« [...] ce n'est qu'en ruminant qu'on s'assimile ce qu'on a lu. » - (Arthur Schopenhauer)

« L'art, c'est se retrouver dans ce que l'on voit ou ce qu'on lit ; c'est quand l'auteur ou le peintre a su formuler mieux que moi ce qui m'arrive ou ce qui m'est arrivé, lorsqu'il l'interprète d'une façon beaucoup plus intelligente que moi, ou quand, grâce à son œuvre, je perçois ma propre vie d'une manière plus fine, plus belle, que moi. » - (Krzysztof Kieślowski)

mardi 9 février 2016

Hermann et Dorothée, de Goethe : résilience du couple face au malheur et à l'adversité.

Quatrième de couverture : 

« Vous avouerez que ce poème marque l'apogée de l'art de Goethe et de tout notre art moderne. J'ai vu naître cette épopée et la façon dont elle est née m'a causé presque autant d'admiration que l'œuvre elle-même. Tandis que nous autres nous sommes forcés de rassembler et de choisir péniblement nos matériaux, pour n'arriver qu'à sortir lentement quelque chose de passable, lui n'a qu'à secouer d'une main légère l'arbre de son génie pour en faire tomber les plus beaux fruits, des fruits mûrs et pesants. On ne peut s'imaginer avec quelle aisance souveraine il moissonne maintenant les fruits d'une vie si bien employée et d'une culture de tous les instants, quelle gravité et quelle sûreté il y a dans tous les pas qu'il fait, et à quel degré la clarté de ses vues sur lui-même et sur les choses le préservent de tout vain effort et inutile tâtonnement ». Lettre de Friedrich Schiller au peintre Johann Heinrich Meyer, 21 juillet 1797.


« Grand poème épique » selon ses propres dires, Hermann et Dorothée a été écrit à la suite des Années d’apprentissage de Wilhelm Meister et appartient aux écrits tardifs de Goethe. Ce dernier s’est depuis longtemps distancé vis-à-vis de son héros Werther, le personnage éponyme de son premier roman, ou plutôt, il s’est définitivement écarté du mouvement Sturm und Drang (que l’on pourrait traduire littéralement comme « Tempête et Passion ») depuis son retour d’Italie. « Werther n’était qu’un dilettante de la vie, comme le dit Goethe dans sa dissertation de 1799 sur le dilettantisme, c’est le propre du dilettante de ne voir la réalité qu’à travers son sentiment et de n’attacher de prix qu’à ses passions. » (p. 34). Hermann et Dorothée, comme le dit très justement Hippolyte Loiseau qui a signé la traduction et la préface du poème épique de Goethe, est une « œuvre qui se place à côté de Wilhelm Meister dans la série des œuvres éducatives de Goethe […] il [en] sort une leçon de sagesse pratique qui a une haute portée humaine. Le travail probe, l’effort quotidien dans la sphère d’activité que la nature ou le sort ont réservée à chacun portent des fruits heureux et certains. Tous les personnages du poème de Goethe sont actifs. […] les héros mettent eux-mêmes la main à la pâte. […] Hermann et Dorothée est, peut-on dire, un hymne au travail. Le début du chant V célèbre expressément par la bouche du pasteur les mérites de la classe moyenne, celle des bourgeois et des artisans, des paysans aussi qui sans impatience, avec méthode et application, font humblement mais joyeusement leur tâche de chaque jour et de chaque saison… (p. 33-4)

        Hermann et Dorothée risque donc de déconcerter ceux qui ne connaissent de Goethe que son premier roman le plus célèbre, Les Souffrances du jeune Werther. Ses autres romans, Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister et Les Affinités électives, exaltent le travail et l’activité de manière constante, mais non pas, évidemment, de manière aveugle. Le travail exalté par Goethe est un travail avant tout utile, qui vise à assurer et à améliorer concrètement la vie et le bien-être des hommes, en mettant l’accent sur le travail domestique et l’administration des terres.
« Je vis en effet heureux avec mes parents aimants, que j’aide fidèlement à régir la maison et nos terres. Je suis leur fils unique et nos affaires sont multiples. Je m’occupe de tout ce qui est champs ; mon père administre avec soin la maison [il est hôtelier], et ma mère active fait marcher tout le ménage. »

        Si Goethe consacre naturellement sa description la plus détaillée à la beauté de l’héroïne Dorothée, c’est surtout pour sa diligence à prendre soin de ses compagnons d’infortune, son activité, sa bonté, sa sagesse, elle qui fait partie des réfugiés qui ont fui les effets de la Révolution française et qui font escale là où Hermann vit avec ses parents, sur la rive droite du Rhin, que le jeune homme s'éprend de la jeune fille. Ayant constaté ses qualités dès sa première rencontre, Hermann fait croire à Dorothée, lors de leur seconde rencontre (mais qui sera la première pour nous lecteurs, la première étant rapportée sous la forme d’un récit qu’Hermann fait à sa mère), davantage par timidité que par ruse, pour ne pas avouer directement son amour, qu’il veut l’engager comme servante sur la base des qualités qu’il a remarquées chez elle.
« Mais sûrement tu as remarqué combien les domestiques, tantôt par légèreté, tantôt par manque de conscience, sont pour la maîtresse de maison une source de tourments. […] Depuis longtemps, par suite, ma mère désire avoir dans la maison une jeune fille qui ne l’aide pas seulement de son bras, mais aussi de son cœur, et qui remplacerait la fille qu’elle a prématurément perdue. Or, en te voyant en ce jour, auprès de la voiture, déployer une heureuse adresse, en voyant la force de ton bras et la santé parfaite que révèle tout ton être, en entendant tes propos si sages, je fus frappé. Je retournai en hâte à la maison et vantai à mes parents et à nos amis l’étrangère, selon son mérite. Je viens donc te dire leur souhait et le mien. – Excuse mon langage hésitant. » (p. 149)
       Considérée du simple point de vue de l’histoire, Hermann et Dorothée n’a rien de remarquable et pourrait se résumer en quelques lignes, comme le dit Hippolyte Loiseau dans une préface en tous points remarquable. Un groupe de réfugiés venant de la rive gauche du Rhin ont fui la Révolution française, dénoncée par Goethe non pour ses idées, mais pour ses débordements. Au début du poème, l’hôtelier et sa femme, les parents d’Hermann, sont restés dans leur ville désertée par des habitants curieux de voir la foule des réfugiés qui passe à proximité.
« Non, jamais, par ma foi, je n’ai vu le marché et les rues à ce point solitaires ! On dirait que le balai de la mort a passé par la ville. Il n’y est pas, à mon sens, resté cinquante de tous nos habitants. Ce que peut la curiosité ! Ainsi, chacun, prenant ses jambes à son cou, a couru voir le triste cortège des pauvres exilés. Jusqu’à la chaussée qu’ils suivent, il y a toujours bien une petite lieue, et on s’y précipite dans la brûlante poussière de midi. Ce n’est pas moi qui me déplacerais ainsi pour être témoin de la détresse de braves gens qui fuient ; abandonnant, hélas ! avec ce qu’ils ont pu sauver de leur avoir, l’autre rive du Rhin, ce beau pays, ils viennent vers nous, ayant franchi le fleuve, et traversent l’heureux coin de terre que fait notre fertile vallée et ses méandres. Tu as bien agi, ô femme, en envoyant, dans un esprit de charité, notre fils distribuer aux malheureux du vieux et de quoi manger et se rafraîchir ; car il convient aux riches de donner […] ». Ainsi, assis, bien à son aise, sous le porche de la maison sur le marché, parlait à sa femme l’hôtelier du Lion d’or. » (p. 53)

            C’est à cette occasion qu’Hermann, envoyé par ses parents pour venir en aide aux exilés, tombe amoureux de Dorothée, ce qui explique son étrange métamorphose lorsqu’il revient chez lui et parle avec une assurance et une loquacité que ses proches ne lui connaissaient pas. Après s’être enquis du sort des malheureux, le père aborde un sujet semble-t-il régulièrement discuté dans la famille, à savoir son aspiration à voir son fils épouser une jeune fille qui lui fasse honneur, c’est-à-dire pourvue d’une dot importante et d’un rang prestigieux. Hermann rejette vigoureusement la proposition de son père d’épouser une des filles du riche négociant de la ville, qu’il trouve « vaniteuses et sans cœur ». Son père s’emporte rapidement devant le refus obstiné de son fils, qui finit par s’éclipser pour éviter un conflit ouvert et violent avec son père, que Goethe dépeint prompt à s’emporter. À l’opposé, la mère d’Hermann, connaissant les excès de son mari, est également prompte à calmer son mari.
« Mais la bonne et intelligente mère répliqua du tac au tac : « Il faut avouer que tu as toujours été injuste pour notre fils, et c’est le plus mauvais moyen pour réaliser le bien que tu désires. Nous ne pouvons en effet former les enfants à notre gré. Il nous faut les garder et les aimer tels que Dieu nous les a données, les élever de notre mieux et les laisser faire. L’un a tel don, les autres en ont de différents, chacun les utilise et, en fin de compte, chacun n’est bon et heureux qu’à sa façon. Je ne veux pas qu’on dise du mal de mon Hermann, car, je le sais, il est digne des biens dont il héritera un jour, c’est un excellent maître de maison, un modèle pour les bourgeois comme pour les paysans […]. Mais, avec tes gronderies et tes blâmes, tu lui coupes bras et jambes, comme tu l’as encore fait aujourd’hui même. » Et, quittant sur-le-champ la chambre, elle alla en toute hâte à la recherche de son fils, pour le trouver en quelque endroit qu’il pût être et pour lui rendre la joie par de bonnes paroles, car il le méritait certes bien, l’excellent fils. »
           On le remarquera dans les passages cités, et qui se confirmera dans la suite de l’épopée, le style de Goethe est « tout en action. Il est sobre, presque nu. Il ne s’attarde pas aux fioritures inutiles, il peint les choses et les gens avec une netteté et une simplicité toutes sculpturales, il est réaliste et ne recule pas, au besoin, devant l’expression triviale, mais parlante. […] La plasticité de ce style est telle que la plupart des scènes d’Hermann et Dorothée s’imposent à nous comme des tableaux ou des bas-reliefs. » (p. 36-7)
Goethe avait pour ambition d’écrire une épopée dans le style homérique, bien qu’il eût conscience dès le départ que son sujet ne pourrait certes pas avoir l’ampleur du modèle grec et se cantonnât à un drame domestique, de portée modeste, et parfois qualifiée abusivement de « vulgaire pastorale » ou de « poésie pot-au-feu ». Comme chez Homère, les personnages sont désignés par un trait caractéristique, très souvent répété, le plus souvent par l’emploi d’un ou plusieurs adjectifs. Il est tour à tour question de « la sage et intelligente ménagère», « l’excellent hôtelier», « et le bon papa dit alors, en appuyant sur ces mots », « le noble et intelligent pasteur », « l’humanité de l’hôtelier s’émut, et il dit alors », « l’excellent hôtelier dit encore ces paroles, témoignant d’une pensée virile et sage », « le fils répondit avec modestie » etc.

Voici entre autres quelques passages où les personnages, notamment celui d’Hermann, sont décrits avec simplicité mais précision par Goethe :
« Hermann a un sens droit, je le connais depuis son âge tendre et déjà comme enfant il ne tendait pas la main capricieusement vers ceci ou vers cela. Il ne désirait que ce qui lui convenait, et il s’y tenait ferme. Ne soyez pas effarouché et étonné de voir soudain apparaître ce que depuis si longtemps vous désirez [le pasteur s’adressant à l’hôtelier à propos de la volonté de son fils de se marier]. L’apparition n’a pas, en vérité, tous les dehors de ce que vous aviez rêvé. Nos désirs souvent nous cachent à nous-mêmes l’objet de nos désirs ; les dons nous viennent du ciel avec leurs formes propres. Donc ne méconnaissez pas la jeune fille qui, la première, a touché le cœur de votre fils aimé, si bon et si raisonnable. Heureux est celui à qui la première femme qu’il aime accorde sa main, celui dont le plus cher désir ne languit pas secrètement en son âme ! Oui, je le vois rien qu’à le regarder, son destin est décidé. Une véritable inclination transforme d’un coup le jeune homme en un homme fait. » (p. 113)
« Cependant, le pasteur suivit aussitôt le pharmacien, jusqu’à la brèche de la clôture, et celui-ci, d’un air fin, lui montra la jeune fille. « La voyez-vous, dit-il ? Elle a emmailloté le poupon. Je reconnais parfaitement la vieille cotonnade et la taie d’oreiller bleue qu’Hermann lui a apportée dans son ballot. Elle a, par ma foi, fait des cadeaux un prompt et judicieux emploi. Ce sont là des signes certains et tous les autres concordent. Le rouge corselet, bien lacé, soutient la rondeur du sein, et son corsage noir la serre étroitement. Le bord de la chemise est soigneusement plissé en fraise, encadrant le menton rond avec une grâce aimable. L’ovale du visage exprime bien la franchise et la sérénité, et les grosses nattes sont enroulées autour d’épingles d’argent. Encore qu’elle soit assise, nous pouvons tout de même voir qu’elle est grande et bien faite et reconnaître sa robe bleue qui descend de son corsage en plus ondoyants nombreux jusqu’à ses chevilles élégantes. Il n’y a pas de doute, c’est elle. C’est pourquoi venez, pour que nous démêlions aussi si elle est bonne et vertueuse, et si elle a toutes les vertus d’une bonne ménagère. » (p. 133)

        Goethe a un sens du détail artistique remarquable, comme en attestent les passages suivants, les plus beaux passages je pense de ce poème, consacrés à la description du cortège des réfugiés et aux deux scènes du couple héroïque :
« Qui serait capable de conter les multiples aspects de cette détresse ? Déjà de loin, avant même d’avoir atteint le bas des prairies, nous apercevions la poussière. Le convoi s’en allant de coteau en coteau se déroulait vers l’horizon à perte de vue, on n’en pouvait qu’avec peine distinguer le détail. Mais lorsque nous atteignîmes le chemin qui traverse obliquement la vallée, nous trouvâmes encore des piétons et des voitures en grande cohue et confusion. Hélas ! nous en vîmes passer sous nos yeux assez encore de ces infortunés, et nous pûmes voir par le menu combien amère est la fuite douloureuse, et combien il est pourtant joyeux le sentiment d’avoir réussi à sauver en hâte sa propre peau. Qu’il était triste le spectacle de ces biens nombreux que recèle une maison abondamment pourvue et qu’un chef de famille ordonné avait placés autour de lui aux places qui leur convenaient, toujours pour l’usage à portée de la main, car tout est nécessaire et utile ! Que c’était triste, dis-je, de voir tout cela chargé pêle-mêle sur toutes sortes de voitures et de chariots, sauvé à la hâte. Sur le haut de l’armoire, le crible et la couverture de laine, dans le pétrin le lit et un drap recouvrant le miroir. Hélas ! le danger, comme nous l’avons vu nous-mêmes il y a vingt ans lors de l’incendie, enlève à l’homme tout jugement. Il sauve les objets inutiles et laisse les choses précieuses. Ainsi, on voyait les fugitifs emporter avec un soin irréfléchi tout un bric-à-brac de vieilleries qui chargeaient lourdement les bœufs et les chevaux : de vieilles planches et des futailles, le parc aux oies et la cage à oiseaux. Et de même femmes et enfants haletaient sous le poids des paquets qu’ils traînaient, écrasés par le fardeau des corbeilles et des hottes bourrées de choses totalement inutiles. L’homme a tant de peine à se séparer du plus insignifiant des objets qui sont siens ! Et ainsi sur la route poussiéreuse s’en allait dans le désordre et la confusion la foule se bousculant. Celui-ci dont les animaux sont plus faibles voudrait marcher lentement, cet autre voudrait par contre hâter sa course. Alors c’étaient des hurlements de femmes et d’enfants qu’on bouscule, les cris du bétail, les aboiements des chiens se mêlant au tout, les lamentations des vieillards et des malades qui, juchés sur des lits tout en haut des voitures chargées à l’excès, à tout moment menaçaient de tomber. Mais voici qu’une roue grinçante sort de l’ornière, et s’égare vers le bord de la chaussée. La voiture se renverse et tombe dans le fossé, et les gens sont jetés au loin par l’élan dans les champs, poussant des cris effroyables ; par bonheur, il n’y a pas de mal. […] Ainsi la voiture gisait là, brisée, et les pauvres gens étaient abandonnés à eux-mêmes, car les autres se hâtaient de passer, ne pensant qu’à eux-mêmes, entraînés par le torrent. Nous y courûmes ; les malades et les vieillards qui, chez eux, auraient déjà eu de la peine à supporter leur vie douloureuse, nous les trouvâmes gisant sur le sol, mal en point, gémissant, se lamentant, brûlés par le soleil, étouffés par la poussière tourbillonnante. » (p. 59-61)
« Mais que je vous dise tout de suite pourquoi je suis venue puiser de l’eau à cette source qui coule pure et intarissable. Des gens imprévoyants ont troublé toute l’eau du village en faisant, sans réflexion, passer leurs chevaux et leurs bœufs dans la source qui fournit l’eau aux habitants. De même, en lavant leur linge et en se nettoyant, ils ont sali toutes les auges et souillé toutes les fontaines du village. Chacun ne pense qu’à lui et à satisfaire au plus vite ses besoins immédiats, sans penser à celui qui le suit. » Tout en parlant ainsi, elle était, avec son compagnon, parvenue au bas des larges degrés, et tous deux s’assirent sur le petit mur de la source. Elle se pencha sur l’eau pour la puiser ; lui saisit l’autre cruche et se pencha également, et ils virent leur image se balancer reflétée dans l’azur du ciel, et ils se firent signe de la tête et se saluèrent amicalement dans le miroir. (p. 147) ; « Retournons, continua-t-elle ! On blâme toujours les jeunes filles qui s’attardent à la fontaine, et pourtant on est si bien à bavarder au bord d’une source ruisselante. » Ils se levèrent donc ; tous deux se retournèrent encore pour plonger leurs regards dans la fontaine et un doux désir les saisit. Sans plus rien dire, elle prit alors les deux cruches par l’anse et remonta les marches. Hermann suivit sa bien-aimée. Il lui demanda une cruche, pour partager le fardeau. « Laissez, dit-elle, une double charge qui égalise le poids est plus aisée à porter. » (p. 151)
« Ils se levèrent donc et descendirent au long des champs, à travers les blés puissants, heureux de la clarté nocturne. Cependant, ils étaient ainsi arrivés à la vigne et ils entrèrent dans l’ombre. Et lui la guidait, lui faisant descendre les nombreuses pierres plates, non taillées, qui servaient d’escalier à l’allée couverte. Elle descendait lentement, les mains appuyées sur ses épaules, et de ses rayons vacillants, filtrant à travers le feuillage, la lune les regardait du haut du ciel, jusqu’au moment où, voilée par les nuées d’orage, elle abandonna le couple dans les ténèbres. Avec précaution, Hermann, robuste, soutenait la jeune fille qui marchait derrière lui, le dominant d’un degré. Cependant, ne connaissant pas le sentier et ses marches inégales, elle fit un faux pas ; son pied fit entendre un craquement et elle faillit tomber. Mais le jeune homme, avec sang-froid, étendit le bras en se retournant brusquement et il soutint la bien-aimée ; elle tomba doucement sur son épaule, poitrine contre poitrine, joue contre joue. Et ainsi il se tenait immobile, ainsi qu’une statue de marbre ; enchaîné par une volonté grave, il ne la serra pas plus fort qu’il ne convenait contre lui ; se raidissant seulement pour supporter le poids. Il sentait le splendide fardeau, la chaleur de son sein, le baume de son haleine passant comme un souffle sur ses propres lèvres. » (p. 163-165)

Bien que relativement court (environ 70 pages), Hermann et Dorothée est une œuvre caractéristique des écrits plus tardifs de Goethe, pétrie de sagesse pratique. Hermann devient un homme dont les qualités en sommeil s’éveillent grâce à son amour pour Dorothée. De taciturne, peut-être même un peu lourd, rustre dans ses manières, il revient métamorphosé de sa rencontre avec Dorothée. Hermann et Dorothée est également un éloge de la domesticité, du soutien mutuel que s’apportent mari et femme dans des temps difficiles s’ils sont bien assortis. C’est l’épisode de la rencontre des parents d’Hermann, au lendemain d’un incendie qui a ravagé leur village, mais le couple qu’ils ont formé leur ont permis de surmonter l’adversité, le malheur qui les a frappés en commun pour s’élever à la situation prospère qu’ils transmettront à leur fils. Dans le contexte de danger qui plane sur l’Allemagne des suites de la Révolution française, Hermann et Dorothée décident de s’unir, comme les parents du premier, pour mieux faire face à l’adversité et au malheur qui peut à tout moment les frapper. Je terminerai cet article sur quelques passages, parmi les très nombreux qui parsèment le poème, où l’on retrouve cette sagesse dont je viens de parler :

« Les hommes sont, par ma foi, ainsi faits ! Tous tant qu’ils sont aiment à s’en aller béer au malheur de leurs semblables. Ne les voit-on pas courir vers le feu, qui darde vers le ciel ses flammes dévastatrices, ou encore le criminel qu’on mène à la mort selon les rites de la justice ? Et l’on s’en va en promeneurs contempler la misère des pauvres exilés ! Et personne ne se dit qu’un semblable destin peut l’atteindre, peut-être demain, ou au moins quelque jour à venir. » (p. 57)
« Aujourd’hui encore je me souviens avec plaisir de la charpente à demi consumée et j’ai toujours dans les yeux la splendeur du soleil montant au ciel, car cette journée me donna un époux. Bientôt, les ruines n’étant pas encore relevées, le fils de ma jeunesse me fut donné par surcroît. C’est pourquoi, Hermann, je te loue d’avoir ainsi confiance dans la vie, d’arrêter ta pensée sur une jeune fille en des temps si tristes et d’oser en pleine guerre méditer une demande en mariage. » (p. 75)
« Que serait une maison, que serait une ville, si un chacun ne pensait avec joie à conserver, à renouveler, mais aussi à améliorer, suivant les leçons du temps et de l’étranger ? Il ne faut tout de même pas que l’homme sorte du sol ainsi qu’un champignon et pourrisse rapidement à la place même où il est né, ne laissant aucune trace de sa vie et de son activité ! » (p. 85)

« Continue seulement, dit alors la mère intelligente, à tout me raconter, les plus grandes comme les plus petites choses, car les hommes sont violents ; ils ne pensent jamais qu’aux solutions extrêmes, et dans leur violence, les obstacles les écartent aisément du droit chemin. » (p. 101)

« Je le sais, l’homme doit toujours tendre à l’idéal, et nous le voyons, en fait, viser à s’élever ; du moins il recherche la nouveauté, mais n’exagérons pas ? Car en même temps que le désir du mieux et du nouveau, la nature nous a aussi donné l’instinct de conservation et la volupté des vieilles habitudes. Tout état est bon qui est naturel et conforme à la raison. L’homme a beaucoup de désirs tout en ayant peu de besoins, car la vie est courte, et limitée la destinée des mortels. »
(p. 109)

« Que notre union, Dorothée, soit d’autant plus ferme que tout tremble davantage autour de nous. Nous voulons tenir bon et durer, nous voulons tenir ferme l’un à l’autre, et garder les beaux biens que nous possédons. L’homme qui, dans une époque où tout vacille, est lui-même vacillant en ses sentiments, augmente le mal et le répand toujours davantage. Mais celui qui demeure ferme en sa volonté, il façonne le monde à son image. […] Tu es à moi, et maintenant ce qui est à moi est plus mien que jamais. Je ne veux pas le garder mesquinement, je ne veux pas en jouir avec crainte, mais courageusement et vigoureusement. » (p. 185)

samedi 30 janvier 2016

David Golder, d'Irène Némirovsky

Quatrième de couverture :

Malade, trahi et abandonné par les siens, David Golder, financier redoutable, pourrait accepter la ruine de sa banque. Mais pour sa fille Joyce, frivole et dépensière, sur laquelle il n'a d'ailleurs aucune illusion, le vieil homme décide de reconstruire son empire, et entame cet ultime combat avec une énergie farouche. Paru en 1929, ce roman marquait les débuts d'une jeune romancière d'origine russe, aussitôt saluée comme un écrivain de premier ordre. Elle devait mourir en 1942 à Auschwitz. Irène Némirovsky est également l'auteur de Suite française, roman écrit en 1940, resté inédit jusqu'en 2004, et couronné à titre posthume par le prix Renaudot.

(Les références de page renvoient au volume Œuvres complètes, tome I, édition pochothèque)


Livre qui l’a popularisé, David Golder a valu à Irène Némirovsky, de la part de certains critiques, des accusations relatives à son supposé antisémitisme, et, parce qu’elle était juive, l’étiquette de « self-hating Jew » ou « haine de soi ».
Voici les passages qui reviennent le plus souvent pour étayer ces accusations :
« Quel besoin avait eu Gloria [la femme du personnage-éponyme] de l’inviter, celui-là [le personnage de Fischl] ? Il le regarda avec une sorte de haine comme une caricature cruelle. Il se tenait debout sur le pas de la porte, un petit Juif gras, roux et rose, l’air comique, ignoble, un peu sinistre, avec ses yeux brillants d’intelligence derrière les fines lunettes à branches dorées, son ventre, ses petites jambes faibles, courtes et tordues, ses mains d’assassin qui tenaient tranquillement une boîte de porcelaine, pleine de caviar frais, collée contre son cœur. » (p. 436-7)
« Plus tard, Soifer devait mourir seul, comme un chien, sans un ami, sans une couronne de fleurs sur sa tombe, enterré dans le cimetière le meilleur marché de Paris, par sa famille qui le haïssait, et qu’il avait haïe, à qui il laissait pourtant une fortune de plus 30 millions, accomplissant ainsi jusqu’au bout l’incompréhensible destin de tout bon Juif sur cette terre. » (p. 511)

On retrouve disséminées un peu partout dans le livre des expressions très stéréotypées sur le Juif, avec l’étiquette d’un avare, d’un usurier, qui est obsédé par l’argent et ne recule devant rien pour en gagner.
« Elle le regardait à la dérobée, durement. Comme il avait changé… Le nez, surtout… Il n’avait jamais eu cette forme auparavant, songea-t-elle, énorme, crochu, comme celui d’un vieil usurier juif. » (p. 465)

« Il y a une fille ici, dont l’amant a fait de grosses pertes au jeu, un gamin, elle était folle, elle a voulu me vendre son manteau, des chinchillas de toute beauté, j’ai marchandé, elle est venue ici, elle sanglotait, j’ai refusé, je comptais qu’elle s’affolerait davantage et que je l’aurais à meilleur prix. Je le regrette bien maintenant… Son amant s’est suicidé. Naturellement elle va garder le manteau… » (p. 446-7)

«  À Londres, à Paris, à New York, quand on disait « David Golder » c’était le nom d’un vieux Juif dur, qui toute sa vie avait été détesté et craint, qui avait écrasé ceux qui lui voulaient du mal. » (p. 499)

        Au vu de toutes ces citations, sans doute ceux n’ayant pas lu le roman dans son intégralité penseraient que nous sommes en présence d’un livre antisémite ou de l’œuvre d’une « self-hating Jew », expression souvent commode pour couper court à tout débat…
Considéré dans sa globalité, le roman va au-delà de cette polémique stérile qui a agité sa réception immédiate. La vision de l’humanité que Némirovsky est sombre, « pessimiste » pour certains, désespéré. Le plus grand rapprochement que l’on peut faire est avec la vision de l’homme de Tchekhov telle qu’elle transparaît dans ses récits et pièces, et dont Némirovsky a été une grande lectrice et admiratrice, lui consacrant un livre autobiographique sobrement intitulé La Vie de Tchekhov. Dans David Golder, on sent très fortement, pour le lecteur familier avec Tchekhov, l’influence de ce dernier sur le roman qui nous intéresse, dans le traitement des personnages et la volonté de distanciation, d’objectivation dénuée de jugement moral, jugement que le bon écrivain s’abstient en général de faire. Voici quelques extraits de l’introduction dans cette édition des Œuvres complètes, dans lesquels Némirovsky reconnaît explicitement l’influence que l’auteur de La Mouette a eue sur ses propres écrits :
« Ne rien prouver surtout. Ici moins que partout ailleurs. Ni que les uns sont bons et les autres mauvais, ni que celui-ci a tort et un autre raison. Même si c’est vrai, surtout si c’est vrai. Dépeindre, décrire. » (p. 27)

Que l’on peut mettre en parallèle avec cette citation de la correspondance de Tchekhov, reprise un peu plus loin dans cette introduction :
« Un artiste ne doit pas être le juge de ses personnages ni de ce qu’ils disent, mais seulement le témoin impartial. […] Mon affaire, c’est d’avoir du talent, c’est de savoir distinguer ce qui est important de ce qui ne l’est pas, de savoir éclairer les personnages et parler leur langue. » (p. 31)
« S’abstenir, donc, de porter le moindre jugement sur ses personnages et se rappeler Tchekhov : « Je n’ai accusé personne, je n’ai acquitté personne » ; de cette neutralité, elle s’est fait une règle. […] C’est pour se défendre de la complicité d’une longue intimité avec ses personnages qu’Irène Némirovsky s’oblige à la satire et à la cruauté. […] Sans bontés ni faiblesses, elle n’épargne ni femmes, ni hommes, ni enfants, ni Français, ni Juifs. » (p. 38)

        On le constate avec ces citations, Némirovsky adopte une posture très similaire à Tchekhov dans cette distance, cette froideur qu’elle s’impose vis-à-vis de ses personnages. C’est en cela que le roman s’avère une réussite et dégage cette impression de vie qui rappelle dans de nombreux passages le grand écrivain russe. Némirovsky est parfois cruelle envers ses personnages, elle n’épargne à son lecteur aucun des défauts humains qu’elle a observés durant sa vie, ce qui donne ce ton noir, désespéré, mais très lucide sur l’humanité. Elle en arrive à un constat tragi-comique semblable à son modèle russe sur la vie : les êtres humains mènent en grande majorité une vie mesquine, égoïste, médiocre mais ils n’en sont pas moins dignes de pitié et de compassion lorsque nous constatons à quel point ils ont gâché, manqué, gaspillé leur vie.

Le personnage-éponyme du roman est un vieil homme qui a passé sa vie entière à travailler et à voyager pour son travail afin de maintenir le train de vie dispendieux de sa femme Gloria et de sa fille Joyce. Frappé au début du roman par le suicide de son ami Simon Marcus, son associé de longue date, il tombe gravement malade lors de l’un de ses innombrables voyages en train et, bien qu’il n’aura officiellement conscience de la gravité de son état que tardivement, pressent que ses jours sont comptés et que sa mort est proche. Il a passé sa vie à se montrer intraitable en affaires (le suicide de Marcus sera d’ailleurs dû en partie par son refus inébranlable de lui venir en aide dans la scène servant d’incipit), à courir les pays pour négocier ses contrats, sa femme lui est totalement étrangère et ne pense qu’à l’argent, et sa fille de même bien qu’elle lui soit plus proche. Suite à son malaise qui lui fait craindre la mort, Golder commence à voir différemment les choses suite à cette expérience angoissante, à son retour chez lui :
« Rien n’a changé », songea-t-il.
Il imagina avec une espèce de sombre humour, Gloria, telle qu’il l’avait vue tant de fois, vers lui, dans l’allée, se hâtant, le corps balancé sur des talons trop hauts, la main levée en écran devant son vieux visage peint qui fondait dans la lumière étincelante… Elle dirait : « Hello David, comment vont les affaires ? » et « Comment vas-tu ? » mais seule la première question appellerait une réponse…Plus tard la cohue brillante de Biarritz envahirait la maison. Ces têtes… Elles lui soulevaient le cœur quand il y pensait… Tous les escrocs, les souteneurs, les vieilles grues de la telle… Et cela boirait, mangerait, se soûlerait toute la nuit à ses frais… Une cour de chiens avides… Il haussa les épaules. Qu’est-ce qu’il pouvait faire ? Autrefois, cela l’avait amusé, flatté… « Le duc de… Le comte… Hier le maharadjah chez moi… » De la boue. Mais à mesure qu’il devenait plus vieux et malade, il se fatiguait davantage des gens, de leur tumulte, de sa famille et de la vie. » (p. 436)
        Ayant des relations purement intéressées avec sa femme et sa fille qui n’en ont qu’après son argent, Golder se sent seul, étranger parmi sa famille et son milieu. Cette détresse silencieuse, cette solitude au seuil de la mort, n’est pas sans rappeler Une banale histoire, la nouvelle de Tchekhov sur un professeur en fin de vie à qui il ne reste que quelques semaines à vivre et qui constate la vanité, l’inutilité de sa vie, la distance envers sa propre famille et ses proches. Cette solitude, cette peur existentielles de la mort, sont très bien écrites dans le chapitre de la nuit qui voit le premier symptôme de la maladie de Golder, dans ce passage où Némirovsky fait preuve d’un grand sens du détail artistique :

« Je vais bien dormir, cette nuit », songea-t-il. Il se sentait brusquement harassé, les jambes pesantes et douloureuses. Il écarta le store, regarda machinalement la pluie qui ruisselait le long des vitres noires. Les gouttes, pressées, coulaient, se confondaient, agitées par le vent, comme des larmes… Il se déshabilla, se coucha, enfonça profondément son visage dans l’oreiller. Jamais il n’avait ressenti une telle fatigue. Il allongea ses bras avec effort ; ils étaient raides, lourds… La couchette était étroite…plus que d’habitude, semblait-il. […] Il sentait les roues sous son corps qui sautaient à chaque coup, avec un grincement déchirant. Il faisait une chaleur étouffante. Il retourna son coussin une fois, deux fois ; il brûlait. […] Peut-être était-il couché trop bas ? Il atteignit son pardessus, le roula, le glissa sous le coussin, puis se releva, s’assit. C’était pire. Les poumons semblaient s’engorger. Et… c’était étrange… Il avait mal…Oui… mal… dans la poitrine… dans l’épaule… dans la région du cœur… Un frisson subit lui saisit la nuque, le dos. […] Il lui semblait qu’un poids invisible écrasait sa poitrine. […] L’obscurité, épaisse et noire, opaque, pesait sur lui comme un couvercle. […] Ces ténèbres épaisses pénétraient dans la gorge avec une molle et insistante pression, comme si on lui enfonçait de la terre dans la bouche, comme à l’autre…au mort… Marcus… Et quand il eut pensé enfin à Marcus, quand il se fut laissé envahir par l’image, le souvenir de la mort, du cimetière, de la glaise jaune trempée de pluie, avec les longues racines comme des serpents accrochés au fond du trou, il eut brusquement un tel besoin, un désir si passionné de lumière, de voir les choses quotidiennes, familières, qui l’entouraient… […] Il étendit violemment le bras, et comme un coup de couteau, comme une balle, une douleur foudroyante, à la fois aiguë et profonde, traversa sa poitrine, sembla s’enfoncer, pénétrer jusqu’au cœur.
           Il eut le temps de penser : « Je meurs », de sentir qu’on le poussait, qu’on le précipitait dans une sorte de trou, d’entonnoir, étouffant et étroit comme une tombe. […] Dans le silence il entendait son cœur battre avec des coups sourds et durs, qui semblaient vouloir rompre les parois de la poitrine.
« J’ai peur, pensa-t-il désespérément, j’ai peur… » (p. 426-8)

La mort prochaine, imminente, hante David Golder et lui fait constater amèrement que sa vie a été manquée et a été passée en vain, à l’image des grands récits que sont Une banale histoire ou le plus célèbre d’entre tous, La Mort d’Ivan Illitch. Mais David Golder n’aura pas la même sublimation que le héros de Tolstoï, il n’aura pas une consolation tardive au seuil de la mort si ce n’est le constat désabusé d’une existence manquée.
« Paie, paie, paie… du matin jusqu’au soir… paie, paie, paie… toute la vie…» (p. 493) ; « Une machine à faire de l’argent… Il n’était bon qu’à ça… Paie, paie, et puis, va, crève… » (p. 429)
C’est un tour de force remarquable des fictions réussies que l’on parvienne à ressentir de la pitié, de la compassion même et justement pour des êtres que dans la vie nous mépriserions et dont le sort nous serait indifférent. David Golder n’a pratiquement aucune qualité, il confessera ne pas avoir le moindre remords pour avoir précipité le suicide de son ami, il n’a apparemment jamais été affectueux envers sa femme (qui le lui rend bien par ailleurs avec son obsession compulsive de l’argent, son indifférence et sa haine de sa fille inspirés de la relation de l’auteure avec sa propre mère), il n’a de toute évidence aucun ami véritable, et c’est dans la solitude qu’il passera ses derniers jours et sans sa famille qu’il mourra de retour d’un dernier voyage d’affaires. On a dans ce roman un regard tout à la fois distancié, ironique, désespéré de la vie, et les personnages sont remarquablement vivants par la pitié et la révulsion que nous ressentons tour à tour envers chacun des personnages principaux. La vie manquée, la vie ratée, le bonheur impossible, les rêves et espoirs déçus, la sensation de comédie et d’ironie devant l’absurde de la vie sont les thèmes sur lesquels le roman revient sans cesse :
« Il ne m’a jamais comprise, jamais aimée…L’argent, l’argent, toute la vie… Une espèce de machine… pas de cœur, de sens, rien… J’ai couché, dormi avec lui, pendant des années… Toujours il a été pareil à ce qu’il est maintenant, dur et glacé… L’argent, les affaires… Jamais un sourire, une caresse… Des cris, des scènes… Ah ! Je n’ai pas été heureuse… » (p. 488)
« Elle [sa fille Joyce] était plus grande, plus maigre, avec un air étrange, indéfinissable d’usure, d’égarement et de fatigue. » (p. 522)
« Je désire tellement être heureuse, je suis jeune, je veux vivre, je veux, je veux être heureuse !... 
Tu n’es pas la seule, ma pauvre fille…» (p. 525)
« Tant d’années vécues ensemble pour finir ainsi… Mais que c’est bête, mon Dieu, que c’est bête… » (p. 509)
« Mais Golder ne l’écoutait pas. Il guettait seulement, avec une espèce de sourd et douloureux plaisir, les mouvements des mains, des épaules du garçon debout devant lui. Ces frémissements incessants de tout le corps, cette voix qui se hâtait, dévorait les mots, cette fièvre, cette jeune force nerveuse… Il avait eu, lui aussi, l’avide et exubérante jeunesse de sa race… Tout cela était loin…[…] Imbécile… ça dure des années [de s’enrichir], des années… Et après ça n’est guère mieux au fond… »
Le garçon murmura d’une voix basse, ardente :
« Après… on devient riche…
-          Après on crève, dit Golder, seul comme un chien, comme on a vécu… » (p. 543)

        Irène Némirovsky a le trait, le sens du détail artistique qui fait de ce roman une réussite, parfois éclatante dans ses meilleurs passages. Je pense en particulier au remarquable chapitre, au détail précis et juste, lors duquel Golder découvre sa maladie et connaît l’angoisse et la solitude de la peur de la mort dans son voyage en train au début du roman. D’autres passages sont remarquables et sont dignes de louanges, notamment la dispute violente entre les époux Golder, et le chapitre qui clôt le roman sur la mort du personnage-éponyme. En dépeignant l’homme dans toute sa laideur, ses vices et défauts, tels qu’elle les a vus, confesse-t-elle, mais également dans tout son pathétique, Némirovsky insuffle une véritable vie à son livre et à ses personnages, la marque d’un vrai talent d’écrivain. La comparaison et le rapprochement avec Tchekhov, que j’ai faits à de nombreuses reprises, dans l’approche artistique de Némirovsky (refus de juger les personnages, description parfois cruelle de la médiocrité humaine mais qui reste digne de pitié) sont autant de points qui m’ont séduit dans le présent roman. Dans La Vie de Tchekhov, Némirovsky écrit : « Les contes de Tchekhov sont des êtres vivants, avec leurs défauts et leurs qualités d’êtres vivants : l’imperfection humaine et la mystérieuse vibration de la vie » et l'on peut transposer cette analyse au présent roman pour en souligner les qualités.
J’aimerai pour conclure cette chronique reproduire cette observation de Maxime Gorki à propos d’Oncle Vania :
« Il faut être un monstre de vertu pour aimer, plaindre et aider à vivre ces riens du tout que nous sommes. Mais quand même, les hommes n’en font pas moins pitié. »