrayant. […] là-bas, à l’ombre de cette Hélène, tout cela était simple et clair ; mais à présent, seule avec elle-même, elle ne comprenait plus. « Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que cette peur qu’il m’inspirait ? Que signifient ces remords que j’éprouve maintenant ? » se demandait-elle. (p. 905, chap. X)

À peine Natacha l’eut-elle aperçu qu’elle fut envahie du même sentiment fait de vanité satisfaite de lui plaire et de peur que lui inspirait l’absence de toute barrière morale entre elle et lui. (p. 912-913, chap. XIII)

Natacha regarda la grosse George mais n’entendait, ne voyait et ne comprenait rien de ce qui se passait devant elle ; elle se sentait complètement replongée, entièrement et sans retour, dans ce monde étrange de folie, si éloigné de celui qu’elle avait connu jusque-là, dans ce monde où l’on ne pouvait distinguer le bien du mal, le raisonnable de l’insensé. Anatole était assis derrière elle et, le sentant si près, elle attendait quelque chose avec angoisse. (p. 913, chap. XIII)

« Elles sont toutes les mêmes », se dit-il en songeant qu’il n’était pas le seul à avoir le triste privilège d’être lié à une mauvaise femme. Mais il n’en plaignait pas moins le prince André jusqu’aux larmes, il souffrait pour son orgueil. Et plus il plaignait son ami, plus grands étaient le mépris et même le dégoût avec lesquels il pensait à cette Natacha qui venait de passer devant lui dans le grand salon avec une telle expression de froide dignité. Il ne savait pas que l’âme de Natacha débordait de désespoir, de honte, d’humiliation et que ce n’était pas sa faute si, malgré elle, son visage reflétait une calme et sévère dignité. (p. 941, chap. XIX)

Vous ne pouvez pas ne pas comprendre à la fin qu’en dehors de votre plaisir il y a le bonheur, la tranquillité des autres, que vous gâchez toute une vie simplement parce que vous avez envie de vous amuser. Amusez-vous avec des femmes du genre de mon épouse, avec elles vous êtes entièrement dans votre droit, elles savent ce que vous leur voulez. Elles sont armées contre vous par la même expérience de la débauche : mais promettre à une jeune fille de l’épouser… tromper, voler… Comment ne comprenez-vous pas que c’est aussi lâche que de frapper un vieillard ou un enfant !... » (p. 946, chap. XX)


6/ La reproduction du passage entre Natacha et Pierre, ainsi que la vision de la comète qui conclut le chapitre :

« Pierre Kirilovitch, commença-t-elle en parlant vite, le prince Bolkonski était votre ami, il est toujours votre ami, se reprit-elle (il lui semblait que tout appartenait au passé et que maintenant tout était différent). Il m’avait dit de m’adresser à vous… »

Pierre, sans mot dire, respirait fortement par le nez en la regardant. Jusqu’alors il lui avait fait au fond de lui des reproches et s’était efforcé de la mépriser, mais maintenant il avait si profondément pitié d’elle qu’il n’y avait plus place dans son cœur pour le blâme.

« Il est ici, dites-lui… de me par… de me pardonner. »

Elle s’arrêta et sa respiration se précipita encore, mais elle ne pleurait pas.

« Oui… je lui dirai, répondit Pierre, mais… » Il ne savait que dire.

Natacha parut effrayée de la pensée qui avait pu venir à Pierre.

« Non, je sais que tout est fini, dit-elle précipitamment. Non, cela ne pourra jamais plus se faire. Seulement ce qui me tourmente c’est le mal que je lui ai fait. Dites-lui seulement que je le prie de me pardonner… » Elle fut toute secouée d’un tremblement et s’assit sur une chaise.

Un sentiment de pitié jamais encore éprouvé faisait déborder l’âme de Pierre.

« Je lui dirai, je lui dirai tout encore une fois, dit-il, mais… j’aurais voulu savoir une chose… »

« Savoir quoi ? » demanda le regard de Natacha.

« J’aurai voulu savoir si vous avez aimé… » Pierre ne savait comment appeler Anatole et rougit en pensant à lui… « si vous avez aimé ce mauvais homme.

- Ne l’appelez pas mauvais, dit Natacha. Mais je ne sais rien, je ne sais plus rien… » Elle fondit en larmes.

Et un sentiment plus profond encore de pitié, de tendresse et d’amour envahit Pierre. Il sentait des larmes couler sous ses lunettes et espérait qu’elles ne seraient pas remarquées.

« N’en parlons plus, mon amie », dit-il.

Cette voix douce, tendre, pénétrée, frappa étrangement Natacha.

« N’en parlons plus, mon amie, je lui dirai tout ; mais je vous demande seulement une chose : considérez-moi comme votre ami et si vous avez besoin d’une aide, d’un conseil, tout simplement si vous avez besoin de vous épancher devant quelqu’un, pas maintenant, mais quand vous verrez clair en vous, souvenez-vous de moi. » Il prit sa main et la baisa. « Ce serait un bonheur pour moi de pouvoir… » Pierre se troubla.

« Ne me parlez pas ainsi, je ne le mérite pas ! » s’écria Natacha, et elle voulut se retirer, mais Pierre la retint par le bras. Il savait qu’il avait encore quelque chose à lui dire. Mais lorsqu’il l’eut dit, il s’étonna lui-même de ses paroles.

« Ne dites pas cela, ne dites pas cela, vous avez toute la vie devant vous.

- Moi ? Non ! Pour moi tout est perdu, dit-elle avec honte et humilité.

- Tout est perdu ? répéta-t-il. Si je n’étais pas ce que je suis, mais l’homme le plus beau, le plus intelligent et le meilleur au monde, si j’étais libre, à l’instant même je vous demanderais à genoux votre main et votre amour. »

Pour la première fois depuis bien des jours, Natacha pleura des larmes de gratitude et d’attendrissement, et lui jetant un regard, elle sortit. Pierre sortit également presque en courant dans le vestibule en refoulant les larmes d’attendrissement et de bonheur qui lui serraient la gorge, enfila sa pelisse et monta dans son traîneau. (p. 953 à 955, chap. XXII)

Il faisait beau et froid. Au-dessus des rues sales et à demi obscures s’étendait un ciel sombre, constellé d’étoiles. Ce n’est qu’en regardant ce ciel que Pierre ne sentait pas l’humiliante bassesse des choses terrestres en comparaison des hauteurs où planait son âme. Comme il débouchait sur la place de l’Arbate, un immense espace de sombre ciel étoilé se découvrit à ses yeux. Presque au milieu de ce ciel, au-dessus du boulevard Pretchistenski, entourée de toutes parts et sertie d’étoiles mais se distinguant de toutes par sa plus grande proximité de la terre, sa lumière blanche et sa longue chevelure relevée du bout, apparaissait l’énorme et éclatante comète de 1812, cette même comète qui, disait-on, annonçait tant d’horreurs et la fin du monde. Mais cette claire étoile à la longue chevelure lumineuse n’éveillait chez Pierre aucune sensation de peur. Au contraire, il regardait avec joie de ses yeux mouillés de larmes cet astre éclatant qui, après avoir parcouru d’incommensurables espaces à une vitesse infinie suivant une ligne parabolique, semblait s’être soudain, comme une flèche qui s’enfonce dans la terre, planté à la place qu’il avait choisie dans le ciel noir et être resté là, la chevelure dressée, faisant jouer et briller sa lumière blanche parmi d’innombrables étoiles scintillantes. Il semblait à Pierre que cet astre était en harmonie parfaite avec ce qui emplissait son âme épanouie à une vie nouvelle, attendrie et réconfortée. (p. 955-956, chap. XXII)

dimanche 26 juin 2022

Guerre et Paix de Léon Tolstoï, livre deuxième, quatrième partie : scènes ordinaires mais poétiques de la vie campagnarde russe.

            Dans cette partie, le roman semble presqu’à l’arrêt au niveau de l’intrigue : Tolstoï se concentre exclusivement sur la partie « paix », et nous suivons ainsi les Rostov dans leur vie rurale, avec comme événements principaux une partie de chasse organisée par Nicolas Rostov et une soirée de Noël au cours de laquelle Nicolas demandera, enfin, la main de Sonia. Cette partie peut sembler quelque peu anodine, voire insignifiante : j’avoue d’ailleurs l’avoir complètement oubliée depuis ma première lecture. Cependant, deux passages inoubliables en ressortent : la soirée que passent les jeunes Rostov chez leur oncle Michel Nicanorovitch, au cours de laquelle Natacha dansera avec une grâce toute « russe » ; et les descriptions du paysage neigeux et nocturne alors que les Rostov sont en route pour visiter les Melioukov, de proches voisins. Avec le recul, ces scènes ordinaires de la vie campagnarde russe sont d’autant plus belles, chargées de poésie grâce à la sensibilité de Natacha et de Nicolas, qu’elles contrastent, font contrepoint, avec les événements à venir dans le roman : les fiançailles rompues de Natacha, et la fin d’une certaine forme d’innocence pour elle, qui dans cette partie vit en quelque sorte ses derniers instants ; puis le retour à la guerre pour Nicolas, ainsi que la ruine à venir des Rostov, qui perdront tous leurs biens suite à l’invasion française forçant les Russes à évacuer Moscou en août/septembre 1812.


1/ Natacha est au cœur de cette partie du roman, et si elle est un personnage si extraordinairement attachant, c’est surtout en raison de son extrême sensibilité, sa capacité à sentir, percevoir, voire créer, ce qu’il y a de singulier, ce qu’il y a de beau dans ce qui l’entoure. C’est cette âme sensible, réceptive à tout, ressentant souvent les choses de manière exacerbée (une sensibilité qui de plus se reflète à l’extérieur à travers un imperceptible regard, sourire, geste), et en même temps profondément bonne, compatissante (voir l’épisode où elle console Sonia dans le livre premier, première partie), malgré ses manières exubérantes, espiègles, dont la joie et la bonne humeur sont communicatives, qui fait de Natacha un personnage si vivant et si attachant. La scène du balcon discutée dans la précédente partie constitue sans doute, avec la scène de sa danse chez son oncle dans la présente partie, les deux moments les plus représentatifs de la sensibilité et de la vitalité propres à Natacha. Dans cette scène d’une grâce poétique, Natacha s’enthousiasme en écoutant la chanson traditionnelle russe que son oncle interprète, puis parvient de manière miraculeuse à danser parfaitement sur cet air qu’elle n’avait pourtant jamais entendu, avec une grâce instinctive liée à sa sensibilité qui émeut à la fois Nicolas, son oncle et toute la domesticité de ce dernier. Cette scène peut être interprétée sur plusieurs niveaux. Le premier, comme une scène caractéristique de la personnalité de Natacha, ouverte et sensible à la beauté de toute chose, ainsi que ses talents artistiques (le chant et la danse) liés davantage à sa sensibilité qu’à sa virtuosité. Le deuxième niveau est davantage symbolique : cette scène, à travers Natacha, semble viser à illustrer ce qu’est l’ « âme russe ». En effet, Natacha, bien qu’ayant reçu une éducation aristocratique où l’influence étrangère est importante (en particulier française), n’en demeure pas moins l’incarnation de l’ « âme russe » si l’on peut dire, et cette scène, qui regroupe à la fois des nobles (Natacha, Nicolas et son oncle) et des gens issus du peuple (la domesticité), les réunit grâce à la même émotion qui les étreint en écoutant et en regardant Natacha danser. À travers la danse de Natacha, c’est la Russie, la culture russe, qui est allégorisée, qui possède encore son identité propre malgré les influences étrangères croissantes.

La chanson sur laquelle danse Natacha, intitulée « ПРЯХА » (« La Fileuse ») est disponible ici dans deux versions :

- https://www.youtube.com/watch?v=ABmR6r99i3U 

- https://www.youtube.com/watch?v=uRvHCI23q28

Une traduction, rudimentaire via Google Traduction, des paroles de cette mélancolique chanson en anglais :

In a low light

The flame is burning

Young spinner

Sitting by the window.


Young, beautiful,

Brown eyes,

Developed over the shoulders

Russian braid.


Blond head,

Thoughts without end

What are you dreaming about ?

Beauty girl ?

Natacha rejeta son châle, s’élança en face de l’oncle et, les poings sur les hanches, roula les épaules et prit la pose. Où, quand, comment cette petite comtesse élevée par une Française émigrée avait-elle pu, par la seule vertu de l’air qu’elle respirait, s’imprégner de cet esprit, où avait-elle pris cette attitude, ces gestes que le pas de châle aurait dû supplanter depuis longtemps ? Mais l’esprit et les gestes furent ceux-là mêmes, inimitables, innés, bien russes, que l’oncle attendait d’elle. […] Elle fit exactement ce qu’il fallait, et le fit si parfaitement, si totalement, qu’Anissia Fédorovna versa une larme à travers son rire en regardant cette mince et gracieuse comtesse, élevée dans la soie et le velours, qui était si loin d’elle et qui savait si bien comprendre tout ce qu’il y avait en elle, Anissia, et dans le père d’Anissia, et en sa tante, et en sa mère, et en tout Russe. (p. 822, chap. VII)

L’oncle chantait comme chante le peuple, avec cette conviction entière et naïve que, dans une chanson, seules comptent les paroles, que la mélodie vient s’y ajouter d’elle-même et qu’il n’existe pas de mélodie à part, qu’elle n’est là que pour la cadence. Aussi son chant, inconscient comme celui d’un oiseau, était-il d’une beauté extrême. Natacha en était transportée. Elle décida d’abandonner la harpe et de ne plus jouer que de la guitare. Elle demanda à l’oncle la sienne et aussitôt trouva des accords pour accompagner la chanson. (p. 823, chap. VII)

Que se passait-il dans cette âme enfantine, ouverte à tout, qui saisissait et assimilait si avidement les impressions les plus diverses ? Comment tout cela se conciliait-il en elle ? Quoi qu’il en fût, elle était très heureuse. (p. 824, chap. VII)


2/ En dehors de cette mémorable scène durant laquelle Natacha vit un des plus heureux moments de sa vie, percent néanmoins les premiers signes avant-coureurs de la tragédie dont Natacha sera l’objet dans la partie suivante : ses fiançailles prolongées avec le prince André, durant lesquelles ce dernier s’absente un an tout en laissant à sa fiancée la possibilité de les rompre à tout moment, seront la cause d’une intense souffrance liée à l’absence de l’être aimé. Natacha en souffre par l’ennui, la mélancolie qu’elle ressent de manière croissante avec le temps, la scène de chasse puis de danse et l’épisode de Noël ne constituant que de brèves parenthèses enchantées. Natacha, encore très jeune à cet instant du roman (elle a environ dix-huit ans), ressent le besoin d’aimer et d’être aimée, et l’absence du prince André lui donne le sentiment (poignant pour le lecteur) que sa jeunesse s’écoule sans qu’elle ne puisse vivre aussi intensément que les choses eussent dû être si un délai aussi long avant la mariage n’avait été imposé en raison de la santé fragile du prince André et du scepticisme du vieux prince son père.

Mais, à la fin du quatrième mois de séparation, elle connut des moments de tristesse contre lesquels elle ne pouvait lutter. Elle avait pitié d’elle-même, elle regrettait que passât en pure perte, sans profit pour personne, tout ce temps pendant lequel elle se sentait si capable d’aimer et d’être aimée. (p. 829, chap. VIII)

« Maman ! dit-elle. Donnez-le-moi, donnez-le-moi, maman, vite, vite », et de nouveau elle eut peine à retenir ses sanglots. Elle s’assit à la table et prêta l’oreille aux conversations des aînés et de Nicolas qui était également là. « Mon Dieu, mon Dieu, toujours les mêmes figures, les mêmes conversations, papa qui tient sa tasse toujours de la même façon et souffle dessus exactement de même ! » pensait Natacha, sentant avec horreur monter en elle du dégoût pour tous les familiers de la maison parce qu’ils étaient toujours les mêmes. (p. 833, chap. IX)

Natacha qui, les premiers temps, avait supporté aisément et même gaiement sa séparation avec son fiancé devenait maintenant sans cesse plus nerveuse et plus impatiente. La pensée que ses plus beaux jours qu’elle aurait pu employer à l’aimer passaient en pure perte, sans profit pour personne, cette pensée la tourmentait sans répit. […] Quant aux lettres qu’elle lui écrivait, non seulement elle n’y trouvait aucun réconfort mais elles lui semblaient n’être qu’une corvée fastidieuse et hypocrite. Elle ne savait pas écrire car elle ne pouvait concevoir que par écrit on pût exprimer avec vérité fût-ce une infime partie de ce qu’elle était habituée à exprimer par sa voix, son sourire et son regard. (p. 855-856, chap. XIII)

 

3/ Enfin, pour en finir avec Natacha, celle-ci, bien qu’elle ne soit guère une « intellectuelle », ne peut néanmoins être réduite à une femme dont la sensibilité la rapproche de l’animal, dépourvue de toute profondeur. On l’a déjà vu, elle est capable d’une grande empathie pour autrui et elle ne saurait non plus être réduite à une femme vive, exubérante, mais quelque peu égoïste. Elle n’est pas sans s’interroger, à sa manière, sur les grandes questions métaphysiques telles que la mort et l’immortalité ou non de l’âme, rejoignant ainsi les interrogations qui occupent aussi l’esprit du prince André et de Pierre.

« Tu sais, je pense, dit Natacha dans un murmure en se rapprochant de Nicolas et de Sonia, […] je pense qu’à force de remuer longtemps, longtemps les souvenirs, on en arrive à se rappeler ce qui s’est passé avant qu’on ne soit venu au monde. […] je ne crois pas que nous ayons été des animaux […], je suis sûre que nous avons été des anges là-bas, quelque part, et ici aussi, et c’est pour cela que nous nous souvenons de tout… […]

- Si nous avons été des anges, pourquoi donc sommes-nous tombés plus bas ? dit Nicolas. Non, ce n’est pas possible !

- Pas plus bas, qui t’a dit que nous sommes plus bas ? Comment puis-je savoir ce que j’étais précédemment ? répliqua Natacha avec conviction. Puisque l’âme est immortelle… donc, si je dois vivre toujours, c’est que j’ai aussi vécu auparavant, que j’ai vécu toute l’éternité.

- Oui, mais il nous est difficile de nous représenter l’éternité, dit Dimmler qui s’était joint aux jeunes gens avec un sourire légèrement condescendant, mais qui maintenant parlait tout aussi doucement et sérieusement qu’eux.

- Pourquoi donc ? dit Natacha. Elle est aujourd’hui, elle sera demain, elle sera toujours, et elle a été hier et avant-hier… (p. 836-837, chap. X)

 

4/ Nicolas n’est pas, comme nous l’avons déjà dit, un personnage qui partage les mêmes préoccupations métaphysiques de Natacha, Pierre et le prince André. Néanmoins, il partage avec sa sœur cette même sensibilité, cette même capacité à voir ou faire surgir le beau, le poétique dans des événements ou faits en apparence insignifiants. C’est sur ce point que divergent profondément d’un côté Nicolas/Natacha et de l’autre Sonia. Nous avions déjà vu que cette dernière ne partageait guère l’enthousiasme débordant de Natacha lors de la fameuse scène du balcon où cette dernière s’émerveillait du clair de lune. Dans cette partie, Sonia, de manière significative, ne peut prendre part à la conversation entre Natacha et Nicolas plongeant dans leurs souvenirs d’enfance sublimés par leur imagination sensible. De même, Petia est en quelque sorte exclu du duo sensible Nicolas/Natacha lors de leur soirée chez leur oncle, et dormira symboliquement tout au long de la chanson et de la danse de Natacha.

Ils égrenaient des souvenirs, non pas les tristes souvenirs de la vieillesse mais les poétiques souvenirs de la jeunesse, les impressions du passé le plus lointain où le rêve se confond avec la réalité, et ils riaient doucement, se sentant joyeux sans savoir pourquoi. Sonia restait comme toujours à l'écart, bien que leurs souvenirs fussent communs. Elle avait oublié beaucoup de choses parmi celles qu'ils évoquaient et ce dont elle se souvenait n'éveillait pas en elle ce sentiment poétique qu'ils éprouvaient. Elle savourait seulement leur joie, s'efforçait de se mettre dans le ton. (p. 835, chap. X)


5/ Nicolas surtout se distinguera dans cette partie en demandant, enfin, la main de Sonia. Mais cette demande ne se réalise que grâce à l’imagination, la sensibilité que Nicolas possède, à l’instar de sa sœur Natacha. Lors du trajet en traîneau menant à la demeure des Melioukov à la veille de Noël, Nicolas voit Sonia d’un autre œil, elle qui s’est déguisée (en homme) pour l’occasion, tout comme les autres Rostov voulant faire une surprise à leurs voisins. Ce déguisement inhabituel couplé aux paysages qu’il traverse produit une impression singulière sur Nicolas, capable de voir, de ressentir la beauté, la poésie des choses et de les sublimer dans son esprit. Les descriptions que fait Tolstoï à cette occasion ont une dimension féérique, enchanteresse, propre à la sensibilité d’un enfant ou d’une âme ayant conservé cette capacité enfantine (mais pas nécessairement propre à elle) à s’émerveiller de ce qui l’entoure, et constituent le second point d’orgue de cette partie.

Tant qu’on longea le parc, les ombres des arbres dénudés se projetèrent en travers du chemin, interceptant la vive clarté de la lune, mais dès lors qu’on eut franchi la clôture, une plaine neigeuse, étincelante comme un diamant, avec des reflets bleuâtres, toute baignée de clair de lune et immobile, se découvrit à l’infini. (p. 840-841, chap. X)

Nicolas se retourna vers Sonia et se pencha pour voir de plus près son visage. À la lumière de la lune, un charmant visage tout nouveau, aux sourcils et à la moustache noirs, émergeait, proche et lointain, du col de zibeline. (p. 841, chap. X)

Alentour, c’était toujours la même plaine enchantée, toute baignée de clarté lunaire, pailletée çà et là d’étoiles. […] voici une forêt enchantée aux ombres noires et aux scintillements de diamant, une enfilade de degrés de marbre et les toits d’argent d’une demeure enchantée, et des cris aigus d’animaux. (p. 842-843, chap. X)

Dehors c’était le même froid pétrifié, la même lune, il faisait seulement encore plus clair. La clarté était si vive et il y avait tant d’étoiles sur la neige qu’on n’avait pas envie de regarder le ciel et qu’on ne remarquait pas les vraies étoiles. Le ciel était noir et maussade, la terre était gaie. (p. 847, chap. XI)

À mi-chemin, des piles de bois couvertes de neige faisaient une ombre ; les ombres entrelacées de vieux tilleuls dénudés la coupaient en se projetant sur la neige et le sentier. Le sentier menait à la grange. Un mur de la grange et son toit couvert de neige qu’on eût dit taillés dans quelque pierre précieuse scintillaient au clair de lune. Dans le parc, un arbre craqua, et tout retomba dans le silence. On avait l’impression de respirer non pas l’air mais quelque force éternellement jeune et la joie. (p. 847-848, chap. XI)

« Elle est tout autre et toujours la même », se dit Nicolas en regardant son visage que baignait le clair de lune. (p. 848, chap. XI)


6/ Pour revenir à la partie de chasse qui ouvre et occupe la première moitié de cette section du roman, soulignons enfin quelques éléments méritant notre attention. Tout d’abord, la joie, le bonheur que ressent Nicolas à organiser et prendre part à ces parties, joie qui là encore n’est pas sans rappeler cette sensibilité quelque peu enfantine que nous venons de discuter dans le point précédent. Ainsi, Nicolas ressent un intense bonheur lorsqu’il croit que son chien a capturé le loup tant poursuivi, puis espère « gagner » dans la capture d’un lièvre que son oncle finira par emporter. Cette partie de chasse par ailleurs sera mentionnée dans la première partie du livre troisième lorsque Nicolas « poursuivra » et fera prisonnier un officier français, comparaison entre une scène de « paix » et de « guerre » qui n’est pas sans rappeler les analogies similaires que fait Homère dans L’Iliade. L’analogie entre « guerre » et « paix » se poursuit dans la rencontre entre Nicolas et Ilaguine, un gentilhomme avec lequel les Rostov sont en contentieux à propos d’une terre, et pour qui Nicolas ressent une haine instinctive que sa rencontre va détromper : le parallèle se fait aisément avec la guerre entre nations pour tel ou tel territoire, et entre soldats belligérants qui nourrissent une haine mutuelle et abstraite envers l’autre que la réalité détrompe bien souvent. Enfin, cette partie de chasse surtout permet à Tolstoï de faire l’éloge de la vie campagnarde russe, à travers le personnage de l’oncle des Rostov, Michel Nicanorovitch, qui mène une vie heureuse bien que tranquille et dépourvue d’ambition. Lui qui est quelque ridiculisé, moqué pour sa retraite et ses manières originales de prime abord, gagne peu à peu l’estime et l’affection de Nicolas et de Natacha, ainsi que du lecteur. Les deux jeunes Rostov sortiront émerveillés, à leur propre surprise, de la soirée qu’ils passent chez leur oncle à manger, chanter et danser, dans un de ces moments qui rappellent leurs souvenirs d’enfance enchantés, et qui sera l’un des derniers avant que la guerre ne reprenne de plus belle, et dont la beauté, la grâce se mesurent mieux au cours d’une relecture, en sachant par avance ce qu’il adviendra des personnages dans la suite du roman.

L’instant où Nicolas vit, dans la ravine, les chiens grouiller autour du loup dont on apercevait la fourrure grisonnante, une patte de derrière tendue et la tête épouvantée et haletante aux oreilles couchées (Karaï [le vieux chien de Nicolas] le tenait à la gorge), l’instant où Nicolas vit tout cela fut le plus heureux de sa vie. Il se prenait déjà au pommeau de sa selle pour mettre pied à terre et achever le loup, quand soudain la tête de l’animal émergea de la masse des chiens, puis ses pattes de devant s’accrochèrent au bord de la ravine. Le loup grinça des dents (Karaï ne le tenait plus à la gorge), fit passer ses pattes de derrière hors de la ravine et, la queue serrée, gagna le large, laissant de nouveau les chiens derrière lui. Le poil hérissé, Karaï, sans doute contusionné ou blessé, sortit péniblement de la ravine. « Mon Dieu ! Qu’ai-je fait pour que cela m’arrive ?... » cria Nicolas avec désespoir. (p. 805, chap. V)

Ilaguine, avec qui les Rostov étaient en procès, chassait sur des terres qui, selon l’usage, étaient considérées comme appartenant à ceux-ci ; maintenant, comme à dessein, il s’était approché de la réserve où ils étaient en train de chasser et avait permis à son piqueur de traquer la bête levée par leurs chiens. Nicolas n’avait jamais vu Ilaguine mais, extrême comme toujours dans ses jugements et ses sentiments, il le haïssait de tout cœur et le tenait pour son pire ennemi, le jugeant d’après les bruits qui couraient sur sa violence et son arbitraire. Il se dirigeait maintenant vers lui, ému et en colère, serrant fortement son fouet, parfaitement décidé à se livrer contre son ennemi aux actes les plus décisifs et les plus graves. Il avait à peine atteint le saillant de la forêt qu’il vit venir à lui un gros monsieur en casquette de castor qui montait un magnifique cheval noir et qu’accompagnait deux écuyers. Au lieu d’un ennemi, Nicolas trouva en Ilaguine un gentilhomme de belle prestance et courtois, particulièrement désireux de faire connaissance avec le jeune comte. En s’approchant, il souleva sa casquette de castor et dit qu’il ferait punir le piqueur qui s’était permis de suivre la piste d’une autre meute, qu’il serait heureux de connaître le jeune comte, et lui offrit de chasser sur ses terres. (p. 809-810)

Une servante, sans doute nu-pieds à en juger par le bruit de ses pas, ouvrit la porte, livrant passage à une belle femme forte d’une quarantaine d’années, au teint frais, avec un double menton et des lèvres pleines et rouges, qui portait un grand plateau chargé. Avec une dignité affable et pleine de grâce dans les yeux et dans chaque geste, elle enveloppa les invités du regard et avec une sourire accueillant les salua respectivement. Malgré sa corpulence qui la contraignait à porter en avant la poitrine et le ventre et à rejeter la tête en arrière, cette femme (la gouvernante de l’oncle) avait une démarche remarquablement légère. Elle s’approcha de la table, posa le plateau et, de ses mains blanches et potelées, disposa prestement les bouteilles, les plats et les friandises dont il était chargé. Sa besogne achevée, elle s’écarta et, le sourire aux lèvres, se posta près de la porte. « Voilà comme je suis ! Comprends-tu maintenant ton oncle ? » dit à Rostov son apparition. Comment ne pas comprendre : non seulement Rostov mais Natacha elle-même comprit l’oncle et ce que signifiaient ces sourcils froncés et le sourire heureux et satisfait qui plissa imperceptiblement ses lèvres à l’entrée d’Anissia Fédorovna. Elle avait apporté de la vodka aux herbes, des liqueurs, des champignons marinés, des galettes de blé noir au petit-lait, du miel en rayons, deux sortes d’hydromel, des pommes, des noisettes fraîches, grillées et confites au miel. Puis Anissia Fédorovna apporta encore et des confitures au miel et au sucre, et du jambon, et un poulet qui sortait du four. Tout cela avait été rassemblé et préparé par Anissia Fédorovna. Tout cela avait le parfum et la saveur d’Anissia Fédorovna. Tout cela avait sa succulence, sa propreté, sa blancheur et son agréable sourire. « Mangez donc, mademoiselle la petite comtesse », disait-elle en servant à Natacha tantôt une chose, tantôt une autre. Natacha mangeait de tout et il lui semblait n’avoir jamais vu ni mangé nulle part de pareilles galettes au petit-lait, des confitures si parfumées, de si bonnes noisettes au miel et un tel poulet. (p. 818, chap. VII)


7/ Enfin, notons au passage que c’est l’oncle Michel N. qui « remporte » la partie de chasse et le lièvre tant convoité par Nicolas et Ilaguine. Peut-on y voir, symboliquement, que Tolstoï donne raison à la vie paisible que ce dernier a choisie, ou du moins, valorise ce personnage au détriment de Nicolas et Ilaguine ? En effet, le chien de l’oncle a « moins » de valeur que les chiens du jeune Rostov et du riche gentilhomme, respectivement Milka et Erza, et c’est pourtant lui qui remporte la chasse, lui qui, pourrait-on dire sur le plan symbolique, remporte la bataille de la vie en choisissant la retraite et une vie modeste, tandis que Nicolas et Ilaguine choisissent de se mêler au tourbillon et aux luttes qu’entraîne la vie active, y acquièrent certes des biens considérables mais qui les laissent au final dépités, irrités, par leur défaite face à l’oncle.

« Rougaï ! Mon petit Rougaï ! La chose est claire, en avant marche ! » intervient à ce moment une voix nouvelle, et Rougaï, le chien roux et bossu de l’oncle, s’étirant et arquant le dos, rejoignit les deux premiers chiens, les distança, accéléra avec une abnégation totale en serrant le lièvre de près, le dérouta de la dérayure vers les blés, accéléra encore plus furieusement dans les blés fangeux, s’enfonçant jusqu’au ventre, et on ne le vit plus que rouler avec le lièvre en se salissant le dos dans la boue. […] Seul de tous, l’oncle, heureux, mit pied à terre et acheva le lièvre. […] « Ça c’est une affaire… marche… ça c’est un chien… il leur a fait la pige à tous, à ceux de mille roubles comme à ceux d’un rouble, la chose est claire, en avant marche ! » disait-il, suffoquant et jetant à la ronde des regards courroucés, comme s’il injuriait quelqu’un, comme s’il n’avait autour de lui que des ennemis qui l’avaient tous offensé et sur qui il avait enfin l’occasion de prendre sa revanche. […] L’oncle suspendit lui-même le lièvre à sa selle, le jeta d’un geste vif et adroit en travers de la croupe de son cheval comme pour en faire reproche à tout le monde, puis, avec l’air de ne vouloir parler à personne, enfourcha son alezan clair et s’éloigna. Les autres, tristes et mortifiés, se dispersèrent et ne purent reprendre que longtemps après leur air d’indifférence affectée. Longtemps encore ils suivirent des yeux le roux Rougaï qui, son dos bossu couvert de boue, l’air calme d’un vainqueur, trottait en faisant tinter sa laisse derrière les pieds du cheval de l’oncle. « Eh bien oui, je suis comme tous les autres tant qu’il ne s’agit pas de chasser. Mais alors, gare ! » C’était, pensait Nicolas, ce que semblait dire l’allure de ce chien. (p. 814-815, chap. VI)

L’oncle dit en réponse à la pensée de ses invités : « Voilà donc comment je termine mon existence… Quand on est mort, la chose est claire, en avant marche ! Il ne reste plus rien. Alors à quoi bon chercher plus loin ! » L’oncle avait le visage expressif et même beau en disant cela. Rostov se souvint malgré lui de tout le bien que son père et les voisins disaient de lui. L’oncle avait dans toute la province la réputation du plus noble et du plus désintéressé des originaux. On faisait appel à lui pour arbitrer les affaires de famille, on le choisissait comme exécuteur testamentaires, on lui confiait des secrets, on l’avait élu juge et appelé à d’autres fonctions encore, mais il refusait toujours obstinément tout emploi public, passant l’automne et le printemps dans les champs sur son alezan hongre, l’hiver à la maison et l’été étendu dans son jardin touffu. (p. 819, chap. VII)