« [...] ce n'est qu'en ruminant qu'on s'assimile ce qu'on a lu. » - (Arthur Schopenhauer)

« L'art, c'est se retrouver dans ce que l'on voit ou ce qu'on lit ; c'est quand l'auteur ou le peintre a su formuler mieux que moi ce qui m'arrive ou ce qui m'est arrivé, lorsqu'il l'interprète d'une façon beaucoup plus intelligente que moi, ou quand, grâce à son œuvre, je perçois ma propre vie d'une manière plus fine, plus belle, que moi. » - (Krzysztof Kieślowski)

jeudi 20 mai 2021

Discours de la servitude volontaire d’Étienne de La Boétie : grandeur de l’homme libre, décadence de l’homme asservi.

« puisque tous les êtres qui ont la faculté de sentir sentent systématiquement le mal de la sujétion, et courent après la liberté, […] quelle malchance a donc eu lieu qui a pu dénaturer l’homme, seul né véritablement pour vivre libre, au point de lui faire perdre et le souvenir de son être premier, et le désir de le retrouver ? » (p. 20)

« comment s’est enracinée si profondément cette volonté de servir, si opiniâtre qu’il semble maintenant que l’amour même de la liberté ne soit pas si naturel [?] » (p. 17)

          Mises à part quelques exceptions (Sparte, Venise etc.), La Boétie dresse le constat que les peuples ont tendance à se soumettre plutôt docilement, dans leur majorité, à des tyrans qui l’asservissent et qui font leur malheur, bien souvent sans qu'ils ne s'en rendent compte eux-mêmes. L’état d’asservissement semble donc être la règle plutôt que l’exception dans la vie et l’histoire humaine, à l’image de l’essai postérieur de William Hazlitt, What is the people ?, qui avançait l’idée que « Liberty is short and fleeting, a transient grace that lights upon the earth by stealth and at long intervals ».
Tout en investiguant les causes d’un tel paradoxe, puisque pour La Boétie l'homme naît naturellement avec le goût de la liberté et se retrouve cependant asservi la majeure partie du temps (sur lesquelles nous reviendrons plus ou moins brièvement), La Boétie cherche dans son essai principalement à faire l’éloge des rares personnes qui ont conservé en elles cet absolu de la liberté, contraire le plus souvent à la définition communément partagé du « bonheur », éternels insatisfaits qui ne font aucune compromission de leur liberté malgré tous les avantages ou explications que ceux qui les oppriment leur présentent. À l’inverse, La Boétie décrit comment, en dépit parfois de ses atours séduisants, mener une vie asservie est la pire chose qui puisse arriver à l'homme, qui ne peut vivre comme il l’entend ou qui vit une vie qui n’est in fine pas la sienne propre.

Les grands moments de l’argumentation de La Boétie sont très connus : c’est la coutume, ou l’habitude, l'éducation, qui font que les peuples finissent par s’accommoder de la servitude : ils s’y résignent dans un premier temps, puis la servitude devient en quelque sorte l’état naturel de leur condition, à laquelle il ne songe plus à y remédier. Ceux nés et n'ayant connu que la servitude s'en accommodent d'autant mieux qu'ils n'ont eux jamais connu la véritable liberté, les rendant encore davantage dociles par rapport au pouvoir.
        C’est aussi, dans un deuxième point, l’idée qu’au final, une large partie du peuple profite, ou croit profiter de l’état de servitude dans lequel ils sont : La Boétie expose une conception du ruissellement pourrait-on dire, où, par cercles concentriques, chacun profite du tyran et du système d’asservissement qu’il a mis en place : son premier cercle de proches a un cercle dont ils font profiter de leurs largesses, ce deuxième en a un troisième plus large à sa disposition auquel ils dispensent leurs faveurs etc. La Boétie affirme à juste titre que parfois, ceux qui sont les plus haïssables ne sont peut-être pas les tyrans eux-mêmes, mais son cercle immédiat qui le conseille, gravite autour de lui pour arracher biens et pouvoir (p. 47 à 49). Ces derniers par ailleurs mènent une vie en apparence de plaisirs, mais empoisonnée par l’instabilité et la précarité de leur position, à l’image de la fable de La Fontaine, « Le Berger et le Roi » (livre X, fable IX). Transposé à notre époque contemporaine, ne peut-on y voir à quel point sont répugnantes les diverses machinations politiques pour telle ou telle position de tel ou tel homme politique, qui n'hésite souvent pas à renier ses propres idées pour complaire au nouveau Président en exercice, véritable transposition de l'esprit de Cour tel qu'il était durant les temps monarchiques ? Ou bien encore, à un niveau plus modeste, au niveau d'un cercle concentrique plus éloigné du centre, pour reprendre la métaphore employée, cette dépendance à l’État dans laquelle une large partie de la population, certaines professions, associations… sont aujourd’hui tombées, similaire sur bien des aspects à cette large dépendance dans laquelle étaient tombés les peuples des nations communistes de l’Est ?
        Enfin, La Boétie expose l’idée, concomitante avec le deuxième point, que la majeure partie des personnes asservies sont au final « heureuses » à leur manière malgré leur condition : ils disposent au final de suffisamment de biens matériels et de divertissements qui leur donnent l’illusion d’être heureux, ou du moins que l’état d’asservissement dans lequel ils se trouvent néanmoins est au final supportable et n’entrave pas trop leur bonheur quotidien et individuel. C'est la fameuse idée du pain et des jeux pour divertir le peuple, qui s'en réjouit et n'en demande guère plus, qui n'est guère neuve et remonte déjà à l'Antiquité romaine, que Sénèque avait pu observer avec dégoût (p. 36-37).

            Bien que l’essai de La Boétie s’applique essentiellement aux régimes tyranniques et prenne des exemples à cette aune, son écrit est applicable dans nos démocraties occidentales actuelles. La servitude volontaire dont il est question peut se trouver dans toute situation où la liberté individuelle est limitée, voire étouffée par le pouvoir en place. La Boétie dénonce surtout l’indifférence, l’apathie, voire le zèle dont font preuve ceux qui sont opprimés vis-à-vis de ou pour entretenir leur condition d'esclaves : au lieu de tenir comme La Boétie la liberté comme le bien suprême de l’homme, sans lequel la vie que mène l’homme ne vaut rien et ne vaut guère la peine d’être vécue, la grande majorité des hommes la tient au contraire comme accessoire, négligeable dans leur hiérarchie des valeurs et d’une vie accomplie, et s’accommodent de tout régime oppressif du moment que ce dernier ne leur soit pas trop immédiatement insupportable, et leur permettent de satisfaire leur conception du bonheur basé sur le plaisir et le matérialisme. Bernanos ira plus loin en disant que les hommes redoutent même la liberté, et ne sauraient quoi en faire, et de par cette crainte sont ravis d’avoir d’autres personnes qui réfléchissent et mènent leur vie à leur place.

            C’est cette conception de la liberté individuelle comme absolu et bien suprême de l’homme qui me semble être le cœur de cet essai qui cherche à comprendre les raisons de la servitude volontaire dont La Boétie s’étonnait déjà à son époque, et son essai est d’une justesse telle que ses observations se sont malheureusement trouvées vérifiées par moult périodes historiques après sa mort.

Pour conclure ce bref article, la solution de La Boétie est également séduisante, bien que si connue dorénavant : nul besoin d’exploit héroïque, extraordinaire pour sortir de notre état de servitude volontaire. C’est d’abord une résistance intérieure, un refus de servir et de se conformer aux caprices du tyran, mais surtout aux diverses moyens employés par le régime tyrannique pour rendre la servitude plus douce et soi-disant « supportable », qui sortira l’homme de sa servitude. Une solution néanmoins qui requiert qu’une majorité, ou du moins une large part, d’hommes prenne conscience de cela et se lance dans de telles actions de désobéissance passive : l’essai de La Boétie s’avère à ce titre précurseur de certains mouvements de liberté et de droits revendiqués qui ont émaillé le XXe siècle, qui à mes yeux néanmoins restent l’exception dans l’histoire humaine : un leader charismatique, une sorte de héros carlylien, est nécessaire pour permettre à un mouvement d’une telle ampleur de se matérialiser.
Ainsi, la norme me semble plutôt être une résistance se reposant sur une minorité d’hommes libres agissant avec détermination et honneur, au sein d’une population largement soumise et apathique : comme le souligne La Boétie, la prise de conscience de la perte de notre liberté, et de la gravité d’une telle perte, n’est mesurée que par quelques hommes dans lesquels subsiste cet instinct et amour naturel, si vite étouffé hélas chez tant de personnes, de la liberté individuelle, qui fait toute la noblesse et grandeur de l’homme, malgré l’ostracisation, la pauvreté et/ou le danger dans lesquels une telle personne s’expose (p. 30).
Ceux pour qui au contraire cet attachement à la liberté s’est éteint sombrent dans une forme de décadence, que La Boétie décrit dans un passage remarquable en parlant du caractère efféminé de ces personnes (p. 32-33), un bonheur illusoire dans lequel néanmoins ils ne peuvent vivre comme ils l’entendent, à l’image de la fable de La Fontaine, « Le Loup et le Chien » (livre I, fable V).


Voici pour terminer un choix de passages illustrant la plupart des points que j'ai développés, ainsi que d'autres abordant d'autres idées :

 « [les peuples sont souvent asservis] Non pas d’un Hercule ni d’un Samson, mais d’un seul hommeau, et le plus souvent le plus lâche et le plus efféminé de toute la nation. Non pas d’un homme accoutumé à la poussière des batailles, ni même à peine au sable des tournois ; non pas d’un homme capable par sa force de commander des hommes, mais d’un homme empêtré à se faire l’esclave de la moindre courtisane ». (p. 10)

« Encore ce seul tyran, il n’est pas besoin de le combattre, il n’est pas besoin de le défaire : il est de soi-même défait, pourvu que le pays ne consente pas à sa servitude. Il ne faut rien lui ôter, mais ne rien lui donner ; le pays n’a besoin de se mettre en peine de rien pour soi, pourvu qu’il ne fasse rien contre soi. Ce sont donc les peuples mêmes qui se laissent ou plutôt se font maltraiter […] s’il lui en coûtait quelque chose de recouvrer sa liberté, je ne l’en presserais point – et pourtant qu’est-ce que l’homme doit avoir de plus cher que de se remettre en son droit naturel, et pour ainsi dire, de bête redevenir homme ? (p. 13)

« Comment a-t-il un quelconque pouvoir sur vous, sinon par vous ? Comment oserait-il vous assaillir s’il n’avait aucune complicité chez vous ? […] Soyez décidés à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ou que vous l’ébranliez, mais seulement : ne le soutenez plus, et vous le verrez comme un grand colosse à qui l’on a dérobé la base, de son poids même s’effondrer au sol et se rompre. » (p. 16)

« Les gens hardis, pour acquérir le bien qu’ils demandent, ne craignent point le danger […]. Le désir de l’avoir leur demeure par la nature ; ce désir, cette volonté est commune aux sages et aux insensés […] pour souhaiter toutes choses qui, étant acquises, les rendraient heureux et contents. Une seule chose fait exception, pour laquelle, je ne sais comment, la nature fait défaut aux hommes pour la désirer, c’est la liberté, qui est toutefois un bien si grand et si plaisant que si elle vient à être perdue, tous les maux viennent à la file, et les biens même qui demeurent après elle perdent entièrement leur goût et leur saveur, corrompus par la servitude. La liberté seule, les hommes ne la désirent point… » (p. 14-15)

« Celui à qui le peuple a donné l’État devrait être, ce me semble, plus supportable, et le serait, je crois, si ce n’est que dès lors qu’il se voit élevé au-dessus des autres, flatté par je ne sais quoi, qu’on appelle la grandeur, il délibère de ne pas en bouger […] et dès lors qu’ils ont adopté cette idée, c’est chose étrange de voir combien ils surpassent en toutes sortes de vices, et particulièrement en cruauté, les autres tyrans, ne voyant d’autre moyen pour assurer la nouvelle tyrannie, que de resserrer si fort la servitude, et d’éloigner tant leurs sujets de la liberté, que même si la mémoire en est fraîche, ils peuvent la leur faire perdre. » (p. 21)

« Il n’est pas croyable de voir à quel point le peuple, dès lors qu’il est assujetti, tombe si soudain en un tel et si profond oubli de la liberté qu’il n’est pas possible qu’il se réveille pour la ravoir : servant si librement et si volontiers qu’on dirait à le voir qu’il a non pas perdu sa liberté, mais gagné sa servitude. » (p. 23)

« il faut cependant confesser que [la nature] a sur nous moins de pouvoir que la coutume, parce que le naturel, si bon soit-il, se perd s’il n’est entretenu, et l’éducation nous façonne toujours à sa manière, quoi qu’il en soit, malgré la nature : les semences de bien que la nature met en nous sont si menues et glissantes qu’elles ne peuvent endurer le moindre heurt produit par une éducation contraire. Elles s’entretiennent moins aisément qu’elles ne s’abâtardissent, se fondent, et s’anéantissent, ni plus ni moins que les arbres fruitiers, qui ont bien tous un naturel à part, qu’ils gardent intact si on les laisse se développer, mais qu’ils délaissent aussitôt pour porter d’autres fruits étrangers et non les leurs, pour peu qu’on les greffe. » (p. 24)

« On ne pleure jamais ce que l’on n’a jamais eu, et le regret ne vient jamais qu’après le plaisir ; c’est toujours avec la connaissance du mal que revient le souvenir de la joie passée. » (p. 28 et 29)

« La nature de l’homme est bien d’être libre et de vouloir l’être ; mais aussi sa nature est telle que naturellement il prend le pli que son éducation lui donne. » (p. 29)

« les années ne donnent jamais le droit de mal faire, au contraire elles aggravent l’injustice. » (p. 29)

« Ce sont souvent ceux-là qui ayant l’entendement net et l’esprit clairvoyant, ne se contentent pas comme la populace grossière de regarder ce qui est devant leurs pieds, mais s’inquiètent de ce qui est derrière et devant, et se remémorent de surcroît les choses passées pour juger de celles du temps à venir, et pour mesurer les présentes. Ce sont ceux qui, ayant la tête, d’eux-mêmes, bien faite, l’ont encore polie par l’étude et le savoir : ceux-là, quand bien même la liberté serait entièrement perdue et toute hors du monde, l’imaginent et la sentent en leur esprit, et même la savourent ; et la servitude n’est pas à leur goût, si adroitement qu’on la déguise. » (p. 30)

« Et toutefois, si l’on veut interroger les faits du temps passé et les annales anciennes, de ceux qui, voyant leur pays mal dirigé et en de mauvaises mains, ont entrepris avec une intention bonne, entière et non feinte, de le délivrer, il s’en trouvera peu ou point qui n’en soient venus à bout, et peu de cas où la liberté, pour advenir, n’ait eu besoin de s’épauler elle-même. » (p. 31)

« aisément sous les tyrans les gens deviennent lâches et efféminés. […] Aussi est-il donc certain qu’avec la liberté se perd du même coup la vaillance : les peuples sujets n’ont point d’allégresse au combat ni d’âpreté ; ils vont au danger comme attachés et quasiment tout engourdis, pour s’acquitter d’une tâche, et ne sentent point bouillir dans leur cœur l’ardeur de la liberté, qui fait mépriser le péril, et donne envie d’acheter par une belle mort parmi ses compagnons l’honneur et la gloire. Entre les gens libres chacun de son côté rivalise à qui mieux mieux pour le bien commun ; tous espèrent avoir leur part au mal de la défaite ou au bien de la victoire. Mais les gens asservis, outre ce courage guerrier, ils perdent aussi en toutes autres choses la vivacité et ils ont le cœur bas et mou, incapable de grandeur. » (p. 32-33)

« le tyran ne pense jamais sa puissance assurée tant qu’il n’est pas parvenu au point où il n’a plus pour sujets que des hommes sans valeur. » (p. 34)

« c’est le naturel du petit peuple, dont le nombre est toujours plus grand dans les villes, que d’être soupçonneux à l’égard de celui qui l’aime, et naïf envers celui qui le trompe. » (p. 35)

« Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes étranges, les médailles, les tableaux, et autres drogues du même acabit étaient pour les peuples anciens les appâts de la servitude, le prix de leur liberté, les outils de la tyrannie : ce moyen, cette pratique, ces allèchements, étaient ce dont disposaient les anciens tyrans pour endormir leurs sujets sous le joug. » (p. 36)

« Toujours l’homme du peuple a été comme cela : il est, au plaisir qu’il ne peut recevoir sans trahir son honneur, tout ouvert et disposé, et au tort, à la douleur qu’il ne peut souffrir sans trahir son honneur, insensible. » (p. 37)

« Aujourd’hui, ils ne font pas beaucoup mieux ceux qui ne font guère de mal, surtout conséquent, sans l’accompagner de jolis propos sur le bien public et le soulagement commun. » (p. 38)

« l’expansion du Sénat sous Jules César, l’établissement de nouveaux états, de nouvelles charges [ :] Il ne s’agissait pas, certes, à bien y réfléchir, de réformer la justice, mais de fournir de nouveaux soutiens à la tyrannie. En somme, on comprendra que l’on en arrive à ce point par les faveurs ou sous-faveurs, les gains ou regains qu’on a avec les tyrans, et qu’il se trouve finalement autant de gens auxquels la tyrannie semble être profitable que d’autres à qui la liberté serait agréable. » (p. 46)

« dès lors qu’un roi s’est déclaré tyran, tout le mauvais, toute la lie du royaume – […] ceux qui sont entachés d’une ardente ambition et d’une notable cupidité – tous ceux-là s’amassent autour de lui et le soutiennent pour avoir leur part du butin et être, sous le grand tyran, tyranneaux eux-mêmes. » (p. 47)

« Le laboureur et l’artisan, même s’ils sont asservis, en sont quittes en faisant ce qu’on leur dit. Mais le tyran voit les gens qui sont près de lui quémandant et mendiant sa faveur : il ne faut pas seulement qu’ils fassent ce qu’il dit, mais qu’ils pensent ce qu’il veut, et souvent, pour lui donner satisfaction, qu’ils préviennent encore ses pensées. Il ne leur suffit pas, à eux, de lui obéir, il faut encore lui complaire, il faut qu’ils se brisent, qu’ils se tourment, qu’ils se tuent à travailler pour ses affaires ; et puis qu’ils se plaisent à son plaisir, qu’ils délaissent leur goût pour le sien, qu’ils forcent leur tempérament, qu’ils se dépouillent de leur naturel, il faut qu’ils soient attentifs à ses paroles, à sa voix, à ses signes, et à ses yeux, qu’ils n’aient ni œil ni pied ni main qui ne soit aux aguets pour épier ses volontés et pour découvrir ses pensées.

Cela, est-ce vivre heureux ? Cela s’appelle-t-il vivre ? Est-il chose au monde moins supportable que cela, je ne dis pas pour un homme de cœur, je ne dis pour un homme bien né, mais seulement pour un homme ayant du bon sens ou, simplement, une face d’homme ? Quelle condition est plus misérable que de vivre de telle sorte qu’on n’ait rien à soi, tenant d’autrui son plaisir, sa liberté, son corps et sa vie ? » (p. 48-49)

« L’amitié, c’est un nom sacré, c’est une chose sainte, elle ne naît jamais qu’entre gens de bien, et ne vient qu’avec une mutuelle estime ; elle ne s’entretient non tant par des bienfaits que par une vie vertueuse. Ce qui rend un ami assuré de l’autre, c’est la connaissance qu’il a de son intégrité ; les cautions qu’il en a, ce sont son caractère bon, la foi et la constance. Il ne peut y avoir d’amitié là où se trouve la cruauté, là où se trouve la déloyauté, là où se trouve l’injustice : de sorte qu’entre les méchants, quand ils s’assemblent, c’est un complot, non pas une compagnie. Ils ne s’entr’aiment pas, mais ils s’entre-craignent, ils ne sont pas amis, mais ils sont complices. […] encore serait-il difficile de trouver chez un tyran un amour assuré, parce qu’étant au-dessus de tous, et n’ayant point de compagnon, il est déjà au-delà des bornes de l’amitié, qui a sa vraie place dans l’équité ; qui ne veut jamais boiter, mais toujours aller d’un pas égal. » (p. 53)

« Volontiers le peuple, du mal qu’il souffre, n’en accuse point le tyran, mais ceux qui le dirigent : ceux-là, les peuples, les nations, tout le monde à qui mieux mieux jusqu’aux paysans, jusqu’aux laboureurs, savent leurs noms, déchiffrent leurs vices, amassent sur eux mille outrages, mille vilenies, mille malédictions. » (p. 55-56)

samedi 15 mai 2021

L’Amour médecin de Molière : satire de l'arrogance d'une certaine forme de médecine et de ses croyants

(L'édition de la pièce est celle dans Œuvres complètes I, éd. Gallimard, coll. Pléiade, 2010)

Si Le Malade imaginaire est sans doute la pièce la plus célèbre de Molière parmi ses pièces satiriques sur la médecine, L’Amour médecin n’est pas en reste sur ce domaine et regorge de situations absurdes, qui eussent pu sembler exagérées, si la réalité actuelle que nous vivons ne leur donnait pas une résonance attestant de leur vérité universelle, qui au lieu de paraître outrée serait presque par comparaison sous-estimée, tant la fiction, loin d’être invraisemblable comme il lui a été souvent reproché, se trouve souvent prise à défaut et dépassée par l’absurdité du réel et la bêtise humaine.

Les parallèles que nous pouvons tracer entre ces pièces et notre époque contemporaine sont innombrables : qu’il s’agisse des comportements de certains médecins, plus préoccupés de suivre à la lettre telle ou telle méthodologie rigide et abstraite au détriment de la santé et de la vie concrète du patient (voir la conversation entre Monsieur Tomès et Monsieur des Fonandrès à l’acte II, scène 3, ainsi que la courte réplique de Monsieur Bahès à l'acte II, scène 5), voire même à nier la réalité lorsque celle-ci vient à l'encontre de leurs croyances (voir la scène entre Monsieur Tomès et la pragmatique servante Lisette, acte II scène 2) ; ou de la crédulité d'une large partie de la population toute disposée à croire à divers miracles (le médicament-miracle Orviétan aux innombrables vertus thérapeutiques, acte II scène 7), en dehors de toute rationalité, pour soulager leur peur de mourir (voir la tirade de Filerin, acte III scène 1).


Voici ci-dessous un court florilège de certaines passages frappants de la pièce, découpé en 2 parties :
1/ Une première partie, assez courte, à teneur moraliste.
2/ Une seconde partie, plus conséquente, consacrée à la satire de la médecine.

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1/ Partie moraliste :

SGANARELLE (au sujet de la mort de sa femme) : Elle est morte, cette perte m’est très sensible, et je ne puis m’en ressouvenir sans pleurer. Je n’étais pas fort satisfait de sa conduite, et nous avions le plus souvent dispute ensemble ; mais enfin, la mort rajuste toutes choses. Elle est morte : je la pleure. Si elle était en vie, nous nous querellerions.

SGANARELLE (sur les conseils de ses amis quant à la conduite à adopter face à la mélancolie de sa fille) : Tous ces conseils sont admirables assurément : mais je les tiens un peu intéressés, et trouve que vous me conseillez fort bien pour vous. […] Celui que vous aimez, ma voisine, a, dit-on, quelque inclination pour ma fille, et vous ne seriez pas fâchée de la voir la femme d’un autre. Et quant à vous, ma chère nièce, ce n’est pas mon dessein, comme on sait, de marier ma fille avec qui que ce soit, et j’ai mes raisons pour cela. Mais le conseil que vous me donnez de la faire Religieuse, est d’une femme qui pourrait bien souhaiter charitablement d’être mon héritière universelle. Ainsi, Messieurs et Mesdames, quoique tous vos conseils soient les meilleurs du monde, vous trouverez bon, s’il vous plaît, que je n’en suive aucun. Voilà de mes donneurs de conseils à la mode. (Acte I, scène 1)

LISETTE : On dit bien vrai : qu’il n’y a point de pires sourds, que ceux qui ne veulent point entendre. […] Que prétend-il que vous fassiez ? N’êtes-vous pas en âge d’être mariée ? et croit-il que vous soyez de marbre ? [à propos du refus de Sganarelle de marier sa fille, et de feindre même de ne pas l’avoir entendue] (acte I, scène 4)

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2/ Partie satire de la médecine

LISETTE : il ne faut jamais dire, une telle personne est morte d’une fièvre et d’une fluxion sur la poitrine : mais, elle est morte de quatre Médecins, et de deux Apothicaires. […] Ma foi, Monsieur, notre Chat est réchappé depuis peu, d’un saut qu’il fit du haut de la maison dans la rue, et il fut trois jours sans manger, et sans pouvoir remuer ni pied ni patte ; mais il est bien heureux de ce qu’il n’y a point de Chats Médecins : car ses affaires étaient faites, et ils n’auraient pas manqué de le purger, et de le saigner. (acte II, scène 1)

LISETTE : Ah, Monsieur, vous en êtes.

SGANARELLE : De quoi donc connaissez-vous Monsieur ?

LISETTE : De l’avoir vu l’autre jour chez la bonne amie de Madame votre nièce.

MONSIEUR TOMÈS : Comment se porte son cocher ?

LISETTE : Fort bien, il est mort.

MONSIEUR TOMÈS : Mort !

LISETTE : Oui.

MONSIEUR TOMÈS : Cela ne se peut.

LISETTE : Je ne sais si cela se peut, mais je sais bien que cela est.

MONSIEUR TOMÈS : Il ne peut pas être mort, vous dis-je.

LISETTE : Et moi je vous dis qu’il est mort, et enterré.

MONSIEUR TOMÈS : Vous vous trompez.

LISETTE : Je l’ai vu.

MONSIEUR TOMÈS : Cela est impossible. Hippocrate dit que ces sortes de maladies ne se terminent qu’au quatorze, ou au vingt-un, et il n’y a que six jours qu’il est tombé malade.

LISETTE : Hippocrate dira ce qu’il lui plaira : mais le cocher est mort. (acte II, scène 2)

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MONSIEUR TOMÈS : Mais à propos, quel parti prenez-vous dans la querelle des deux médecins, Théophraste, et Artémius ? car c’est une affaire qui partage tout notre Corps.

MONSIEUR DES FONANDRÈS : Moi, je suis pour Artémius.

MONSIEUR TOMÈS : Et moi aussi, ce n’est pas que son avis, comme on a vu, n’ait tué le malade, et que celui de Théophraste ne fût beaucoup meilleur assurément : Mais enfin, il a tort dans les circonstances, et il ne devait pas être d’un autre avis que son Ancien. Qu’en dites-vous ?

MONSIEUR DES FONANDRÈS : Sans doute. Il faut toujours garder les formalités, quoi qu’il puisse arriver.

MONSIEUR TOMÈS : Pour moi j’y suis sévère en Diable, à moins que ce soit entre amis, et l’on nous assembla un jour trois de nous autres avec un Médecin du dehors, pour une consultation, où j’arrêtai toute l’affaire, et ne voulus point endurer qu’on opinât si les choses n’allaient dans l’ordre. Les gens de la maison faisaient ce qu’ils pouvaient, et la maladie pressait : mais je n’en voulus point démordre, et la malade mourut bravement pendant cette contestation.

MONSIEUR DES FONANDRÈS : C’est fort bien fait d’apprendre aux gens à vivre, et de leur montrer leur bec jaune. [= qu’ils sont des ignorants]

MONSIEUR TOMÈS : Un homme mort n’est qu’un homme mort, et ne fait point de conséquence ; Mais une formalité négligée porte un notable préjudice à tout le Corps des Médecins. (acte II, scène 3)

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MONSIEUR BAHYS : Il vaut mieux mourir selon les règles, que de réchapper contre les règles. (acte II, scène 5)

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L’OPÉRATEUR chantant :

L’or de tous les climats qu’entoure l’Océan
Peut-il jamais payer ce secret d’importance ?
Mon remède guérit par sa rare excellence,

Plus de maux qu’on n’en peut nombrer dans tout un an.

La Gale,
La Rogne,
La Tigne,

La Fièvre,
La Peste,

La Goutte,
Vérole,

Descente,
Rougeole,

Ô ! grande puissance de l’Orviétan ! [...]

Admirez mes bontés, et le peu qu'on vous vend,
Ce trésor merveilleux, que ma main vous dispense.
Vous pouvez avec lui braver en assurance,
Tous les maux que sur nous l'ire du Ciel répand :

La Gale,
La Rogne,
La Tigne,

La Fièvre,
La Peste,

La Goutte,
Vérole,

Descente,
Rougeole,

Ô ! grande puissance de l’Orviétan ! (acte II, scène 7)

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MONSIEUR FILERIN : Puisque le Ciel nous fait la grâce que depuis tant de siècles, on demeure infatué de nous : ne désabusons point les hommes avec nos cabales extravagantes [Filerin se réfère à une dispute entre Tomès et Des Fonandrès sur le traitement adéquat à prodiguer à Lucinde, la fille de Sganarelle], et profitons de leur sottise le plus doucement que nous pourrons. Nous ne sommes pas les seuls, comme vous savez, qui tâchons à nous prévaloir de la faiblesse humaine, c’est là que va l’étude de la plupart du monde, et chacun s’efforce de prendre les hommes par leur faible, pour en tirer quelque profit. Les flatteurs, par exemple, cherchent à profiter de l’amour que les hommes ont pour les louanges, en leur donnant tout le vain encens qu’ils souhaitent : et c’est un art où l’on fait, comme on voit, des fortunes considérables. Les Alchimistes tâchent à profiter de la passion qu’on a pour les richesses, en promettant des montagnes d’or à ceux qui les écoutent. Et les diseurs d’Horoscope, par leurs prédictions trompeuses profitent de la vanité, et de l’ambition des crédules esprits : mais le plus grand faible des hommes, c’est l’amour qu’ils ont pour la vie, et nous en profitons nous autres, par notre pompeux galimatias ; et savons prendre nos avantages de cette vénération que la peur de mourir leur donne pour notre métier. Conservons-nous donc dans le degré d’estime où leur faiblesse nous a mis, et soyons de concert auprès des malades, pour nous attribuer les heureux succès de la maladie, et rejeter sur la Nature toutes les bévues de notre art. N’allons point, dis-je, détruire sottement les heureuses préventions d’une erreur qui donne du pain à tant de personnes. (acte III, scène 1)

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CLITANDRE [déguisé en Médecin pour voir sa fiancée Lucinde, fille de Sganarelle et objet d'attention des médecins pour son mal qui n'est autre que son amour contrarié pour Clitandre] : Comme l’Esprit a grand empire sur le corps, et que c’est de lui bien souvent que procèdent les maladies, ma coutume est de courir à guérir les esprits avant que de venir au corps. (acte III, scène 6)