
[…] il a au contraire dans mon
souvenir, ce salon composite, une cohésion, une unité, un charme individuel que
n’ont jamais même les ensembles les plus intacts que le passé nous a légués, ni
les plus vivants où se marque l’empreinte d’une personne ; car nous seuls pouvons, par la croyance
qu’elles ont une existence à elles, donner à certaines choses que nous voyons
une âme qu’elles gardent ensuite et qu’elles développent en nous. (I, p.
531)
Tout cela avait causé pour moi du
plaisir, mais ce plaisir m’était resté caché ; il était de ces visiteurs qui attendent, pour nous faire savoir
qu’ils sont là, que les autres nous aient quitté, que nous soyons seuls.
Alors nous les apercevons, nous pouvons leur dire : je suis tout à vous,
et les écouter. Quelquefois entre le moment où ces plaisirs sont entrés en nous
et le moment où nous pouvons y rentrer nous-même, il s’est écoulé tant
d’heures, nous avons vu tant de gens dans l’intervalle que nous craignons
qu’ils ne nous aient pas attendus. Mais
ils sont patients, ils ne se lassent pas et dès que tout le monde est parti
nous les trouvons en face de nous. Quelquefois c’est nous alors qui sommes
si fatigués qu’il nous semble que nous n’aurons plus dans notre pensée
défaillante assez de force pour retenir ces
souvenirs, ces impressions, pour qui notre moi fragile est le seul lieu habitable,
l’unique mode de réalisation. Et nous le regretterions, car l’existence n’a guère d’intérêt que
dans les journées où la poussière des réalités est mêlée de sable magique, où
quelque vulgaire incident de la vie devient un ressort romanesque. Tout un
promontoire du monde inaccessible surgit alors de l’éclairage du songe et entre
dans notre vie,… (II, p. 220)
Pour le plaisir, je ne le connus naturellement qu’un peu plus tard,
quand, rentré à l’hôtel, resté seul, je
fus redevenu moi-même. Il en est des plaisirs comme des photographies. Ce
qu’on prend en présence de l’être aimé n’est qu’un cliché négatif, on le développe plus tard, une fois chez
soi, quand on a retrouvé à sa disposition cette chambre noire intérieure dont
l’entrée est « condamnée » tant qu’on voit du monde. (p. 226-227)
1/ L’angoisse que le narrateur
passe lors sa première nuit au Grand-Hôtel de Balbec, au début de la deuxième
partie, fait écho à celle, si célèbre, qui l’étreint au début de Du côté de chez Swann, alors qu’il
attend avec anxiété le baiser de sa mère, retenue tard dans la soirée par la
présence de Swann. Si d’aucuns trouvent parfois ridicule, exagéré, quelque peu
puéril, le développement si étendu que Proust lui consacre au début de son
grand-œuvre, et le tournent quelque peu en dérision, la démarche de Proust est
manifestement plus compréhensible et explicite dans À l'ombre des jeunes filles en fleurs lorsque cette angoisse nocturne
se répète sous une autre forme, ici l’angoisse de coucher dans une chambre
inconnue. Le narrateur, dans sa constante investigation de la vérité, finit par
émettre une intéressante hypothèse qui apporte un autre éclairage à ces deux
épisodes que l’on pourrait hâtivement considérer comme puérils : c’est
d’abord et avant tout son angoisse face à la mort, et en particulier celle de
sa mère et sa grand-mère que Proust a tant aimées, et déjà mortes lorsque
Proust écrivit ces pages. Lors de son départ de Paris pour Balbec qui marque sa
première véritable séparation avec sa mère, cette idée de la mort est également
sous-jacente, puisque l’absence de sa mère, et la progressive accoutumance à
cette absence, sont pour lui assimilables à sa mort future, événement qu’il
redoute par-dessus tout.
Pour la première fois je sentais qu’il était possible que ma mère vécût
sans moi, autrement que pour moi, d’une autre vie. Elle allait habiter de
son côté avec mon père à qui peut-être elle trouvait que ma mauvaise santé, ma
nervosité, rendaient l’existence un peu compliquée et triste. Cette séparation
me désolait davantage parce que je me disais qu’elle était probablement pour ma
mère le terme des déceptions successives que je lui avais causées, qu’elle
m’avait tues et après lesquelles elle avait compris la difficulté de vacances communes ;
et peut-être aussi le premier essai d’une existence à laquelle elle commençait
à se résigner pour l’avenir, au fur et à mesure que les années viendraient pour
mon père et pour elle, d’une existence
où je la verrais moins, où, ce qui même dans mes cauchemars ne m’était jamais
apparu, elle serait déjà pour moi un peu étrangère, une dame qu’on verrait
rentrer seule dans une maison où je ne serais pas, demandant au concierge s’il
n’y avait pas de lettres de moi. (II, p. 9)
Peut-être cet effroi que j’avais — qu’ont tant d’autres — de coucher
dans une chambre inconnue, peut-être
cet effroi n’est-il que la forme la plus humble, obscure, organique, presque
inconsciente, de ce grand refus désespéré qu’opposent les choses qui
constituent le meilleur de notre vie présente à ce que nous revêtions
mentalement de notre acceptation la formule d’un avenir où elles ne figurent
pas ; refus qui était au fond de
l’horreur que m’avait fait si souvent éprouver la pensée que mes parents
mourraient un jour, que les nécessités de la vie pourraient m’obliger à
vivre loin de Gilberte, ou simplement à me fixer définitivement dans un pays où
je ne reverrais plus jamais mes amis ;
refus qui était encore au fond de la difficulté que j’avais à penser à ma
propre mort ou à une survie comme celle que Bergotte promettait aux hommes
dans ses livres, dans laquelle je ne
pourrais emporter mes souvenirs, mes défauts, mon caractère qui ne se
résignaient pas à l’idée de ne plus être et ne voulaient pour moi ni du
néant, ni d’une éternité où ils ne seraient plus. (p. 30-31)
Car ma raison savait que l’habitude — l’habitude qui allait
assumer maintenant l’entreprise de me faire aimer ce logis inconnu, de changer
de place la glace, la nuance des rideaux, d’arrêter la pendule — se charge aussi bien de nous rendre chers
les compagnons qui nous avaient déplu d’abord, de donner une autre forme
aux visages, de rendre sympathique le son d’une voix, de modifier l’inclination des cœurs. Certes ces amitiés nouvelles pour des lieux et des gens ont pour trame l’oubli
des anciennes ; mais justement ma
raison pensait que je pouvais envisager sans terreur la perspective d’une vie
où je serais à jamais séparé d’êtres dont je perdrais le souvenir, et c’est
comme une consolation qu’elle offrait à mon cœur une promesse d’oubli qui ne
faisait au contraire qu’affoler son désespoir. Ce n’est pas que notre cœur
ne doive éprouver lui aussi, quand la séparation sera consommée, les effets
analgésiques de l’habitude ; mais jusque-là il continuera de souffrir. Et la crainte d’un avenir où nous serons
enlevés la vue et l’entretien de ceux que nous aimons et d’où nous tirons
aujourd’hui notre plus chère joie, cette crainte, loin de se dissiper, s’accroît si à la douleur d’une telle
privation nous pensons que s’ajoutera ce qui pour nous semble actuellement plus
cruel encore : ne pas la ressentir comme une douleur, y rester indifférent ;
car alors notre moi serait changé,
ce ne serait plus seulement le charme de nos parents, de notre maîtresse, de
nos amis, qui ne serait plus autour de nous, mais notre affection pour eux ; elle aurait été si parfaitement arrachée de notre cœur dont elle est
aujourd’hui une notable part, que nous
pourrions nous plaire à cette vie séparée d’eux dont la pensée nous fait
horreur aujourd’hui ; ce serait donc une vraie mort de nous-même, mort
suivie, il est vrai, de résurrection,
mais en un moi différent et jusqu’à l’amour duquel ne peuvent s’élever les parties de l’ancien moi condamnées
à mourir. Ce sont elles — même les plus chétives, comme les obscurs
attachements aux dimensions, à l’atmosphère d’une chambre — qui s’effarent et refusent, en des rébellions
où il faut voir un mode secret, partiel, tangible et vrai de la résistance à la
mort, de la longue résistance désespérée et quotidienne à la mort
fragmentaire et successive telle qu’elle s’insère dans toute la durée de notre
vie, détachant de nous à chaque moment
des lambeaux de nous-même sur la mortification desquels des cellules
nouvelles multiplieront. (p. 31-32)
[…] l’anxieuse alarme que
j’éprouvais sous ce plafond inconnu et trop haut n’était que la protestation d’une amitié qui survivait
en moi pour un plafond familier et bas. Sans doute cette amitié disparaîtrait,
une autre ayant pris sa place (alors la mort, puis une nouvelle vie auraient,
sous le nom d’Habitude, accompli leur œuvre double) ; mais jusqu’à son anéantissement, chaque soir elle souffrirait, et
ce premier soir-là surtout, mise en présence d’un avenir déjà réalisé où il n’y
avait plus de place pour elle, elle se
révoltait, elle me torturait du cri de ses lamentations chaque fois que mes
regards, ne pouvant se détourner de ce qui les blessait, essayaient de se poser
au plafond inaccessible. (p. 32)
2/ La Recherche est, cela est bien connu, une œuvre dans laquelle
Proust, entre autres, mais peut-être d’abord et avant tout, cherche à vaincre
la mort en immortalisant sa vie, mais surtout celles de cette mère et
grand-mère pour qui il a éprouvé un si grand amour, dont il redoute tant la
mort au moment du récit, et dont il ressent sans doute le chagrin, le manque lié
à leur perte lors de l’écriture. Une conversation entre le baron de Charlus et
Mme de Villeparisis, à propos des relations entre Mme de Sévigné et sa fille, semble
révéler en creux l’amour, le manque poignant que ressentit peut-être Proust en
les écrivant, de ces personnes qui lui furent si chères et dont il est séparé à
jamais par la mort.
À Mme de Villeparisis qui le priait de
décrire pour ma grand-mère un château où avait séjourné Mme de Sévigné, ajoutant
qu’elle voyait un peu de littérature dans ce désespoir d’être séparée de cette
ennuyeuse Mme
de Grignan :
« Rien au contraire,
répondit-il, ne me semble plus vrai. C’était
de reste une époque où ces sentiments-là étaient bien compris. L’habitant
du Monomopata de La Fontaine, courant chez son ami qui lui est apparu un peu
triste pendant son sommeil, le pigeon
trouvant que le plus grand des maux est l’absence de l’autre pigeon, vous
semblent peut-être, ma tante, aussi exagérés que Mme de Sévigné ne pouvant pas attendre le
moment où elle sera seule avec sa fille. C’est
si beau ce qu’elle dit quand elle la quitte : “Cette séparation me fait une douleur à l’âme que je sens comme un mal
du corps. Dans l’absence on est libéral des heures. On avance dans un temps
auquel on aspire” ».
Ma grand-mère était ravie
d’entendre parler de ces Lettres
exactement de la façon qu’elle eût fait. Elle s’étonnait qu’un homme pût les
comprendre si bien. Elle trouvait à M. de Charlus des délicatesses, une
sensibilité féminines. Nous nous dîmes plus tard, quand nous fûmes seuls et
parlâmes tous les deux de lui, qu’il avait dû subir l’influence profonde d’une
femme, sa mère, ou plus tard sa fille s’il avait des enfants. Moi je pensai :
« Une maîtresse » en me reportant à l’influence que celle de
Saint-Loup me semblait avoir eue sur lui et qui me permettait de me rendre
compte à quel point les femmes avec lesquelles ils vivent affinent les hommes.
« Une fois près de sa fille
elle n’avait probablement rien à lui dire, répondit Mme de Villeparisis.
— Certainement si ;
fût-ce de ce qu’elle appelait “choses si légères qu’il n’y a que vous et moi
qui les remarquions”. Et en tous cas, elle était près d’elle. Et La Bruyère nous dit que c’est tout :
“Être près des gens qu’on aime, leur parler, ne leur parler point, tout est
égal”. Il a raison ; c’est le seul bonheur, ajouta M. de Charlus d’une
voix mélancolique ; et ce
bonheur-là, hélas, la vie est si mal arrangée qu’on le goûte bien rarement ;
Mme de Sévigné
a été en somme moins à plaindre que d’autres. Elle a passé une grande partie de
sa vie auprès de celle qu’elle aimait.
— Tu oublies que ce n’était
pas de l’amour, c’était de sa fille qu’il s’agissait.
— Mais l’important dans la vie n’est pas ce qu’on aime »,
reprit-il d’un ton compétent, péremptoire et presque tranchant, « c’est d’aimer. Ce que ressentait Mme de Sévigné pour sa
fille peut prétendre beaucoup plus justement ressembler à la passion que Racine
a dépeinte dans Andromaque ou dans Phèdre, que les banales
relations que le jeune Sévigné avait avec ses maîtresses. De même l’amour de
tel mystique pour Dieu. Les démarcations
trop étroites que nous traçons autour de l’amour viennent seulement de notre
grande ignorance de la vie. (p. 121-122)
Le personnage
de la grand-mère du narrateur, si présent dans la deuxième partie de ce
deuxième volume de La Recherche,
n’est bien sûr pas à confondre entièrement avec celle de son auteur, qui y a
mêlé des éléments tenant à la fois de ses propres mère et grand-mère. Difficile
néanmoins de ne pas s’attendrir, de ne pas ressentir l’affection communicative
que Proust ressent envers elle à travers les descriptions qu’il lui consacre,
où se font jour sa bonté, sa patience, son amour pour son petit-fils. Ces
qualités se manifestent notamment dans sa manière de calmer, d’atténuer avec
patience et une tendre ironie les angoisses nocturnes du narrateur à Balbec que
nous avions évoquées plus haut, et renvoient à celles de sa mère dans Du côté de chez Swann.
Des détails qui semblent a priori
anecdotiques auront par ailleurs leur importance capitale lors de leur résurgence
dans les volumes suivants, suivant le célèbre schéma de la mémoire involontaire
immortalisé par la madeleine : l’acte de se déchausser à Balbec, associé à
sa grand-mère lui venant en aide lors de sa première nuit en cette ville, réveillera
de manière déchirante le chagrin du narrateur dans Le Côté de Guermantes ; la serviette empesée de l’hôtel réapparaîtra
de nouveau dans la soirée décisive dans Le
Temps retrouvé. Et c’est finalement à travers son grand roman que Proust parvient
à accomplir « l’éternité des âmes et leur future réunion » (II, p. 87)
et à vaincre d’une certaine manière la mort qui a emporté les deux êtres qui lui
furent le plus chers.
j’en étais inquiet à cause de la tristesse de ma grand-mère que je
craignais beaucoup plus que ma souffrance. Mais en même temps mon corps,
soit qu’il fût trop faible pour garder seul le secret de celle-ci, soit qu’il
redoutât que dans l’ignorance du mal imminent on exigeât de moi quelque effort
qui lui eût été impossible ou dangereux, me donnait le besoin d’avertir ma
grand-mère de mes malaises avec une exactitude où je finissais par mettre une
sorte de scrupule physiologique. Apercevais-je en moi un symptôme fâcheux que
je n’avais pas encore discerné, mon corps était en détresse tant que je ne
l’avais pas communiqué à ma grand-mère. Feignait-elle de n’y prêter aucune
attention, il me demandait d’insister. Parfois j’allais trop loin ; et le visage aimé, qui n’était plus
toujours aussi maître de ses émotions qu’autrefois, laissait paraître une
expression de pitié, une contraction douloureuse. Alors mon cœur était torturé
par la vue de la peine qu’elle avait ; comme si mes baisers eussent dû
effacer cette peine, comme si ma tendresse eût pu donner à ma grand-mère autant
de joie que mon bonheur, je me jetais dans ses bras. (I, p. 487)
Je regardais ensuite sans me lasser son grand visage découpé comme un
beau nuage ardent et calme, derrière lequel on sentait rayonner la tendresse.
Et tout ce qui recevait encore, si faiblement que ce fût, un peu de ses
sensations, tout ce qui pouvait ainsi être dit encore à elle, en était aussitôt
si spiritualisé, si sanctifié que de mes paumes je lissais ses beaux cheveux à peine gris avec autant de respect, de
précaution et de douceur que si j’y avais caressé sa bonté. Elle trouvait un tel plaisir dans toute
peine qui m’en épargnait une, et dans un moment d’immobilité et de calme
pour mes membres fatigués quelque chose de si délicieux, que quand, ayant vu qu’elle voulait m’aider à me coucher et
me déchausser, je fis le geste de l’en empêcher et de commencer à me
déshabiller moi-même, elle arrêta d’un regard suppliant mes mains qui
touchaient aux premiers boutons de ma veste et de mes bottines.
— Oh, je t’en prie, me
dit-elle. C’est une telle joie pour ta
grand-mère. Et surtout ne manque pas de frapper au mur si tu as besoin de
quelque chose cette nuit, mon lit est adossé au tien, la cloison est très
mince. D’ici un moment quand tu seras couché fais-le, pour voir si nous nous
comprenons bien. (II, p. 29)
[…] quelle joie, pensant déjà au
plaisir du déjeuner et de la promenade, de voir dans la fenêtre et dans toutes
les vitrines des bibliothèques, comme dans les hublots d’une cabine de navire, la mer nue, sans ombrages et pourtant à
l’ombre sur une moitié de son étendue que délimitait une ligne mince et mobile,
et de suivre des yeux les flots qui s’élançaient l’un après l’autre comme des
sauteurs sur un tremplin. À tous moments, tenant à la main la serviette raide et empesée où
était écrit le nom de l’hôtel et avec laquelle je faisais d’inutiles efforts
pour me sécher, je retournais près de la fenêtre jeter encore un regard sur ce vaste cirque éblouissant et montagneux
et sur les sommets neigeux de ses vagues en pierre d’émeraude çà et là polie et
translucide, lesquelles avec une placide violence et un froncement léonin
laissaient s’accomplir et dévaler l’écoulement de leurs pentes auxquelles le
soleil ajoutait un sourire sans visage.
Fenêtre à laquelle je devais ensuite me mettre chaque matin comme au carreau d’une
diligence dans laquelle on a dormi, pour voir si pendant la nuit s’est
rapprochée ou éloignée une chaîne désirée… (p. 33)
Une fois je lui dis : « Sans toi je ne pourrais pas vivre.
— Mais il ne faut pas, me répondit-elle d’une voix troublée. Il faut nous faire
un cœur plus dur que ça. Sans cela que deviendrais-tu si je partais en
voyage ? J’espère au contraire que tu serais très raisonnable et très
heureux. — Je saurais être raisonnable si tu partais pour quelques jours,
mais je compterais les heures. — Mais si je partais pour des mois… (à
cette seule idée mon cœur se serrait), pour des années… pour… »
Nous nous taisions tous les deux.
Nous n’osions pas nous regarder. Pourtant je souffrais plus de son angoisse que
de la mienne. Aussi je m’approchai de la fenêtre et distinctement je lui dis en
détournant les yeux : « Tu
sais comme je suis un être d’habitudes. Les premiers jours où je viens d’être
séparé des gens que j’aime le plus, je suis malheureux. Mais tout en les aimant
toujours autant, je m’accoutume, ma vie devient calme, douce ; je
supporterais d’être séparé d’eux, des mois, des années… »
Je dus me taire et regarder tout
à fait par la fenêtre. Ma grand-mère sortit un instant de la chambre. Mais le
lendemain je me mis à parler de philosophie, sur le ton le plus indifférent, en
m’arrangeant cependant pour que ma grand-mère fît attention à mes paroles, je
dis que c’était curieux qu’après les dernières découvertes de la science le
matérialisme semblait ruiné, et que le
plus probable était encore l’éternité des âmes et leur future réunion. (p. 87)
3/ La grand-mère du narrateur, en
sus de sa bonté et tendresse pour son petit-fils que nous venons de développer,
dispose également d’autres qualités : son absence de snobisme, son
désintérêt pour la mondanité, sa sensibilité culturelle qu’elle transmet à son
petit-fils (en particulier son amour pour Madame de Sévigné), son indulgence
envers autrui… Le narrateur, si habile pour discerner les ridicules et vices
inavoués de tant de personnages, met ici son sens de l’observation pour au
contraire révéler l’étendue des qualités, parfois cachées, dissimulées, de
cette parente si aimée.
Mais ma grand-mère qui était
venue à celle-ci [Mme de Sévigné] par le
dedans, par l’amour pour les siens, pour la nature, m’avait appris à en aimer
les vraies beautés, qui sont tout autres. (II, p. 14)
Elle portait une robe de chambre
de percale qu’elle revêtait à la maison chaque fois que l’un de nous était
malade (parce qu’elle s’y sentait plus à l’aise, disait-elle, attribuant toujours à ce qu’elle faisait
des mobiles égoïstes), et qui était pour nous soigner, pour nous veiller,
sa blouse de servante et de garde, son habit de religieuse. Mais tandis que les
soins de celles-là, la bonté qu’elles ont, le mérite qu’on leur trouve et la
reconnaissance qu’on leur doit augmentent encore l’impression qu’on a d’être,
pour elles, un autre, de se sentir seul, gardant pour soi la charge de ses
pensées, de son propre désir de vivre, je
savais, quand j’étais avec ma grand-mère, si grand chagrin qu’il y eût en moi,
qu’il serait reçu dans une pitié plus vaste encore ; que tout ce qui
était mien, mes soucis, mon vouloir, serait, en ma grand-mère, étayé sur un
désir de conservation et d’accroissement de ma propre vie autrement fort que
celui que j’avais de moi-même. (p. 28)
D’ailleurs dès qu’il commençait à
s’attendrir et désirait qu’on s’attendrît sur un fait faux, il disait :
« Je te le jure », plus encore pour la volupté hystérique de mentir
que dans l’intérêt de faire croire qu’il disait la vérité. Je ne croyais pas ce
qu’il me disait, mais je ne lui en voulais pas, car je tenais de ma mère et de ma grand-mère d’être incapable de rancune,
même contre de bien plus grands coupables, et de ne jamais condamner personne.
(p. 105)
Malgré ce portrait
élogieux, Proust moque toutefois à l’occasion, avec tendresse et ironie, cette
grand-mère si aimée. Il fait référence à de nombreuses reprises à sa manie de donner
un côté culturel et artistique aux présents qu’elle lui fait (dans Du côté de chez Swann) ou lors des préparatifs
du voyage au début de la deuxième partie du présent volume. C’est le cas également
lors de l’épisode des retrouvailles maladroites entre sa grand-mère et Mme de
Villeparisis. Mais un passage d’une poignante émotion surtout retient notre
attention, lorsque le narrateur se rendra coupable d’une certaine cruauté
égoïste envers elle, alors que sa grand-mère veut se faire photographier :
la description du chagrin ressenti par celle-ci est d’autant plus poignant qu’il
est discret et davantage suggéré qu’explicité, à rebours de ce que l’on attendrait
de Proust, lui si prolixe habituellement. Geste cruel que Proust semble à l’évidence
regretter, dans une attitude caractéristique de celui qui, ayant perdu un proche
aimé, se remémore et se reproche a posteriori les moments où il lui a causé du
chagrin et des souffrances pour des motifs qui avec le recul apparaissent dérisoires.
Ce sentiment de culpabilité du narrateur,
bien après les événements et lors de l’écriture, qui dénonce la puérilité de son
attitude passée, confère à ce passage un côté extraordinairement poignant, et Proust
sans doute a voulu mettre en évidence ce passage, qui peut sembler anodin de prime
abord, en le séparant nettement de la suite de son récit (via une étoile noire et un
important saut de ligne)
À la fin nous aussi, nous fîmes
une relation, malgré mais par ma grand-mère, car elle et Mme de Villeparisis
tombèrent un matin l’une sur l’autre dans une porte et furent obligées de
s’aborder non sans échanger au préalable
des gestes de surprise, d’hésitation, exécuter des mouvements de recul, de
doute et enfin des protestations de politesse et de joie comme dans certaines
pièces de Molière où deux acteurs monologuant depuis longtemps chacun de
son côté à quelques pas l’un de l’autre, sont censés ne pas s’être vus encore,
et tout à coup s’aperçoivent, n’en peuvent croire leurs yeux, entrecoupent
leurs propos, finalement parlent ensemble, le cœur ayant suivi le dialogue, et
se jettent dans les bras l’un de l’autre. (p. 54)
Quand quelques jours après le
dîner chez les Bloch, ma grand-mère me dit d’un air joyeux que Saint-Loup
venait de lui demander si avant qu’il quittât Balbec elle ne voulait pas qu’il
la photographiât, et quand je vis qu’elle avait mis pour cela sa plus belle
toilette et hésitait entre diverses coiffures, je me sentis un peu irrité de cet enfantillage qui m’étonnait tellement
de sa part. J’en arrivais même à me
demander si je ne m’étais pas trompé sur ma grand-mère, si je ne la plaçais
pas trop haut, si elle était aussi détachée que j’avais toujours cru de ce qui
concernait sa personne, si elle n’avait
pas ce que je croyais lui être le plus étranger, de la coquetterie.
Malheureusement, ce
mécontentement que me causaient le projet de séance photographique et surtout
la satisfaction que ma grand-mère paraissait en ressentir, je le laissai
suffisamment apercevoir pour que Françoise le remarquât et s’empressât
involontairement de l’accroître en me tenant un discours sentimental et
attendri auquel je ne voulus pas avoir l’air d’adhérer.
« Oh ! Monsieur, cette
pauvre madame qui sera si heureuse qu’on tire son portrait, et qu’elle va même
mettre le chapeau que sa vieille Françoise, elle lui a arrangé, il faut la
laisser faire, Monsieur. »
Je me convainquis que je n’étais
pas cruel de me moquer de la sensibilité de Françoise, en me rappelant que ma
mère et ma grand’mère, mes modèles en tout, le faisaient souvent aussi. Mais ma
grand-mère, s’apercevant que j’avais l’air ennuyé, me dit que si cette séance
de pose pouvait me contrarier elle y renoncerait. Je ne le voulus pas, je
l’assurai que je n’y voyais aucun inconvénient et la laissai se faire belle,
mais je crus faire preuve de pénétration
et de force en lui disant quelques paroles ironiques et blessantes destinées à
neutraliser le plaisir qu’elle semblait trouver à être photographiée, de
sorte que si je fus contraint de voir le magnifique chapeau de ma grand-mère, je réussis du moins à faire disparaître de
son visage cette expression joyeuse qui aurait dû me rendre heureux et qui,
comme il arrive trop souvent tant que sont encore en vie les êtres que nous
aimons le mieux, nous apparaît comme la
manifestation exaspérante d’un travers mesquin plutôt que comme la forme
précieuse du bonheur que nous voudrions tant leur procurer. Ma mauvaise
humeur venait surtout de ce que cette semaine-là ma grand-mère avait paru me
fuir, et que je n’avais pu l’avoir un instant à moi, pas plus le jour que le
soir. Quand je rentrais dans l’après-midi pour être un peu seul avec elle, on
me disait qu’elle n’était pas là ; ou bien elle s’enfermait avec Françoise
pour de longs conciliabules qu’il ne m’était pas permis de troubler. Et quand
ayant passé la soirée dehors avec Saint-Loup, je songeais pendant le trajet du
retour au moment où j’allais pouvoir retrouver et embrasser ma grand-mère,
j’avais beau attendre qu’elle frappât contre la cloison ces petits coups qui me
diraient d’entrer lui dire bonsoir, je n’entendais rien ; je finissais par
me coucher, lui en voulant un peu de ce qu’elle me privât, avec une
indifférence si nouvelle de sa part, d’une joie sur laquelle j’avais compté
tant, je restais encore, le cœur palpitant comme dans mon enfance, à écouter le
mur qui restait muet et je m’endormais dans les larmes. (p. 144-145)
4/ L’angoisse de la mort, le
combat de Proust pour préserver l’amour qu’il porte envers les personnes qui
lui furent le plus chères dans sa vie, ont pour miroir inverse l’oubli,
l’indifférence, autre forme au final de la mort. La première partie d’À l'ombre des jeunes filles en fleurs
relate l’amour puis l’oubli progressif du narrateur envers Gilberte, écho de
celui de Swann envers Odette dans le premier volume (dont nous reproduisons
ci-dessous un extrait remarquable, où Proust utilise l’image d’un voyage
nocturne en train), puis de celui entre le narrateur et Albertine dans les
volumes suivants, amour dont les prémices sont décrites dans le dernier quart
du présent livre. La souffrance ressentie en l’absence de l’être aimé atteste
de la force de l’amour pour ce dernier, et le narrateur s’alarme moins de
l’intensité de cette souffrance, dont il décrit les moindres méandres, fluctuations
et intermittences (pour reprendre le terme-clé d’un titre envisagé pour le
grand ensemble que sera La Recherche)
que de son stade final, à savoir l’oubli, l’indifférence, abolissant tout à la fois
l’amour et la souffrance. L’être humain est sans cesse changeant, et le
« moi » futur qui cesse de souffrir cesse également d’aimer, condamnant
à une certaine mort donc l’être qui en est l’objet. Le narrateur en a déjà
conscience lorsque, croyant Gilberte fâchée contre lui puis la croyant
infidèle, il décide de ne plus la voir pour lui « prouver » qu’il ne
l’aime plus, qu’il peut se passer d’elle, alors qu’il n’aura de cesse, durant
les mois qui précèdent sa future indifférence, d’attendre anxieusement d’elle
une lettre d’amour, d’excuses ou du moins de demande d’explications. Trop fier,
trop orgueilleux, le narrateur s’obstine dans son éloignement qui, contraint et
source de souffrances dans un premier temps, deviendra volontaire lorsque son
amour cessera. Il est intéressant de voir que cet orgueil, cette fierté du
narrateur se répètent dans ses relations avec Albertine : il fera là
encore semblant de ne pas s’intéresser à elle dans un premier temps, tentera
même de faire croire qu’il lui préfère son amie Andrée. Si Proust est célèbre
pour ses portraits dévoilant, révélant la comédie sociale jouée par tant de
personnages (le baron de Charlus occupera en particulier dans ce volume une
place importante dans cette comédie, lui que le lecteur familier avec Proust
sait que cela est dû à son inversion, mais que Proust ne dévoilera
explicitement que dans les volumes suivants), il ne s’épargne pas lui-même en
tant que narrateur, et les autres personnages ne sont d’ailleurs guère dupes
face à ses stratagèmes : Andrée semble le percer à jour dans son
indifférence jouée vis-à-vis d’Albertine et de son indifférence à être présenté
à Mme Bontemps, la tante d’Albertine, tout comme le diplomate, M. de Norpois,
perce son envie pressante d’être présenté à Mme Swann, envie motivée par son
amour envers Gilberte.
Jadis ayant souvent pensé avec terreur qu’un jour il cesserait d’être épris
d’Odette, il s’était promis d’être vigilant et, dès qu’il sentirait que son
amour commencerait à le quitter, de s’accrocher à lui, de le retenir. Mais voici qu’à l’affaiblissement de son amour
correspondait simultanément un affaiblissement du désir de rester amoureux.
Car on ne peut pas changer, c’est-à-dire
devenir une autre personne, tout en continuant à obéir aux sentiments de celle
qu’on n’est plus. […] le plus souvent le temps si particulier de sa vie
d’où il sortait, quand il faisait effort sinon pour y rester du moins, pour en
avoir une vision claire pendant qu’il le pouvait encore, il s’apercevait qu’il
ne pouvait déjà plus ; il aurait
voulu apercevoir comme un paysage qui allait disparaître cet amour qu’il venait
de quitter ; mais il est si difficile d’être double et de se donner le
spectacle véridique d’un sentiment qu’on a cessé de posséder que bientôt,
l’obscurité se faisant dans son cerveau, il ne voyait plus rien, renonçait à
regarder, retirait son lorgnon, en essuyait les verres ; et il se disait
qu’il valait mieux se reposer un peu, qu’il serait encore temps tout à l’heure,
et se rencognait avec l’incuriosité, dans l’engourdissement du voyageur
ensommeillé qui rabat son chapeau sur ses yeux pour dormir dans le wagon qu’il
sent l’entraîner de plus en plus vite, loin du pays où il a si longtemps vécu
et qu’il s’était promis de ne pas laisser fuir sans lui donner un dernier
adieu. Même, comme ce voyageur s’il se réveille seulement en France, quand
Swann ramassa par hasard près de lui la preuve que Forcheville avait été
l’amant d’Odette, il s’aperçut qu’il
n’en ressentait aucune douleur, que l’amour était loin maintenant, et
regretta n‘avoir pas été averti du moment où il le quittait pour toujours. (Du côté de chez Swann, I, p. 371-372)
[…] c’est
le moment où un homme sain d’esprit qui cause avec un fou ne s’est pas encore
aperçu que c’est un fou. M. de Norpois savait qu’il n’y a rien que de
naturel dans le plaisir de regarder les jolies femmes, qu’il est de bonne
compagnie, dès que quelqu’un nous parle avec chaleur de l’une d’elles, de faire
semblant de croire qu’il en est amoureux, de l’en plaisanter, et de lui
promettre de seconder ses desseins. Mais en disant qu’il parlerait de moi à
Gilberte et à sa mère (ce qui me permettrait, comme une divinité de l’Olympe
qui a pris la fluidité d’un souffle ou plutôt l’aspect du vieillard dont
Minerve emprunte les traits, de pénétrer moi-même, invisible, dans le salon de
Mme Swann,
d’attirer son attention, d’occuper sa pensée, d’exciter sa reconnaissance pour
mon admiration, de lui apparaître comme l’ami d’un homme important, de lui
sembler à l’avenir digne d’être invité par elle et d’entrer dans l’intimité de
sa famille), cet homme important qui allait user en ma faveur du grand prestige
qu’il devait avoir aux yeux de Mme Swann m’inspira subitement une tendresse si grande que j’eus peine à me retenir de ne pas
embrasser ses douces mains blanches et fripées, qui avaient l’air d’être
restées trop longtemps dans l’eau. J’en
ébauchai presque le geste que je me crus seul à avoir remarqué. Il est
difficile en effet à chacun de nous de calculer exactement à quelle échelle ses
paroles ou ses mouvements apparaissent à autrui ; par peur de nous
exagérer notre importance et en grandissant dans des proportions énormes le
champ sur lequel sont obligés de s’étendre les souvenirs des autres au cours de
leur vie, nous nous imaginons que les
parties accessoires de notre discours, de nos attitudes, pénètrent à peine dans
la conscience, à plus forte raison ne demeurent pas dans la mémoire de ceux
avec qui nous causons. (I, p. 468-469)
Autrefois pendant qu’il souffrait
tant, il s’était juré que, dès qu’il n’aimerait plus Odette et ne craindrait
plus de la fâcher ou de lui faire croire qu’il l’aimait trop, il se donnerait
la satisfaction d’élucider avec elle, par simple amour de la vérité et comme un
point d’histoire, si oui ou non Forcheville était couché avec elle le jour où
il avait sonné et frappé au carreau sans qu’on lui ouvrît, et où elle avait
écrit à Forcheville que c’était un oncle à elle qui était venu. Mais le problème si intéressant qu’il
attendait seulement la fin de sa jalousie pour tirer au clair avait précisément
perdu tout intérêt aux yeux de Swann, quand il avait cessé d’être jaloux.
(p. 514)
Quand mieux qu’avec des paroles,
par des actions indéfiniment répétées, je lui aurais prouvé que je n’avais pas
de goût à la voir, peut-être en retrouverait-elle pour moi. Hélas ! ce
serait en vain : chercher en ne la
voyant plus à ranimer en elle ce goût de me voir, c’était la perdre pour
toujours ; d’abord, parce que quand il commencerait à renaître, si je
voulais qu’il durât, il ne faudrait pas y céder tout de suite ;
d’ailleurs, les heures les plus cruelles seraient passées ; c’était en ce
moment qu’elle m’était indispensable et j’aurais
voulu pouvoir l’avertir que bientôt elle ne calmerait, en me revoyant, qu’une
douleur tellement diminuée qu’elle ne serait plus, comme elle eût été
encore en ce moment même, et pour y mettre fin, un motif de capitulation, de se
réconcilier, de se revoir. Et enfin plus
tard quand je pourrais enfin avouer sans péril à Gilberte, tant son goût pour
moi aurait repris de force, le mien pour elle, celui-ci n’aurait pu résister à
une si longue absence et n’existerait plus ; Gilberte me serait devenue
indifférente. (p. 579-580)
5/ L’émotion qui se dégage de ce
volume tient également au narrateur qui écrit dans un temps lointain par rapport
aux événements narrés, et l’on sent poindre çà et là sa nostalgie de ce temps
passé, depuis longtemps vécu et disparu. Les remarques à caractère moraliste
sur les illusions, les erreurs naïves de la jeunesse, sur l’intensité des
premiers émois amoureux et leur disparition, sont le produit manifeste d’un
homme vieilli, portant un regard mélancolique pour ce qu’il était et n’est
plus. Là réside sans doute le charme de la lecture, et surtout de la relecture
de La Recherche à mesure que nous
vieillissons en tant que lecteurs : des passages nous touchent
probablement davantage à mesure que nous ressentons au plus profond de nous la
vérité des sentiments que Proust décrit. Le thème du souvenir, des mécanismes
si variables de la mémoire humaine, occupent également une place centrale du
présent volume et ne manqueront pas de toucher le lecteur sensible qui y
reconnaîtra sans doute certaines expériences personnelles. Des passages marquants
jalonnent le présent volume : pour n'en citer qu'un, retenons en particulier la souffrance et culpabilité que ressent le narrateur d’avoir revendu négligemment à
une maison close les meubles de sa tante Léonie, porteurs de tant de souvenirs précieux (I, p. 567-568).
[…] j’eus la sensation et le pressentiment que le jour de l’an n’était pas
un jour différent des autres, qu’il n’était pas le premier d’un monde
nouveau où j’aurais pu, avec une chance encore intacte, refaire la connaissance
de Gilberte comme au temps de la Création, comme s’il n’existait pas encore de
passé… (I, p. 478)
J’avais beau dédier celle-ci à Gilberte,
et comme on superpose une religion aux lois aveugles de la nature essayer
d’imprimer au jour de l’an l’idée particulière que je m’étais faite de lui,
c’était en vain ; je sentais qu’il
ne savait pas qu’on l’appelât le jour de l’an, qu’il finissait dans le
crépuscule d’une façon qui ne m’était pas nouvelle : dans le vent doux qui
soufflait autour de la colonne d’affiches, j’avais
reconnu, j’avais senti reparaître la matière éternelle et commune, l’humidité
familière, l’ignorante fluidité des anciens jours. Je revins à la maison. Je venais de vivre le 1er janvier des hommes vieux qui diffèrent ce
jour-là des jeunes, non parce qu’on ne leur donne plus d’étrennes, mais parce
qu’ils ne croient plus au nouvel an. Des étrennes j’en avais reçu, mais non
pas les seules qui m’eussent fait plaisir, et qui eussent été un mot de
Gilberte. J’étais pourtant jeune encore tout de même puisque j’avais pu lui en
écrire un par lequel j’espérais, en lui disant les rêves lointains de ma
tendresse, en éveiller de pareils en elle. La
tristesse des hommes qui ont vieilli c’est de ne pas même songer à écrire de
telles lettres dont ils ont appris l’inefficacité. (p. 479)
Je cessai du reste d’aller dans
cette maison parce que, désireux de témoigner mes bons sentiments à la femme
qui la tenait et avait besoin de meubles, je lui en donnai quelques-uns —
notamment un grand canapé — que j’avais hérités de ma tante Léonie. Je ne les
voyais jamais, car le manque de place avait empêché mes parents de les laisser
entrer chez nous et ils étaient entassés dans un hangar. Mais dès que je les retrouvai dans la maison où ces femmes se servaient
d’eux, toutes les vertus qu’on respirait dans la chambre de ma tante à Combray
m’apparurent, suppliciées par le contact cruel auquel je les avais livrées sans
défense ! J’aurais fait violer une morte que je n’aurais pas souffert
davantage. Je ne retournai plus chez l’entremetteuse, car ils me semblaient
vivre et me supplier, comme ces objets en apparence inanimés d’un conte persan,
dans lesquels sont enfermées des âmes
qui subissent un martyre et implorent leur délivrance. D’ailleurs, comme notre mémoire ne nous présente pas
d’habitude nos souvenirs dans leur suite chronologique, mais comme un reflet où
l’ordre des parties est renversé, je me rappelai seulement beaucoup plus tard
que c’était sur ce même canapé que bien des années auparavant j’avais connu pour la première fois les
plaisirs de l’amour avec une de mes petites cousines avec qui je ne savais
où me mettre, et qui m’avait donné le conseil dangereux de profiter d’une heure
où ma tante Léonie était levée. (p. 567-568)
À ces moments-là notre vie est
divisée, et comme distribuée dans une balance, en deux plateaux opposés où elle
tient tout entière. Dans l’un, il y a
notre désir de ne pas déplaire, de ne pas paraître trop humble à l’être que
nous aimons sans parvenir à le comprendre, mais que nous trouvons plus habile de laisser un peu de côté pour qu’il
n’ait pas ce sentiment de se croire indispensable qui le détournerait de nous ;
de l’autre côté, il y a une souffrance
— non pas une souffrance localisée et partielle — qui ne pourrait au contraire être apaisée que si, renonçant à plaire à
cette femme et à lui faire croire que nous ne pouvons nous passer d’elle, nous
allions la retrouver. Quand on retire du plateau où est la fierté une
petite quantité de volonté qu’on a eu la faiblesse de laisser s’user avec
l’âge, qu’on ajoute dans le plateau où est le chagrin une souffrance physique
acquise et à qui on a permis de s’aggraver, et au lieu de la solution courageuse qui l’aurait emporté à vingt ans,
c’est l’autre, devenue trop lourde et
sans assez de contre-poids, qui nous abaisse à cinquante. (p. 575)
Comme à une telle entrevue on préfère le souvenir docile qu’on complète à son
gré de rêveries où celle qui, dans la réalité, ne vous aime pas vous fait
au contraire des déclarations, quand vous êtes tout seul ; ce souvenir qu’on peut arriver, en y mêlant
peu à peu beaucoup de ce qu’on désire, à rendre aussi doux qu’on veut, comme on
le préfère à l’entretien ajourné où on aurait affaire à un être à qui on ne
dicterait plus à son gré les paroles qu’on désire, mais dont on subirait les
nouvelles froideurs, les violences inattendues. Nous savons tous, quand nous
n’aimons plus, que l’oubli, même le
souvenir vague ne causent pas tant de souffrances que l’amour malheureux.
C’est d’un tel oubli anticipé que je préférais, sans me l’avouer, la reposante
douceur. (p. 611)
Et, comme la durée moyenne de la vie — la longévité relative — est
beaucoup plus grande pour les souvenirs des sensations poétiques que pour ceux
des souffrances du cœur, depuis si longtemps que se sont évanouis les chagrins
que j’avais alors à cause de Gilberte, il leur a survécu le plaisir que
j’éprouve, chaque fois que je veux lire, en une sorte de cadran solaire,
les minutes qu’il y a entre midi un quart et une heure, au mois de mai, à me revoir causant ainsi avec Mme Swann, sous son ombrelle, comme sous le
reflet d’un berceau de glycines. (p. 629-630)
Or, les souvenirs d’amour ne font pas exception aux lois générales de la
mémoire, elles-mêmes régies par les lois plus générales de l’habitude.
Comme celle-ci affaiblit tout, ce qui nous rappelle le mieux un être, c’est
justement ce que nous avions oublié (parce que c’était insignifiant et que nous
lui avions ainsi laissé toute sa force). C’est
pourquoi la meilleure part de notre mémoire est hors de nous, dans un souffle
pluvieux, dans l’odeur de renfermé d’une chambre ou dans l’odeur d’une première
flambée, partout où nous retrouvons de nous-même ce que notre intelligence,
n’en ayant pas l’emploi, avait dédaigné, la
dernière réserve du passé, la meilleure, celle qui, quand toutes nos larmes
semblent taries, sait nous faire pleurer encore. (II, p. 4)
À Combray, comme nous étions
connus de tout le monde, je ne me souciais de personne. Dans la vie de bains de
mer on ne connaît que ses voisins. Je n’étais pas encore assez âgé et j’étais resté trop sensible pour avoir
renoncé au désir de plaire aux êtres et de les posséder. Je n’avais pas
l’indifférence plus noble qu’aurait éprouvée un homme du monde à l’égard des
personnes qui déjeunaient dans la salle à manger, ni des jeunes gens et des
jeunes filles passant sur la digue… (p. 35)
Et par là — tout autant que la
splendeur aveuglante de la plage, que le flamboiement multicolore et les lueurs
sous-océaniques des chambres, tout autant même que les leçons d’équitation par
lesquelles des fils de commerçants étaient déifiés comme Alexandre de Macédoine
— les amabilités quotidiennes de Mme de Villeparisis et aussi la facilité
momentanée, estivale, avec laquelle ma grand-mère les acceptait, sont restées
dans mon souvenir comme caractéristiques de la vie de bains de mer. (p. 84)
Mon intelligence aurait pu me
dire le contraire. Mais la
caractéristique de l’âge ridicule que je traversais — âge nullement ingrat,
très fécond — est qu’on n’y consulte pas l’intelligence et que les moindres
attributs des êtres semblent faire partie indivisible de leur personnalité.
Tout entouré de monstres et de dieux, on ne connaît guère le calme. Il n’y a
presque pas un des gestes qu’on a faits alors qu’on ne voudrait plus tard
pouvoir abolir. Mais ce qu’on devrait
regretter au contraire, c’est de ne plus posséder la spontanéité qui nous les
faisait accomplir. Plus tard on voit les choses d’une façon plus pratique, en
pleine conformité avec le reste de la société, mais l’adolescence est le seul
temps où l’on ait appris quelque chose. (p. 89-90)
J’étais dans une de ces périodes de la jeunesse, dépourvues d’un amour
particulier, vacantes, où partout — comme un amoureux la femme dont il est
épris — on désire, on cherche, on
voit la Beauté. Qu’un seul trait réel — le peu qu’on distingue d’une femme
vue de loin, ou de dos — nous permette de projeter la Beauté devant nous, nous
nous figurons l’avoir reconnue, notre cœur bat, nous pressons le pas, et nous
resterons toujours à demi persuadés que c’était elle, pourvu que la femme ait
disparu : ce n’est que si nous
pouvons la rattraper que nous comprenons notre erreur. (p. 145)
Tout à coup je m’endormais, je tombais dans ce sommeil lourd où se
dévoilent pour nous le retour à la jeunesse, la reprise des années passées, des
sentiments perdus, la désincarnation, la transmigration des âmes, l’évocation
des morts, les illusions de la folie, la régression vers les règnes les plus
élémentaires de la nature (car on dit que nous voyons souvent des animaux
en rêve, mais on oublie presque toujours que nous y sommes nous-même un animal
privé de cette raison qui projette sur les choses une clarté de
certitude ; nous n’y offrons au contraire, au spectacle de la vie, qu’une
vision douteuse et à chaque minute anéantie par l’oubli, la réalité précédente
s’évanouissant devant celle qui lui succède comme une projection de lanterne magique devant la suivante quand on a
changé le verre), tous ces mystères
que nous croyons ne pas connaître et auxquels nous sommes en réalité initiés
presque toutes les nuits ainsi qu’à l’autre grand mystère de l’anéantissement
et de la résurrection. (p. 176-177)
Tout à coup je me rappelai la
jeune blonde à l’air triste que j’avais vue à Rivebelle et qui m’avait regardé
un instant. Pendant toute la soirée, bien d’autres m’avaient semblé agréables, maintenant elle venait seule de s’élever du
fond de mon souvenir. Il me semblait qu’elle m’avait remarqué, je
m’attendais à ce qu’un des garçons de Rivebelle vînt me dire un mot de sa part.
Saint-Loup ne la connaissait pas et croyait qu’elle était comme il faut. Il
serait bien difficile de la voir, de la voir sans cesse. Mais j’étais prêt à
tout pour cela, je ne pensais plus qu’à elle. La philosophie parle souvent d’actes libres et d’actes nécessaires.
Peut-être n’en est-il pas de plus complètement subi par nous, que celui qui en vertu d’une force
ascensionnelle comprimée pendant l’action, fait jusque-là, une fois notre pensée au repos, remonter ainsi un souvenir nivelé
avec les autres par la force oppressive de la distraction, et s’élancer parce qu’à notre insu il contenait plus que les autres un
charme dont nous ne nous apercevons que vingt-quatre heures après. Et peut-être n’y a-t-il pas non plus d’acte
aussi libre, car il est encore dépourvu de l’habitude, de cette sorte de
manie mentale qui, dans l’amour, favorise la renaissance exclusive de l’image
d’une certaine personne. (p. 179)
Quand j’arrivai chez Elstir, un
peu plus tard, je crus d’abord que Mlle Simonet n’était pas dans l’atelier. Il y
avait bien une jeune fille assise, en robe de soie, nu-tête, mais de laquelle
je ne connaissais pas la magnifique chevelure, ni le nez, ni ce teint, et où je ne retrouvais pas l’entité que j’avais
extraite d’une jeune cycliste se promenant coiffée d’un polo, le long de la
mer. C’était pourtant Albertine. Mais même quand je le sus, je ne m’occupai
pas d’elle. En entrant dans toute
réunion mondaine, quand on est jeune, on meurt à soi-même, on devient un homme
différent, tout salon étant un nouvel univers où, subissant la loi d’une
autre perspective morale, on darde son
attention, comme si elles devaient nous importer à jamais, sur des personnes,
des danses, des parties de cartes, que l’on aura oubliées le lendemain. (p.
225-226)
[…] ma présentation à Mlle Simonet,
présentation qui n’était plus que l’un d’entre eux et que j’avais entièrement oublié d’avoir été, quelques minutes
auparavant, le but unique de ma venue.
D’ailleurs n’en est-il pas ainsi, dans la vie active, de nos vrais bonheurs, de
nos grands malheurs ? Au milieu d’autres personnes, nous recevons de
celle que nous aimons la réponse favorable ou mortelle que nous attendions
depuis une année. Mais il faut continuer à causer, les idées s’ajoutent les
unes aux autres, développant une surface sous laquelle c’est à peine si de temps à autre vient sourdement affleurer
le souvenir autrement profond, mais fort étroit, que le malheur est venu pour
nous. Si, au lieu du malheur, c’est le bonheur, il peut arriver que ce ne soit que plusieurs années après que nous nous
rappelons que le plus grand événement de notre vie sentimentale s’est produit,
sans que nous eussions le temps de lui accorder une longue attention,
presque d’en prendre conscience, dans une réunion mondaine par exemple, et où
nous ne nous étions rendus que dans l’attente de cet événement. (p. 226)
Et puis comme la mémoire commence tout de suite à prendre des clichés
indépendants les uns des autres, supprime tout lien, tout progrès, entre les
scènes qui y sont figurées, dans la collection de ceux qu’elle expose, le dernier ne détruit pas forcément les
précédents. En face de la médiocre et touchante Albertine à qui j’avais
parlé, je voyais la mystérieuse Albertine en face de la mer. C’étaient
maintenant des souvenirs, c’est-à-dire des tableaux dont l’un ne me semblait
pas plus vrai que l’autre. (p. 230)
Notre mémoire ressemble à ces magasins, qui, à leurs devantures,
exposent d’une certaine personne, une fois une photographie, une fois une
autre. Et d’habitude la plus récente reste quelque temps seule en vue.
(p. 244)
Mes amies préféraient les
sandwiches et s’étonnaient de me voir manger seulement un gâteau au chocolat
gothiquement historié de sucre ou une tarte à l’abricot. C’est qu’avec les sandwiches au chester et à la salade, nourriture
ignorante et nouvelle, je n’avais rien à dire. Mais les gâteaux étaient
instruits, les tartes étaient bavardes. Il y avait dans les premiers des
fadeurs de crème et dans les secondes des fraîcheurs de fruits qui en savaient
long sur Combray, sur Gilberte, non seulement la Gilberte de Combray mais celle
de Paris aux goûters de qui je les avais retrouvés. (p. 257)
[…] l’aurore de jeunesse dont
s’empourprait encore le visage de ces jeunes filles et hors de laquelle je me
trouvais déjà, à mon âge, illuminait tout devant elles, et, comme la fluide peinture de certains
primitifs, faisait se détacher les détails les plus insignifiants de leur vie,
sur un fond d’or. Pour la plupart, les visages mêmes de ces jeunes filles
étaient confondus dans cette rougeur
confuse de l’aurore d’où les véritables traits n’avaient pas encore jailli.
On ne voyait qu’une couleur charmante
sous laquelle ce que devait être dans quelques années le profil n’était pas
discernable. Celui d’aujourd’hui n’avait rien de définitif et pouvait n’être
qu’une ressemblance momentanée avec quelque membre défunt de la famille auquel
la nature avait fait cette politesse commémorative. Il vient si vite, le moment où l’on n’a plus rien à attendre, où le
corps est figé dans une immobilité qui ne promet plus de surprises, où l’on
perd toute espérance en voyant, comme aux arbres en plein été des feuilles
déjà mortes, autour de visages encore jeunes des cheveux qui tombent ou
blanchissent, il est si court, ce matin
radieux, qu’on en vient à n’aimer que les très jeunes filles, celles chez qui
la chair comme une pâte précieuse travaille encore. Elles ne sont qu’un flot de matière ductile pétrie à tout
moment par l’impression passagère qui les domine. On dirait que chacune est
tour à tour une petite statuette de la
gaieté, du sérieux juvénile, de la câlinerie, de l’étonnement, modelée par une
expression franche, complète, mais fugitive. Cette plasticité donne beaucoup de
variété et de charme aux gentils égards que nous montre une jeune fille.
(p. 259)
Mais ces gentillesses elles-mêmes, à partir d’un certain âge, n’amènent plus de molles fluctuations sur
un visage que les luttes de l’existence ont durci, rendu à jamais militant
ou extatique. L’un — par la force continue de l’obéissance qui soumet l’épouse
à son époux — semble, plutôt que d’une femme, le visage d’un soldat ;
l’autre, sculpté par les sacrifices qu’a consentis chaque jour la mère pour ses
enfants, est d’un apôtre. Un autre encore est, après des années de traverses et
d’orages, le visage d’un vieux loup de mer, chez une femme dont les vêtements
seuls révèlent le sexe. […] Mais
l’adolescence est antérieure à la solidification complète et de là vient qu’on
éprouve auprès des jeunes filles ce rafraîchissement que donne le
spectacle des formes sans cesse en train de changer, de jouer en une instable
opposition qui fait penser à cette
perpétuelle recréation des éléments primordiaux de la nature qu’on contemple
devant la mer. (p. 259)
[…] aussitôt que nous ne sommes
plus auprès de la personne, dans la
simplicité arbitraire de notre souvenir, comme la mémoire a choisi telle
particularité qui nous a frappés, l’a isolée, l’a exagérée, faisant d’une
femme qui nous a paru grande une étude où la longueur de sa taille est
démesurée, ou d’une femme qui nous a semblé rose et blonde une pure
« Harmonie en rose et or », au
moment où de nouveau cette femme est près de nous, toutes les autres qualités
oubliées qui font équilibre à celle-là nous assaillent, dans leur complexité
confuse, diminuant la hauteur, noyant le rose, et substituant à ce que nous sommes venus exclusivement chercher
d’autres particularités que nous nous rappelons avoir remarquées la première
fois et dont nous ne comprenons pas que nous ayons pu si peu nous attendre à
les revoir. Nous nous souvenons,
nous allons au-devant d’un paon et nous trouvons une pivoine. Et cet
étonnement inévitable n’est pas le seul ; car à côté de celui-là il y en a
un autre né de la différence, non plus entre les stylisations du souvenir et la
réalité, mais entre l’être que nous avons vu la dernière fois, et celui qui
nous apparaît aujourd’hui sous un autre angle, nous montrant un nouvel aspect. Le visage humain est vraiment comme celui
du Dieu d’une théogonie orientale, toute une grappe de visages juxtaposés
dans des plans différents et qu’on ne voit pas à la fois. (p. 269-270)
Il nous faudrait un si grand effort pour recréer tout ce qui nous a été
fourni par ce qui n’est pas nous — fût-ce le goût d’un fruit — qu’à peine l’impression reçue, nous
descendons insensiblement la pente du souvenir et sans nous en rendre compte,
en très peu de temps, nous sommes très loin de ce que nous avons senti. De sorte que chaque entrevue est une espèce
de redressement qui nous ramène à ce que nous avions bien vu. Nous ne nous
en souvenions plus déjà tant ce qu’on
appelle se rappeler un être c’est en réalité l’oublier. Mais aussi
longtemps que nous savons encore voir,
au moment où le trait oublié nous apparaît, nous le reconnaissons, nous sommes
obligés de rectifier la ligne déviée, et ainsi la perpétuelle et féconde surprise qui rendait si salutaires et
assouplissants pour moi ces rendez-vous quotidiens avec les belles jeunes filles
du bord de la mer était faite, tout autant que de découvertes, de réminiscence.
(p. 270)
Chaque être est détruit quand nous cessons de le voir ; puis son
apparition suivante est une création nouvelle, différente de celle qui l’a
immédiatement précédée, sinon de toutes. Car le minimum de variété qui puisse
régner dans ces créations est de deux. Nous souvenant d’un coup d’œil
énergique, d’un air hardi, c’est inévitablement la fois suivante par un profil
quasi languide, par une sorte de douceur rêveuse, choses négligées par nous
dans le précédent souvenir, que nous
serons, à la prochaine rencontre, étonnés, c’est-à-dire presque uniquement
frappés. Dans la confrontation de
notre souvenir à la nouvelle réalité, c’est cela qui marquera notre déception
ou notre surprise, nous apparaîtra comme la retouche de la réalité en nous
avertissant que nous nous étions mal rappelés. À son tour l’aspect, la dernière fois négligé, du visage, et à cause de cela même
le plus saisissant cette fois-ci, le plus réel, le plus rectificatif,
deviendra matière à rêverie, à souvenirs.
[…] Si bien que les rectifications qu’à chaque rencontre nouvelle j’étais
obligé de faire, pour le retour à la parfaite justesse, étaient aussi bien d’un
accordeur ou d’un maître de chant que d’un dessinateur. (p. 270-271)
Tout d’un coup dans le petit
chemin creux, je m’arrêtai touché au cœur par un doux souvenir d’enfance :
je venais de reconnaître, aux feuilles découpées et brillantes qui s’avançaient
sur le seuil, un buisson d’aubépines défleuries, hélas, depuis la fin du
printemps. Autour de moi flottait une
atmosphère d’anciens mois de Marie, d’après-midi du dimanche, de croyances,
d’erreurs oubliées. J’aurais voulu la saisir. Je m’arrêtai une seconde et
Andrée, avec une divination charmante, me laissa causer un instant avec les
feuilles de l’arbuste. Je leur demandai
des nouvelles des fleurs, ces fleurs de l’aubépine pareilles à de gaies jeunes
filles étourdies, coquettes et pieuses. « Ces demoiselles sont parties
depuis déjà longtemps », me disaient les feuilles. Et peut-être
pensaient-elles que pour le grand ami d’elles que je prétendais être, je ne
semblais guère renseigné sur leurs habitudes. Un grand ami, mais qui ne les avait pas revues depuis tant d’années
malgré ses promesses. Et pourtant, comme Gilberte avait été mon premier amour
pour une jeune fille, elles avaient été mon premier amour pour une fleur.
(p. 274-275)
j’amenai tout le monde, par des
considérations secondaires d’heure, de chemin et de manteaux, à décider comme
contre mon gré que le plus pratique était que je prisse avec moi Albertine, à
la compagnie de laquelle je feignis de me résigner tant bien que mal. Malheureusement l’amour tendant à
l’assimilation complète d’un être, comme aucun n’est comestible par la seule
conversation, Albertine eut beau être aussi gentille que possible pendant
ce retour, quand je l’eus déposée chez elle, elle me laissa heureux, mais plus affamé d’elle encore que je n’étais
au départ, et ne comptant les moments que nous venions de passer ensemble que
comme un prélude, sans grande importance par lui-même, à ceux qui suivraient. Il avait pourtant ce premier charme qu’on ne
retrouve pas. Je n’avais encore rien demandé à Albertine. Elle pouvait
imaginer ce que je désirais, mais n’en étant pas sûre, supposer que je ne
tendais qu’à des relations sans but précis auxquelles mon amie devait trouver ce vague délicieux, riche de surprises
attendues, qui est le romanesque. (p. 279)
[…] de nos souvenirs relatifs à une personne, l’intelligence élimine tout
ce qui ne concourt pas à l’utilité immédiate de nos relations quotidiennes
(même et surtout si ces relations sont imprégnées d’amour, lequel, toujours
insatisfait, vit dans le moment qui va venir). Elle laisse filer la chaîne des jours passés, n’en garde fortement que
le dernier bout souvent d’un tout autre métal que les chaînons disparus dans la
nuit, et dans le voyage que nous faisons à travers la vie, ne tient pour
réel que le pays où nous sommes présentement. (p. 301)
6/ Ci-dessous sont relevés quelques
portraits satiriques savoureux de ce volume, en particulier ceux de M. de
Norpois, Mme Cottard, Octave, ou encore Bloch. Néanmoins, il est aussi
intéressant de voir à quel point le narrateur se méprend sur le caractère
d’autres personnages en se basant sur la première impression qu’il en a, en
particulier vis-à-vis de Robert de Saint-Loup (qu’il croit froid) et Andrée
(qu’il croit sportive), ou encore la manière dont sa vision de Mme de
Villeparisis se trouve changée lorsqu’il apprend qu’elle fréquente les
Guermantes : c’est que dans la vision de Proust, que nous développerons
davantage plus bas, il est souvent difficile de capter l’essence d’un être
donné, a fortiori dans le moment
présent des sensations, et ce n’est que par la réflexion, le recul, que nous
pouvons finalement l'approcher, mieux la cerner.
M. de Norpois, pendant qu’on lui
exposait quelque chose, gardait une
immobilité de visage aussi absolue que si vous aviez parlé devant quelque buste
antique — et sourd — dans une glyptothèque. Tout à coup, tombant comme le
marteau du commissaire-priseur, ou comme un oracle de Delphes, la voix de
l’Ambassadeur qui vous répondait vous impressionnait d’autant plus que rien
dans sa face ne vous avait laissé soupçonner le genre d’impression que vous
aviez produit sur lui, ni l’avis qu’il allait émettre. (I, p. 444)
Ma mère, elle, au contraire,
comprenait très bien ; elle savait qu’une
grande partie des plaisirs qu’une femme trouve à pénétrer dans un milieu
différent de celui où elle vivait autrefois lui manquerait si elle ne pouvait
informer ses anciennes relations de celles, relativement plus brillantes, par
lesquelles elle les a remplacées. Pour
cela il faut un témoin qu’on laisse pénétrer dans ce monde nouveau et délicieux,
comme dans une fleur un insecte
bourdonnant et volage, qui ensuite, au hasard de ses visites, répandra, on
l’espère du moins, la nouvelle, le germe dérobé d’envie et d’admiration. Mme Cottard toute trouvée
pour remplir ce rôle rentrait dans cette catégorie spéciale d’invités que
maman, qui avait certains côtés de la tournure d’esprit de son père, appelait
des : « Étranger, va dire à
Sparte ! » D’ailleurs — en dehors d’une autre raison qu’on ne sut
que bien des années après — Mme Swann, en conviant cette amie bienveillante, réservée et
modeste, n’avait pas craint d’introduire chez soi, à ses « jours »
brillants, un traître ou une concurrente. Elle
savait le nombre énorme de calices bourgeois que pouvait, quand elle était
armée de l’aigrette et du porte-cartes, visiter en un seul après-midi cette
active ouvrière. Elle en connaissait le pouvoir de dissémination et, en se
basant sur le calcul des probabilités, était fondée à penser que, très
vraisemblablement, tel habitué des Verdurin apprendrait dès le surlendemain que
le gouverneur de Paris avait mis des cartes chez elle, ou que M. Verdurin
lui-même entendrait raconter que M. Le Hault de Pressagny, président du
Concours hippique, les avait emmenés, elle et Swann, au gala du roi Théodose…
(p. 506-507)
Il faudra que je pense une fois à
lui demander si je me trompe et si elle n’a pas quelque parenté avec les
Guermantes, me dit ma grand-mère qui excita par là mon indignation. Comment aurais-je pu croire à une
communauté d’origine entre deux noms qui étaient entrés en moi l’un par la
porte basse et honteuse de l’expérience, l’autre par la porte d’or de
l’imagination ? (II, p. 58)
Il sembla ne pas entendre qu’on
lui nommait quelqu’un, aucun muscle de son visage ne bougea ; ses yeux, où
ne brilla pas la plus faible lueur de sympathie humaine, montrèrent seulement
dans l’insensibilité, dans l’inanité du regard, une exagération à défaut de
laquelle rien ne les eût différenciés de miroirs sans vie. Puis fixant sur moi ces
yeux durs comme s’il eût voulu se renseigner sur moi, avant de me rendre mon
salut, par un brusque déclenchement qui sembla plutôt dû à un réflexe
musculaire qu’à un acte de volonté, mettant
entre lui et moi le plus grand intervalle possible, allongea le bras dans
toute sa longueur, et me tendit la main, à distance. Je crus qu’il s’agissait
au moins d’un duel, quand le lendemain il me fit passer sa carte. Mais il ne me
parla que de littérature, déclara après une longue causerie qu’il avait une
envie extrême de me voir plusieurs heures chaque jour. Il n’avait pas, durant
cette visite, fait preuve seulement d’un goût très ardent pour les choses de
l’esprit, il m’avait témoigné une sympathie qui allait fort peu avec le salut
de la veille. Quand je le lui eu vu refaire chaque fois qu’on lui présentait
quelqu’un, je compris que c’est une
simple habitude mondaine particulière à une certaine partie de sa famille et à
laquelle sa mère, qui tenait à ce qu’il fût admirablement bien élevé, avait
plié son corps ; il faisait ces saluts-là sans y penser plus qu’à ses
beaux vêtements, à ses beaux cheveux ; c’était une chose dénuée de la
signification morale que je lui avais donnée d’abord, une chose purement
apprise, comme cette autre habitude qu’il avait aussi de se faire présenter
immédiatement aux parents de quelqu’un qu’il connaissait, et qui était devenue chez lui si instinctive
que, me voyant le lendemain de notre rencontre, il fonça sur moi et, sans
me dire bonjour, me demanda de le nommer à ma grand-mère qui était auprès de
moi, avec la même rapidité fébrile que si cette requête eût été due à quelque
instinct défensif, comme le geste de parer un coup ou de fermer les yeux devant
un jet d’eau bouillante et sans le préservatif de laquelle il y eût péril à demeurer
une seconde de plus.
Les premiers rites d’exorcismes
une fois accomplis, comme une fée hargneuse dépouille sa première apparence et
se pare de grâces enchanteresses, je vis cet être dédaigneux devenir le plus
aimable, le plus prévenant jeune homme que j’eusse jamais rencontré. (p. 91)
Un jeune homme aux traits
réguliers, qui tenait à la main des raquettes, s’approcha de nous. C’était le
joueur de baccarat dont les folies indignaient tant la femme du premier
président. D’un air froid, impassible, en lequel il se figurait évidemment que
consistait la distinction suprême, il dit bonjour à Albertine. « Vous
venez du golf, Octave ? lui demanda-t-elle. Ça a-t-il bien marché ?
étiez-vous en forme ? — Oh ! ça me dégoûte, je suis dans les choux,
répondit-il. — Est-ce qu’Andrée y était ? — Oui, elle a fait
soixante-dix-sept. — Oh ! mais c’est un record. — J’avais fait quatre-vingt-deux
hier. » Il était le fils d’un très riche industriel qui devait jouer un
rôle assez important dans l’organisation de la prochaine Exposition
Universelle. Je fus frappé à quel point
chez ce jeune homme et les autres très rares amis masculins de ces jeunes
filles la connaissance de tout ce qui était vêtements, manière de les
porter, cigares, boissons anglaises, cheveux, — et qu’il possédait jusque dans ses moindres détails avec une
infaillibilité orgueilleuse qui atteignait à la silencieuse modestie du savant
— s’était développée isolément sans être accompagnée de la moindre culture
intellectuelle. Il n’avait aucune hésitation sur l’opportunité du smoking
ou du pyjama, mais ne se doutait pas du
cas où on peut ou non employer tel mot, même des règles les plus simples du
français. Cette disparité entre les deux cultures devait être la même chez
son père, président du Syndicat des propriétaires de Balbec, car dans une
lettre ouverte aux électeurs, qu’il venait de faire afficher sur tous les murs,
il disait : « J’ai voulu voir le maire pour lui en causer, il n’a pas
voulu écouter mes justes griefs. » Octave obtenait, au Casino, des prix
dans tous les concours de boston, de tango, etc., ce qui lui ferait faire s’il
le voulait un joli mariage dans ce milieu des « bains de mer », où ce
n’est pas au figuré mais au propre que les jeunes filles épousent leur
« danseur ». Il alluma un cigare en disant à Albertine :
« Vous permettez », comme on demande l’autorisation de terminer tout
en causant un travail pressé. Car il ne
pouvait jamais « rester sans rien faire » quoiqu’il ne fît d’ailleurs
jamais rien. Et comme l’inactivité
complète finit par avoir les mêmes effets que le travail exagéré, aussi
bien dans le domaine moral que dans la vie du corps et des muscles, la constante nullité intellectuelle qui
habitait sous le front songeur d’Octave avait fini par lui donner, malgré son
air calme, d’inefficaces démangeaisons de penser qui la nuit l’empêchaient
de dormir, comme il aurait pu arriver à un métaphysicien surmené. (p. 233-234)
Cette Andrée qui m’avait paru la plus froide le premier jour était
infiniment plus délicate, plus affectueuse, plus fine qu’Albertine à qui
elle montrait une tendresse caressante et douce de grande sœur. Elle venait au
Casino s’asseoir à côté de moi et savait — au contraire d’Albertine — refuser
un tour de valse ou même si j’étais fatigué renoncer à aller au Casino pour
venir à l’hôtel. Elle exprimait son
amitié pour moi, pour Albertine, avec des nuances qui prouvaient la plus
délicieuse intelligence des choses du cœur, laquelle était peut-être due en
partie à son état maladif. Elle avait toujours un sourire gai pour excuser
l’enfantillage d’Albertine qui exprimait avec une violence naïve la tentation
irrésistible qu’offraient pour elle des parties de plaisir auxquelles elle ne
savait pas, comme Andrée, préférer résolument de causer avec moi… (p. 247)
Parmi les hommes qui m’ont paru pratiquer avec le plus de suite le
système des fins multiples se trouve M. de Norpois. Il acceptait quelquefois
de s’entremettre entre deux amis brouillés, et cela faisait qu’on l’appelait le
plus obligeant des hommes. Mais il ne lui suffisait pas d’avoir l’air de rendre
service à celui qui était venu le solliciter, il présentait à l’autre la
démarche qu’il faisait auprès de lui comme entreprise non à la requête du
premier, mais dans l’intérêt du second, ce qu’il persuadait facilement à un
interlocuteur suggestionné d’avance par l’idée qu’il avait devant lui « le plus serviable des hommes ».
De cette façon, jouant sur les deux tableaux, faisant ce qu’on appelle en
termes de coulisse de la contre-partie,
il ne laissait jamais courir aucun risque à son influence, et les services qu’il rendait ne constituaient
pas une aliénation, mais une fructification d’une partie de son crédit. (p.
291-292)
[…] on prend suffisamment l’aspect, les façons de ce qu’on n’est pas mais
qu’on voudrait être, pour faire illusion au premier abord. À l’apparence
extérieure, l’affectation, l’imitation, le désir d’être admiré, soit des bons,
soit des méchants, ajoutent les faux
semblants des paroles, des gestes. Il y a des cynismes, des cruautés qui ne
résistent pas plus à l’épreuve que certaines bontés, certaines générosités. De même qu’on découvre souvent un avare
vaniteux dans un homme connu pour ses charités, sa forfanterie de vice nous
fait supposer une Messaline dans une honnête fille pleine de préjugés.
J’avais cru trouver en Andrée une créature saine et primitive, alors qu’elle
n’était qu’un être cherchant la santé, comme étaient peut-être beaucoup de ceux
en qui elle avait cru la trouver et qui n’en avaient pas plus la réalité qu’un
gros arthritique à figure rouge et en veste de flanelle blanche n’est forcément
un Hercule. (p. 295)
Sur un plan
peut-être plus surprenant, pour ceux accoutumés à apprécier chez Proust sa
verve satirique minutieuse, précise et ironique, certains passages viennent
nuancer cet aspect quelque peu unidimensionnel : ainsi les portraits que
Proust fait d’Odette, puis de la maîtresse de Saint-Loup, Rachel, apportent un
contrepoint plus positif sur ces femmes que l’on est parfois tenté de réduire à
la cruauté dont elles font preuve envers leurs amants respectifs. Ainsi, Odette
présente une facette plus affectueuse envers Swann après leur mariage sur
certains points, et est même sublimée dans sa toilette à la fin de la première
partie du roman ; Rachel de son côté est créditée d’une influence
positive, en développant la sensibilité de Saint-Loup, avant les tourments
qu’elle lui inflige, influencée par les médisances de son entourage.
[…] il est indéniable qu’elle
semble avoir de l’affection pour lui. Je ne dis pas qu’elle ne soit pas volage,
et Swann lui-même ne se fait pas faute de l’être, à en croire les bonnes
langues qui, vous pouvez le penser, vont leur train. Mais elle lui est reconnaissante de ce qu’il a fait pour elle, et,
contrairement aux craintes éprouvées par tout le monde, elle paraît devenue d’une douceur d’ange. (I, p. 458)
[…] de Swann, elle connaissait à fond ces traits du caractère que le reste
du monde ignore ou ridiculise et dont seule une maîtresse, une sœur, possèdent l’image
ressemblante et aimée ; et nous tenons tellement à eux, même à ceux
que nous voudrions le plus corriger, que c’est parce qu’une femme finit par en
prendre une habitude indulgente et amicalement railleuse, pareille à l’habitude
que nous en avons nous-mêmes et qu’en ont nos parents, que les vieilles
liaisons ont quelque chose de la douceur et de la force des affections de
famille. Les liens qui nous unissent à
un être se trouvent sanctifiés quand il se place au même point de vue que nous
pour juger une de nos tares. Et parmi ces traits particuliers, il y en
avait aussi qui appartenaient autant à l’intelligence de Swann qu’à son
caractère, et que pourtant, en raison de la racine qu’ils avaient malgré tout
en celui-ci, Odette avait plus facilement discernés. Elle se plaignait que
quand Swann faisait métier d’écrivain, quand il publiait des études, on ne
reconnût pas ces traits-là autant que dans les lettres ou dans sa conversation
où ils abondaient. (p. 460)
« Madame Swann, n’est-ce
pas, c’est toute une époque ? » Comme
dans un beau style qui superpose des formes différentes et que fortifie une
tradition cachée, dans la toilette de Mme Swann, ces souvenirs
incertains de gilets, ou de boucles, parfois une tendance aussitôt réprimée
au « saute en barque », et jusqu’à une allusion lointaine et vague au
« suivez-moi jeune homme », faisaient circuler sous la forme concrète
la ressemblance inachevée d’autres plus anciennes qu’on n’aurait pu y trouver
effectivement réalisées par la couturière ou la modiste, mais auxquelles on
pensait sans cesse, et enveloppaient Mme Swann de quelque chose de noble — peut-être
parce que l’inutilité même de ces atours faisait qu’ils semblaient répondre à
un but plus qu’utilitaire, peut-être à cause du vestige conservé des années
passées, ou encore d’une sorte d’individualité vestimentaire, particulière à cette femme et qui donnait à
ses mises les plus différentes un même air de famille. On sentait qu’elle ne s’habillait pas seulement pour la commodité ou la
parure de son corps ; elle était entourée de sa toilette comme de
l’appareil délicat et spiritualisé d’une civilisation. (p. 608-609)
Tout d’un coup, sur le sable de
l’allée, tardive, alentie et luxuriante comme la plus belle fleur et qui ne
s’ouvrirait qu’à midi, Mme Swann apparaissait, épanouissant autour d’elle
une toilette toujours différente mais que je me rappelle surtout mauve ;
puis elle hissait et déployait sur un long pédoncule, au moment de sa plus
complète irradiation, le pavillon de soie d’une large ombrelle de la même
nuance que l’effeuillaison des pétales de sa robe. Toute une suite l’environnait ; Swann, quatre ou cinq hommes de
club qui étaient venus la voir le matin chez elle ou qu’elle avait
rencontrés : et leur noire ou grise agglomération obéissante,
exécutant les mouvements presque mécaniques d’un cadre inerte autour d’Odette, donnait l’air à cette femme, qui seule
avait de l’intensité dans les yeux, de regarder devant elle, d’entre tous
ces hommes, comme d’une fenêtre dont elle se fût approchée, et la faisait surgir, frêle, sans crainte,
dans la nudité de ses tendres couleurs, comme
l’apparition d’un être d’une espèce différente, d’une race inconnue, et d’une
puissance presque guerrière, grâce à quoi elle compensait à elle seule sa
multiple escorte. (p. 624-625)
D’autant plus que déjà persuadé
qu’en vertu de la liturgie et des rites dans lesquels Mme Swann était
profondément versée, sa toilette était
unie à la saison et à l’heure par un lien nécessaire, unique, les fleurs de son
inflexible chapeau de paille, les petits rubans de sa robe me semblaient naître
du mois de mai plus naturellement encore que les fleurs des jardins et des
bois ; et pour connaître le trouble nouveau de la saison, je ne levais pas les yeux plus haut que son
ombrelle, ouverte et tendue comme un autre ciel plus proche, rond, clément,
mobile et bleu. (p. 626)
Elle ne se rendait pas compte que
pour bien des jeunes gens du monde, lesquels sans cela resteraient incultes
d’esprit, rudes dans leurs amitiés, sans douceur et sans goût, c’est bien souvent leur maîtresse qui est
leur vrai maître et les liaisons de ce genre la seule école morale où ils
soient initiés à une culture supérieure, où ils apprennent le prix des
connaissances désintéressées. Même dans le bas peuple (qui au point de vue de
la grossièreté ressemble si souvent au grand monde), la femme, plus sensible, plus fine, plus oisive, a la curiosité de
certaines délicatesses, respecte certaines beautés de sentiment et d’art
que, ne les comprît-elle pas, elle place
pourtant au-dessus de ce qui semblait le plus désirable à l’homme, l’argent, la
situation. Or, qu’il s’agisse de la maîtresse d’un jeune clubman comme
Saint-Loup ou d’un jeune ouvrier (les électriciens par exemple comptent
aujourd’hui dans les rangs de la Chevalerie véritable), son amant a pour elle trop d’admiration et de respect pour ne pas les
étendre à ce qu’elle-même respecte et admire ; et pour lui l’échelle des
valeurs s’en trouve renversée. (II, p. 139)
La maîtresse de Saint-Loup —
comme les premiers moines du moyen âge à la chrétienté — lui avait enseigné la pitié envers les animaux,
car elle en avait la passion, ne se déplaçant jamais sans son chien, ses
serins, ses perroquets ; Saint-Loup
veillait sur eux avec des soins maternels et traitait de brutes les gens qui ne
sont pas bons avec les bêtes. D’autre part, une actrice, ou soi-disant
telle, comme celle qui vivait avec lui — qu’elle fût intelligente ou non, ce
que j’ignorais — en lui faisant trouver
ennuyeuse la société des femmes du monde et considérer comme une corvée
l’obligation d’aller dans une soirée, l’avait préservé du snobisme et guéri de
la frivolité. (p. 140)
Avec son instinct de femme et appréciant plus chez les hommes certaines
qualités de sensibilité que son amant eût peut-être sans elle méconnues ou
plaisantées, elle avait toujours vite fait de distinguer entre les autres
celui des amis de Saint-Loup qui avait pour lui une affection vraie, et de le
préférer. Elle savait le forcer à éprouver pour celui-là de la reconnaissance,
à la lui témoigner, à remarquer les choses qui lui faisaient plaisir, celles
qui lui faisaient de la peine. Et
bientôt Saint-Loup, sans plus avoir besoin qu’elle l’avertît, commença à se
soucier de tout cela et à Balbec où elle n’était pas, pour moi qu’elle
n’avait jamais vu et dont il ne lui avait même peut-être pas encore parlé dans
ses lettres, de lui-même il fermait la fenêtre d’une voiture où j’étais,
emportait les fleurs qui me faisaient mal, et quand il eut à dire au revoir à
la fois à plusieurs personnes, à son départ, s’arrangea à les quitter un peu
plus tôt afin de rester seul et en dernier avec moi, de mettre cette différence
entre elles et moi, de me traiter autrement que les autres. Sa maîtresse avait ouvert son esprit à
l’invisible, elle avait mis du sérieux dans sa vie, des délicatesses dans son
cœur, mais tout cela échappait à la famille en larmes qui répétait :
« Cette gueuse le tuera, et en attendant elle le déshonore. » Il est vrai qu’il avait fini de tirer
d’elle tout le bien qu’elle pouvait lui faire ; et maintenant elle était
cause seulement qu’il souffrait sans cesse, car elle l’avait pris en horreur et
le torturait. Elle avait commencé un beau jour à le trouver bête et ridicule parce que les amis qu’elle avait parmi
les jeunes auteurs et acteurs lui avaient assuré qu’il l’était, et elle
répétait à son tour ce qu’ils avaient dit avec cette passion, cette absence de
réserve qu’on montre chaque fois qu’on reçoit du dehors et qu’on adopte des
opinions ou des usages qu’on ignorait entièrement. (p. 140-141)
7/ À cette lucidité vis-à-vis des
innombrables personnages qui peuplent La Recherche,
il est intéressant de constater qu’à l’inverse, le narrateur est incapable de
l’être vis-à-vis de l’être aimé, et ce même avec le recul du temps : le narrateur
ainsi ne comprend pas bien la mauvaise humeur soudaine que Gilberte un jour manifeste
à son égard, et pensant que ce soudain dédain est lié à un désamour, ou du moins
une certaine lassitude à son égard, le narrateur décide de lui-même de s’éloigner
de Gilberte, davantage par orgueil pour lui montrer qu’il peut lui aussi se passer
d’elle, espérant via ce stratagème raviver, faire renaître l’affection de Gilberte.
C’est cet éloignement volontaire qui au final va provoquer la véritable rupture
entre le narrateur et Gilberte, par l’indifférence, l’oubli croissants qu’il va
susciter.
Gilberte cependant ne revenait
toujours pas aux Champs-Élysées. Et pourtant j’aurais eu besoin de la voir, je
ne me rappelais même pas sa figure. La
manière chercheuse, anxieuse, exigeante que nous avons de regarder la personne
que nous aimons, notre attente de la parole qui nous donnera ou nous ôtera
l’espoir d’un rendez-vous pour le lendemain, et, jusqu’à ce que cette parole
soit dite, notre imagination alternative, sinon simultanée, de la joie et du
désespoir, tout cela rend notre
attention en face de l’être aimé trop tremblante pour qu’elle puisse obtenir de
lui une image bien nette. Peut-être aussi cette activité de tous les sens à
la fois, et qui essaye de connaître avec les regards seuls ce qui est au delà
d’eux, est-elle trop indulgente aux mille formes, à toutes les saveurs, aux
mouvements de la personne vivante que d’habitude, quand nous n’aimons pas, nous
immobilisons. Le modèle chéri, au
contraire, bouge ; on n’en a jamais que des photographies manquées. Je
ne savais vraiment plus comment étaient faits les traits de Gilberte, sauf dans
les moments divins où elle les dépliait pour moi : je ne me rappelais que son sourire. (I, p. 480-481)
Ce jour-là, peut-être par rancune
contre moi, cause involontaire qu’elle n’allât pas s’amuser, peut-être aussi parce
que la devinant fâchée j’étais préventivement plus froid que d’habitude, le
visage de Gilberte, dépouillé de toute joie, nu, saccagé, sembla tout
l’après-midi vouer un regret mélancolique au pas-de-quatre que ma présence
l’empêchait d’aller danser, et défier toutes les créatures, à commencer par
moi, de comprendre les raisons subtiles qui avaient déterminé chez elle une
inclination sentimentale pour le boston. Elle se borna à échanger, par moments,
avec moi, sur le temps qu’il faisait, la recrudescence de la pluie, l’avance de
la pendule, une conversation ponctuée de silences et de monosyllabes où je
m’entêtais moi-même, avec une sorte de rage désespérée, à détruire les instants
que nous aurions pu donner à l’amitié et au bonheur. Et à tous nos propos une
sorte de dureté suprême était conférée par le paroxysme de leur insignifiance
paradoxale, lequel me consolait pourtant, car il empêchait Gilberte d’être dupe
de la banalité de mes réflexions et de l’indifférence
de mon accent. (p. 573)
[…] lui annonçant alors une de
ces séparations définitives qui nous sont si parfaitement égales dans la vie
quand il s’agit d’êtres dont nous ne sommes pas épris. Mais puisque nous sommes incapables tandis que nous
aimons d’agir en dignes prédécesseurs de l’être prochain que nous serons et qui
n’aimera plus, comment pourrions-nous tout à fait imaginer l’état d’esprit
d’une femme à qui, même si nous savions que nous lui sommes indifférents, nous
avons perpétuellement fait tenir dans nos rêveries, pour nous bercer d’un beau
songe ou nous consoler d’un gros chagrin, les mêmes propos que si elle nous
aimait. Devant les pensées, les actions
d’une femme que nous aimons, nous sommes aussi désorientés que le pouvaient
être devant les phénomènes de la nature, les premiers physiciens (avant que
la science fût constituée et eût mis un peu de lumière dans l’inconnu). (p.
576)
Je me promis, quand je
rencontrerais Albertine, d’être plus hardi avec elle, et je m’étais tracé
d’avance le plan de tout ce que je lui dirais et même (maintenant que j’avais
tout à fait l’impression qu’elle devait être légère) de tous les plaisirs que
je lui demanderais. Mais l’esprit est
influençable comme la plante, comme la cellule, comme les éléments chimiques,
et le milieu qui le modifie si on l’y plonge, ce sont des circonstances, un
cadre nouveau. Devenu différent par le fait de sa présence même, quand je
me trouvai de nouveau avec Albertine, je
lui dis tout autre chose que ce que j’avais projeté. Puis me souvenant de
la tempe enflammée je me demandais si Albertine n’appréciait pas davantage une
gentillesse qu’elle saurait être désintéressée. Enfin j’étais embarrassé devant certains de ses regards, de ses
sourires. Ils pouvaient signifier mœurs faciles, mais aussi gaieté un peu bête
d’une jeune fille sémillante mais ayant un fond d’honnêteté. Une même
expression, de figure comme de langage, pouvait comporter diverses
acceptions ; j’étais hésitant comme
un élève devant les difficultés d’une version grecque. (II, p. 236-237)
Si, en ce goût du divertissement,
Albertine avait quelque chose de la Gilberte des premiers temps, c’est qu’une certaine ressemblance existe, tout
en évoluant, entre les femmes que nous aimons successivement, ressemblance qui
tient à la fixité de notre tempérament parce que c’est lui qui les choisit,
éliminant toutes celles qui ne nous seraient pas à la fois opposées et
complémentaires, c’est-à-dire propres à
satisfaire nos sens et à faire souffrir notre cœur. Elles sont, ces femmes, un
produit de notre tempérament, une image, une projection renversée, un
« négatif » de notre sensibilité. De sorte qu’un romancier
pourrait, au cours de la vie de son héros, peindre presque exactement
semblables ses successives amours et donner par là l’impression non de s’imiter
lui-même mais de créer, puisqu’il y a
moins de force dans une innovation artificielle que dans une répétition
destinée à suggérer une vérité neuve. […] Et peut-être exprimerait-il
encore une vérité de plus si, peignant pour ses autres personnages des
caractères, il s’abstenait d’en donner
aucun à la femme aimée. Nous connaissons le caractère des indifférents, comment
pourrions-nous saisir celui d’un être qui se confond avec notre vie, que
bientôt nous ne séparerons plus de nous-même, sur les mobiles duquel nous ne
cessons de faire d’anxieuses hypothèses, perpétuellement remaniées.
S’élançant d’au delà de l’intelligence, notre curiosité de la femme que nous
aimons dépasse dans sa course le caractère de cette femme, nous pourrions nous
y arrêter que sans doute nous ne le voudrions pas. L’objet de notre inquiète
investigation est plus essentiel que ces particularités de caractère, pareilles
à ces petits losanges d’épiderme dont les combinaisons variées font
l’originalité fleurie de la chair. (p. 248-249)
Il insistera
par ailleurs sur la part d’imagination, de rêverie qui entre dans l’amour d’un
être donné, et que c’est cela surtout que nous aimons, bien davantage que
l’être lui-même. Proust développe ainsi toute une théorie qui explique la
fascination, le regret que l’homme éprouve pour les passantes (topos poétique par
excellence), puisqu’elles nous restent inconnues et donc peuvent être remplies à
notre gré de toutes nos projections, de tous nos idéaux, de tous nos fantasmes.
Le décalage entre imagination et réalité est souligné à maintes reprises, s’appliquant non seulement à l’être aimé mais aussi à d’autres formes de désirs
(tels un voyage, la contemplation d’une œuvre artistique), et engendre souvent une
déception plus ou moins grande, la réalité se montrant souvent en deçà de ce
qu’on a de prime abord imaginé.
Presque tout le monde s’étonna de
ce mariage, et cela même est étonnant. Sans doute peu de personnes comprennent le caractère purement subjectif du
phénomène qu’est l’amour, et la sorte de création que c’est d’une personne
supplémentaire, distincte de celle qui porte le même nom dans le monde, et dont
la plupart des éléments sont tirés de nous-mêmes. Aussi y a-t-il peu de
gens qui puissent trouver naturelles les proportions énormes que finit par
prendre pour nous un être qui n’est pas le même que celui qu’ils voient. (I, p.
459-460)
Était-ce parce que je ne l’avais qu’entr’aperçue que je l’avais trouvée
si belle ? Peut-être. D’abord l’impossibilité de s’arrêter auprès
d’une femme, le risque de ne pas la retrouver un autre jour lui donnent
brusquement le même charme qu’à un pays la maladie ou la pauvreté qui nous
empêchent de le visiter, ou qu’aux jours si ternes qui nous restent à vivre le
combat où nous succomberons sans doute. De
sorte que, s’il n’y avait pas l’habitude, la vie devrait paraître délicieuse à
ces êtres qui seraient à chaque heure menacés de mourir — c’est-à-dire à tous
les hommes. Puis si
l’imagination est entraînée par le désir de ce que nous ne pouvons posséder,
son essor n’est pas limité par une réalité complètement perçue dans ces
rencontres où les charmes de la passante sont généralement en relation directe
avec la rapidité du passage. Pour peu que la nuit tombe et que la voiture aille
vite, à la campagne, dans une ville, il
n’y a pas un torse féminin mutilé comme un marbre antique par la vitesse qui
nous entraîne et le crépuscule qui le noie, qui ne tire sur notre cœur, à
chaque coin de route, du fond de chaque boutique, les flèches de la Beauté,
de la Beauté dont on serait parfois tenté de se demander si elle est en ce
monde autre chose que la partie de complément qu’ajoute à une passante fragmentaire et fugitive notre imagination
surexcitée par le regret. (p. 72)
Le bonheur de connaître ces
jeunes filles était-il donc irréalisable ? Certes ce n’eût pas été le
premier de ce genre auquel j’eusse renoncé. Je n’avais qu’à me rappeler, tant
d’inconnues que, même à Balbec, la voiture s’éloignant à toute vitesse m’avait
fait à jamais abandonner. Et même le
plaisir que me donnait la petite bande noble comme si elle était composée de
vierges helléniques, venait de ce qu’elle avait quelque chose de la fuite des
passantes sur la route. Cette
fugacité des êtres qui ne sont pas connus de nous, qui nous forcent à
démarrer de la vie habituelle où les femmes que nous fréquentons finissent par
dévoiler leurs tares, nous met dans cet
état de poursuite où rien n’arrête plus l’imagination. Or dépouiller d’elle
nos plaisirs, c’est les réduire à eux-mêmes, à rien. Offertes chez une
de ces entremetteuses que, par ailleurs, on a vu que je ne méprisais pas, retirées de l’élément qui leur donnait tant
de nuances et de vague, ces jeunes filles m’eussent moins enchanté. Il faut que l’imagination, éveillée par
l’incertitude de pouvoir atteindre son objet, crée un but qui nous cache
l’autre, et en substituant au plaisir sensuel l’idée de pénétrer dans une vie,
nous empêche de reconnaître ce plaisir, d’éprouver son goût véritable, de le
restreindre à sa portée. Il faut qu’entre nous et le poisson qui si nous le
voyions pour la première fois servi sur une table ne paraîtrait pas valoir les
mille ruses et détours nécessaires pour nous emparer de lui, s’interpose,
pendant les après-midi de pêche, le
remous à la surface duquel viennent affleurer, sans que nous sachions bien ce
que nous voulons en faire, le poli d’une chair, l’indécision d’une forme, dans
la fluidité d’un transparent et mobile azur. (p. 153-154)
Ni parmi les actrices, ou les
paysannes, ou les demoiselles du pensionnat religieux, je n’avais rien vu d’aussi beau, imprégné d’autant d’inconnu, aussi
inestimablement précieux, aussi vraisemblablement inaccessible. Elles étaient, du bonheur inconnu et possible
de la vie, un exemplaire si délicieux et en si parfait état, que c’était
presque pour des raisons intellectuelles que j’étais désespéré, de peur de ne pas pouvoir faire dans des
conditions uniques, ne laissant aucune place à l’erreur possible, l’expérience
de ce que nous offre de plus mystérieux la beauté qu’on désire et qu’on se
console de ne posséder jamais, en demandant du plaisir — comme Swann avait
toujours refusé de faire, avant Odette — à
des femmes qu’on n’a pas désirées, si bien qu’on meurt sans avoir jamais su ce
qu’était cet autre plaisir. Sans doute,
il se pouvait qu’il ne fût pas en réalité un plaisir inconnu, que de près son
mystère se dissipât, qu’il ne fût qu’une projection, qu’un mirage du désir.
Mais, dans ce cas, je ne pourrais m’en prendre qu’à la nécessité d’une loi de
la nature — qui, si elle s’appliquait à ces jeunes filles, s’appliquerait à
toutes — et non à la défectuosité de l’objet. Car il était celui que j’eusse
choisi entre tous, me rendant bien compte, avec une satisfaction de botaniste,
qu’il n’était pas possible de trouver réunies des espèces plus rares que celles
de ces jeunes fleurs qui interrompaient en ce moment devant moi la ligne du
flot de leur haie légère, pareille à un bosquet de roses de Pennsylvanie… (p.
155-156)
Ce ne fut pas sans un léger choc
au cœur qu’à la première page de la liste des étrangers, j’aperçus les
mots : « Simonet et famille ». J’avais en moi de vieilles rêveries qui dataient de mon enfance et où
toute la tendresse qui était dans mon cœur, mais qui éprouvée par lui ne
s’en distinguait pas, m’était apportée
par un être aussi différent que possible de moi. Cet être, une fois de plus je
le fabriquais en utilisant pour cela le nom de Simonet et le souvenir de l’harmonie qui régnait entre
les jeunes corps que j’avais vus se déployer sur la plage, en une procession sportive, digne de
l’antique et de Giotto. (p. 164)
On peut avoir du goût pour une personne. Mais pour déchaîner cette
tristesse, ce sentiment de l’irréparable, ces angoisses, qui préparent l’amour,
il faut — et il est peut-être ainsi, plutôt que ne l’est une personne,
l’objet même que cherche anxieusement à étreindre la passion — le risque d’une impossibilité. (p. 188)
Je n’en aimais aucune les aimant
toutes, et pourtant leur rencontre possible était pour mes journées le seul
élément délicieux, faisait seule naître en moi de ces espoirs où on briserait
tous les obstacles, espoirs souvent suivis de rage, si je ne les avais pas
vues. En ce moment, ces jeunes filles
éclipsaient pour moi ma grand-mère ; un voyage m’eût tout de suite
souri si ç’avait été pour aller dans un lieu où elles dussent se trouver.
C’était à elles que ma pensée s’était agréablement suspendue quand je croyais
penser à autre chose ou à rien. Mais
quand, même ne le sachant pas, je pensais à elles, plus inconsciemment encore,
elles, c’était pour moi les ondulations montueuses et bleues de la mer, le
profil d’un défilé devant la mer. C’était la mer que j’espérais retrouver,
si j’allais dans quelque ville où elles seraient. L’amour le plus exclusif pour une personne est toujours l’amour d’autre
chose. (p. 189)
Ma grand-mère me témoignait,
parce que maintenant je m’intéressais extrêmement au golf et au tennis et
laissais échapper l’occasion de regarder travailler et entendre discourir un
artiste qu’elle savait des plus grands, un mépris qui me semblait procéder de
vues un peu étroites. J’avais autrefois entrevu aux Champs-Élysées et je
m’étais rendu mieux compte depuis qu’en
étant amoureux d’une femme nous projetons simplement en elle un état de notre
âme ; que par conséquent
l’important n’est pas la valeur de la femme mais la profondeur de l’état ;
et que les émotions qu’une jeune fille médiocre nous donne peuvent nous permettre de faire monter à notre
conscience des parties plus intimes de nous-même, plus personnelles, plus
lointaines, plus essentielles, que ne ferait le plaisir que nous donne la
conversation d’un homme supérieur ou même la contemplation admirative de
ses œuvres. (p. 189-190)
Malgré cela, tandis que les innombrables images que m’a présentées dans la suite la
brune joueuse de golf, si différentes qu’elles soient les unes des autres, se
superposent (parce que je sais qu’elles lui appartiennent toutes), et que si je remonte le fil de mes souvenirs, je
peux, sous le couvert de cette identité et comme dans un chemin de
communication intérieure, repasser par
toutes ces images sans sortir d’une même personne, en revanche, si je veux
remonter jusqu’à la jeune fille que je croisai le jour où j’étais avec ma
grand-mère, il me faut ressortir à l’air libre. Je suis persuadé que c’est
Albertine que je retrouve, la même que celle qui s’arrêtait souvent, au milieu
de ses amies, dans sa promenade, dépassant l’horizon de la mer ; mais toutes ces images restent séparées de cette
autre parce que je ne peux pas lui conférer rétrospectivement une identité
qu’elle n’avait pas pour moi au moment où elle a frappé mes yeux ; quoi
que puisse m’assurer le calcul des probabilités, cette jeune fille aux grosses joues qui me regarda si hardiment au
coin de la petite rue et de la plage et par qui je crois que j’aurais pu être
aimé, au sens strict du mot revoir, je
ne l’ai jamais revue. (p. 201-202)
Désormais inévitable, le plaisir de les connaître fut comprimé, réduit,
me parut plus petit que celui de causer avec Saint-Loup, de dîner avec ma
grand-mère, de faire dans les environs des excursions que je regretterais
d’être probablement, par le fait de relations avec des personnes qui devaient
peu s’intéresser aux monuments historiques, contraint de négliger. […] Ce qui
allait avoir lieu, c’était un autre événement auquel je n’étais pas préparé. Je
ne reconnaissais ni mon désir, ni son objet ; je regrettais presque d’être
sorti avec Elstir. Mais, surtout, la
contraction du plaisir que j’avais auparavant cru avoir était due à la
certitude que rien ne pouvait plus me l’enlever. Et il reprit, comme en vertu d’une force élastique, toute sa hauteur,
quand il cessa de subir l’étreinte de cette certitude, au moment où m’étant
décidé à tourner la tête, je vis Elstir, arrêté quelques pas plus loin avec les
jeunes filles, leur dire au revoir. (p. 211)
Certes, à Combray déjà j’avais vu
diminuer ou grandir selon les heures, selon que j’entrais dans l’un ou l’autre des deux grands modes qui
se partageaient ma sensibilité, le chagrin de n’être pas près de ma mère,
aussi imperceptible tout l’après-midi que la lumière de la lune tant que brille
le soleil et, la nuit venue, régnant
seul dans mon âme anxieuse à la place de souvenirs effacés et récents. Mais
ce jour-là, en voyant qu’Elstir quittait les jeunes filles sans m’avoir appelé,
j’appris que les variations de
l’importance qu’ont à nos yeux un plaisir ou un chagrin peuvent ne pas tenir
seulement à cette alternance de deux états, mais au déplacement de croyances
invisibles, lesquelles par exemple
nous font paraître indifférente la mort parce qu’elles répandent sur
celle-ci une lumière d’irréalité, et
nous permettent ainsi d’attacher de l’importance à nous rendre à une soirée
musicale qui perdrait de son charme si, à l’annonce que nous allons être
guillotinés, la croyance qui baigne cette soirée se dissipait tout à
coup ; ce rôle des croyances, il
est vrai que quelque chose en moi le savait, c’était la volonté, mais elle le
sait en vain si l’intelligence, la sensibilité continuent à l’ignorer ;
celles-ci sont de bonne foi quand elles croient que nous avons envie de quitter
une maîtresse à laquelle seule notre volonté sait que nous tenons. C’est qu’elles sont obscurcies par la
croyance que nous la retrouverons dans un instant. Mais que cette
croyance se dissipe, qu’elles apprennent tout d’un coup que cette maîtresse
est partie pour toujours, alors l’intelligence et la sensibilité ayant perdu
leur mise au point sont comme folles, le plaisir infime s’agrandit à l’infini.
Variation d’une croyance, néant de l’amour aussi, lequel,
préexistant et mobile, s’arrête à l’image d’une femme simplement parce que
cette femme sera presque impossible à atteindre. Dès lors on pense
moins à la femme, qu’on se représente difficilement, qu’aux moyens de la
connaître. Tout un processus d’angoisses
se développe et suffit pour fixer notre amour sur celle qui en est l’objet à
peine connu de nous. L’amour devient immense, nous ne songeons pas combien la
femme réelle y tient peu de place. Et si tout d’un coup, comme au
moment où j’avais vu Elstir s’arrêter avec les jeunes filles, nous cessons
d’être inquiets, d’avoir de l’angoisse, comme c’est elle qui est tout notre
amour, il semble brusquement qu’il se soit évanoui au moment où nous tenons
enfin la proie à la valeur de laquelle nous n’avons pas assez pensé. (p.
212-213)
Que connaissais-je
d’Albertine ? Un ou deux profils sur la mer, moins beaux assurément que
ceux des femmes de Véronèse que j’aurais dû, si j’avais obéi à des raisons
purement esthétiques, lui préférer. Or, est-ce à d’autres raisons que je
pouvais obéir, puisque, l’anxiété tombée, je ne pouvais retrouver que ces
profils muets, je ne possédais rien d’autre ? Depuis que j’avais vu Albertine, j’avais fait chaque jour à son sujet
des milliers de réflexions, j’avais poursuivi, avec ce que j’appelais elle,
tout un entretien intérieur, où je la faisais questionner, répondre, penser,
agir, et dans la série indéfinie
d’Albertines imaginées qui se succédaient en moi heure par heure, l’Albertine
réelle, aperçue sur la plage, ne figurait qu’en tête, comme la créatrice
d’un rôle, l’étoile, ne paraît, dans une longue série de représentations, que
dans toutes les premières. Cette Albertine-là
n’était guère qu’une silhouette, tout ce qui était superposé était de mon cru,
tant dans l’amour les apports qui viennent de nous l’emportent — à
ne se placer même qu’au point de vue quantité — sur ceux qui nous viennent de l’être aimé. Et cela est vrai
des amours les plus effectifs. (p. 213-214)
Mais, aussi agiles que ces
ciroplastes qui font un buste devant nous en cinq minutes, les quelques mots que l’inconnue va nous dire préciseront cette forme
et lui donneront quelque chose de définitif qui exclura toutes les hypothèses
auxquelles se livraient la veille notre désir et notre imagination. Sans
doute, même avant de venir à cette matinée, Albertine n’était plus tout à fait pour moi ce seul fantôme digne de
hanter notre vie que reste une passante dont nous ne savons rien, que nous
avons à peine discernée. Sa parenté avec Mme Bontemps avait déjà restreint ces hypothèses
merveilleuses, en aveuglant une des voies par lesquelles elles pouvaient se
répandre. Au fur et à mesure que je me rapprochais de la jeune fille, et la
connaissais davantage, cette
connaissance se faisait par soustraction, chaque partie d’imagination et de
désir étant remplacée par une notion qui valait infiniment moins, notion à
laquelle il est vrai que venait s’ajouter une sorte d’équivalent, dans le
domaine de la vie, de ce que les Sociétés financières donnent après le
remboursement de l’action primitive, et qu’elles appellent action de
jouissance. Son nom, ses parentés avaient été une première limite apportée à
mes suppositions. Son amabilité, tandis que tout près d’elle je retrouvais son
petit grain de beauté sur la joue au-dessous de l’œil, fut une autre
borne ; enfin je fus étonné de
l’entendre se servir de l’adverbe « parfaitement » au lieu de
« tout à fait », en parlant de deux personnes, disant de l’une
« elle est parfaitement folle, mais très gentille tout de même » et
de l’autre « c’est un monsieur parfaitement commun et parfaitement
ennuyeux ». Si peu plaisant que
soit cet emploi de « parfaitement », il indique un degré de civilisation
et de culture auquel je n’aurais pu imaginer qu’atteignait la bacchante à
bicyclette, la muse orgiaque du golf. Il n’empêche d’ailleurs qu’après
cette première métamorphose, Albertine devait changer encore bien des fois pour
moi. (p. 227-228)
Ainsi ce n’est qu’après avoir
reconnu non sans tâtonnements les erreurs d’optique du début qu’on pourrait
arriver à la connaissance exacte d’un être si cette connaissance était
possible. Mais elle ne l’est pas ; car tandis que se rectifie la vision que nous avons de lui, lui-même qui
n’est pas un objectif inerte change pour son compte, nous pensons le rattraper,
il se déplace, et, croyant le voir enfin plus clairement, ce n’est que les
images anciennes que nous en avions prises que nous avons réussi à éclaircir,
mais qui ne le représentent plus.
Pourtant, quelques déceptions
inévitables qu’elle doive apporter, cette
démarche vers ce qu’on n’a qu’entrevu, ce qu’on a eu le loisir d’imaginer,
cette démarche est la seule qui soit saine pour les sens, qui y entretienne
l’appétit. De quel morne ennui est empreinte la vie des gens qui, par
paresse ou timidité, se rendent directement en voiture chez des amis qu’ils ont
connus sans avoir d’abord rêvé d’eux,
sans jamais oser sur le parcours s’arrêter auprès de ce qu’ils désirent !
(p. 229)
Dès ce premier jour, quand en entrant je pus voir le souvenir
que je rapportais, je compris quel tour de muscade avait été parfaitement
exécuté, et comment j’avais causé un
moment avec une personne qui, grâce à l’habileté du prestidigitateur, sans
avoir rien de celle que j’avais suivie si longtemps au bord de la mer, lui
avait été substituée. J’aurais du reste pu le deviner d’avance, puisque la jeune fille de la plage avait été
fabriquée par moi. Malgré cela, comme je l’avais, dans mes conversations
avec Elstir, identifiée à Albertine, je
me sentais envers celle-ci l’obligation morale de tenir les promesses d’amour
faites à l’Albertine imaginaire. On se fiance par procuration, et on se croit
obligé d’épouser ensuite la personne interposée. (p. 229-230)
Tel pour moi cet état amoureux divisé simultanément entre plusieurs jeunes filles.
Divisé ou plutôt indivisé, car le plus souvent ce qui m’était délicieux,
différent du reste du monde, ce qui commençait à me devenir cher au point que
l’espoir de le retrouver le lendemain était la meilleure joie de ma vie, c’était plutôt tout le groupe de ces
jeunes filles, pris dans l’ensemble de ces après-midi sur la falaise,
pendant ces heures éventées, sur cette bande d’herbe où étaient posées ces
figures, si excitantes pour mon imagination, d’Albertine, de Rosemonde,
d’Andrée ; et cela, sans que j’eusse pu dire laquelle me rendait ces lieux
si précieux, laquelle j’avais le plus envie d’aimer. Au commencement d’un amour comme à sa fin, nous ne sommes pas
exclusivement attachés à l’objet de cet amour, mais plutôt le désir d’aimer
dont il va procéder (et plus tard le souvenir qu’il laisse) erre voluptueusement dans une zone de
charmes interchangeables — charmes parfois simplement de nature, de
gourmandise, d’habitation — assez harmoniques entre eux pour qu’il ne se sente,
auprès d’aucun, dépaysé. D’ailleurs comme, devant elles, je n’étais pas encore blasé par l’habitude, j’avais la faculté de les
voir, autant dire d’éprouver un étonnement profond chaque fois que je me
retrouvais en leur présence. (p. 268-269)
C’est peut-être parce qu’étaient si divers les êtres que je
contemplais en elle à cette époque que plus tard je pris l’habitude de devenir
moi-même un personnage autre selon celle des Albertines à laquelle je pensais :
un jaloux, un indifférent, un voluptueux, un mélancolique, un furieux, recréés,
non seulement au hasard du souvenir qui renaissait, mais selon la force de la
croyance interposée pour un même souvenir, par la façon différente dont je
l’appréciais. Car c’est toujours à cela
qu’il fallait revenir, à ces croyances qui la plupart du temps remplissent
notre âme à notre insu, mais qui ont pourtant plus d’importance pour notre
bonheur que tel être que nous voyons, car c’est à travers elles que nous le
voyons, ce sont elles qui assignent sa grandeur passagère à l’être regardé.
Pour être exact, je devrais donner un nom différent à chacun des moi qui dans
la suite pensa à Albertine ; je devrais plus encore donner un nom
différent à chacune de ces Albertines qui apparaissaient par moi, jamais la
même, comme — appelées simplement par moi pour plus de commodité la mer — ces
mers qui se succédaient et devant lesquelles, autre nymphe, elle se détachait.
(p. 299)
8/ Mais si l’œuvre de Proust
contient il est vrai une grande part de désenchantement lié à une réalité
décevante par rapport à ce qu’on en attendait, notamment en amour comme développé
dans le précédent point, c’est pour mieux nous faire comprendre que l’essentiel
ne réside pas dans la réalité extérieure, dont on pourrait attendre un
hypothétique, mais chimérique, bonheur, que donc ce « bonheur » que
tout être humain attend, espère, n’est pas donné ou lié à des événements, des
personnes extérieurs ; mais que la « vraie vie » (pour reprendre
une célèbre formule dans Le Temps
retrouvé) réside dans une perception plus sensible des choses, nécessitant
un effort intérieur mais surtout solitaire, qu’il s’agira ensuite, pour celui
possédant un don artistique, de transmuer en une œuvre d’art. C’est tout le sens
des passages relatifs aux différentes expériences décevantes du narrateur (le
jeu de la Berma, des paysages, églises de Balbec), déception liée moins aux
expériences en elles-mêmes que par le manque de maturité et de profondeur du
regard du narrateur.
Mais en même temps tout mon
plaisir avait cessé ; j’avais beau
tendre vers la Berma mes yeux, mes oreilles, mon esprit, pour ne pas
laisser échapper une miette des raisons qu’elle me donnerait de l’admirer, je ne parvenais pas à en recueillir une
seule. Je ne pouvais même pas, comme pour ses camarades, distinguer dans sa
diction et dans son jeu des intonations intelligentes, de beaux gestes. Je
l’écoutais comme j’aurais lu Phèdre, ou comme si Phèdre elle-même avait
dit en ce moment les choses que j’entendais, sans que le talent de la Berma
semblât leur avoir rien ajouté. (I, p. 440)
Mon intérêt pour le jeu de la Berma n’avait cessé de grandir depuis que
la représentation était finie parce qu’il ne subissait plus la compression et
les limites de la réalité ; mais j’éprouvais le besoin de lui trouver des
explications ; de plus, il s’était porté avec une intensité égale,
pendant que la Berma jouait, sur tout ce qu’elle offrait, dans l’indivisibilité
de la vie, à mes yeux, à mes oreilles ;
il n’avait rien séparé et distingué ; aussi fut-il heureux de se découvrir
une cause raisonnable dans ces éloges donnés à la simplicité, au bon goût de
l’artiste, il les attirait à lui par son pouvoir d’absorption, s’emparait
d’eux comme l’optimisme d’un homme ivre des actions de son voisin dans
lesquelles il trouve une raison d’attendrissement. « C’est vrai, me disais-je, quelle belle voix, quelle absence de cris,
quels costumes simples, quelle intelligence d’avoir été choisir Phèdre !
Non, je n’ai pas été déçu. » (p. 449)
Sans doute, les noms sont des dessinateurs fantaisistes, nous donnant
des gens et des pays des croquis si peu ressemblants que nous éprouvons souvent
une sorte de stupeur quand nous avons devant nous, au lieu du monde imaginé, le monde visible (qui d’ailleurs n’est
pas le monde vrai, nos sens ne possédant pas beaucoup plus le don de la
ressemblance que l’imagination, si bien que les dessins enfin approximatifs
qu’on peut obtenir de la réalité sont au moins aussi différents du monde vu que
celui-ci l’était du monde imaginé). (p. 538)
Comme un jeune homme, un jour
d’examen ou de duel, trouve le fait sur lequel on l’a interrogé, la balle qu’il
a tirée, bien peu de chose quand il pense aux réserves de science et de courage
qu’il possède et dont il aurait voulu faire preuve, de même mon esprit qui avait dressé la Vierge du
Porche hors des reproductions que j’en avais eues sous les yeux, inaccessible aux vicissitudes qui
pouvaient menacer celles-ci, intacte si on les détruisait, idéale, ayant une valeur universelle, s’étonnait de voir la statue
qu’il avait mille fois sculptée réduite
maintenant à sa propre apparence de pierre, occupant par rapport à la
portée de mon bras une place où elle avait pour rivales une affiche électorale
et la pointe de ma canne, enchaînée à la Place… (II, p. 20)
[…] c’était elle enfin, l’œuvre d’art immortelle et si longtemps
désirée, que je trouvais, métamorphosée ainsi que l’église elle-même, en une petite vieille de pierre dont je
pouvais mesurer la hauteur et compter les rides. (p. 21)
Le peintre
Elstir jouera un rôle déterminant pour « éduquer » le regard du
narrateur, lui permettant de voir la beauté là où il ne la voyait pas de prime
abord : on pense par exemple aux choses banales du quotidien telles qu’une
table désordonnée (écho en particulier à la peinture de Chardin, sur lequel Proust a écrit et
qu’il admirait) ; à la beauté de Mme Elstir, que son mari continue à
trouver belle malgré l’âge ; aux toilettes féminines dont Elstir connaît
les plus secrets détails et charmes etc. Dans un certain sens, Elstir ouvre les
yeux au narrateur sur les multiples facettes que peuvent prendre la beauté, son
aspect « moderne » pour reprendre l’expression et la définition de
Baudelaire, alors que le narrateur, naïf, la concevait seulement immémoriale et
donc détachée de tout élément contingent. Là réside aussi une conception
essentielle chez Proust, qui sera explicitée plus nettement dans le dernier
volume, pour qui c’est le regard qui compte, et que la fonction principale de
l’art (et de la littérature donc, puisqu’elle en est une des formes) est de
faire voir les choses autrement, de manière neuve et inattendue, et ainsi nous
faire sortir concomitamment de l’habitude, de la torpeur, de la monotonie de
notre quotidien, où notre regard blasé s’ennuie et ne voit rien de nouveau.
C’est pourquoi, suivant les préceptes d’Elstir, qui confond sans cesse mer et
ciel, l’écriture de Proust abonde en comparaisons, en métaphores de toutes
sortes (et en particulier de rapprochements avec de grands tableaux) : chaque
situation, chaque sentiment, chaque observation en est accompagné, même les
plus banals, participant de cette volonté constante chez Proust de sublimer, de
nous faire voir les choses autrement. Le narrateur l’appliquera, entre autres, dans
une remarquable scène au restaurant de Rivebelle (II, p. 167-168) durant laquelle
il file longuement une métaphore stellaire/planétaire.
De même ceux qui produisent des œuvres géniales ne sont pas ceux qui
vivent dans le milieu le plus délicat, qui ont la conversation la plus
brillante, la culture la plus étendue,
mais ceux qui ont eu le pouvoir, cessant brusquement de vivre pour eux-mêmes,
de rendre leur personnalité pareille à un miroir, de telle sorte que leur vie,
si médiocre d’ailleurs qu’elle pouvait être mondainement et même, dans un
certain sens, intellectuellement parlant, s’y
reflète, le génie consistant dans le pouvoir réfléchissant et non dans la
qualité intrinsèque du spectacle reflété. (I, p. 545)
Toute cette activité vertigineuse
se fixait en une calme harmonie. Je
regardais les tables rondes, dont l’assemblée innombrable emplissait le
restaurant, comme autant de planètes,
telles que celles-ci sont figurées dans les tableaux allégoriques d’autrefois. D’ailleurs, une force d’attraction
irrésistible s’exerçait entre ces astres divers et à chaque table les dîneurs
n’avaient d’yeux que pour les tables où ils n’étaient pas, exception faite
pour quelque riche amphitryon, lequel, ayant réussi
à amener un écrivain célèbre, s’évertuait à tirer de lui, grâce aux vertus de
la table tournante, des propos insignifiants dont les dames s’émerveillaient. L’harmonie de ces tables astrales
n’empêchait pas l’incessante révolution des servants innombrables, lesquels
parce qu’au lieu d’être assis, comme les dîneurs, ils étaient debout, évoluaient dans une zone supérieure.
Sans doute l’un courait porter des hors-d’œuvre, changer le vin, ajouter des
verres. Mais malgré ces raisons particulières, leur course perpétuelle entre les tables rondes finissait par dégager
la loi de sa circulation vertigineuse et réglée. Assises derrière un massif
de fleurs, deux horribles caissières,
occupées à des calculs sans fin, semblaient
deux magiciennes occupées à prévoir par des calculs astrologiques les
bouleversements qui pouvaient parfois se produire dans cette voûte céleste
conçue selon la science du moyen âge. Et je plaignais un peu tous les
dîneurs parce que je sentais que pour eux les tables rondes n’étaient pas des
planètes et qu’ils n’avaient pas
pratiqué dans les choses un sectionnement qui nous débarrasse de leur apparence
coutumière et nous permet d’apercevoir des analogies. Ils pensaient qu’ils
dînaient avec telle ou telle personne, que le repas coûterait à peu près tant
et qu’ils recommenceraient le lendemain. (II, p. 167-168)
Naturellement, ce qu’il avait
dans son atelier, ce n’était guère que des marines prises ici, à Balbec. Mais
j’y pouvais discerner que le charme de
chacune consistait en une sorte de métamorphose des choses représentées,
analogue à celle qu’en poésie on nomme métaphore, et que si Dieu le Père
avait créé les choses en les nommant, c’est en leur ôtant leur nom, ou en leur
en donnant un autre qu’Elstir les recréait. Les noms qui désignent les choses
répondent toujours à une notion de l’intelligence, étrangère à nos impressions
véritables, et qui nous force à éliminer d’elles tout ce qui ne se rapporte pas
à cette notion. (II, p. 191)
[…] il m’était arrivé, grâce à un effet de soleil, de prendre une partie
plus sombre de la mer pour une côte éloignée, ou de regarder avec joie une zone
bleue et fluide sans savoir si elle appartenait à la mer ou au ciel. Bien
vite mon intelligence rétablissait entre les éléments la séparation que mon
impression avait abolie. […] Mais les
rares moments où l’on voit la nature telle qu’elle est, poétiquement, c’était
de ceux-là qu’était faite l’œuvre d’Elstir. Une de ses métaphores les plus fréquentes dans les marines qu’il
avait près de lui en ce moment était justement celle qui, comparant la terre à la mer, supprimait entre elles toute démarcation.
C’était cette comparaison, tacitement et inlassablement répétée dans une même
toile, qui y introduisait cette multiforme et puissante unité, cause, parfois
non clairement aperçue par eux, de l’enthousiasme qu’excitait chez certains
amateurs la peinture d’Elstir. (p. 191-192)
Bien qu’on dise avec raison qu’il
n’y a pas de progrès, pas de découvertes en art, mais seulement dans les
sciences, et que chaque artiste recommençant pour son compte un effort
individuel ne peut y être aidé ni entravé par les efforts de tout autre, il faut pourtant reconnaître que dans la
mesure où l’art met en lumière certaines lois, une fois qu’une industrie les a
vulgarisées, l’art antérieur perd rétrospectivement un peu de son originalité.
Depuis les débuts d’Elstir, nous avons connu ce qu’on appelle
« d’admirables » photographies de paysages et de villes. Si on
cherche à préciser ce que les amateurs désignent dans ce cas par cette
épithète, on verra qu’elle s’applique
d’ordinaire à quelque image singulière d’une chose connue, image différente de
celles que nous avons l’habitude de voir, singulière et pourtant vraie et qui à
cause de cela est pour nous doublement saisissante parce qu’elle nous étonne,
nous fait sortir de nos habitudes, et tout à la fois nous fait rentrer en
nous-même en nous rappelant une impression. […] Or, l’effort d’Elstir de ne
pas exposer les choses telles qu’il savait qu’elles étaient, mais selon ces
illusions optiques dont notre vision première est faite, l’avait précisément
amené à mettre en lumière certaines de ces lois de perspective, plus frappantes
alors, car l’art était le premier à les dévoiler. (p. 194)
Plus tard, quand je connus la peinture mythologique d’Elstir, Mme Elstir prit pour moi aussi de la beauté.
Je compris qu’à certain type idéal
résumé en certaines lignes, en certaines arabesques qui se retrouvaient
sans cesse dans son œuvre, à un certain canon, il avait attribué en fait un caractère presque divin, puisque tout son
temps, tout l’effort de pensée dont il était capable, en un mot toute sa vie,
il l’avait consacrée à la tâche de distinguer mieux ces lignes, de les reproduire
plus fidèlement. Ce qu’un tel idéal inspirait à Elstir, c’était vraiment un
culte si grave, si exigeant, qu’il ne lui permettait jamais d’être content, c’était la partie la plus intime de
lui-même, aussi n’avait-il pu le considérer avec détachement, en tirer des
émotions, jusqu’au jour où il le
rencontra, réalisé au dehors, dans le corps d’une femme, le corps de celle qui
était par la suite devenue Mme Elstir et chez qui
il avait pu — comme cela ne nous est possible que pour ce qui n’est pas nous-même
— le trouver méritoire, attendrissant,
divin. Quel repos, d’ailleurs, de
poser ses lèvres sur ce Beau que jusqu’ici il fallait avec tant de peine
extraire de soi, et qui maintenant mystérieusement incarné, s’offrait à lui
pour une suite de communions efficaces ! Elstir à cette époque n’était
plus dans la première jeunesse où l’on
attend que de la puissance de la pensée la réalisation de son idéal. Il
approchait de l’âge où l’on compte sur les satisfactions du corps pour stimuler
la force de l’esprit, où la fatigue de celui-ci, en nous inclinant au
matérialisme, et la diminution de l’activité à la possibilité d’influences
passivement reçues, commencent à nous faire admettre qu’il y a peut-être bien
certains corps, certains métiers, certains rythmes privilégiés, réalisant si
naturellement notre idéal, que même sans
génie, rien qu’en copiant le mouvement d’une épaule, la tension d’un cou, nous
ferions un chef-d’œuvre ; c’est l’âge où nous aimons à caresser la Beauté
du regard, hors de nous, près de nous, dans une tapisserie, dans une belle
esquisse de Titien découverte chez un brocanteur, dans une maîtresse aussi
belle que l’esquisse de Titien. Quand j’eus compris cela, je ne pus plus voir
sans plaisir Mme
Elstir, et son corps perdit de sa lourdeur, car je le remplis d’une idée, l’idée qu’elle était une créature
immatérielle, un portrait d’Elstir. Elle en était un pour moi et pour lui
aussi sans doute. Les données de la vie
ne comptent pas pour l’artiste, elles ne sont pour lui qu’une occasion de
mettre à nu son génie. (p. 206-207)
Mais d’ailleurs le portrait
eût-il été, non pas antérieur, comme la photographie préférée de Swann, à la
systématisation des traits d’Odette en un type nouveau, majestueux et charmant,
mais postérieur, qu’il eût suffi de la vision d’Elstir pour désorganiser ce
type. Le génie artistique agit à la
façon de ces températures extrêmement élevées qui ont le pouvoir de dissocier
les combinaisons d’atomes et de grouper ceux-ci suivant un ordre absolument
contraire, répondant à un autre type. Toute cette harmonie factice que la femme
a imposée à ses traits et dont chaque jour avant de sortir elle surveille
la persistance dans sa glace, changeant l’inclinaison du chapeau, le lissage
des cheveux, l’enjouement du regard, afin d’en assurer la continuité, cette
harmonie, le coup d’œil du grand peintre
la détruit en une seconde, et à sa place il fait un regroupement des traits de
la femme, de manière à donner satisfaction à un certain idéal féminin et
pictural qu’il porte en lui. (p. 216)
Je restais maintenant volontiers à table pendant qu’on desservait,
et si ce n’était pas un moment où les jeunes filles de la petite bande
pouvaient passer, ce n’était plus uniquement du côté de la mer que je regardais. Depuis que j’en avais vu dans des
aquarelles d’Elstir, je cherchais à retrouver dans la réalité, j’aimais comme
quelque chose de poétique, le geste interrompu des couteaux encore de travers,
la rondeur bombée d’une serviette défaite où le soleil intercale un morceau de
velours jaune, le verre à demi vidé qui montre mieux ainsi le noble évasement
de ses formes, et au fond de son vitrage translucide et pareil à une
condensation du jour, un reste de vin sombre, mais scintillant de lumières, le
déplacement des volumes, la transmutation des liquides par l’éclairage,
l’altération des prunes qui passent du vert au bleu et du bleu à l’or dans le
compotier déjà à demi dépouillé, la promenade des chaises vieillottes qui deux
fois par jour viennent s’installer autour de la nappe dressée sur la table
ainsi que sur un autel où sont célébrées les fêtes de la gourmandise, et sur
laquelle au fond des huîtres quelques gouttes d’eau lustrale restent comme dans
de petits bénitiers de pierre ; j’essayais
de trouver la beauté là où je ne m’étais jamais figuré qu’elle fût, dans les
choses les plus usuelles, dans la vie profonde des « natures mortes ».
(p. 224)
Les robes de Mme Elstir passaient
inaperçues aux yeux de quelqu’un qui n’avait pas le goût sûr et sobre des
choses de la toilette. Il me faisait défaut. Elstir le possédait au suprême
degré, à ce que me dit Albertine. […] C’est qu’en réalité, bien que cela ne
se vît guère encore, elle était très intelligente et dans les choses qu’elle
disait, la bêtise n’était pas sienne,
mais celle de son milieu et de son âge. Elstir avait eu sur elle une influence
heureuse mais partielle. Toutes les formes de l’intelligence n’étaient pas
arrivées chez Albertine au même degré de développement. Le goût de la peinture avait presque rattrapé celui de la toilette et
de toutes les formes de l’élégance, mais n’avait pas été suivi par le goût de
la musique qui restait fort en arrière. (p. 239-240)
Autrefois j’eusse préféré que cette promenade eût lieu par le mauvais
temps. Alors je cherchais à retrouver dans Balbec « le pays des
Cimmériens », et de belles journées
étaient une chose qui n’aurait pas dû exister là, une intrusion du vulgaire
été des baigneurs dans cette antique région voilée par les brumes. Mais
maintenant, tout ce que j’avais dédaigné, écarté de ma vue, non seulement les effets
de soleil, mais même les régates, les courses de chevaux, je l’eusse recherché
avec passion pour la même raison qu’autrefois je n’aurais voulu que des mers
tempétueuses, et qui était qu’elles se rattachaient, les unes comme autrefois
les autres, à une idée esthétique. C’est qu’avec mes amies nous étions
quelquefois allés voir Elstir, et les jours où les jeunes filles étaient là, ce
qu’il avait montré de préférence, c’était quelques croquis d’après de jolies
yachtswomen ou bien une esquisse prise sur un hippodrome voisin de Balbec. (p.
251)
Puis il s’extasia plus encore sur
les réunions du yachting que sur les courses de chevaux, et je compris que des
régates, que des meetings sportifs où des femmes bien habillées baignent dans
la glauque lumière d’un hippodrome marin, pouvaient être pour un artiste moderne motifs aussi intéressants que les
fêtes qu’ils aimaient tant à décrire pour un Véronèse ou un Carpaccio. (p. 252)
Le plus grand charme d’un yacht, de l’ameublement d’un yacht, des
toilettes de yachting, est leur simplicité de choses de la mer, et j’aime tant
la mer ! Je vous avoue que je préfère les modes d’aujourd’hui aux
modes du temps de Véronèse et même de Carpaccio. Ce qu’il y a de joli dans nos
yachts — et dans les yachts moyens surtout, je n’aime pas les énormes, trop
navires, c’est comme pour les chapeaux, il y a une mesure à garder — c’est la chose unie, simple, claire, grise, qui
par les temps voilés, bleuâtres, prend un flou crémeux. Il faut que la
pièce où l’on se tient ait l’air d’un petit café. Les toilettes des femmes sur
un yacht c’est la même chose ; ce qui est gracieux, ce sont ces toilettes
légères, blanches et unies, en toile, en linon, en pékin, en coutil, qui au
soleil et sur le bleu de la mer font un blanc aussi éclatant qu’une voile
blanche. Il y a très peu de femmes du reste qui s’habillent bien, quelques-unes
pourtant sont merveilleuses. (p. 253)
Surtout moi qui, parti pour voir
le royaume des tempêtes, ne trouvais jamais dans mes promenades avec Mme de Villeparisis où
souvent nous ne l’apercevions que de loin, peint dans l’écartement des arbres,
l’océan assez réel, assez liquide, assez vivant, donnant assez l’impression de
lancer ses masses d’eau, et qui n’aurais aimé le voir immobile que sous un linceul
hivernal de brume, je n’eusse guère pu
croire que je rêverais maintenant d’une mer qui n’était plus qu’une vapeur
blanchâtre ayant perdu la consistance et la couleur. Mais cette mer, Elstir,
comme ceux qui rêvaient dans ces barques engourdies par la chaleur, en avait, jusqu’à une telle profondeur,
goûté l’enchantement qu’il avait su rapporter, fixer sur sa toile,
l’imperceptible reflux de l’eau, la pulsation d’une minute heureuse ;
et on était soudain devenu si amoureux, en voyant ce portrait magique, qu’on ne
pensait plus qu’à courir le monde pour retrouver la journée enfuie, dans sa
grâce instantanée et dormante. (p. 255)
[…] je m’étais toujours efforcé, devant la mer, d’expulser du champ de ma
vision, aussi bien que les baigneurs du premier plan, les yachts aux voiles
trop blanches comme un costume de plage, tout ce qui m’empêchait de me
persuader que je contemplais le flot
immémorial qui déroulait déjà sa même vie mystérieuse avant l’apparition de
l’espèce humaine, et jusqu’aux jours radieux qui me semblaient revêtir de
l’aspect banal de l’universel été de cette côte de brumes et de tempêtes, y
marquer un simple temps d’arrêt, l’équivalent de ce qu’on appelle en musique
une mesure pour rien ; maintenant
c’était le mauvais temps qui me paraissait devenir quelque accident funeste, ne
pouvant plus trouver de place dans le monde de la beauté ; je désirais
vivement aller retrouver dans la réalité ce qui m’exaltait si fort et
j’espérais que le temps serait assez favorable pour voir du haut de la falaise
les mêmes ombres bleues que dans le tableau d’Elstir. (p. 255-256)
9/ Cependant, la perception de
cette beauté (mais ajoutons-y aussi la vérité, quête également essentielle chez
Proust) et son approfondissement n’est possible selon Proust qu’à travers l’introspection
et la solitude. C’est par l’approfondissement de ses sensations, nécessitant un
effort, un travail acharnés, que l’homme vit véritablement, se dégage des
contingences qui le trompent ou l’ennuient, et peut créer son œuvre s’il est
artiste. C’est une voie difficile, solitaire, et Proust n’en est que trop
conscient en pointant les errements du narrateur encore jeune et naïf qui
espère encore que le bonheur repose dans ce qui l’attend, dans les sensations
purement physiques (l’épisode de la nuit d’ivresse à Rivebelle en démontre les impasses,
et surtout l’inconscience), les dangers auxquels l’artiste peut lui-même se laisser
entraîner avec le temps, les entraves que sont les mondanités et même l’amitié.
Probablement ce qui fait défaut, la première fois, ce n’est pas la
compréhension, mais la mémoire. Car la nôtre, relativement à la complexité
des impressions auxquelles elle a à faire face pendant que nous écoutons, est
infime, aussi brève que la mémoire d’un homme qui en dormant pense mille choses
qu’il oublie aussitôt, ou d’un homme tombé à moitié en enfance qui ne se
rappelle pas la minute d’après ce qu’on vient de lui dire. Ces impressions multiples, la mémoire n’est pas capable de nous en
fournir immédiatement le souvenir. Mais celui-ci se forme en elle peu à peu et,
à l’égard des œuvres qu’on a entendues deux ou trois fois, on est comme le
collégien qui a relu à plusieurs reprises avant de s’endormir une leçon qu’il
croyait ne pas savoir et qui la récite par cœur le lendemain matin. […]
Et non seulement on ne retient pas tout de suite les œuvres vraiment
rares, mais même au sein de chacune de ces œuvres-là, et cela m’arriva pour
la Sonate de Vinteuil, ce sont les
parties les moins précieuses qu’on perçoit d’abord. […] même quand j’eus
écouté la Sonate d’un bout à l’autre, elle me resta presque tout entière
invisible, comme un monument dont la distance ou la brume ne laissent
apercevoir que de faibles parties. De là, la mélancolie qui s’attache à la
connaissance de tels ouvrages, comme de tout ce qui se réalise dans le temps. Quand ce qui est le plus caché dans la
Sonate de Vinteuil se découvrit à moi, déjà entraîné par l’habitude hors
des prises de ma sensibilité, ce que
j’avais distingué, préféré tout d’abord, commençait à m’échapper, à me fuir.
Pour n’avoir pu aimer qu’en des temps successifs tout ce que m’apportait cette
Sonate, je ne la possédai jamais tout
entière : elle ressemblait à la vie. Mais, moins décevants que la vie, ces grands chefs-d’œuvre ne
commencent pas par nous donner ce qu’ils ont de meilleur. Dans la Sonate de
Vinteuil, les beautés qu’on découvre le
plus tôt sont aussi celles dont on se fatigue le plus vite et pour la même
raison sans doute, qui est qu’elles diffèrent moins de ce qu’on connaissait déjà.
Mais quand celles-là se sont éloignées, il nous reste à aimer telle phrase que
son ordre trop nouveau pour offrir à notre esprit rien que confusion nous avait
rendue indiscernable et gardée intacte ; alors elle devant qui nous passions tous les jours sans le savoir et
qui s’était réservée, qui par le pouvoir de sa seule beauté était devenue
invisible et restée inconnue, elle vient à nous la dernière. Mais nous la
quitterons aussi en dernier. Et nous l’aimerons plus longtemps que les autres,
parce que nous aurons mis plus longtemps à l’aimer. Ce temps du reste qu’il faut à un individu — comme il me le fallut
à moi à l’égard de cette Sonate — pour
pénétrer une œuvre un peu profonde, n’est que le raccourci et comme le
symbole des années, des siècles parfois, qui s’écoulent avant que le public
puisse aimer un chef-d’œuvre vraiment nouveau. (I, p. 520 à 522)
Enfin la qualité toujours rare et
neuve de ce qu’il écrivait se traduisait dans sa conversation par une façon si
subtile d’aborder une question, en négligeant tous ses aspects déjà connus,
qu’il avait l’air de la prendre par un petit côté, d’être dans le faux, de
faire du paradoxe, et qu’ainsi ses idées semblaient le plus souvent confuses,
chacun appelant idées claires celles qui sont au même degré de confusion que
les siennes propres. D’ailleurs toute
nouveauté ayant pour condition l’élimination préalable du poncif auquel nous
étions habitués et qui nous semblait la réalité même, toute conversation neuve,
aussi bien que toute peinture, toute musique originale, paraîtra toujours
alambiquée et fatigante. Elle repose sur des figures auxquelles nous ne
sommes pas accoutumés, le causeur nous paraît ne parler que par métaphores, ce
qui lasse et donne l’impression d’un manque de vérité. (p. 542)
il faut croire, puisque Swann
trouvait Mme
Bontemps agréable, que toute déchéance
acceptée a pour conséquence de rendre les gens moins difficiles sur ceux avec
qui ils sont résignés à se plaire, moins difficiles sur leur esprit comme sur
le reste. Et si cela est vrai, les
hommes doivent, comme les peuples, voir leur culture et même leur langage
disparaître avec leur indépendance. Un des effets de cette indulgence est d’aggraver la tendance qu’à partir d’un
certain âge on a à trouver agréables les paroles qui sont un hommage à notre
propre tour d’esprit, à nos penchants, un encouragement à nous y livrer ;
cet âge-là est celui où un grand artiste préfère à la société de génies
originaux celle d’élèves qui n’ont en commun avec lui que la lettre de sa
doctrine et par qui il est encensé, écouté… (p. 595)
Mais, hélas ! elle serait
toujours absente de l’autre vie vers laquelle je m’en allais de plus en plus
vite et que je ne me résignais à accepter qu’en combinant des plans qui me
permettraient un jour de reprendre ce même train et de m’arrêter à cette même
gare, projet qui avait aussi l’avantage
de fournir un aliment à la disposition intéressée, active, pratique, machinale,
paresseuse, centrifuge qui est celle de notre esprit car il se détourne volontiers
de l’effort qu’il faut pour approfondir en soi-même, d’une façon générale
et désintéressée, une impression agréable que nous avons eue. Et comme d’autre
part nous voulons continuer à penser à elle, il préfère l’imaginer dans l’avenir, préparer habilement les
circonstances qui pourront la faire renaître, ce qui ne nous apprend rien sur
son essence, mais nous évite la fatigue de la recréer en nous-même et nous
permet d’espérer la recevoir de nouveau du dehors. (II, p. 18-19)
C’est que, pas plus que ce n’est le désir de devenir célèbre, mais
l’habitude d’être laborieux, qui nous permet de produire une œuvre, ce n’est
l’allégresse du moment présent, mais les sages réflexions du passé, qui nous
aident à préserver le futur. Or, si déjà arrivant à Rivebelle, j’avais jeté
loin de moi ces béquilles du raisonnement, du contrôle de soi-même qui aident
notre infirmité à suivre le droit chemin, et me trouvais en proie à une sorte d’ataxie morale, l’alcool, en tendant
exceptionnellement mes nerfs, avait
donné aux minutes actuelles une qualité, un charme, qui n’avaient pas eu
pour effet de me rendre plus apte ni même plus résolu à les défendre ; car
en me les faisant préférer mille fois au reste de ma vie, mon exaltation les en
isolait ; j’étais enfermé dans le
présent comme les héros, comme les ivrognes ; momentanément éclipsé,
mon passé ne projetait plus devant moi cette ombre de lui-même que nous
appelons notre avenir ; plaçant le
but de ma vie, non plus dans la réalisation des rêves de ce passé, mais dans la
félicité de la minute présente, je ne voyais pas plus loin qu’elle. De
sorte que, par une contradiction qui n’était qu’apparente, c’est au moment où j’éprouvais un plaisir exceptionnel, où je sentais
que ma vie pouvait être heureuse, où elle aurait dû avoir à mes yeux plus
de prix, c’est à ce moment que,
délivré des soucis qu’elle avait pu m’inspirer jusque-là, je la livrais sans hésitation au hasard d’un accident. Je ne
faisais, du reste, en somme, que concentrer
dans une soirée l’incurie qui pour les autres hommes est diluée dans leur
existence entière où journellement ils affrontent sans nécessité le risque d’un
voyage en mer, d’une promenade en aéroplane ou en automobile, quand les attend
à la maison l’être que leur mort briserait ou quand est encore lié à la fragilité de leur cerveau le livre dont la prochaine mise au jour est
la seule raison de leur vie. Et de même dans le restaurant de Rivebelle,
les soirs où nous y restions, si quelqu’un était venu dans l’intention de me
tuer, comme je ne voyais plus que dans
un lointain sans réalité ma grand-mère, ma vie à venir, mes livres à composer,
comme j’adhérais tout entier à l’odeur de la femme qui était à la table
voisine, à la politesse des maîtres d’hôtel, au contour de la valse qu’on
jouait, que j’étais collé à la sensation présente, n’ayant pas plus d’extension
qu’elle ni d’autre but que de ne pas en être séparé, je serais mort contre
elle, je me serais laissé massacrer sans
offrir de défense, sans bouger, abeille engourdie par la fumée du tabac, qui
n’a plus le souci de préserver sa ruche. (p. 172-173)
Seulement, après cette marée
montante du génie qui recouvre la vie, quand
le cerveau se fatigue, peu à peu l’équilibre se rompt et comme un fleuve qui
reprend son cours après le contreflux d’une grande marée, c’est la vie qui
reprend le dessus. […] Un jour
viendra où, par l’usure de son cerveau, il n’aura plus, devant ces
matériaux dont se servait son génie, la
force de faire l’effort intellectuel qui seul peut produire son œuvre,
et continuera pourtant à les rechercher, heureux de se trouver près d’eux à
cause du plaisir spirituel, amorce du travail, qu’ils éveillent en lui ;
et les entourant d’ailleurs d’une sorte de superstition comme s’ils étaient
supérieurs à autre chose, si en eux résidait déjà une bonne part de l’œuvre
d’art qu’ils porteraient en quelque sorte toute faite, il n’ira pas plus loin
que la fréquentation, l’adoration des modèles. […] Et ainsi la beauté de la vie, mot en quelque sorte dépourvu de
signification, stade situé en deçà de l’art et auquel j’avais vu s’arrêter
Swann, était celui où par ralentissement
du génie créateur, idolâtrie des formes qui l’avaient favorisé, désir du
moindre effort, devait un jour rétrograder peu à peu un Elstir. (p. 207)
Mais ce ne fut pas ainsi
qu’Elstir agit avec moi ; en vrai maître — et c’était peut-être au point
de vue de la création pure son seul défaut d’en être un, dans ce sens du mot
maître, car un artiste pour être tout
à fait dans la vérité de la vie spirituelle doit être seul, et ne pas prodiguer
de son moi, même à des disciples, — de toute circonstance, qu’elle fût
relative à lui ou à d’autres, il cherchait à extraire pour le meilleur
enseignement des jeunes gens la part de vérité qu’elle contenait. Il préféra
donc aux paroles qui auraient pu venger son amour-propre celles qui pouvaient
m’instruire. « Il n'y a pas d'homme si sage qu'il soit, me dit [Elstir],
qui n'ait à telle époque de sa jeunesse prononcé des paroles, ou même mené une
vie, dont le souvenir ne lui soit désagréable et qu'il souhaiterait être aboli.
Mais il ne doit pas absolument le regretter, parce qu'il ne peut être assuré d'être devenu un sage, dans la mesure
où cela est possible, que s'il a passé par toutes les incarnations ridicules ou
odieuses qui doivent précéder cette dernière incarnation-là. Je sais qu'il
y a des jeunes gens, fils et petit-fils d'hommes distingués, à qui leurs
précepteurs ont enseigné la noblesse de l'esprit et l'élégance morale dès le
collège. Ils n'ont peut-être rien à retrancher de leur vie, ils pourraient
publier et signer tout ce qu'ils ont dit, mais ce sont de pauvres esprits,
descendants sans force de doctrinaires, et de qui la sagesse est négative et
stérile. On ne reçoit pas la sagesse,
il faut la découvrir soi-même après un trajet que personne ne peut faire pour
nous, ne peut nous épargner, car elle est un point de vue sur les
choses. Les vies que vous admirez, les attitudes que vous trouvez nobles n'ont
pas été disposées par le père de famille ou par le précepteur, elles ont été
précédées de débuts bien différents, ayant été influencées par ce qui régnait
autour d'elles de mal ou de banalité. Elles représentent un combat et une
victoire. Je comprends que l'image de ce
que nous avons été dans une période première ne soit plus reconnaissable et
soit en tous cas déplaisante. Elle ne doit pas être reniée pourtant, car elle
est un témoignage que nous avons vraiment vécu, que c'est selon les lois de
la vie et de l'esprit que nous avons, des éléments communs de la vie, de la vie
des ateliers, des coteries artistiques s'il s'agit d'un peintre, extrait
quelque chose qui les dépasse. » (p. 218-219)
Pour le plaisir, je ne le connus naturellement qu’un peu plus tard,
quand, rentré à l’hôtel, resté seul, je
fus redevenu moi-même. Il en est des plaisirs comme des photographies. Ce
qu’on prend en présence de l’être aimé n’est qu’un cliché négatif, on le développe plus tard, une fois chez
soi, quand on a retrouvé à sa disposition cette chambre noire intérieure dont
l’entrée est « condamnée » tant qu’on voit du monde. (p.
226-227)
Et pourtant je n’avais peut-être pas tort de sacrifier les plaisirs non seulement
de la mondanité, mais de l’amitié, à celui de passer tout le jour dans ce
jardin. Les êtres qui en ont la possibilité — il est vrai que ce sont les artistes et j’étais convaincu
depuis longtemps que je ne le serais jamais — ont aussi le devoir de vivre pour eux-mêmes ; or l’amitié leur est
une dispense de ce devoir, une abdication de soi. La conversation même qui est le mode d’expression de l’amitié est une
divagation superficielle, qui ne nous donne rien à acquérir. Nous pouvons
causer pendant toute une vie sans rien faire que répéter indéfiniment le vide
d’une minute, tandis que la marche de
la pensée dans le travail solitaire de la création artistique se fait dans le
sens de la profondeur, la seule direction qui ne nous soit pas fermée, où nous
puissions progresser, avec plus de peine il est vrai, pour un résultat de
vérité. Et l’amitié n’est pas seulement dénuée de vertu comme la
conversation, elle est de plus funeste. Car l’impression d’ennui que ne peuvent pas ne pas éprouver auprès de leur
ami, c’est-à-dire à rester à la surface de soi-même, au lieu de poursuivre
leur voyage de découvertes dans les profondeurs, ceux d’entre nous dont la loi
de développement est purement interne, cette
impression d’ennui, l’amitié nous persuade de la rectifier quand nous nous
retrouvons seuls, de nous rappeler avec émotion les paroles que notre ami nous
a dites, de les considérer comme un précieux apport, alors que nous ne
sommes pas comme des bâtiments à qui on peut ajouter des pierres du dehors,
mais comme des arbres qui tirent de leur
propre sève le nœud suivant de leur tige, l’étage supérieur de leur frondaison.
(p. 260)
Je me mentais à moi-même, j’interrompais la croissance dans le sens
selon lequel je pouvais en effet véritablement grandir et être heureux, quand
je me félicitais d’être aimé, admiré, par un être aussi bon, aussi
intelligent, aussi recherché que Saint-Loup, quand j’adaptais mon intelligence, non à mes propres obscures
impressions que c’eût été mon devoir de démêler, mais aux paroles de mon ami
à qui en me les redisant — en me les faisant redire, par cet autre que soi-même
qui vit en nous et sur qui on est toujours si content de se décharger du
fardeau de penser — je m’efforçais de trouver une beauté, bien différente de
celle que je poursuivais silencieusement quand j’étais vraiment seul, mais qui
donnerait plus de mérite à Robert, à moi-même, à ma vie. Dans celle qu’un tel ami me faisait, je m’apparaissais comme
douillettement préservé de la solitude, noblement désireux de me sacrifier
moi-même pour lui, en somme incapable de me réaliser. Près de ces jeunes
filles au contraire si le plaisir que je goûtais était égoïste, du moins
n’était-il pas basé sur le mensonge
qui cherche à nous faire croire que nous ne sommes pas irrémédiablement seuls
et qui, quand nous causons avec un autre, nous empêche de nous avouer que ce
n’est plus nous qui parlons, que nous nous modelons alors à la ressemblance des
étrangers et non d’un moi qui diffère d’eux. Les paroles qui
s’échangeaient entre les jeunes filles de la petite bande et moi étaient peu
intéressantes, rares d’ailleurs, coupées de ma part de longs silences. Cela ne
m’empêchait pas de prendre à les écouter quand elles me parlaient autant de
plaisir qu’à les regarder, à découvrir dans la voix de chacune d’elles un
tableau vivement coloré. C’est avec délices que j’écoutais leur pépiement. Aimer aide à discerner, à différencier.
Dans un bois l’amateur d’oiseaux distingue aussitôt ces gazouillis particuliers
à chaque oiseau, que le vulgaire confond. L’amateur de jeunes filles sait que les voix humaines sont encore bien plus
variées. Chacune possède plus de notes que le plus riche instrument. Et les combinaisons selon lesquelles elle
les groupe sont aussi inépuisables que l’infinie variété des personnalités.
[…] il y avait dans le gazouillis de ces jeunes filles des notes que les femmes
n’ont plus. Et de cet instrument plus varié, elles jouaient avec leurs lèvres,
avec cette application, cette ardeur des petits anges musiciens de Bellini, lesquelles sont aussi un
apanage exclusif de la jeunesse. Plus tard ces jeunes filles perdraient cet
accent de conviction enthousiaste qui donnait du charme aux choses les plus
simples (p. 261-262)
10/ Le narrateur de La Recherche, loin de l’image de snob
intellectuel que l’on prête souvent à Proust, accorde davantage d’importance aux
choses sensibles qu’aux choses intellectuelles, dénigrant au passage volontiers
les prétentions de certains intellectuels (tels Bloch) ou au contraire percevant
l’intelligence d’êtres n’ayant pourtant pas reçu d’éducation (comme Françoise).
À Bergotte l’assurant de son talent et son penchant pour ces dernières, le
narrateur confesse surtout sa curiosité et sa nette préférence pour les
plaisirs futurs qu’il se promet. À la compagnie de Saint-Loup, à qui il avait
promis de rendre visite, et avec qui il eût pu avoir des discussions
intellectuelles, il préfère la compagnie des « jeunes filles en
fleurs », qui lui offre un plaisir des sens sans cesse stimulant et
renouvelé.
On n’aurait pu parler de pensée à
propos de Françoise. Elle ne savait rien,
dans ce sens total où ne rien savoir équivaut à ne rien comprendre, sauf les rares vérités que le cœur est
capable d’atteindre directement. Le monde immense des idées n’existait pas
pour elle. Mais devant la clarté de son regard, devant les lignes délicates de
ce nez, de ces lèvres, devant tous ces témoignages absents de tant d’êtres
cultivés chez qui ils eussent signifié la distinction suprême, le noble
détachement d’un esprit d’élite, on
était troublé comme devant le regard intelligent et bon d’un chien à qui on
sait pourtant que sont étrangères toutes les conceptions des hommes, et on pouvait se demander s’il n’y a pas parmi
ces autres humbles frères, les paysans, des êtres qui sont comme les hommes
supérieurs du monde des simples d’esprit, ou plutôt qui, condamnés par une
injuste destinée à vivre parmi les simples d’esprit, privés de lumière, mais qui pourtant, plus naturellement, plus
essentiellement apparentés aux natures d’élite que ne le sont la plupart des
gens instruits, sont comme des membres dispersés, égarés, privés de raison, de
la famille sainte, des parents, restés en enfance, des plus hautes
intelligences, et auxquels — comme il apparaît dans la lueur impossible à
méconnaître de leurs yeux où pourtant elle ne s’applique à rien — il n’a
manqué, pour avoir du talent, que du savoir. (II, p. 10-11)
M. Bloch père qui ne connaissait
Bergotte que de loin, et la vie de Bergotte que par les racontars du parterre,
avait une manière tout aussi indirecte
de prendre connaissance de ses œuvres, à l’aide de jugements d’apparence
littéraire. Il vivait dans le monde des à peu près, où l’on salue dans
le vide, où l’on juge dans le faux. L’inexactitude,
l’incompétence, n’y diminuent pas l’assurance, au contraire. C’est le miracle bienfaisant de l’amour-propre
que, peu de gens pouvant avoir les relations brillantes et les connaissances
profondes, ceux auxquels elles font
défaut se croient encore les mieux partagés parce que l’optique des gradins
sociaux fait que tout rang semble le meilleur à celui qui l’occupe et qui
voit moins favorisés que lui, mal lotis, à plaindre, les plus grands qu’il
nomme et calomnie sans les connaître, juge et dédaigne sans les comprendre. (p.
129)
Du reste, Bloch devait dans la
suite irriter Albertine d’autre façon. Comme
beaucoup d’intellectuels, il ne pouvait pas dire simplement les choses simples.
Il trouvait pour chacune d’elles un qualificatif précieux, puis généralisait.
(p. 235)
Et pour ce qui était de moi, si
je trouvais Saint-Loup un peu sérieux, lui
ne comprenait pas que je ne le fusse pas davantage. Ne jugeant chaque chose
qu’au poids de l’intelligence qu’elle contient, ne percevant pas les enchantements d’imagination que me donnaient
certaines œuvres qu’il jugeait frivoles, il s’étonnait que moi — moi à
qui il s’imaginait être tellement inférieur — je pusse m’y intéresser. (p. 93)
L’effort qu’Elstir faisait pour se dépouiller en présence de la réalité
de toutes les notions de son intelligence était d’autant plus admirable que cet
homme qui, avant de peindre, se faisait ignorant, oubliait tout par probité, car ce qu’on sait n’est pas à soi, avait
justement une intelligence exceptionnellement cultivée. (p. 196)
C’est
d’ailleurs un leitmotiv de l’œuvre, à chaque expérience de mémoire involontaire
que le narrateur connaît : il ne cesse d’affirmer que la vérité, la beauté,
l’essence de la vie se manifestent à nous via nos sens, nos sensations
corporelles, à notre insu et donc hors de tout effort intellectuel rationnel. La Recherche regorge de ces moments comme hors du temps, qui
surviennent fortuitement et s’imposent au narrateur de manière sensible, et lors desquels
le narrateur voit sa conscience comme élargie, ressentant une joie intense (différente
toutefois de toute sensation ordinaire) dont il ne comprend pas toujours au final
la raison… L’épisode de la madeleine est bien sûr le plus célèbre de l’œuvre de
Proust, car il parvient à identifier l’origine de cette sensation dans son passé, mais
cela ne sera pas le cas dans bien d’autres épisodes (comme celui des clochers de
Martainville, ou ci-dessous à Hudimesnil), qui resteront non élucidés, laissant un
profond regret au narrateur. L’épisode de la première nuit avec Albertine offre
également un instant de conscience élargie qui se distingue toutefois dans ces circonstances
des épisodes précédemment mentionnés : il n’a comme source que l’anticipation
de la possession d’Albertine, mais se rapproche des épisodes précédents par la sensation
d’éternité (avec comme corollaire l’indifférence à la mort) ressentie par le narrateur.
Les murs humides et anciens de
l’entrée, où je restai à attendre Françoise, dégageaient une fraîche odeur de
renfermé qui, m’allégeant aussitôt des soucis que venaient de faire naître en
moi les paroles de Swann rapportées par Gilberte, me pénétra d’un plaisir non
pas de la même espèce que les autres, lesquels nous laissent plus instables,
incapables de les retenir, de les posséder, mais au contraire d’un plaisir consistant auquel je pouvais m’étayer,
délicieux, paisible, riche d’une vérité durable, inexpliquée et certaine.
J’aurais voulu, comme autrefois dans mes promenades du côté de Guermantes, essayer de pénétrer le charme de cette
impression qui m’avait saisi et rester immobile à interroger cette émanation
vieillotte qui me proposait non de jouir du plaisir qu’elle ne me donnait que
par surcroît, mais de descendre dans la réalité qu’elle ne m’avait pas dévoilée.
(I, p. 483)
Hélas ! ce qu’il disait là,
combien je sentais que c’était peu vrai pour moi que tout raisonnement, si
élevé qu’il fût, laissait froid, qui n’étais heureux que dans des moments de
simple flânerie, quand j’éprouvais du bien-être ; je sentais combien ce que je désirais dans la vie était purement
matériel, et avec quelle facilité je me serais passé de l’intelligence.
Comme je ne distinguais pas entre les plaisirs ceux qui me venaient de sources
différentes, plus ou moins profondes et durables, je pensai, au moment de lui
répondre, que j’aurais aimé une
existence où j’aurais été lié avec la duchesse de Guermantes, et où
j’aurais souvent senti comme dans l’ancien bureau d’octroi des Champs-Élysées
une fraîcheur qui m’eût rappelé Combray. Or, dans cet idéal de vie que je n’osais lui confier, les plaisirs de
l’intelligence ne tenaient aucune place. (I, p. 559)
Nous descendîmes sur
Hudimesnil ; tout d’un coup je fus rempli de ce bonheur profond que je n’avais pas souvent ressenti depuis Combray,
un bonheur analogue à celui que m’avaient donné, entre autres, les clochers de
Martainville. Mais cette fois il resta incomplet. Je venais d’apercevoir, en
retrait de la route en dos d’âne que nous suivions, trois arbres qui devaient servir d’entrée à une allée couverte et
formaient un dessin que je ne voyais pas pour la première fois, je ne pouvais arriver à reconnaître le
lieu dont ils étaient comme détachés, mais je sentais qu’il m’avait été
familier autrefois ; de sorte que mon esprit ayant trébuché entre
quelque année lointaine et le moment présent, les environs de Balbec
vacillèrent et je me demandai si toute cette promenade n’était pas une fiction,
Balbec un endroit où je n’étais jamais allé que par l’imagination, Mme de Villeparisis un
personnage de roman et les trois vieux arbres la réalité qu’on retrouve en
levant les yeux de dessus le livre qu’on était en train de lire et qui vous
décrivait un milieu dans lequel on avait fini par se croire effectivement
transporté.
Je regardais les trois arbres, je les voyais bien, mais mon esprit
sentait qu’ils recouvraient quelque chose sur quoi ils n’avaient pas prise,
comme sur ces objets placés trop loin dont nos doigts allongés au bout de notre
bras tendu effleurent seulement par instant l’enveloppe sans arriver à rien
saisir. Alors on se repose un moment pour jeter le bras en avant d’un élan plus
fort et tâcher d’atteindre plus loin. Mais pour
que mon esprit pût ainsi se rassembler, prendre son élan, il m’eût fallu être
seul. Que j’aurais voulu pouvoir m’écarter comme je faisais dans les
promenades du côté de Guermantes quand je m’isolais de mes parents ! Il me
semblait même que j’aurais dû le faire. Je
reconnaissais ce genre de plaisir qui requiert, il est vrai, un certain travail
de la pensée sur elle-même, mais à côté duquel les agréments de la nonchalance
qui vous fait renoncer à lui, semblent bien médiocres. Ce plaisir, dont l’objet n’était que pressenti, que j’avais à créer
moi-même, je ne l’éprouvais que de rares fois, mais à chacune d’elles il me
semblait que les choses qui s’étaient passées dans l’intervalle n’avaient guère
d’importance et qu’en m’attachant à sa
seule réalité je pourrais commencer enfin une vraie vie. Je mis un instant
ma main devant mes yeux pour pouvoir les fermer sans que Mme de Villeparisis s’en
aperçût. Je restai sans penser à rien,
puis de ma pensée ramassée, ressaisie avec plus de force, je bondis plus avant
dans la direction des arbres, ou plutôt dans cette direction intérieure au bout
de laquelle je les voyais en moi-même. Je sentis de nouveau derrière eux le
même objet connu mais vague et que je ne pus ramener à moi. Cependant tous
trois, au fur et à mesure que la voiture avançait, je les voyais s’approcher.
Où les avais-je déjà regardés ? Il n’y avait aucun lieu autour de Combray
où une allée s’ouvrît ainsi. Le site qu’ils me rappelaient il n’y avait pas de
place pour lui davantage dans la campagne allemande où j’étais allé une année
avec ma grand-mère prendre les eaux. Fallait-il croire qu’ils venaient d’années
déjà si lointaines de ma vie que le paysage qui les entourait avait été
entièrement aboli dans ma mémoire et que, comme ces pages qu’on est tout d’un
coup ému de retrouver dans un ouvrage qu’on s’imaginait n’avoir jamais lu, ils surnageaient seuls du livre oublié de ma
première enfance ? N’appartenaient-ils au contraire qu’à ces paysages du
rêve, toujours les mêmes, du moins pour moi chez qui leur aspect étrange
n’était que l’objectivation dans mon sommeil de l’effort que je faisais pendant
la veille, soit pour atteindre le mystère dans un lieu derrière l’apparence
duquel je le pressentais, comme cela m’était arrivé si souvent du côté de
Guermantes, soit pour essayer de le réintroduire dans un lieu que j’avais
désiré connaître et qui du jour où je l’avais connu m’avait paru tout
superficiel, comme Balbec ? N’étaient-ils
qu’une image toute nouvelle détachée d’un rêve de la nuit précédente, mais déjà
si effacée qu’elle me semblait venir de beaucoup plus loin ? Ou bien ne
les avais-je jamais vus et cachaient-ils derrière eux, comme tels arbres,
telle touffe d’herbe que j’avais vus du côté de Guermantes, un sens aussi obscur, aussi difficile à
saisir qu’un passé lointain, de sorte que, sollicité par eux d’approfondir une
pensée, je croyais avoir à reconnaître un souvenir ? Ou encore ne
cachaient-ils même pas de pensées et était-ce une fatigue de ma vision qui me
les faisait voir doubles dans le temps comme on voit quelquefois double dans
l’espace ? Je ne savais.
Cependant ils venaient vers moi ; peut-être apparition mythique, ronde de
sorcières ou de nornes qui me proposait ses oracles. Je crus plutôt que c’étaient des fantômes du passé, de chers compagnons
de mon enfance, des amis disparus qui invoquaient nos communs souvenirs. Comme
des ombres ils semblaient me demander de les emmener avec moi, de les rendre à
la vie. Dans leur gesticulation naïve et passionnée, je reconnaissais le regret impuissant d’un être aimé qui a perdu
l’usage de la parole, sent qu’il ne pourra nous dire ce qu’il veut et que nous
ne savons pas deviner. Bientôt à un croisement de route, la voiture les
abandonna. Elle m’entraînait loin de ce
que je croyais seul vrai, de ce qui m’eût rendu vraiment heureux, elle
ressemblait à ma vie. Je vis les arbres s’éloigner en agitant leurs bras
désespérés, semblant me dire : ce que tu n’apprends pas de nous
aujourd’hui, tu ne le sauras jamais. Si tu nous laisses retomber au fond de ce
chemin d’où nous cherchions à nous hisser jusqu’à toi, toute une partie de toi-même que nous t’apportions tombera pour jamais
au néant. En effet, si dans la suite je retrouvai le genre de plaisir et
d’inquiétude que je venais de sentir encore une fois, et si un soir — trop
tard, mais pour toujours — je m’attachai à lui, de ces arbres eux-mêmes, en revanche je ne sus jamais ce qu’ils avaient
voulu m’apporter ni où je les avais vus. Et quand, la voiture ayant
bifurqué, je leur tournai le dos et cessai de les voir, tandis que Mme de Villeparisis me
demandait pourquoi j’avais l’air rêveur, j’étais
triste comme si je venais de perdre un ami, de mourir moi-même, de renier un
mort ou de méconnaître un Dieu. (II, p. 77 à 79)
[…] le réveil des souvenirs mettait au milieu de la réalité matériellement
perçue une part assez grande de réalité évoquée, songée, insaisissable, pour me
donner, au milieu de ces régions où je passais, plus qu’un sentiment
esthétique, un désir fugitif mais exalté, d’y vivre désormais pour toujours.
Que de fois, pour avoir simplement senti une odeur de feuillée, être assis sur
un strapontin en face de Mme
de Villeparisis, croiser la princesse de Luxembourg qui lui envoyait des
bonjours de sa voiture, rentrer dîner au Grand-Hôtel, ne m’est-il pas apparu comme un de ces bonheurs ineffables que ni
le présent ni l’avenir ne peuvent nous rendre et qu’on ne goûte qu’une fois
dans la vie ! (p. 80)
Et tout ce que la nature eût pu
m’apporter de vie m’eût semblé bien mince, les souffles de la mer m’eussent
paru bien courts pour l’immense aspiration qui soulevait ma poitrine. La mort eût dû me frapper en ce moment
que cela m’eût paru indifférent ou plutôt impossible, car la vie n’était pas
hors de moi, elle était en moi ; j’aurais souri de pitié si un
philosophe eût émis l’idée qu’un jour même éloigné, j’aurais à mourir, que les
forces éternelles de la nature me survivraient, les forces de cette nature sous
les pieds divins de qui je n’étais qu’un grain de poussière ; qu’après moi
il y aurait encore ces falaises arrondies et bombées, cette mer, ce clair de
lune, ce ciel ! Comment cela eût-il été possible, comment le monde eût-il pu durer plus que moi, puisque je n’étais pas
perdu en lui, puisque c’était lui qui était enclos en moi, en moi qu’il était
bien loin de remplir, en moi, où, en sentant la place d’y entasser tant
d’autres trésors, je jetais dédaigneusement dans un coin ciel, mer et
falaises ? (p. 285-286)
Ci-dessous, des passages choisis
du livre, référencés à partir des deux premiers volumes de la Pléaide :
Première
partie : Autour de Mme Swann (Pléaide I)
Mais la principale raison, et
celle-là applicable à l’humanité en général, était que nos vertus elles-mêmes ne sont pas quelque chose de libre, de flottant, de quoi nous gardions la disponibilité
permanente ; elles finissent par s’associer
si étroitement dans notre esprit avec les actions à l’occasion desquelles nous
nous sommes fait un devoir de les exercer, que si surgit pour nous une
activité d’un autre ordre, elle nous prend au dépourvu et sans que nous ayons
seulement l’idée qu’elle pourrait comporter la mise en œuvre de ces mêmes
vertus. (p. 424)
[…] l’idée qu’on s’est faite longtemps d’une personne bouche les yeux
et les oreilles ; ma mère pendant trois ans ne distingua pas plus le
fard qu’une de ses nièces se mettait aux lèvres que s’il eût été invisiblement
entièrement dissous dans un liquide ; jusqu’au
jour où une parcelle supplémentaire, ou bien quelque autre cause amena le
phénomène appelé sursaturation ; tout le fard non aperçu cristallisa,
et ma mère, devant cette débauche soudaine de couleurs déclara, comme on eût
fait à Combray, que c’était une honte, et cessa presque toute relation avec sa
nièce) (p. 425)
[…] remarquons que la nature que nous faisons paraître dans la
seconde partie de notre vie n’est pas toujours, si elle l’est souvent, notre
nature première développée ou flétrie, grossie ou atténuée ; elle est
quelquefois une nature inverse, un véritable vêtement retourné. Sauf chez
les Verdurin qui s’étaient engoués de lui, l’air hésitant de Cottard, sa
timidité, son amabilité excessives, lui avaient, dans sa jeunesse, valu de
perpétuels brocards. Quel ami charitable lui conseilla l’air glacial ?
L’importance de sa situation lui rendit plus aisé de le prendre. Partout, sinon
chez les Verdurin où il redevenait instinctivement lui-même, il se rendit
froid, volontiers silencieux, péremptoire quand il fallait parler, n’oubliant
pas de dire des choses désagréables. (p. 426)
M. de Norpois […] s’était imbu de
cet esprit négatif, routinier, conservateur, dit « esprit de
gouvernement » et qui est, en effet, celui de tous les gouvernements et,
en particulier, sous tous les gouvernements, l’esprit des chancelleries. Il
avait puisé dans la carrière l’aversion, la crainte et le mépris de ces
procédés plus ou moins révolutionnaires, et à tout le moins incorrects, que
sont les procédés des oppositions. Sauf chez quelques illettrés du peuple et du
monde, pour qui la différence des genres est lettre morte, ce qui rapproche, ce n’est pas la communauté des opinions, c’est la
consanguinité des esprits. (p. 427)
[…] la vie ne m’apparaissait plus comme ayant pour but la vérité, mais la
tendresse, et ne me semblait plus bonne ou mauvaise que selon que mes parents
seraient heureux ou malheureux. (p. 435)
Mais qu’on songe plutôt à tant
d’écrivains qui, mécontents du morceau qu’ils viennent d’écrire, s’ils lisent
un éloge du génie de Chateaubriand, ou évoquant tel grand artiste dont ils ont
souhaité d’être l’égal, fredonnant par exemple en eux-mêmes telle phrase de
Beethoven de laquelle ils comparent la tristesse à celle qu’ils ont voulu
mettre dans leur prose, se remplissent
tellement de cette idée de génie qu’ils l’ajoutent à leurs propres productions
en repensant à elles, ne les voient plus telles qu’elles leur étaient apparues
d’abord, et risquant un acte de foi dans la valeur de leur œuvre se
disent : « Après tout ! » sans se rendre compte que,
dans le total qui détermine leur satisfaction finale, ils font entrer le
souvenir de merveilleuses pages de Chateaubriand qu’ils assimilent aux leurs,
mais enfin qu’ils n’ont point écrites ; qu’on se rappelle tant d’hommes qui croient en l’amour d’une maîtresse
de qui ils ne connaissent que les trahisons ; tous ceux aussi qui
espèrent alternativement soit une survie incompréhensible dès qu’ils pensent,
maris inconsolables, à une femme qu’ils ont perdue et qu’ils aiment encore,
artistes, à la gloire future de laquelle ils pourront jouir, soit un néant
rassurant quand leur intelligence se reporte au contraire aux fautes que sans
lui ils auraient à expier après leur mort ; qu’on pense encore aux
touristes qu’exalte la beauté d’ensemble d’un voyage dont jour par jour ils
n’ont éprouvé que de l’ennui, et qu’on
dise, si dans la vie en commun que mènent les idées au sein de notre esprit, il
est une seule de celles qui nous rendent le plus heureux qui n’ait été d’abord
en véritable parasite demander à une idée étrangère et voisine le meilleur de
la force qui lui manquait. (p. 472-473)
Mais surtout en parlant de mes
goûts qui ne changeraient plus, de ce qui était destiné à rendre mon existence
heureuse, il insinuait en moi deux terribles soupçons. Le premier, c’était que
(alors que chaque jour je me considérais comme sur le seuil de ma vie encore
intacte et qui ne débuterait que le lendemain matin) mon existence était déjà commencée, bien plus, que ce qui allait en
suivre ne serait pas très différent de ce qui avait précédé. Le second
soupçon, qui n’était à vrai dire qu’une autre forme du premier, c’est que je n’étais pas situé en dehors du
Temps, mais soumis à ses lois, tout comme ces personnages de roman qui, à
cause de cela, me jetaient dans une telle tristesse quand je lisais leur vie, à
Combray, au fond de ma guérite d’osier. Théoriquement on sait que la terre
tourne, mais en fait on ne s’en aperçoit pas, le sol sur lequel on marche
semble ne pas bouger et on vit tranquille. Il en est ainsi du Temps dans la
vie. Et pour rendre sa fuite sensible, les romanciers sont obligés, en
accélérant follement les battements de l’aiguille, de faire franchir au lecteur
dix, vingt, trente ans, en deux minutes. […] En disant de moi : « Ce
n’est plus un enfant, ses goûts ne changeront plus, etc. », mon père
venait tout d’un coup de me faire apparaître à moi-même dans le Temps, et me
causait le même genre de tristesse que si j’avais été non pas encore
l’hospitalisé ramolli, mais ces héros dont l’auteur, sur un ton indifférent qui
est particulièrement cruel, nous dit à la fin d’un livre : « Il
quitte de moins en moins la campagne. Il a fini par s’y fixer définitivement,
etc. » (p. 473-474)
Les névropathes sont peut-être, malgré l’expression consacrée, ceux qui
« s’écoutent » le moins : ils entendent en eux tant de
choses dont ils se rendent compte ensuite qu’ils avaient eu tort de s’alarmer,
qu’ils finissent par ne plus faire attention à aucune. Leur système nerveux leur
a si souvent crié : « Au secours ! » comme pour une grave
maladie, quand tout simplement il allait tomber de la neige ou qu’on allait
changer d’appartement, qu’ils prennent l’habitude de ne pas plus tenir compte
de ces avertissements qu’un soldat, lequel, dans l’ardeur de l’action, les
perçoit si peu qu’il est capable, étant mourant, de continuer encore quelques
jours à mener la vie d’un homme en bonne santé. (p. 486)
La vie est semée de ces miracles que peuvent toujours espérer les
personnes qui aiment. Il est possible que celui-ci eût été provoqué
artificiellement par ma mère qui, voyant que depuis quelque temps j’avais perdu
tout cœur à vivre, avait peut-être fait demander à Gilberte de m’écrire, comme,
au temps de mes premiers bains de mer, pour me donner du plaisir à plonger, ce
que je détestais parce que cela me coupait la respiration, elle remettait en
cachette à mon guide baigneur de merveilleuses boîtes en coquillages et des
branches de corail que je croyais trouver moi-même au fond des eaux. D’ailleurs,
pour tous les événements qui, dans la
vie et ses situations contrastées, se rapportent à l’amour, le mieux est de ne
pas essayer de comprendre, puisque dans ce qu’ils ont d’inexorable, comme
d’inespéré, ils semblent régis par des lois plutôt magiques que rationnelles.
(p. 491-492)
Les nattes de Gilberte dans ces moments-là touchaient ma joue. Elles me
semblaient, en la finesse de leur gramen à la fois naturel et surnaturel, et la
puissance de leurs rinceaux d’art, un ouvrage unique pour lequel on avait
utilisé le gazon même du Paradis. À une section même infime d’elles, quel
herbier céleste n’eussé-je pas donné comme châsse. Mais n’espérant point
obtenir un morceau vrai de ces nattes, si au moins j’avais pu en posséder la
photographie, combien plus précieuse que celle de fleurettes dessinées par le
Vinci ! Pour en avoir une je fis auprès d’amis des Swann et même de
photographes, des bassesses qui ne me procurèrent pas ce que je voulais, mais
me lièrent pour toujours avec des gens très ennuyeux. (p. 494)
Je me rappelais cette lettre si complète, si persuasive, que j’avais naguère écrite à
Swann et à laquelle il n’avait même pas daigné répondre. J’admirais
l’impuissance de l’esprit, du raisonnement et du cœur à opérer la moindre
conversion, à résoudre une seule de ces difficultés, qu’ensuite la vie, sans
qu’on sache seulement comment elle s’y est prise, dénoue si aisément. (p. 500)
Les expressions que nous avons récemment empruntées aux autres étant
celles, au moins pendant un temps, dont nous aimons le plus à nous servir,
Mme Swann
choisissait tantôt celles qu’elle avait apprises
de gens distingués que son mari n’avait pu éviter de lui faire connaître
(c’est d’eux qu’elle tenait le maniérisme qui consiste à supprimer l’article ou
le pronom démonstratif devant un adjectif qualifiant une personne), tantôt de
plus vulgaires (par exemple : « C’est un rien ! » mot
favori d’une de ses amies) et cherchait à les placer dans toutes les histoires
que, selon une habitude prise dans le « petit clan », elle aimait à raconter.
Elle disait volontiers ensuite : « J’aime beaucoup cette
histoire », « ah ! avouez, c’est une bien belle
histoire ! » ; ce qui lui
venait, par son mari, des Guermantes qu’elle ne connaissait pas. (p. 501)
Les Swann participaient à ce
travers des gens chez qui peu de monde va ; la visite, l’invitation, une
simple parole aimable de personnes un peu marquantes étaient pour eux un
événement auquel ils souhaitaient de donner de la publicité. (p. 504)
La faculté de dire de telles
choses, de les dire sincèrement, Swann l’avait acquise chez la duchesse, et
conservée. Il en usait maintenant à l’égard des gens qu’il recevait. Il
s’efforçait à discerner, à aimer en eux
les qualités que tout être humain révèle, si on l’examine avec une prévention
favorable et non avec le dégoût des délicats ; il mettait en valeur
les mérites de Mme
Bontemps comme autrefois ceux de la princesse de Parme, laquelle eût dû être
exclue du milieu Guermantes, s’il n’y avait pas eu entrée de faveur pour
certaines Altesses et si même quand il s’agissait d’elles on n’eût vraiment
considéré que l’esprit et un certain charme. (p. 505)
Quand, dans une famille, un des membres émigre dans la haute société —
ce qui lui semble à lui un phénomène unique, mais ce qu’à dix ans de
distance il constate avoir été accompli d’une autre façon et pour des raisons
différentes par plus d’un jeune homme avec qui il avait été élevé — il décrit autour de lui une zone d’ombre,
une terra incognita, fort visible en ses moindres nuances pour tous ceux
qui l’habitent, mais qui n’est que nuit et pur néant pour ceux qui n’y
pénètrent pas et la côtoient sans en soupçonner, tout près d’eux, l’existence.
Aucune Agence Havas n’ayant renseigné les cousines de Swann sur les gens qu’il
fréquentait, c’est (avant son horrible mariage, bien entendu) avec des sourires
de condescendance qu’on se racontait dans les dîners de famille qu’on avait
« vertueusement » employé son dimanche à aller voir le « cousin
Charles » que, le croyant un peu envieux et parent pauvre, on appelait
spirituellement, en jouant sur le titre du roman de Balzac : « Le Cousin Bête ». (p.
508-509)
Swann était du reste aveugle, en ce qui concernait Odette,
non seulement devant ces lacunes de son
éducation, mais aussi devant la médiocrité de son intelligence. Bien plus,
chaque fois qu’Odette racontait une histoire bête, Swann écoutait sa femme avec
une complaisance, une gaieté, presque une admiration où il devait entrer des
restes de volupté ; tandis que,
dans la même conversation, ce que lui-même pouvait dire de fin, même de
profond, était écouté par Odette, habituellement sans intérêt, assez vite, avec
impatience et quelquefois contredit avec sévérité. Et on conclura que cet asservissement de l’élite à la
vulgarité est de règle dans bien des ménages, si l’on pense, inversement, à
tant de femmes supérieures qui se laissent charmer par un butor, censeur impitoyable de leurs plus délicates
paroles, tandis qu’elles s’extasient, avec l’indulgence infinie de la
tendresse, devant ses facéties les plus plates. (p. 510)
Cette manie qu’avait Swann de
trouver ainsi des ressemblances dans la peinture était défendable, car même ce que nous appelons l’expression
individuelle est — comme on s’en
rend compte avec tant de tristesse quand on aime et qu’on voudrait croire à la
réalité unique de l’individu — quelque chose de général, et a pu se
rencontrer à différentes époques. (p. 525)
La vraie variété est dans cette plénitude d’éléments réels et
inattendus, dans le rameau chargé de fleurs bleues qui s’élance, contre toute
attente, de la haie printanière qui semblait déjà comble, tandis que
l’imitation purement formelle de la variété (et on pourrait raisonner de même
pour toutes les autres qualités du style) n’est que vide et uniformité,
c’est-à-dire ce qui est le plus opposé à la variété, et ne peut chez les
imitateurs en donner l’illusion et en rappeler le souvenir que pour celui qui
ne l’a pas comprise chez les maîtres. (p. 541)
Pourtant, on ne retrouvait pas
dans le langage de Bergotte certain éclairage qui dans ses livres comme dans
ceux de quelques autres auteurs modifie souvent dans la phrase écrite
l’apparence des mots. C’est sans doute qu’il vient de grandes profondeurs et n’amène
pas ses rayons jusqu’à nos paroles
dans les heures où, ouverts aux autres par la conversation, nous sommes dans
une certaine mesure fermés à nous-même. À cet égard il y avait plus
d’intonations, plus d’accent, dans ses livres que dans ses propos ; accent indépendant de la beauté du style,
que l’auteur lui-même n’a pas perçu sans doute, car il n’est pas séparable de
sa personnalité la plus intime. C’est cet accent qui, aux moments où, dans
ses livres, Bergotte était entièrement naturel, rythmait les mots souvent alors
fort insignifiants qu’il écrivait. Cet accent n’est pas noté dans le texte,
rien ne l’y indique et pourtant il s’ajoute de lui-même aux phrases, on ne peut
pas les dire autrement, il est ce qu’il
y avait de plus éphémère et pourtant de plus profond chez l’écrivain, et c’est
cela qui portera témoignage sur sa nature, qui dira si malgré toutes les
duretés qu’il a exprimées il était doux, malgré toutes les sensualités,
sentimental. (p. 543)
Il disait aussi, avec un sourire
timide, des pages de lui pour lesquelles on lui déclarait son admiration :
« Je crois que c’est assez vrai, c’est assez exact, cela peut être
utile », mais simplement par modestie, comme une femme à qui on dit que sa
robe, ou sa fille, est ravissante, répond, pour la première : « Elle
est commode », pour la seconde : « Elle a un bon
caractère. » Mais l’instinct du constructeur était trop profond chez
Bergotte pour qu’il ignorât que la
seule preuve qu’il avait bâti utilement et selon la vérité résidait dans la
joie que son œuvre lui avait donnée, à lui d’abord, et aux autres ensuite.
(p. 546)
Une idée forte communique un peu de sa force au contradicteur.
Participant à la valeur universelle des esprits, elle s’insère, se greffe en
l’esprit de celui qu’elle réfute, au
milieu d’idées adjacentes, à l’aide desquelles, reprenant quelque avantage, il
la complète, la rectifie ; si bien que la sentence finale est en
quelque sorte l’œuvre des deux personnes qui discutaient. C’est aux idées qui ne sont pas, à proprement parler, des idées,
aux idées qui, ne tenant à rien, ne trouvent aucun point d’appui, aucun rameau
fraternel dans l’esprit de l’adversaire,
que celui-ci, aux prises avec le pur vide, ne trouve rien à répondre. Les
arguments de M. de Norpois (en matière d’art) étaient sans réplique parce
qu’ils étaient sans réalité. (p. 552)
Cependant le danger de ce genre d’amours est que la sujétion de la femme calme un
moment la jalousie de l’homme mais la rend aussi plus exigeante. Il arrive
à faire vivre sa maîtresse comme ces prisonniers qui sont jour et nuit éclairés
pour être mieux gardés. Et cela finit généralement par des drames. (p. 553)
Swann était un de ces hommes qui, ayant vécu longtemps dans les
illusions de l’amour, ont vu le bien-être qu’ils ont donné à nombre de
femmes accroître le bonheur de celles-ci sans créer de leur part aucune
reconnaissance, aucune tendresse envers eux ; mais dans leur enfant ils croient sentir une affection qui, incarnée
dans leur nom même, les fera durer après leur mort. Quand il n’y aurait
plus de Charles Swann, il y aurait encore une Mlle Swann, ou une Mme X., née Swann, qui
continuerait à aimer le père disparu. (p. 556-557)
De même que les prêtres, ayant la
plus grande expérience du cœur, peuvent le mieux pardonner aux péchés qu’ils ne
commettent pas, de même le génie, ayant
la plus grande expérience de l’intelligence, peut le mieux comprendre les idées
qui sont le plus opposées à celles qui forment le fond de ses propres œuvres.
J’aurais dû me dire tout cela (qui d’ailleurs n’a rien de très agréable, car la bienveillance des hauts esprits a pour
corollaire l’incompréhension et l’hostilité des médiocres ; or, on est
beaucoup moins heureux de l’amabilité d’un grand écrivain qu’on trouve à la
rigueur dans ses livres, qu’on ne souffre de l’hostilité d’une femme qu’on n’a
pas choisie pour son intelligence, mais qu’on ne peut s’empêcher d’aimer). (p.
558-559)
Certes, une personne comme ma
grand-tante, par exemple, eût été incapable, avec aucun de nous, de ces
gentillesses que j’avais entendu Bergotte prodiguer à Swann. Même aux gens qu’elle aimait, elle se
plaisait à dire des choses désagréables. Mais hors de leur présence elle
n’aurait pas prononcé une parole qu’ils n’eussent pu entendre. Rien, moins que
notre société de Combray, ne ressemblait au monde. Celle des Swann était
déjà un acheminement vers lui, vers ses flots versatiles. Ce n’était pas encore
la grande mer, c’était déjà la lagune. « Tout ceci de vous à moi »,
me dit Bergotte en me quittant devant ma porte. Quelques années plus tard, je lui
aurais répondu : « Je ne
répète jamais rien. » C’est la phrase rituelle des gens du monde, par
laquelle chaque fois le médisant est faussement rassuré. C’est celle que
j’aurais déjà ce jour-là adressée à Bergotte car on n’invente pas tout ce qu’on dit, surtout dans les moments où on agit
comme personnage social. Mais je ne la connaissais pas encore. D’autre
part, celle de ma grand-tante dans une occasion semblable eût été :
« Si vous ne voulez pas que ce soit répété, pourquoi le
dites-vous ? » C’est la
réponse des gens insociables, des « mauvaises têtes ». Je ne
l’étais pas : je m’inclinai en silence. (p. 561-562)
Ce fut vers cette époque que
Bloch bouleversa ma conception du monde, ouvrit pour moi des possibilités
nouvelles de bonheur (qui devaient du reste se changer plus tard en
possibilités de souffrances), en m’assurant que, contrairement à ce que je
croyais au temps de mes promenades du côté de Méséglise, les femmes ne
demandaient jamais mieux que de faire l’amour. Il compléta ce service en m’en
rendant un second que je ne devais apprécier que beaucoup plus tard : ce
fut lui qui me conduisit pour la première fois dans
une maison de passe. (p. 565)
Ce n’est jamais qu’à cause d’un état d’esprit qui n’est pas destiné à
durer qu’on prend des résolutions définitives. (p. 568)
Si j’avais été moins décidé à me
mettre définitivement au travail, j’aurais peut-être fait un effort pour
commencer tout de suite. Mais puisque ma
résolution était formelle, et qu’avant vingt-quatre heures, dans les cadres
vides de la journée du lendemain où tout se plaçait si bien parce que je n’y
étais pas encore, mes bonnes dispositions se réaliseraient aisément, il
valait mieux ne pas choisir un soir où j’étais mal disposé pour un début auquel
les jours suivants, hélas ! ne devaient pas se montrer plus propices. Mais
j’étais raisonnable. De la part de qui
avait attendu des années, il eût été puéril de ne pas supporter un retard de
trois jours. Certain que le surlendemain j’aurais déjà écrit quelques pages,
je ne disais plus un seul mot à mes parents de ma décision ; j’aimais
mieux patienter quelques heures, et apporter à ma grand-mère consolée et
convaincue, de l’ouvrage en train. Malheureusement
le lendemain n’était pas cette journée extérieure et vaste que j’avais attendue
dans la fièvre. Quand il était fini, ma paresse et ma lutte pénible contre
certains obstacles internes avaient simplement duré vingt-quatre heures de plus.
Et au bout de quelques jours, mes plans n’ayant pas été réalisés, je n’avais
plus le même espoir qu’ils le seraient immédiatement, partant, plus autant de courage pour subordonner tout à cette
réalisation : je recommençais à veiller, n’ayant plus pour m’obliger à
me coucher de bonne heure un soir, la vision certaine de voir l’œuvre commencée
le lendemain matin. Il me fallait avant
de reprendre mon élan quelques jours de détente, et la seule fois où ma
grand-mère osa d’un ton doux et désenchanté formuler ce reproche :
« Hé bien, ce travail, on n’en parle même plus ? » je lui en
voulus, persuadé que, n’ayant pas su que mon parti était irrévocablement pris, elle venait d’en ajourner encore et pour
longtemps peut-être l’exécution, par l’énervement que son déni de justice me
causait et sous l’empire duquel je ne voudrais pas commencer mon œuvre.
Elle sentit que son scepticisme venait de heurter à l’aveugle une volonté. Elle
s’en excusa, me dit en m’embrassant : « Pardon, je ne dirai plus
rien. » Et pour que je ne me décourageasse pas, m’assura que du jour où je
serais bien portant, le travail viendrait tout seul par surcroît. (p. 569-570)
Mais enfin j’étais heureux et
aucune menace ne s’élevait plus contre mon bonheur. Il allait en venir hélas,
d’un côté où je n’avais jamais aperçu aucun péril, du côté de Gilberte et de
moi-même. J’aurais pourtant dû être
tourmenté par ce qui, au contraire, me rassurait, par ce que je croyais du
bonheur. C’est, dans l’amour, un état anormal, capable de donner tout de
suite, à l’accident le plus simple en apparence et qui peut toujours survenir,
une gravité que par lui-même cet accident ne comporterait pas. Ce qui rend si heureux, c’est la présence
dans le cœur de quelque chose d’instable, qu’on s’arrange perpétuellement à
maintenir et dont on ne s’aperçoit presque plus tant qu’il n’est pas
déplacé. En réalité, dans l’amour il y a
une souffrance permanente, que la joie neutralise, rend virtuelle, ajourne,
mais qui peut à tout moment devenir ce qu’elle serait depuis longtemps si l’on
n’avait pas obtenu ce qu’on souhaitait, atroce. (p. 571-572)
Je tâchais même d’être
« objectif » et pour cela de bien
tenir compte de la disproportion qui existait entre l’importance qu’avait pour
moi Gilberte et celle non seulement que j’avais pour elle, mais qu’elle-même
avait pour les autres êtres que moi, disproportion qui, si je l’eusse omise,
eût risqué de me faire prendre une simple amabilité de mon amie pour un aveu
passionné, une démarche grotesque et avilissante de ma part pour le simple
et gracieux mouvement qui vous dirige vers de beaux yeux. Mais je craignais aussi de tomber dans l’excès contraire, où j’aurais
vu dans l’arrivée inexacte de Gilberte à un rendez-vous un mouvement de
mauvaise humeur, une hostilité irrémédiable. (p. 576-577)
Malgré cela, je ne retournerais
pas tout de suite la voir, afin de lui prouver que je pouvais vivre sans elle.
D’ailleurs, une fois que j’aurais reçu sa lettre, fréquenter Gilberte serait
une chose dont je pourrais plus aisément me priver pendant quelque temps, parce
que je serais sûr de la retrouver dès que je le voudrais. Ce qu’il me fallait pour supporter moins tristement l’absence
volontaire, c’était sentir mon cœur débarrassé de la terrible incertitude de
savoir si nous n’étions pas brouillés pour toujours, si elle n’était pas
fiancée, partie, enlevée. (p. 578)
Nous sommes tous obligés, pour rendre la réalité supportable,
d’entretenir en nous quelques petites folies. (p. 581)
Je suis sûre que je vous
scandalise parce que vous êtes bonne, moi j’avoue que rien ne m’amuse comme les petites méchancetés. Sans cela la vie serait
bien monotone. (p. 588)
Cependant Mme Bontemps, qui avait
dit cent fois qu’elle ne voulait pas aller chez les Verdurin, ravie d’être
invitée aux mercredis, était en train de calculer comment elle pourrait s’y
rendre le plus de fois possible. Elle ignorait que Mme Verdurin souhaitait
qu’on n’en manquât aucun ; d’autre
part, elle était de ces personnes peu recherchées, qui quand elles sont
conviées à des « séries » par une maîtresse de maison, ne vont pas
chez elle, comme ceux qui savent toujours faire plaisir, quand ils ont un
moment et le désir de sortir ;
elles, au contraire, se privent par exemple de la première soirée et de la
troisième, s’imaginant que leur absence sera remarquée, et se réservent pour la
deuxième et la quatrième ; à moins que, leurs informations leur ayant
appris que la troisième sera particulièrement brillante, elles ne suivent un
ordre inverse, alléguant que « malheureusement la dernière fois elles
n’étaient pas libres ». (p. 592-593)
Si indifférent qu’on sache que l’on est à celle qu’on aime encore, on
lui prête une série de pensées — fussent-elles d’indifférence — une intention
de les manifester, une complication de vie intérieure, où l’on est l’objet
peut-être d’une antipathie, mais aussi
d’une attention permanentes. Pour imaginer au contraire ce qui se passait
en Gilberte, il eût fallu que je pusse
tout simplement anticiper dès ce Ier janvier-là ce que
j’eusse ressenti celui d’une des années suivantes, et où l’attention, ou le
silence, ou la tendresse, ou la froideur de Gilberte eussent passé à peu près
inaperçus à mes yeux et où je n’eusse pas songé, pas même pu songer à
chercher la solution de problèmes qui auraient cessé de se poser pour moi. Quand on aime, l’amour est trop grand
pour pouvoir être contenu tout entier en nous ; il irradie vers la
personne aimée, rencontre en elle une surface qui l’arrête, le force à revenir
vers son point de départ ; et c’est ce choc en retour de notre propre
tendresse que nous appelons les sentiments de l’autre et qui nous charme plus
qu’à l’aller, parce que nous ne connaissons pas qu’elle vient de nous.
(p. 598)
La seule chose à laquelle je
tinsse, mes relations avec Gilberte, c’est moi qui travaillais à les rendre
impossibles en créant peu à peu, par la séparation prolongée d’avec mon amie,
non pas son indifférence, mais ce qui reviendrait finalement au même, la
mienne. C’était à un long et cruel suicide
du moi qui en moi-même aimait Gilberte que je m’acharnais avec continuité, avec
la clairvoyance non seulement de ce que je faisais dans le présent, mais de ce qui en résulterait pour l’avenir ;
je savais non pas seulement que dans un certain temps je n’aimerais plus
Gilberte, mais encore qu’elle même le regretterait, et que les tentatives
qu’elle ferait alors pour me voir seraient aussi vaines que celles
d’aujourd’hui, non plus parce que je
l’aimerais trop mais parce que j’aimerais certainement une autre femme que je
resterais à désirer, à attendre, pendant des heures dont je n’oserais pas
distraire une parcelle pour Gilberte qui
ne me serait plus rien. (p. 600)
j’avais déjà perdu Gilberte, et
l’aimais davantage, je sentais tout ce
qu’elle était pour moi, mieux que l’année précédente, quand passant tous
mes après-midi avec elle, selon que je voulais, je croyais que rien ne menaçait notre amitié, sans doute en ce moment
l’idée que j’éprouverais un jour les mêmes sentiments pour une autre m’était
odieuse, car cette idée m’enlevait, outre Gilberte, mon amour et ma
souffrance. Mon amour, ma souffrance, où en pleurant j’essayais de
saisir justement ce qu’était Gilberte, et desquels il me fallait reconnaître qu’ils ne lui appartenaient pas
spécialement et seraient, tôt ou tard, le lot de telle ou telle femme. De
sorte — c’était du moins alors ma manière de penser — qu’on est toujours détaché des êtres ; quand on aime, on
sent que cet amour ne porte pas leur nom, pourra dans l’avenir renaître, aurait pu, même dans le passé, naître pour
une autre et non pour celle-là. Et
dans le temps où l’on n’aime pas, si l’on prend philosophiquement son parti
de ce qu’il y a de contradictoire dans l’amour, c’est que cet amour dont on parle à son aise, on ne l’éprouve pas
alors, donc on ne le connaît pas, la connaissance en ces matières étant
intermittente et ne survivant pas à la présence effective du sentiment. (p.
600-601)
Nous nous imaginons toujours, quand nous parlons, que ce sont nos
oreilles, notre esprit qui écoutent. Mes paroles ne seraient parvenues à
Gilberte que déviées, comme si elles avaient eu à traverser le rideau
mouvant d’une cataracte avant d’arriver à mon amie, méconnaissables, rendant un
son ridicule, n’ayant plus aucune espèce de sens. La vérité qu’on met dans les mots ne se fraye pas son chemin
directement, n’est pas douée d’une évidence irrésistible. Il faut qu’assez de temps passe pour qu’une
vérité de même ordre ait pu se former en eux. Alors l’adversaire politique qui, malgré tous les raisonnements et
toutes les preuves, tenait le sectateur de la doctrine opposée pour un traître, partage lui-même la conviction détestée à
laquelle celui qui cherchait inutilement à la répandre ne tient plus. Alors
le chef-d’œuvre qui pour les admirateurs qui le lisaient haut semblait montrer
en soi les preuves de son excellence et n’offrait à ceux qui écoutaient qu’une
image insane ou médiocre, sera par eux proclamé chef-d’œuvre trop tard pour que
l’auteur puisse l’apprendre. Pareillement
en amour les barrières, quoi qu’on fasse, ne peuvent être brisées du dehors par
celui qu’elles désespèrent ; et c’est quand il ne se souciera plus
d’elles que, tout à coup, par l’effet du travail venu d’un autre côté, accompli
à l’intérieur de celle qui n’aimait pas, ces barrières, attaquées jadis sans
succès, tomberont sans utilité. (p. 601-602)
Car le regret comme le désir ne cherche pas à s’analyser, mais à se
satisfaire ; quand on commence d’aimer, on passe le temps non à savoir
ce qu’est son amour, mais à préparer les
possibilités des rendez-vous du lendemain. Quand on renonce, on cherche non
à connaître son chagrin, mais à offrir de lui à celle qui le cause l’expression
qui nous paraît la plus tendre. On dit
les choses qu’on éprouve le besoin de dire et que l’autre ne comprendra pas, on
ne parle que pour soi-même. (p. 603)
On désire une joie, et le moyen
matériel de l’atteindre fait défaut. « Il est triste, a dit La Bruyère,
d’aimer sans une grande fortune. » Il ne reste plus qu’à essayer
d’anéantir peu à peu le désir de cette joie. Pour moi, au contraire, le moyen matériel avait été obtenu, mais,
au même moment, sinon par un effet logique, du moins par une conséquence
fortuite de cette réussite première, la joie avait été dérobée. Il semble, d’ailleurs, qu’elle doive nous
l’être toujours. D’ordinaire, il est vrai, pas dans la même soirée où nous
avons acquis ce qui la rend possible. Le plus souvent nous continuons de nous
évertuer et d’espérer quelque temps. Mais
le bonheur ne peut jamais avoir lieu. Si les circonstances arrivent à être
surmontées, la nature transporte la lutte du dehors au dedans et fait peu à peu
changer assez notre cœur pour qu’il désire autre chose que ce qu’il va posséder.
Et si la péripétie a été si rapide que notre cœur n’a pas eu le temps de
changer, la nature ne désespère pas pour
cela de nous vaincre, d’une manière plus tardive il est vrai, plus subtile,
mais aussi efficace. C’est alors à la dernière seconde que la possession du
bonheur nous est enlevée, ou plutôt c’est cette possession même que par une
ruse diabolique la nature charge de détruire le bonheur. Ayant échoué dans tout
ce qui était du domaine des faits et de la vie, c’est une impossibilité dernière, l’impossibilité psychologique du
bonheur que la nature crée. Le phénomène du bonheur ne se produit pas ou
donne lieu aux réactions les plus amères.
(p. 613-614)
Quant à chercher à faire un
plaisir quelconque à Gilberte, je ne le souhaitais plus ; maintenant
retourner dans la maison de Gilberte n’eût pu que me faire souffrir. Même
revoir Gilberte qui m’eût été si délicieux la veille ne m’eût plus suffi. Car
j’aurais été inquiet tout le temps où je n’aurais pas été près d’elle. C’est ce qui fait qu’une femme par toute
nouvelle souffrance qu’elle nous inflige, souvent sans le savoir, augmente son
pouvoir sur nous, mais aussi nos exigences envers elle. Par ce mal qu’elle nous a fait la femme
nous cerne de plus en plus, redouble nos chaînes, mais aussi celles dont il
nous aurait jusque-là semblé suffisant de la garrotter pour que nous nous
sentions tranquilles. La veille encore, si je n’avais pas cru ennuyer
Gilberte, je me serais contenté de réclamer de rares entrevues, lesquelles
maintenant ne m’eussent plus contenté et que j’eusse remplacées par bien
d’autres conditions. Car en amour, au
contraire de ce qui se passe après les combats, on les fait plus dures, on ne
cesse de les aggraver, plus on est vaincu, si toutefois on est en situation de
les imposer. (p. 614)
Les différentes périodes de notre
vie se chevauchent ainsi l’une l’autre. On refuse dédaigneusement, à cause de
ce qu’on aime et qui vous sera un jour si égal, de voir ce qui vous est égal
aujourd’hui, qu’on aimera demain, qu’on aurait peut-être pu, si on avait
consenti à le voir, aimer plus tôt, et qui eût ainsi abrégé vos souffrances
actuelles, pour les remplacer, il est vrai, par d’autres. (p. 615)
Pendant ces périodes où, tout en
s’affaiblissant, persiste le chagrin, il
faut distinguer entre celui que nous cause la pensée constante de la personne
elle-même, et celui que raniment certains souvenirs, telle phrase méchante
dite, tel verbe employé dans une lettre qu’on a reçue. En réservant de décrire à
l’occasion d’un amour ultérieur les formes diverses du chagrin, disons que de
ces deux-là la première est infiniment moins cruelle que la seconde. Cela tient
à ce que notre notion de la personne,
vivant toujours en nous, y est embellie de l’auréole que nous ne tardons pas à
lui rendre, et s’empreint sinon des douceurs fréquentes de l’espoir, tout au
moins du calme d’une tristesse permanente. […] Mais si l’idée de la
personne que nous aimons reçoit le reflet d’une intelligence généralement
optimiste, il n’en est pas de même de
ces souvenirs particuliers, de ces propos méchants, de cette lettre hostile
(je n’en reçus qu’une seule qui le fût, de Gilberte), on dirait que la personne elle-même réside dans ces fragments pourtant
si restreints, et portée à une puissance qu’elle est bien loin d’avoir dans
l’idée habituelle que nous nous formons d’elle tout entière. C’est que la
lettre nous ne l’avons pas, comme l’image de l’être aimé, contemplée dans le
calme mélancolique du regret ; nous l’avons lue, dévorée, dans l’angoisse
affreuse dont nous étreignait un malheur inattendu. La formation de cette sorte de chagrins est autre ; ils nous
viennent du dehors, et c’est par le chemin de la plus cruelle souffrance qu’ils
sont allés jusqu’à notre cœur. L’image
de notre amie, que nous croyons ancienne, authentique, a été en réalité refaite
par nous bien des fois. Le souvenir cruel, lui, n’est pas contemporain de cette
image restaurée, il est d’un autre âge, il est un des rares témoins d’un
monstrueux passé. Mais comme ce passé continue à exister, sauf en nous à qui il a plu de lui substituer un
merveilleux âge d’or, un paradis où
tout le monde sera réconcilié, ces souvenirs, ces lettres, sont un rappel à la réalité et devraient
nous faire sentir par le brusque mal qu’ils nous font combien nous nous sommes
éloignés d’elle dans les folles espérances de notre attente quotidienne.
(p. 616-617)
il n’est pas certain que le
bonheur survenu trop tard, quand on ne peut plus en jouir, quand on n’aime
plus, soit tout à fait ce même bonheur dont le manque nous rendit jadis si
malheureux. Une seule personne pourrait en décider, notre moi d’alors ; il
n’est plus là ; et sans doute suffirait-il qu’il revînt pour que,
identique ou non, le bonheur s’évanouît. (p. 618)
Car tant que notre cœur enferme d’une façon permanente l’image d’un autre
être, ce n’est pas seulement notre bonheur qui peut à tout moment être détruit ;
quand ce bonheur est évanoui, quand nous avons souffert, puis que nous avons
réussi à endormir notre souffrance, ce
qui est aussi trompeur et précaire qu’avait été le bonheur même, c’est le calme.
Le mien finit par revenir, car ce qui, modifiant notre état moral, nos désirs,
est entré, à la faveur d’un rêve, dans notre esprit, cela aussi peu à peu se dissipe, la permanence et la durée ne sont
promises à rien, pas même à la douleur. D’ailleurs, ceux qui souffrent
par l’amour sont, comme on dit de certains malades, leur propre médecin. Comme
il ne peut leur venir de consolation que de l’être qui cause leur douleur et
que cette douleur est une émanation de lui, c’est en elle qu’ils finissent par
trouver un remède. (p. 619-620)
La possession d’un peu plus de la
femme que nous aimons ne ferait que nous rendre plus nécessaire ce que nous ne
possédons pas, et qui resterait, malgré tout, nos besoins naissant de nos
satisfactions, quelque chose d’irréductible. (p. 620)
La distraction ne m’eût été utile
que si elle eût mis en lutte avec un sentiment que la présence de Gilberte
n’alimentait plus, des pensées, des intérêts, des passions où Gilberte ne fût
entrée pour rien. Ces états de conscience auxquels l’être qu’on aime reste
étranger occupent alors une place qui, si petite qu’elle soit d’abord, est
autant de retranché à l’amour qui occupait l’âme tout entière. Il faut chercher à nourrir, à faire
croître ces pensées, cependant que décline le sentiment qui n’est plus qu’un
souvenir, de façon que les éléments nouveaux introduits dans l’esprit lui
disputent, lui arrachent une part de plus en plus grande de l’âme, et
finalement la lui dérobent toute. Je me rendais compte que c’était la seule
manière de tuer un amour, et j’étais encore assez jeune, assez courageux pour
entreprendre de le faire, pour assumer la plus cruelle des douleurs qui naît de
la certitude que, quelque temps qu’on doive y mettre, on réussira. (p. 621)
Je ne souffrais plus trop.
Pourtant un jour où je lui disais dans une lettre que j’avais appris la mort de
notre vieille marchande de sucre d’orge des Champs-Élysées, comme je venais
d’écrire ces mots : « J’ai pensé que cela vous a fait de la peine, en
moi cela a remué bien des souvenirs », je ne pus m’empêcher de fondre en larmes en voyant que je parlais au
passé, et comme s’il s’agissait d’un mort déjà presque oublié, de cet amour
auquel malgré moi je n’avais jamais cessé de penser comme étant vivant, pouvant
du moins renaître. Rien de plus tendre que cette correspondance entre amis
qui ne voulaient plus se voir. (p. 622)
On construit sa vie pour une
personne et, quand enfin on peut l’y recevoir, cette personne ne vient pas,
puis meurt pour vous et on vit prisonnier dans ce qui n’était destiné qu’à
elle. (p. 623)
D’autant plus que déjà persuadé
qu’en vertu de la liturgie et des rites dans lesquels Mme Swann était
profondément versée, sa toilette était
unie à la saison et à l’heure par un lien nécessaire, unique, les fleurs de son
inflexible chapeau de paille, les petits rubans de sa robe me semblaient naître
du mois de mai plus naturellement encore que les fleurs des jardins et des
bois ; et pour connaître le trouble nouveau de la saison, je ne levais pas les yeux plus haut que son
ombrelle, ouverte et tendue comme un autre ciel plus proche, rond, clément,
mobile et bleu. (p. 626)
[…] mais la richesse devenue
ductile, obéissant à une destination, à une pensée artistiques, l’argent malléable,
poétiquement ciselé et qui sait sourire, peut-être cette classe, du moins avec
le même caractère et le même charme, n’existe-t-elle plus. (p. 628)
Deuxième
partie : Noms de pays : le pays. (Pléiade II)
Mais ma grand-mère qui était
venue à celle-ci [Mme de Sévigné] par le
dedans, par l’amour pour les siens, pour la nature, m’avait appris à en aimer
les vraies beautés, qui sont tout autres. (p. 14)
Les levers de soleil sont un accompagnement des longs voyages en chemin
de fer, comme les œufs durs, les journaux illustrés, les jeux de cartes,
les rivières où des barques s’évertuent sans avancer. À un moment où je
dénombrais les pensées qui avaient rempli mon esprit pendant les minutes
précédentes, pour me rendre compte si je venais ou non de dormir (et où
l’incertitude même qui me faisait me poser la question était en train de me
fournir une réponse affirmative), dans le carreau de la fenêtre, au-dessus d’un
petit bois noir, je vis des nuages
échancrés dont le doux duvet était d’un rose fixé, mort, qui ne changera plus,
comme celui qui teint les plumes de l’aile qui l’a assimilé ou le pastel sur
lequel l’a déposé la fantaisie du peintre. Mais je sentais qu’au contraire cette couleur n’était ni inertie, ni
caprice, mais nécessité et vie. Bientôt s’amoncelèrent derrière elle des
réserves de lumière. Elle s’aviva, le
ciel devint d’un incarnat que je tâchais, en collant mes yeux à la vitre, de mieux
voir, car je le sentais en rapport avec l’existence profonde de la nature,
mais la ligne du chemin de fer ayant changé de direction, le train tourna […]
et je me désolais d’avoir perdu ma bande de ciel rose quand je l’aperçus de
nouveau, mais rouge cette fois, dans la fenêtre d’en face qu’elle abandonna à
un deuxième coude de la voie ferrée ; si bien que je passais mon temps à
courir d’une fenêtre à l’autre pour rapprocher, pour rentoiler les fragments
intermittents et opposites de mon beau matin écarlate et versatile et en avoir
une vue totale et un tableau continu. (p. 15-16)
Si un être peut être le produit d’un sol dont on goûte en lui le charme
particulier, plus encore que la paysanne que j’avais tant désiré voir
apparaître quand j’errais seul du côté de Méséglise, dans les bois de
Roussainville, ce devait être la grande fille que je vis sortir de cette maison
et, sur le sentier qu’illuminait obliquement le soleil levant, venir vers la
gare en portant une jarre de lait. Dans la vallée à qui ces hauteurs cachaient
le reste du monde, elle ne devait jamais voir personne que dans ces trains qui
ne s’arrêtaient qu’un instant. Elle longea les wagons, offrant du café au lait
à quelques voyageurs réveillés. Empourpré des reflets du matin, son visage
était plus rose que le ciel. Je
ressentis devant elle ce désir de vivre qui renaît en nous chaque fois que nous
prenons de nouveau conscience de la beauté et du bonheur. Nous oublions toujours qu’ils sont
individuels et, leur substituant dans notre esprit un type de convention
que nous formons en faisant une sorte de moyenne entre les différents visages
qui nous ont plu, entre les plaisirs que nous avons connus, nous n’avons que
des images abstraites qui sont languissantes et fades parce qu’il leur manque précisément ce caractère
d’une chose nouvelle, différente de ce que nous avons connu, ce caractère qui
est propre à la beauté et au bonheur. Et nous portons sur la vie un
jugement pessimiste et que nous supposons juste, car nous avons cru y faire
entrer en ligne de compte le bonheur et
la beauté quand nous les avons omis et remplacés par des synthèses où d’eux il
n’y a pas un seul atome. (p. 16)
[…] un beau livre est particulier, imprévisible, et n’est pas fait de la
somme de tous les chefs-d’œuvre précédents mais de quelque chose que s’être
parfaitement assimilé cette somme ne suffit nullement à faire trouver, car
c’est justement en dehors d’elle. […] Telle, étrangère aux modèles de
beauté que dessinait ma pensée quand je me trouvais seul, la belle fille me donna aussitôt le goût d’un certain bonheur
(seule forme, toujours particulière, sous laquelle nous puissions connaître le
goût du bonheur), d’un bonheur qui se réaliserait en vivant auprès d’elle. (p.
17)
C’est d’ordinaire avec notre être réduit au minimum que nous vivons, la
plupart de nos facultés restent endormies parce qu’elles se reposent sur
l’habitude qui sait ce qu’il y a à faire et n’a pas besoin d’elles. Mais
par ce matin de voyage l’interruption de la routine de mon existence, le
changement de lieu et d’heure avaient rendu leur présence indispensable. Mon
habitude qui était sédentaire et n’était pas matinale faisait défaut, et toutes
mes facultés étaient accourues pour la remplacer, rivalisant entre elles de
zèle — s’élevant toutes, comme des vagues, à un même niveau inaccoutumé — de la
plus basse à la plus noble, de la respiration, de l’appétit, et de la
circulation sanguine à la sensibilité et à l’imagination. (p. 17)
Je me souciais de l’opinion que
pouvaient avoir de moi toutes ces notabilités momentanées ou locales que ma disposition à me mettre à la place des
gens et à recréer leur état d’esprit me faisait situer non à leur rang réel,
à celui qu’ils auraient occupé à Paris par exemple et qui eût été fort bas, mais à celui qu’ils devaient croire le leur,
et qui l’était à vrai dire à Balbec où l’absence de commune mesure leur donnait
une sorte de supériorité relative et d’intérêt singulier. Hélas, d’aucune de
ces personnes le mépris ne m’était aussi pénible que celui de M. de Stermaria.
(p. 44)
Esthétiquement, le nombre des types humains est trop restreint pour
qu’on n’ait pas bien souvent, dans quelque endroit qu’on aille, la joie de
revoir des gens de connaissance, même sans les chercher dans les tableaux
des vieux maîtres, comme faisait Swann. C’est ainsi que dès les premiers jours
de notre séjour à Balbec, il m’était arrivé de rencontrer Legrandin, le
concierge de Swann, et Mme
Swann elle-même, devenus, le premier, garçon de café, le second un étranger de
passage que je ne revis pas, et la dernière un maître baigneur. (p. 45)
— Nos amis communs, les de
Cambremer, voulaient justement nous réunir, nos jours n’ont pas coïncidé, enfin
je ne sais plus, dit le bâtonnier, qui comme
beaucoup de menteurs s’imaginent qu’on ne cherchera pas à élucider un détail
insignifiant qui suffit pourtant (si le hasard vous met en possession de
l’humble réalité qui est en contradiction avec lui) pour dénoncer un caractère et inspirer à jamais la méfiance. (p.
48)
[…] maintenant depuis qu’elle
était amie d’une personnalité de la cuisine, ce qui nous avait paru de bon
augure pour notre commodité, si ma grand-mère ou moi nous avions froid aux
pieds, Françoise, fût-il une heure tout à fait normale, n’osait pas
sonner ; elle assurait que ce serait mal vu parce que cela obligerait à rallumer
les fourneaux, ou gênerait le dîner des domestiques qui seraient mécontents. Et
elle finissait par une locution qui, malgré la façon incertaine dont elle la
prononçait, n’en était pas moins claire et nous donnait nettement tort :
« Le fait est… » Nous n’insistions pas, de peur de nous en faire
infliger une, bien plus grave : « C’est quelque chose !… » De sorte qu’en somme nous ne pouvions plus
avoir d’eau chaude parce que Françoise était devenue l’amie de celui qui la
faisait chauffer. (p. 53)
Ma grand-mère trouva la
discussion inutile et pour éviter
d’avoir à parler des choses qu’elle aimait devant quelqu’un qui ne pouvait les
comprendre, elle cacha, en posant son sac sur eux, les Mémoires de Mme de Beausergent. (p.
57)
Cependant la princesse de
Luxembourg nous avait tendu la main et, de temps en temps, tout en causant avec
la marquise, elle se détournait pour poser de doux regards sur ma grand-mère et
sur moi, avec cet embryon de baiser qu’on ajoute au sourire quand celui-ci
s’adresse à un bébé avec sa nounou. Même dans son désir de ne pas avoir l’air
de siéger dans une sphère supérieure à la nôtre, elle avait sans doute mal
calculé la distance, car, par une erreur de réglage, ses regards s’imprégnèrent
d’une telle bonté que je vis approcher le moment où elle nous flatterait de la
main comme deux bêtes sympathiques qui
eussent passé la tête vers elle, à travers un grillage, au Jardin
d’Acclimatation. (p. 59)
Si par hasard un homme du grand
monde est en rapports avec la petite bourgeoisie parce qu’il se trouve, étant
extrêmement riche, avoir la présidence des plus importantes sociétés
financières, la bourgeoisie qui voit enfin un noble digne d’être grand
bourgeois jurerait qu’il ne fraye pas avec le marquis joueur et ruiné qu’elle
croit d’autant plus dénué de relations qu’il est plus aimable. Et elle n’en
revient pas quand le duc, président du conseil d’administration de la colossale
Affaire, donne pour femme à son fils la fille du marquis joueur, mais dont le
nom est le plus ancien de France, de même qu’un souverain fera plutôt épouser à
son fils la fille d’un roi détrôné que d’un président de la république en
fonctions. C’est dire que les deux
mondes ont l’un de l’autre une vue aussi chimérique que les habitants d’une
plage située à une des extrémités de la baie de Balbec ont de la plage située à
l’autre extrémité : de Rivebelle on voit un peu Marcouville
l’Orgueilleuse ; mais cela même trompe, car on croit qu’on est vu de
Marcouville d’où au contraire les splendeurs de Rivebelle sont en grande partie
invisibles. (p. 63)
Et dussé-je, maintenant que
j’étais souffrant et ne sortais pas seul, ne jamais pouvoir faire l’amour avec
elles, j’étais tout de même heureux comme un enfant né dans une prison ou dans
un hôpital et qui, ayant cru longtemps que l’organisme humain ne peut digérer
que du pain sec et des médicaments, a appris tout d’un coup que les pêches, les
abricots, le raisin, ne sont pas une simple parure de la campagne, mais des
aliments délicieux et assimilables. Même si son geôlier ou son garde-malade ne
lui permettent pas de cueillir ces beaux fruits, le monde cependant lui paraît meilleur et l’existence plus clémente.
Car un désir nous semble plus beau, nous nous appuyons à lui avec plus de
confiance quand nous savons qu’en dehors de nous la réalité s’y conforme, même
si pour nous il n’est pas réalisable. Et
nous pensons avec plus de joie à une vie où, à condition que nous écartions
pour un instant de notre pensée le petit obstacle accidentel et particulier qui
nous empêche personnellement de le faire, nous
pouvons nous imaginer l’assouvissant. Pour
les belles filles qui passaient, du jour où j’avais su que leurs joues
pouvaient être embrassées, j’étais devenu curieux de leur âme. Et l’univers
m’avait paru plus intéressant. (p. 71-72)
[…] comme la beauté des êtres n’est pas comme celle des choses, et que
nous sentons qu’elle est celle d’une créature unique, consciente et volontaire
— dès que son individualité, âme vague, volonté inconnue de moi, se peignait en
une petite image prodigieusement réduite, mais complète, au fond de son regard
distrait, aussitôt, mystérieuse réplique
des pollens tout préparés pour les pistils, je sentais saillir en moi l’embryon aussi vague, aussi minuscule, du
désir de ne pas laisser passer cette fille sans que sa pensée prît conscience
de ma personne, sans que j’empêchasse ses désirs d’aller à quelqu’un
d’autre, sans que je vinsse me fixer
dans sa rêverie et saisir son cœur. (p. 72)
Mais quand j’eus prononcé les mots de « marquise » et « deux
chevaux », soudain j’éprouvai un grand apaisement. Je sentis que la
pêcheuse se souviendrait de moi et se dissiper, avec mon effroi de ne pouvoir
la retrouver, une partie de mon désir de la retrouver. Il me semblait que je venais de toucher sa personne avec des lèvres
invisibles et que je lui avais plu. Et cette prise de force de son esprit,
cette possession immatérielle, lui avait ôté de son mystère autant que fait la
possession physique. (p. 76)
C’est qu’en effet dans ces
moments-là elle n’était pas naturelle, elle se souvenait de son éducation, des
façons aristocratiques avec lesquelles une grande dame doit montrer à des
bourgeois qu’elle est heureuse de se trouver avec eux,
qu’elle est sans morgue. Et le seul
manque de véritable politesse qu’il y eût en elle était dans l’excès de ses
politesses ; car on y reconnaissait ce pli professionnel d’une dame du
faubourg Saint-Germain, laquelle, voyant toujours dans certains bourgeois
les mécontents qu’elle est destinée à faire certains jours, profite avidement
de toutes les occasions où il lui est possible, dans le livre de comptes de son
amabilité avec eux, de prendre l’avance d’un solde créditeur, qui lui permettra prochainement d’inscrire
à son débit le dîner ou le raout où elle ne les invitera pas. (p. 83)
Dès les premiers jours Saint-Loup
fit la conquête de ma grand-mère, non seulement par la bonté incessante qu’il
s’ingéniait à nous témoigner à tous deux, mais par le naturel qu’il y mettait
comme en toutes choses. Or, le naturel —
sans doute parce que, sous l’art de l’homme, il laisse sentir la nature — était
la qualité que ma grand-mère préférait à toutes […] Elle prisait davantage
encore ce jeune homme riche dans la façon négligente et libre qu’il avait de
vivre dans le luxe sans « sentir l’argent », sans airs
importants ; elle retrouvait même le
charme de ce naturel dans l’incapacité que Saint-Loup avait gardée — et qui
généralement disparaît avec l’enfance en même temps que certaines
particularités physiologiques de cet âge — d’empêcher son visage de refléter
une émotion. (p. 93-94)
[…] je n’éprouvais à me trouver, à causer avec lui — et sans doute
c’eût été de même avec tout autre — rien
de ce bonheur qu’il m’était au contraire possible de ressentir quand j’étais
sans compagnon. Seul, quelquefois, je sentais affluer du fond de moi quelqu’une
de ces impressions qui me donnaient un bien-être délicieux. Mais dès que
j’étais avec quelqu’un, dès que je parlais à un ami, mon esprit faisait
volte-face, c’était vers cet interlocuteur et non vers moi-même qu’il
dirigeait ses pensées, et quand elles
suivaient ce sens inverse, elles ne me procuraient aucun plaisir. Une fois
que j’avais quitté Saint-Loup, je mettais, à l’aide de mots, une sorte d’ordre
dans les minutes confuses que j’avais passées avec lui ; je me disais que
j’avais un bon ami, qu’un bon ami est une chose rare et je goûtais, à me sentir
entouré de biens difficiles à acquérir, ce qui était justement l’opposé du
plaisir qui m’était naturel, l’opposé du
plaisir d’avoir extrait de moi-même et amené à la lumière quelque chose qui y
était caché dans la pénombre. Si j’avais passé deux ou trois heures à
causer avec Robert de Saint-Loup et qu’il eût admiré ce que je lui avais dit, j’éprouvais une sorte de remords, de
regret, de fatigue de ne pas être resté seul et prêt enfin à travailler.
Mais je me disais qu’on n’est pas intelligent que pour soi-même, que les plus
grands ont désiré d’être appréciés, que je ne pouvais pas considérer comme
perdues des heures où j’avais bâti une haute idée de moi dans l’esprit de mon ami,
je me persuadais facilement que je devais en être heureux et je souhaitais d’autant plus vivement que ce
bonheur ne me fût jamais enlevé, que je ne l’avais pas ressenti. On craint
plus que de tous les autres la disparition des biens restés en dehors de nous
parce que notre cœur ne s’en est pas emparé. Je me sentais capable d’exercer
les vertus de l’amitié mieux que beaucoup (parce que je ferais toujours passer
le bien de mes amis avant ces intérêts personnels auxquels d’autres sont
attachés et qui ne comptaient pas pour moi), mais non pas de connaître la joie par un sentiment qui, au lieu
d’accroître les différences qu’il y avait entre mon âme et celles des autres —
comme il y en a entre les âmes de chacun de nous — les effacerait. (p.
95-96)
En revanche par moments ma pensée démêlait en Saint-Loup un être plus
général que lui-même, le « noble », et qui comme un esprit intérieur
mouvait ses membres, ordonnait ses gestes et ses actions ; alors, à
ces moments-là, quoique près de lui, j’étais seul comme je l’eusse été devant
un paysage dont j’aurais compris l’harmonie. Il n’était plus qu’un objet que ma rêverie cherchait à approfondir. À
retrouver toujours en lui cet être antérieur, séculaire, cet aristocrate que
Robert aspirait justement à ne pas être, j’éprouvais une vive joie, mais
d’intelligence, non d’amitié. […] dans son adresse à sauter du siège quand
il avait peur que j’eusse froid, pour jeter son propre manteau sur mes épaules,
je ne sentais pas seulement la souplesse héréditaire des grands chasseurs qu’avaient
été depuis des générations les ancêtres de ce jeune homme qui ne prétendait
qu’à l’intellectualité, leur dédain de la richesse qui, subsistant chez lui à
côté du goût qu’il avait d’elle rien que pour pouvoir mieux fêter ses amis, lui
faisait mettre si négligemment son luxe à leurs pieds ; j’y sentais surtout la certitude ou
l’illusion qu’avaient eu ces grands seigneurs d’être « plus que les
autres », grâce à quoi ils n’avaient pu léguer à Saint-Loup ce désir
de montrer qu’on est « autant que les autres », cette peur de paraître trop empressé qui lui était en effet vraiment
inconnue et qui enlaidit de tant de laideur et de gaucherie la plus sincère
amabilité plébéienne. Quelquefois je me reprochais de prendre ainsi plaisir à considérer mon ami comme une œuvre d’art,
c’est-à-dire à regarder le jeu de toutes les parties de son être comme
harmonieusement réglé par une idée générale à laquelle elles étaient
suspendues mais qu’il ne connaissait pas… (p. 96)
« Ah ! on dit lift. »
Et d’un ton sec et hautain : « Cela n’a d’ailleurs aucune espèce
d’importance ». Phrase analogue à
un réflexe, la même chez tous les hommes qui ont de l’amour-propre, dans
les plus graves circonstances aussi bien que dans les plus infimes ; dénonçant alors aussi bien que dans
celle-ci combien importante paraît la chose en question à celui qui la déclare
sans importance ; phrase
tragique parfois qui la première de toutes s’échappe, si navrante alors, des lèvres de tout homme un peu fier à qui
on vient d’enlever la dernière espérance à laquelle il se raccrochait, en lui
refusant un service : « Ah ! bien, cela n’a aucune espèce
d’importance, je m’arrangerai autrement » ; l’autre arrangement vers
lequel il est sans aucune espèce d’importance d’être rejeté étant quelquefois
le suicide. (p. 99)
Mais ce qu’on appelle en un
français assez incorrect « la
mauvaise éducation » était son défaut, par conséquent le défaut dont il ne
s’apercevait pas, à plus forte raison dont il ne crût pas que les autres
pussent être choqués. Dans l’humanité, la fréquence des vertus identiques
pour tous n’est pas plus merveilleuse que la multiplicité des défauts
particuliers à chacun. Sans doute ce n’est pas le bon sens qui est « la
chose du monde la plus répandue », c’est la bonté. Dans les coins les plus
lointains, les plus perdus, on s’émerveille de la voir fleurir d’elle-même,
comme dans un vallon écarté un coquelicot pareil à ceux du reste du monde, lui
qui ne les a jamais vus, et n’a jamais connu que le vent qui fait frissonner
parfois son rouge chaperon solitaire. Même si cette bonté, paralysée par
l’intérêt, ne s’exerce pas, elle existe pourtant, et chaque fois qu’aucun
mobile égoïste ne l’empêche de le faire, par exemple pendant la lecture d’un
roman ou d’un journal, elle s’épanouit, se tourne, même dans le cœur de celui
qui, assassin dans la vie, reste tendre comme amateur de feuilletons, vers le
faible, vers le juste et le persécuté. Mais
la variété des défauts n’est pas moins admirable que la similitude des vertus.
Chacun a tellement les siens que pour continuer à l’aimer, nous sommes obligés
de n’en pas tenir compte et de les négliger en faveur du reste. La personne la
plus parfaite a un certain défaut qui choque ou qui met en rage. (p. 100)
Et ce n’est pas seulement quand
nous parlons de nous que nous croyons les autres aveugles ; nous agissons
comme s’ils l’étaient. Pour chacun de
nous, un Dieu spécial est là qui lui cache ou lui promet l’invisibilité de son
défaut, de même qu’il ferme les yeux et les narines aux gens qui ne se
lavent pas, sur la raie de crasse qu’ils portent aux oreilles et l’odeur de
transpiration qu’ils gardent au creux des bras, et les persuade qu’ils peuvent
impunément promener l’une et l’autre dans le monde qui ne s’apercevra de rien.
Et ceux qui portent ou donnent en présent de fausses perles s’imaginent qu’on
les prendra pour des vraies. (p. 103)
depuis que la race de Combray, la
race d’où sortaient des êtres absolument intacts comme ma grand’mère et ma mère,
semble presque éteinte, comme je n’ai plus guère
le choix qu’entre d’honnêtes brutes, insensibles et loyales et chez qui le
simple son de la voix montre bien vite qu’ils ne se soucient en rien de votre
vie — et une autre espèce d’hommes qui
tant qu’ils sont auprès de vous vous comprennent, vous chérissent,
s’attendrissent jusqu’à pleurer, prennent leur revanche quelques heures plus
tard en faisant une cruelle plaisanterie sur vous, mais vous reviennent,
toujours aussi compréhensifs, aussi charmants, aussi momentanément assimilés à
vous-même, je crois que c’est cette
dernière sorte d’hommes dont je préfère, sinon la valeur morale, du moins la
société. (p. 105)
Ce genre de fraudes qui consiste
à avoir l’audace de proclamer la vérité,
mais en y mêlant, pour une bonne part, des mensonges qui la falsifient, est
plus répandu qu’on ne pense et même,
chez ceux qui ne le pratiquent pas habituellement, certaines crises dans la
vie, notamment celles où une liaison amoureuse est en jeu, leur donnent
l’occasion de s’y livrer. (p. 106)
Saint-Loup me dit que même dans la société aristocratique la plus
fermée son oncle Palamède se distinguait encore comme particulièrement
difficile d’accès, dédaigneux, entiché de sa noblesse, formant avec la femme de
son frère et quelques autres personnes choisies ce qu’on appelait le cercle des Phénix. (p. 108)
Peut-être aussi moins idéologue
que Saint-Loup, se payant moins de mots, plus réaliste observateur des hommes,
ne voulait-il pas négliger un élément essentiel de prestige à leurs yeux et
qui, s’il donnait à son imagination des jouissances désintéressées, pouvait
être souvent pour son activité utilitaire un adjuvant puissamment efficace. Le débat reste ouvert entre les hommes de
cette sorte et ceux qui obéissent à l’idéal intérieur qui les pousse à se
défaire de ces avantages pour chercher uniquement à le réaliser, semblables
en cela aux peintres, aux écrivains qui renoncent à leur virtuosité, aux
peuples artistes qui se modernisent, aux peuples guerriers prenant l’initiative
du désarmement universel, aux gouvernements absolus qui se font démocratiques
et abrogent de dures lois, bien souvent
sans que la réalité récompense leur noble effort ; car les uns perdent
leur talent, les autres leur prédominance séculaire ; le pacifisme multiplie quelquefois les guerres et l’indulgence la
criminalité. (p. 116)
Chacune de ces femmes à côté d’une jolie bourgeoise était pour lui ce
que sont à une toile contemporaine représentant une route ou une noce, ces
tableaux anciens dont on sait l’histoire, depuis le Pape ou le Roi qui les
commandèrent, en passant par tels personnages auprès de qui leur présence, par
don, achat, prise ou héritage, nous rappelle quelque événement, ou tout au
moins quelque alliance d’un intérêt historique, par conséquent des connaissances
que nous avons acquises, leur donne une nouvelle utilité, augmente le sentiment
de la richesse des possessions de notre mémoire ou de notre érudition. M. de Charlus se félicitait qu’un préjugé
analogue au sien, en empêchant ces quelques grandes dames de frayer avec des
femmes d’un sang moins pur, les offrît à son culte intactes, dans leur noblesse
inaltérée, comme telle façade du XVIIIe siècle soutenue
par ses colonnes plates de marbre rose et à laquelle les temps nouveaux n’ont
rien changé. (p. 117)
[…] autant il était bienveillant
pour les femmes, des défauts de qui il parlait sans se départir,
habituellement, d’une grande indulgence, autant
il avait à l’égard des hommes, et particulièrement des jeunes gens, une haine
d’une violence qui rappelait celle de certains misogynes pour les femmes.
De deux ou trois « gigolos » qui étaient de la famille ou de
l’intimité de Saint-Loup et dont celui-ci cita par hasard le nom, M. de Charlus
dit avec une expression presque féroce qui tranchait sur sa froideur habituelle :
« Ce sont de petites canailles ». Je compris que ce qu’il reprochait surtout aux jeunes gens
d’aujourd’hui, c’était d’être trop efféminés. « Ce sont de vraies
femmes », disait-il avec mépris. Mais quelle vie n’eût pas semblé
efféminée auprès de celle qu’il voulait que menât un homme et qu’il ne trouvait
jamais assez énergique et virile ? (p. 120-121)
[…] la plus grande des sottises, c’est de trouver ridicules ou blâmables
les sentiments qu’on n’éprouve pas. J’aime la nuit et vous me dites que
vous la redoutez ; j’aime sentir les roses et j’ai un ami à qui leur odeur
donne la fièvre. Croyez-vous que je pense pour cela qu’il vaut moins que
moi ? Je m’efforce de tout
comprendre et je me garde de rien condamner. En somme ne vous plaignez pas
trop, je ne dirai pas que ces tristesses ne sont pas pénibles, je sais ce qu’on peut souffrir pour des
choses que les autres ne comprendraient pas. Mais du moins vous avez bien placé votre affection dans
votre grand-mère. Vous la voyez beaucoup. Et puis c’est une tendresse permise,
je veux dire une tendresse payée de retour. Il y en a tant dont on ne peut pas
dire cela ! (p. 124-125)
Cette importance illusoire de M.
Bloch père était d’ailleurs étendue un peu au delà du cercle de sa propre
perception. D’abord ses enfants le considéraient comme un homme supérieur. Les enfants ont toujours une tendance soit
à déprécier, soit à exalter leurs parents, et pour un bon fils, son père est
toujours le meilleur des pères, en dehors même de toutes raisons objectives de
l’admirer. (p. 130)
Mais M. Bloch ne cessait
d’insulter son oncle, soit qu’il fût excité par la bonhomie sans défense de son souffre-douleur, soit que, la villa
étant payée par M. Nissim Bernard,
le bénéficiaire voulût montrer qu’il gardait son indépendance et surtout qu’il
ne cherchait pas par des cajoleries à s’assurer l’héritage à venir du richard.
Celui-ci était surtout froissé qu’on le traitât si grossièrement devant le
maître d’hôtel. (p. 132)
Or la sincérité et le
désintéressement de Saint-Loup étaient au contraire absolus et c’était cette
grande pureté morale qui, ne pouvant se satisfaire entièrement dans un sentiment
égoïste comme l’amour, ne rencontrant pas d’autre part en lui l’impossibilité qui existait par exemple en
moi de trouver sa nourriture spirituelle autre part qu’en soi-même, le rendait
vraiment capable, autant que moi incapable, d’amitié. (p. 138)
Mais elles ne pouvaient voir un
obstacle sans s’amuser à le franchir en prenant leur élan ou à pieds joints, parce qu’elles étaient remplies,
exubérantes, de cette jeunesse qu’on a si grand besoin de dépenser même quand
on est triste ou souffrant, obéissant plus aux nécessités de l’âge qu’à
l’humeur de la journée, qu’on ne laisse
jamais passer une occasion de saut ou de glissade sans s’y livrer
consciencieusement, interrompant, semant sa marche lente — comme Chopin la
phrase la plus mélancolique — de gracieux détours où le caprice se mêle à la
virtuosité. (p. 149)
Si nous pensions que les yeux
d’une telle fille ne sont qu’une brillante rondelle de mica, nous ne serions
pas avides de connaître et d’unir à nous sa vie. Mais nous sentons que ce qui luit dans ce disque réfléchissant n’est pas dû
uniquement à sa composition matérielle ; que ce sont, inconnues de nous,
les noires ombres des idées que cet être se fait, relativement aux gens et
aux lieux qu’il connaît — pelouses des hippodromes, sable des chemins où,
pédalant à travers champs et bois, m’eût entraîné cette petite Péri, plus
séduisante pour moi que celle du paradis persan, — les ombres aussi de la
maison où elle va rentrer, des projets qu’elle forme ou qu’on a formés pour
elle ; et surtout que c’est elle,
avec ses désirs, ses sympathies, ses répulsions, son obscure et incessante
volonté. Je savais que je ne
posséderais pas cette jeune cycliste si je ne possédais aussi ce qu’il y avait
dans ses yeux. Et c’était par conséquent toute sa vie qui m’inspirait du désir ;
désir douloureux, parce que je le
sentais irréalisable, mais enivrant, parce que ce qui avait été jusque-là ma vie ayant brusquement cessé d’être ma
vie totale, n’étant plus qu’une petite partie de l’espace étendu devant moi
que je brûlais de couvrir, et qui était fait
de la vie de ces jeunes filles, m’offrait ce prolongement, cette
multiplication possible de soi-même, qui est le bonheur. Et, sans
doute, qu’il n’y eût entre nous aucune habitude — comme aucune idée — communes,
devait me rendre plus difficile de me lier avec elles et de leur plaire. Mais peut-être aussi c’était grâce à ces
différences, à la conscience qu’il n’entrait pas, dans la composition de la
nature et des actions de ces filles, un
seul élément que je connusse ou possédasse, que venait en moi de succéder à la
satiété, la soif — pareille à celle dont brûle une terre altérée — d’une vie que mon âme, parce qu’elle
n’en avait jamais reçu jusqu’ici une seule goutte, absorberait d’autant plus avidement, à longs traits, dans une plus
parfaite imbibition. (p. 152-153)
À vrai dire, cette brune n’était
pas celle qui me plaisait le plus, justement parce qu’elle était brune, et que
depuis le jour où dans le petit raidillon de Tansonville, j’avais vu Gilberte),
une jeune fille rousse à la peau dorée était restée pour moi l’idéal
inaccessible. Mais Gilberte elle-même ne
l’avais-je pas aimée surtout parce qu’elle m’était apparue nimbée par cette
auréole d’être l’amie de Bergotte, d’aller visiter avec lui les
cathédrales. (p. 153)
Pareille à celle que je voyais à
Combray au-dessus du Calvaire à mes retours de promenade et quand je
m’apprêtais à descendre avant le dîner à la cuisine, une bande de ciel rouge au-dessus de la mer compacte et coupante comme
de la gelée de viande, puis bientôt, sur la mer déjà froide et bleue comme le
poisson appelé mulet, le ciel, du même rose qu’un de ces saumons que nous
nous ferions servir tout à l’heure à Rivebelle, ravivaient le plaisir que
j’allais avoir à me mettre en habit pour partir dîner. (p. 161)
La vue d’un vaisseau qui s’éloignait comme un voyageur de nuit me
donnait cette même impression que j’avais eue en wagon, d’être affranchi des
nécessités du sommeil et de la claustration dans une chambre. D’ailleurs je
ne me sentais pas emprisonné dans celle où j’étais puisque dans une heure
j’allais la quitter pour monter en voiture. Je me jetais sur mon lit ; et,
comme si j’avais été sur la couchette d’un des bateaux que je voyais assez près
de moi et que la nuit on s’étonnerait de voir se déplacer lentement dans l’obscurité,
comme des cygnes assombris et silencieux mais qui ne dorment pas, j’étais de
tous côtés entouré des images de la mer. (p. 161)
J’avais plus de plaisir les soirs
où un navire absorbé et fluidifié par
l’horizon apparaissait tellement de la même couleur que lui, ainsi que dans une
toile impressionniste, qu’il semblait aussi de la même matière, comme si on
n’eût fait que découper son avant et les cordages en lesquels elle s’était
amincie et filigranée dans le bleu vaporeux du ciel. Parfois l’océan emplissait
presque toute ma fenêtre, surélevée qu’elle était par une bande de ciel bordée
en haut seulement d’une ligne qui était du même bleu que celui de la mer, mais qu’à cause de cela je croyais être la mer
encore et ne devant sa couleur différente qu’à un effet d’éclairage. Un
autre jour la mer n’était peinte que dans la partie basse de la fenêtre dont
tout le reste était rempli de tant de nuages poussés les uns contre les autres
par bandes horizontales, que les carreaux avaient l’air, par une préméditation
ou une spécialité de l’artiste, de présenter une « étude de nuages »
(p. 162-163)
Depuis quelque temps, les paroles
de Bergotte, se disant convaincu que malgré ce que je prétendais, j’étais fait
pour goûter surtout les plaisirs de l’intelligence, m’avaient rendu au sujet de ce que je pourrais faire plus tard une
espérance que décevait chaque jour l’ennui que j’éprouvais à me mettre devant
une table, à commencer une étude critique ou un roman. « Après tout,
me disais-je, peut-être le plaisir qu’on a eu à l’écrire n’est-il pas le
critérium infaillible de la valeur d’une belle page ; peut-être n’est-il
qu’un état accessoire qui s’y surajoute souvent, mais dont le défaut ne peut
préjuger contre elle. Peut-être certains
chefs-d’œuvre ont-ils été composés en bâillant. » Ma grand-mère apaisait mes doutes en me disant que je travaillerais
bien et avec joie si je me portais bien. Et, notre médecin ayant trouvé
plus prudent de m’avertir des graves risques auxquels pouvait m’exposer mon
état de santé, et m’ayant tracé toutes les précautions d’hygiène à suivre pour
éviter un accident, je subordonnais tous
les plaisirs au but que je jugeais infiniment plus important qu’eux, de devenir
assez fort pour pouvoir réaliser l’œuvre que je portais peut-être en moi,
j’exerçais sur moi-même depuis que j’étais à Balbec un contrôle minutieux et
constant. On n’aurait pu me faire toucher à la tasse de café qui m’eût
privé du sommeil de la nuit, nécessaire pour ne pas être fatigué le lendemain. Mais quand nous arrivions à Rivebelle,
aussitôt, à cause de l’excitation d’un plaisir nouveau et me trouvant dans
cette zone différente où l’exceptionnel nous fait entrer après avoir coupé le
fil, patiemment tissé depuis tant de jours, qui nous conduisait vers la sagesse
— comme s’il ne devait plus jamais y avoir de lendemain, ni de fins élevées à
réaliser — disparaissait ce mécanisme
précis de prudente hygiène qui fonctionnait pour les sauvegarder. (p. 166)
Elstir aimait à donner, à se donner. Tout ce qu’il possédait, idées,
œuvres, et le reste qu’il comptait pour bien moins, il l’eût donné avec joie à
quelqu’un qui l’eût compris. Mais faute d’une société supportable, il vivait
dans un isolement, avec une sauvagerie que les gens du monde appelaient de
la pose et de la mauvaise éducation, les pouvoirs publics un mauvais esprit,
ses voisins de la folie, sa famille de l’égoïsme et de l’orgueil. (p. 184)
[…] un renoncement n’est pas toujours total dès le début, quand nous le
décidons avec notre âme ancienne et avant que par réaction il n’ait agi sur
nous, qu’il s’agisse du renoncement d’un malade, d’un moine, d’un artiste, d’un
héros. Mais s’il avait voulu produire en vue de quelques personnes, en produisant, lui avait vécu pour
lui-même, loin de la société à laquelle il était indifférent ; la pratique
de la solitude lui en avait donné l’amour comme il arrive pour toute grande chose que nous avons crainte d’abord,
parce que nous la savions incompatible avec de plus petites auxquelles nous
tenions et dont elle nous prive moins qu’elle ne nous en détache. Avant de la
connaître, toute notre préoccupation est de savoir dans quelle mesure nous
pourrons la concilier avec certains
plaisirs qui cessent d’en être dès que nous l’avons connue. (p. 185)
[…] quand un esprit est porté au rêve, il ne faut pas l’en tenir écarté, le
lui rationner. Tant que vous détournerez votre esprit de ses rêves, il ne
les connaîtra pas ; vous serez le jouet de mille apparences parce que vous
n’en aurez pas compris la nature. Si un
peu de rêve est dangereux, ce qui en guérit, ce n’est pas moins de rêve, mais
plus de rêve, mais tout le rêve. Il importe qu’on connaisse entièrement ses
rêves pour n’en plus souffrir ; il y a une certaine séparation du rêve et
de la vie qu’il est si souvent utile de faire que je me demande si on ne
devrait pas à tout hasard la pratiquer préventivement, comme certains
chirurgiens prétendent qu’il faudrait, pour éviter la possibilité d’une
appendicite future, enlever l’appendice chez tous les enfants. (p. 199)
Elstir me dit qu’elle s’appelait
Albertine Simonet et me nomma aussi ses autres amies que je lui décrivis avec
assez d’exactitude pour qu’il n’eût guère d’hésitation. J’avais commis à
l’égard de leur situation sociale une erreur, mais pas dans le même sens que d’habitude
à Balbec. J’y prenais facilement pour des princes des fils de boutiquiers
montant à cheval. Cette fois j’avais
situé dans un milieu interlope des filles d’une petite bourgeoisie fort riche,
du monde de l’industrie et des affaires. C’était celui qui de prime abord
m’intéressait le moins, n’ayant pour moi
le mystère ni du peuple, ni d’une société comme celle des Guermantes. (p.
200)
[…] je regrettai de consommer
tout cela pour le simple plaisir de faire la connaissance d’Albertine. Mon intelligence jugeait ce plaisir fort
peu précieux, depuis qu’il était assuré. Mais en moi la volonté ne partagea pas
un instant cette illusion, la volonté qui est le serviteur, persévérant et
immuable, de nos personnalités successives ; cachée dans l’ombre,
dédaignée, inlassablement fidèle, travaillant sans cesse, et sans se soucier
des variations de notre moi, à ce qu’il ne manque jamais du nécessaire. Pendant
qu’au moment où va se réaliser un voyage désiré, l’intelligence et la
sensibilité commencent à se demander s’il vaut vraiment la peine d’être
entrepris, la volonté qui sait que ces maîtres oisifs recommenceraient
immédiatement à trouver merveilleux ce voyage, si celui-ci ne pouvait avoir
lieu, la volonté les laisse disserter devant la gare, multiplier les hésitations ;
mais elle s’occupe de prendre les billets et de nous mettre en wagon pour
l’heure du départ. Elle est aussi
invariable que l’intelligence et la sensibilité sont changeantes, mais comme
elle est silencieuse, ne donne pas ses raisons, elle semble presque inexistante ;
c’est sa ferme détermination que suivent les autres parties de notre moi, mais
sans l’apercevoir, tandis qu’elles distinguent nettement leurs propres
incertitudes. (p. 225)
En parlant, Albertine gardait la tête immobile, les narines serrées, ne
faisait remuer que le bout des lèvres. Il en résultait ainsi un son traînard et
nasal dans la composition duquel entraient peut-être des hérédités
provinciales, une affectation juvénile de flegme britannique, les leçons d’une
institutrice étrangère et une hypertrophie congestive de la muqueuse du nez.
Cette émission, qui cédait bien vite du reste quand elle connaissait plus les
gens et redevenait naturellement enfantine, aurait pu passer pour désagréable.
Mais elle était particulière et m’enchantait. Chaque fois que j’étais quelques
jours sans la rencontrer, je m’exaltais en me répétant : « On ne vous
voit jamais au golf », avec le ton nasal sur lequel elle l’avait dit,
toute droite, sans bouger la tête. Et je
pensais alors qu’il n’existait pas de personne plus désirable. (p. 232)
J’avais causé avec elle sans plus savoir où tombaient mes paroles, ce
qu’elles devenaient, que si j’eusse jeté des cailloux dans un abîme sans fond.
Qu’elles soient remplies en général par
la personne à qui nous les adressons d’un sens qu’elle tire de sa propre
substance et qui est très différent de celui que nous avions mis dans ces mêmes
paroles, c’est un fait que la vie courante nous révèle perpétuellement.
Mais si de plus nous nous trouvons auprès d’une personne dont l’éducation
(comme pour moi celle d’Albertine) nous est inconcevable, inconnus les
penchants, les lectures, les principes, nous ne savons pas si nos paroles
éveillent en elle quelque chose qui y ressemble plus que chez un animal à qui
pourtant on aurait à faire comprendre certaines choses. De sorte qu’essayer de me lier avec Albertine
m’apparaissait comme une mise en contact avec l’inconnu sinon avec
l’impossible, comme un exercice aussi malaisé que dresser un cheval, aussi
reposant qu’élever des abeilles ou que cultiver des rosiers. (p. 236)
Bien que ce mensonge fût, Andrée me connaissant si peu, fort
insignifiant, je n’aurais pas dû continuer à fréquenter une personne qui en
était capable. Car ce que les gens ont fait, ils le recommencent indéfiniment.
Et qu’on aille voir chaque année un ami qui les premières fois n’a pu venir à
votre rendez-vous, ou s’est enrhumé, on le retrouvera avec un autre rhume qu’il aura pris, on le manquera à un autre
rendez-vous où il ne sera pas venu, pour
une même raison permanente à la place de laquelle il croit avoir des raisons
variées, tirées des circonstances. (p. 240)
Non, elle seulement, elle et Miss,
parce qu’elle a à repasser ses examens, elle va potasser, la pauvre gosse. Ce
n’est pas gai, je vous assure. Il peut arriver qu’on tombe sur un bon sujet. Le
hasard est si grand. Ainsi une de nos amies a eu : « Racontez un
accident auquel vous avez assisté. » Ça c’est une veine. Mais je connais
une jeune fille qui a eu à traiter (et à l’écrit encore) : « D’Alceste ou de Philinte, qui préféreriez-vous
avoir comme ami ? » Ce que j’aurais séché là-dessus !
D’abord en dehors de tout, ce n’est pas une question à poser à des jeunes
filles. Les jeunes filles sont liées avec d’autres jeunes filles et ne sont pas
censées avoir pour amis des messieurs. […] Le plus fort est que dans un recueil
des meilleurs devoirs d’élèves couronnées, le sujet a été traité deux fois
d’une façon absolument opposée. Tout
dépend de l’examinateur. L’un voulait qu’on dise que Philinte était un homme
flatteur et fourbe, l’autre qu’on ne pouvait pas refuser son admiration à
Alceste, mais qu’il était par trop acariâtre et que comme ami il fallait lui
préférer Philinte. Comment voulez-vous que les malheureuses élèves s’y
reconnaissent quand les professeurs ne sont pas d’accord entre eux ? (p.
243)
Même mentalement, nous dépendons des lois naturelles beaucoup plus que
nous croyons et notre esprit possède d’avance comme certain cryptogame, comme
telle graminée, les particularités que nous croyons choisir. (p. 245-246)
Et j’aidais volontiers mes amies à jouer de mauvais tours au
professeur de danse. Nous subissions généralement quelques admonestations du
tenancier ou des employés usurpant un pouvoir directorial, parce que mes amies,
même Andrée qu’à cause de cela j’avais cru le premier jour une créature si
dionysiaque et qui était au contraire frêle, intellectuelle, et cette année-là
fort souffrante, mais qui obéissait malgré cela moins à l’état de santé qu’au génie de cet âge qui emporte tout et
confond dans la gaîté les malades et les vigoureux, ne pouvaient pas aller
au vestibule, à la salle des fêtes, sans prendre leur élan, sauter par-dessus
toutes les chaises, revenir sur une glissade en gardant leur équilibre par un
gracieux mouvement de bras, en chantant,
mêlant tous les arts, dans cette première jeunesse, à la façon de ces poètes
des anciens âges pour qui les genres ne sont pas encore séparés, et qui
mêlent dans un poème épique les préceptes agricoles aux enseignements
théologiques. (p. 247)
Les traits de notre visage ne sont guère que des gestes devenus, par
l’habitude, définitifs. La nature, comme la catastrophe de Pompéi, comme
une métamorphose de nymphe, nous a immobilisés dans le mouvement accoutumé. De même nos intonations contiennent notre
philosophie de la vie, ce que la personne se dit à tout moment sur les choses.
Sans doute ces traits n’étaient pas qu’à ces jeunes filles. Ils étaient à leurs
parents. L’individu baigne dans quelque
chose de plus général que lui. À ce compte, les parents ne fournissent pas
que ce geste habituel que sont les traits du visage et de la voix, mais aussi
certaines manières de parler, certaines phrases consacrées, qui presque aussi
inconscientes qu’une intonation, presque aussi profondes, indiquent, comme
elle, un point de vue sur la vie. (p. 262)
Enfin plus générale encore que
n’est le legs familial était la
savoureuse matière imposée par la province originelle d’où elles tiraient leur
voix et à même laquelle mordaient leurs intonations. Quand Andrée pinçait
sèchement une note grave, elle ne pouvait faire que la corde périgourdine de
son instrument vocal ne rendît un son chantant, fort en harmonie d’ailleurs
avec la pureté méridionale de ses traits ; et aux perpétuelles gamineries
de Rosemonde, la matière de son visage et de sa voix du Nord répondaient, quoi
qu’elle en eût, avec l’accent de sa province. Entre cette province et le tempérament de la jeune fille qui dictait
les inflexions, je percevais un beau dialogue. (p. 263)
et pourtant nous causions si peu.
Tandis qu’avec Mme
de Villeparisis ou Saint-Loup, j’eusse démontré par mes paroles beaucoup plus
de plaisir que je n’en eusse ressenti, car je les quittais avec fatigue, au
contraire couché entre ces jeunes filles, la
plénitude de ce que j’éprouvais l’emportait infiniment sur la pauvreté, la
rareté de nos propos et débordait de mon immobilité et de mon silence, en
flots de bonheur dont le clapotis venait mourir au pied de ces jeunes roses.
(p. 263-264)
Même, en ce qui me concernait, elle était la seule de ces jeunes filles
qui jamais ne m’eût répété quelque chose de peu agréable qu’on avait pu dire de
moi ; bien plus, si c’était moi-même qui le racontais, elle faisait
semblant de ne pas le croire ou en donnait une explication qui rendît le propos
inoffensif ; c’est l’ensemble de
ces qualités qui s’appelle le tact. Il est l’apanage des gens qui, si nous
allons sur le terrain, nous félicitent
et ajoutent qu’il n’y avait pas lieu de le faire, pour augmenter encore à nos
yeux le courage dont nous avons fait preuve, sans y avoir été contraint.
Ils sont l’opposé des gens qui dans la même circonstance disent :
« Cela a dû bien vous ennuyer de vous battre, mais d’un autre côté vous ne
pouviez pas avaler un tel affront, vous ne pouviez pas faire autrement. » Mais comme en tout il y a du pour et du
contre, si le plaisir ou du moins l’indifférence de nos amis à nous répéter
quelque chose d’offensant qu’on a dit sur nous prouve qu’ils ne se mettent
guère dans notre peau au moment où ils nous parlent, et y enfoncent l’épingle
et le couteau comme dans de la baudruche, l’art
de nous cacher toujours ce qui peut nous être désagréable dans ce qu’ils ont
entendu dire de nos actions, ou dans l’opinion qu’elles leur ont à
eux-mêmes inspirée, peut prouver chez
l’autre catégorie d’amis, chez les amis pleins de tact, une forte dose de
dissimulation. (p. 276-277)
Je savais maintenant que j’aimais Albertine ; mais
hélas ! je ne me souciais pas de le lui apprendre. C’est que, depuis le
temps des jeux aux Champs-Élysées, ma
conception de l’amour était devenue différente, si les êtres auxquels
s’attachait successivement mon amour demeuraient presque identiques. D’une part l’aveu, la déclaration de ma
tendresse à celle que j’aimais ne me semblait plus une des scènes capitales et
nécessaires de l’amour ; ni celui-ci, une réalité extérieure mais seulement un plaisir subjectif. Et ce
plaisir, je sentais qu’Albertine ferait d’autant plus ce qu’il fallait pour
l’entretenir qu’elle ignorerait que je l’éprouvais. (p. 278)
L’amour commence, on voudrait rester pour celle qu’on aime l’inconnu
qu’elle peut aimer, mais on a besoin
d’elle, on a besoin de toucher moins son corps que son attention, son cœur.
On glisse dans une lettre une méchanceté qui forcera l’indifférente à vous
demander une gentillesse, et l’amour,
suivant une technique infaillible, resserre pour nous d’un mouvement alterné
l’engrenage dans lequel on ne peut plus ni ne pas aimer, ni être aimé. (p.
279)
Il était de la famille de
certains regards, de certains gestes, qui bien que n’ayant pas une forme
logique, rationnelle, directement élaborée pour l’intelligence de celui qui
écoute, lui parviennent cependant avec
leur signification véritable, de même que la parole humaine, changée en
électricité dans le téléphone, se refait parole pour être entendue. Afin d’effacer de l’esprit d’Andrée l’idée
que je m’intéressais à Mme Bontemps, je ne parlai
plus d’elle avec distraction seulement, mais avec malveillance ; je
dis avoir rencontré autrefois cette espèce de folle et que j’espérais bien que
cela ne m’arriverait plus. Or je
cherchais au contraire de toute façon à la rencontrer. (p. 280)
J’avais cru que l’amour que j’avais pour Albertine n’était pas fondé sur
l’espoir de la possession physique. Pourtant quand il m’eut paru résulter
de l’expérience de ce soir-là que cette possession était impossible et qu’après
n’avoir pas douté le premier jour, sur la plage, qu’Albertine ne fût
dévergondée, puis être passé par des suppositions intermédiaires, il me sembla
acquis d’une manière définitive qu’elle était absolument vertueuse ;
quand, à son retour de chez sa tante, huit jours plus tard, elle me dit avec
froideur : « Je vous pardonne, je regrette même de vous avoir fait de
la peine, mais ne recommencez jamais », au contraire de ce qui s’était
produit quand Bloch m’avait dit qu’on pouvait avoir toutes les femmes, et comme
si, au lieu d’une jeune fille réelle, j’avais connu une poupée de cire, il arriva que peu à peu se détacha d’elle
mon désir de pénétrer dans sa vie, de la suivre dans les pays où elle avait
passé son enfance, d’être initié par elle à une vie de sport ; ma curiosité intellectuelle de ce
qu’elle pensait sur tel ou tel sujet ne survécut pas à la croyance que je
pourrais l’embrasser. Mes rêves l’abandonnèrent dès qu’ils cessèrent d’être
alimentés par l’espoir d’une possession dont je les avais crus indépendants.
(p. 286-287)
Mais arrivée chez cette dame
bonne et sympathique, la jeune fille
obéissant à son insu au principe de l’utilisation multiple d’une seule action,
trouvait plus affectueux d’avoir l’air d’être venue seulement à cause du
plaisir qu’elle avait senti qu’elle éprouverait à revoir cette dame. Celle-ci était infiniment touchée
qu’Albertine eût accompli un long trajet par pure amitié. En voyant la dame
presque émue, Albertine l’aimait encore davantage. Seulement il arrivait
ceci : elle éprouvait si vivement
le plaisir d’amitié pour lequel elle avait prétendu mensongèrement être venue,
qu’elle craignait de faire douter la dame de sentiments en réalité sincères, si
elle lui demandait le service pour l’amie. La dame croirait qu’Albertine
était venue pour cela, ce qui était vrai, mais elle conclurait qu’Albertine
n’avait pas de plaisir désintéressé à la voir, ce qui était faux. De sorte
qu’Albertine repartait sans avoir demandé le service, comme les hommes qui ont été si bons avec une femme dans l’espoir
d’obtenir ses faveurs, qu’ils ne font pas leur déclaration pour garder à cette
bonté un caractère de noblesse. (p. 290-291)
Elle fut certainement désolée de
n’avoir pu me faire plaisir et me donna un petit crayon d’or, par cette vertueuse perversité des gens qui,
attendris par votre gentillesse et ne souscrivant pas à vous accorder ce
qu’elle réclame, veulent cependant faire en votre faveur autre chose :
le critique dont l’article flatterait le romancier l’invite à la place à dîner,
la duchesse n’emmène pas le snob avec elle au théâtre, mais lui envoie sa loge
pour un soir où elle ne l’occupera pas. Tant
ceux qui font le moins et pourraient ne rien faire sont poussés par le scrupule
à faire quelque chose ! (p. 293)
Malgré ma déception récente, ces paroles si franches, en me donnant une
grande estime pour Albertine, me causaient une impression très douce. Et
peut-être cette impression eut-elle plus tard pour moi de grandes et fâcheuses
conséquences, car ce fut par elle que
commença à se former ce sentiment presque familial, ce noyau moral qui devait
toujours subsister au milieu de mon amour pour Albertine. Un tel sentiment peut être la cause des
plus grandes peines. Car pour
souffrir vraiment par une femme, il faut avoir cru complètement en elle.
Pour le moment, cet embryon d’estime morale, d’amitié, restait au milieu de mon
âme comme une pierre d’attente. (p. 294)
Mais pour que j’aimasse vraiment Andrée, elle était trop
intellectuelle, trop nerveuse, trop maladive, trop semblable à moi. Si
Albertine me semblait maintenant vide, Andrée
était remplie de quelque chose que je connaissais trop. J’avais cru le
premier jour voir sur la plage une maîtresse de coureur, enivrée de l’amour des
sports, et Andrée me disait que si elle s’était mise à en faire, c’était sur
l’ordre de son médecin pour soigner sa neurasthénie et ses troubles de
nutrition, mais que ses meilleures
heures étaient celles où elle traduisait un roman de George Eliot. Ma
déception, suite d’une erreur initiale sur ce qu’était Andrée, n’eut, en fait,
aucune importance pour moi. (p. 295)
D’autres fois le bonheur baignait
ses joues d’une clarté si mobile que la peau devenue fluide et vague laissait
passer comme des regards sous-jacents qui la faisaient paraître d’une autre
couleur, mais non d’une autre matière que les yeux ; quelquefois, sans y
penser, quand on regardait sa figure ponctuée de petits points bruns et où
flottaient seulement deux taches plus bleues, c’était comme on eût fait d’un
œuf de chardonneret, souvent comme une agate opaline travaillée et polie à deux
places seulement, où, au milieu de la pierre brune, luisaient, comme les ailes
transparentes d’un papillon d’azur, les
yeux où la chair devient miroir et nous donne l’illusion de nous laisser, plus
qu’en les autres parties du corps, approcher de l’âme. (p. 298)
Et c’est en somme une façon comme une autre de résoudre le problème de
l’existence, qu’approcher suffisamment les choses et les personnes qui nous ont
paru de loin belles et mystérieuses, pour nous rendre compte qu’elles sont sans
mystère et sans beauté ; c’est une des hygiènes entre lesquelles
on peut opter, une hygiène qui n’est peut-être pas très recommandable, mais
elle nous donne un certain calme pour passer la vie, et aussi — comme elle permet de ne rien regretter, en
nous persuadant que nous avons atteint le meilleur, et que le meilleur n’était
pas grand-chose — pour nous résigner à la mort. (p. 300)
Ainsi s’était dissipée toute la
gracieuse mythologie océanique que j’avais composée les premiers jours. Mais il
n’est pas tout à fait indifférent qu’il nous arrive au moins quelquefois de
passer notre temps dans la familiarité de ce que nous avons cru inaccessible et
que nous avons désiré. […] Mais dans des relations comme celles que j’avais
avec Albertine et ses amies, le plaisir vrai qui est à leur origine laisse ce
parfum qu’aucun artifice ne parvient à donner aux fruits forcés, aux raisins
qui n’ont pas mûri au soleil. Les
créatures surnaturelles qu’elles avaient été un instant pour moi mettaient
encore, même à mon insu, quelque merveilleux, dans les rapports les plus banals
que j’avais avec elles, ou plutôt préservaient ces rapports d’avoir jamais rien
de banal. […] dans l’herbe, je
les regardais sans les vider peut-être de tout le médiocre contenu dont
l’existence journalière les avait remplis, et pourtant sans me rappeler
expressément leur céleste origine, comme si pareil à Hercule ou à Télémaque,
j’avais été en train de jouer au milieu des nymphes. (p. 301-302)
Ce que je revis presque invariablement quand je pensai à Balbec, ce
furent les moments où chaque matin, pendant la belle saison, comme je
devais l’après-midi sortir avec Albertine et ses amies, ma grand-mère sur l’ordre du médecin me forçait à rester couché dans
l’obscurité. Le directeur donnait des ordres pour qu’on ne fît pas de bruit
à mon étage et veillait lui-même à ce qu’ils fussent obéis. À cause de la trop
grande lumière, je gardais fermés le plus longtemps possible les grands rideaux
violets qui m’avaient témoigné tant d’hostilité le premier soir. (p. 305)
Je me recouchais ; obligé de goûter, sans bouger, par
l’imagination seulement, et tous à la fois, les plaisirs du jeu, du bain, de la
marche, que la matinée conseillait, la joie faisait battre bruyamment mon
cœur comme une machine en pleine action, mais immobile, et qui ne peut que
décharger sa vitesse sur place en tournant sur elle-même. (p. 305)