« [...] ce n'est qu'en ruminant qu'on s'assimile ce qu'on a lu. » - (Arthur Schopenhauer)

« L'art, c'est se retrouver dans ce que l'on voit ou ce qu'on lit ; c'est quand l'auteur ou le peintre a su formuler mieux que moi ce qui m'arrive ou ce qui m'est arrivé, lorsqu'il l'interprète d'une façon beaucoup plus intelligente que moi, ou quand, grâce à son œuvre, je perçois ma propre vie d'une manière plus fine, plus belle, que moi. » - (Krzysztof Kieślowski)

jeudi 29 octobre 2015

Le Vent dans les saules, de Kenneth Grahame

Quatrième de couverture :

Ils sont quatre : quatre aventuriers plus ou moins pantouflards du monde animal à vivre l’aventure quotidienne de la vie. Il y a les deux amis, Rat et Taupe, le sage et bourru Blaireau et l’entêté, vaniteux et totalement irresponsable Crapaud par qui tout ou presque arrive. Ces quatre-là suivent les saisons, le cours de l’eau et racontent en un livre magique tout ce qui fait le prix de l’existence : peur, amitié, désir d’ailleurs, perte, abandon, espoir…

« Oui, il s'agit bien d'un livre magique. Quelque chose en lui réenchante le monde, le repeint inlassablement d'une nouvelle couche de mystère. J'envie le lecteur qui s'apprête à ouvrir ces pages pour la première fois : il va pénétrer dans un pays accueillant où l'attendent des compagnons qui, de toute sa vie, ne le quitteront plus. » Alberto Manguel

C’est un classique du genre dans le monde anglophone aux côtés des écrits de Lewis Carroll et il est loué pour des qualités qui le rapprochent davantage de la littérature classique que le confinant dans les limites étroites de la littérature de jeunesse (bien qu’il s’adresse d’abord et avant tout, comme le dit Grahame,  à cette « jeunesse, en tout cas pour ceux qui gardent intact en eux l’esprit de jeunesse. C’est un livre de la vie, un livre de soleil, d’eaux vives, de forêts et de chemins de terre, d’hivers au coin du feu, un livre qui ignore les problèmes, la guerre des sexes ; où la vie est présentée comme elle doit sans doute apparaître aux yeux de ces petites créatures pleines de sagesse qui se meuvent avec légèreté au milieu des herbes et des brindilles. »)
La préface d’Alberto Manguel est très belle et aborde de manière plus générale les livres qui nous ont marqué dans notre vie et auxquels nous revenons régulièrement avec tendresse et affection et ce texte introductif n’a fait que renforcer mon attente avant d’entamer le présent livre. En voici un extrait : « Au début, Le Vent dans les saules est un livre où l’on part à l’aventure, où l’on cherche sa voie, où l’on pratique la découverte, mais il conduit rapidement à un accomplissement paisible, à un bonheur satisfait, à un sentiment de familiarité profonde avec ce qui nous est conté. Dans le livre de Grahame, on a l’impression d’être chez soi. »

Le Vent dans les saules se découpe principalement en deux histoires, qui se recoupent et alternent dans la narration. La première, la plus intéressante, la plus réussie et la plus émouvante se focalise sur l’amitié entre Mr Rat et Mr Taupe, la deuxième occupe majoritairement la seconde moitié du livre et se focalise sur les mésaventures de Mr Crapaud et les tentatives de ses trois amis pour lui venir en aide en dépit de son caractère souvent horripilant (qui serait, selon la préface, modelé en partie selon celui du propre fils de l’auteur). Cette partie de l’histoire, bien que divertissante et pleine de péripéties, m’a semblé parfois longue car il ne s’y passe en fin de compte pas grand-chose, si ce n’est pour mettre l’accent sur l’irresponsabilité et la vanité de Mr Crapaud qui frise parfois l’irritation, tant il fait peu de cas des conseils pourtant avisés de ses amis et n’en fait qu’à sa tête. J’y reviendrai un peu plus tard.

Revenons sur ce qui constitue le cœur du roman, à savoir l’amitié entre Mr Rat et Mr Taupe. Au début du livre, Mr Taupe est en plein milieu d’un « grand nettoyage de printemps de son petit logis ». Mais l’appel du printemps, du beau temps qui l’accompagne, ont vite raison de ce travail fastidieux qu’il abandonne très vite. Dès les premières pages, et cela se confirmera par la suite, Grahame nous montre qu’il écrit très bien, son style est très imagé, agréable et en dépit de l’apparente simplicité des termes employés, on sent le travail et du talent derrière son écriture, à mille lieues selon moi de la simplicité ordinaire et infantilisante de la grande majorité des écrits de jeunesse :
« Le printemps se répandait, dans l’air au-dessus de sa tête, dans les entrailles de la terre et tout autour de lui, introduisant dans son humble et sombre petite demeure le génie de la rébellion et de la nostalgie. Aussi n’y eut-il rien d’étonnant à voir Mr Taupe jeter soudain sa brosse à terre en s’écriant : « Ah ! et puis zut et flûte ! Au diable le nettoyage ! » et décamper sans même se soucier d’enfiler son manteau. Il se sentait appeler au-dehors par une force irrésistible. Il s’engagea dans une galerie, elle était étroite et petite, à la différence de la grande allée gravillonnée dont jouissaient les bêtes gîtant plus près du soleil et du grand air. Il se mit donc à gratter, à racler, à creuser et à ronger, puis il rerongea, regratta, reracla et recreusa, faisant travailler activement ses petites pattes tout en se marmonnant à lui-même : » On monte ! on monte ! » jusqu’à ce que tout d’un coup, hop ! voilà son museau en plein soleil, Mr Taupe se retrouva roulant sur l’herbe chaude d’une vaste prairie. « Ah, comme c’est bon ! se dit-il. C’est tout de même plus agréable que de badigeonner des murs ! ». Une brise légère caressait son front brûlant, mais les rayons du soleil lui cuisaient le pelage et le joyeux gazouillis des oiseaux résonnait à ses oreilles engourdies par des mois de vie souterraine comme un horrible tintamarre. Gambadant aussitôt sur ses quatre pattes, tout à la joie de vivre et au ravissement d’un printemps qui ne s’accompagnait pas d’un nettoyage, il poursuivait son chemin à travers la prairie jusqu’à la haie qui la bordait. » (p. 19-20)
Voici un autre extrait plus court :
« Mr Taupe n’avait rien entendu de ce qu’on lui avait dit. Absorbé par la nouvelle vie qui s’ouvrait devant lui, enivré par le clapotis et le chatoiement du courant, par les bruits, les senteurs de la nature et la lumière du soleil, il laissa traîner une patte dans l’eau tout en s’abandonnant à ses rêveries. Mr Rat d’eau, en bon camarade qu’il était, continuait de ramer sans le déranger. » (p. 24)

        Mr Taupe fait montre d’un caractère impulsif et puéril au début de son amitié avec Mr Rat, ce qui apparaît lorsqu’il estime pouvoir ramer aussi bien que son nouvel ami malgré sa totale inexpérience. Notez le comique de la scène merveilleusement écrite par l’auteur :
« Mr Taupe demeura tranquille quelque temps. Puis il se sentit de plus en plus jaloux de Mr Rat, qui ramait avec tant de force et d’aisance que son orgueil lui chuchota qu’il pourrait en faire autant.  Il bondit et s’empara des rames avec une telle brusquerie que Mr Rat, qui continuait à se raconter de jolies choses toutes poétiques, sans quitter l’eau des yeux, fut pris par surprise et tomba à la renverse […] tandis que Mr Taupe, l’écartant de sa place, empoigna les avirons avec une entière confiance en ses moyens. – Arrêtez, espèce de nigaud ! cria Mr Rat du fond du bateau. Vous n’y connaissez rien, et vous allez nous faire chavirer. Mr Taupe rejeta ses rames en arrière avec panache, en voulant sabrer l’eau. Manque de chance, il ne sabra rien du tout et il se retrouva cul par-dessus tête, étendu de tout son long sur Mr Rat. Pris de panique, il chercha à s’agripper au rebord de la barque, qui bascula comme de bien entendu et flop ! tout le monde à l’eau. »(p. 31)

        Mr Rat est plus posé que son ami, son caractère est plus rêveur et il s’amuse à écrire parfois des petits poèmes au prix d’un rude effort. Plongé dans ses rêveries, il en oublie même parfois son ami, se laissant aller à son imagination. Il est de plus peu enclin à se jeter dans l’aventure et l’inconnu, comme ses amis Mr Taupe et surtout Mr Crapaud, mais il n’hésite cependant pas à les accompagner par fidélité et loyauté pour prévenir les mésaventures qui pourraient leur arriver. Mr Rat est un ami très consciencieux, ménageant les sensibilités de ses amis (et en particulier celle de Mr Crapaud), et faisant régulièrement effort sur lui-même pour égayer son compagnon Mr Taupe, en particulier dans un des meilleurs épisodes dans lequel ce dernier revient, non sans émotion, à son foyer qu’il avait abandonné au début du roman. S’étant rendu compte qu’il a blessé involontairement son ami, il prend l’initiative de racheter son erreur puis de redonner confiance en son ami lorsque ce dernier voit l’apparence misérable de son ancien foyer :
«  Qu’elle était petite ! Comme on y était à l’étroit, au milieu de ces meubles usés et qui ne payaient pas de mine ! Mr Taupe se laissa tomber sur une chaise et enfouit son museau entre ses pattes. […] Mr Taupe avait beau faire son mea-culpa, Mr Rat n’y prit pas garde. Il courait en tous sens, ouvrant les portes, inspectant les pièces et les placards, allumant des lampes et des bougies un peu partout. – C’est une maison du tonnerre, fit-il remarquer d’un ton joyeux. Si bien conçue, si bien agencée. Il n’y manque rien, chaque chose est à sa place. Nous allons y passer une soirée drôlement agréable.  […] Allons, mon vieux, remuez-vous. Stimulé par ces bonnes paroles, Mr Taupe se mit à l’ouvrage, épousseta, frotta, avec ardeur et bonne humeur… » (p. 91)
        Le second meilleur épisode intervient lorsque Mr Rat, qui avait été jusque là celui raisonnant son ami Mr Taupe dans ses élans impulsifs, se retrouve tiraillé par un sourd besoin d’aventures, de vie, après qu’il eût écouté les récits d’un Rat marin qui vient de lui narrer sa vie aventureuse à travers le globe. Cette fois, c’est Mr Taupe qui sera présent pour consoler son ami et sera à la hauteur pour, par la chaleur de son amitié, lui éviter de désespérer de son désir d’ailleurs et lui remonter le moral :  
« - Je vais vers le sud avec tous les autres, répondit Mr Rat d’une voix rêveuse et sans le regarder. […] Il s’avança d’une manière décidée, sans toutefois se hâter, mais avec une détermination qui ne laissa pas d’inquiéter Mr Taupe. Celui-ci lui barra le chemin, et en le regardant dans les yeux, il vit avec effroi qu’ils étaient fixes et vitreux et avaient pris une couleur changeante, un gris rayé. Ce n’étaient plus les yeux de son ami, mais ceux d’une autre bête. Il lui saisit les bras et le traîna à l’intérieur, où il le renversa à terre et l’y maintint. Mr Rat eut beau se débattre désespérément, ses forces semblèrent brusquement l’abandonner, et il resta inerte, épuisé, tremblant, les yeux fermés. Mr Taupe l’aida alors à se relever et l’assit sur une chaise, où il resta affaissé, recroquevillé sur lui-même, le corps secoué de violents frissons, et bientôt il fut pris de sanglots convulsifs. […] Mr Rat avait recouvré ses esprits, mais il était toujours très secoué et en proie au découragement. Il semblait pour le moment n’avoir envie de rien. […] Mr Taupe se mit alors à parler, d’un air faussement indifférent, de la moisson qu’on était en train de rentrer, des charrues ployant sous leur poids et tirées par des bêtes de somme éreintées, des meules de foin dressées çà et là, et de la lune qui se lève, énorme, sur les champs nus émaillés de gerbes. Il parla des pommes qui mûrissent, des noix qui brunissent, des confitures, des conserves et de la distillation des liqueurs ; passant d’une saison à l’autre, il arriva bientôt à l’hiver, qui promettait d’autres joies et où l’on jouissait de son chez-soi bien douillet. Et alors il devint tout simplement lyrique. Mr Rat se mit sur son séant et fit chorus. Son regard retrouva son éclat, et il parut moins apathique. Au bout d’un moment, Mr Taupe, qui avait une intention délicate, s’éclipsa puis revint avec un crayon et quelques feuilles de papier qu’il plaça sur la table près de son ami. – Cela fait belle lurette que vous n’avez pas composé de poésie, lui fit-il observer, pourquoi ne pas essayer, au lieu de ruminer ? » (p. 158-9)

        Le dernier protagoniste, Mr Blaireau, est davantage solitaire et se suffit à lui-même pourrait-on dire, mais il n’hésite pas une seconde à accueillir Mr Rat et Mr Taupe alors qu’ils se sont perdus dans le froid de l’hiver suite à une énième impulsion de ce dernier. De même, c’est lui également qui prendra l’initiative de prendre des mesures énergiques pour contrer la dernière lubie de Mr Crapaud, qui s’est passionné pour les automobiles à grande vitesse et ne cesse de détruire une à une ces dernières par sa conduite irresponsable, dilapidant par la même occasion l’héritage qu’il a reçu de son père. C’est Mr Blaireau aussi qui mettra au point la stratégie décisive pour la reconquête du manoir de Mr Crapaud tombé aux mains de fouines et de belettes après que ce dernier fût envoyé en prison puis s’en évadât suite à sa dernière imprudence au volant.
Comme je l’ai dit toutefois, les multiples péripéties tournant autour de Mr Crapaud n’ont pas capté mon attention autant que les chapitres autour de l’amitié entre Mr Rat et Mr Taupe, qui constitue probablement le cœur du roman. Leur entraide réciproque, aux moments de doute, de solitude, de désespoir, de l’un ou l’autre constituent un véritable petit traité par la fiction de l’amitié et de ce qu’elle implique, à savoir sacrifice de soi, patience, compassion au détriment de soi-même et de nos propres désirs. Mr Crapaud, à l’opposé, personnifie l’égoïsme, l’entêtement, la vanité et parfois la totale irresponsabilité de l’enfant qui n’en fait qu’à sa tête et n’écoute jamais les conseils qu’on lui prodigue, obnubilé qu’il est par sa propre magnificence, sa « supériorité » sur ceux qui l’entourent. Une leçon que l’on pourrait en tirer en tant qu’adultes est l’infinie patience que de tels enfants requièrent parfois.

        Pour résumer, voici un roman très émouvant tournant sur l’amitié, ce qu’elle implique (sacrifice de soi, compassion pour autrui) et ce qu’elle permet (un réconfort lorsque nous sommes vulnérables et en proie à nos propres peurs, doutes). Sur ce point, ce livre est une éclatante réussite, parfaitement adapté à la fois aux plus jeunes et aux plus grands. Et surtout, et c’est là le point principal, c’est un livre merveilleusement écrit, et les passages enchanteurs abondent lorsque la narration se concentre sur l’amitié entre Mr Rat et Mr Taupe, créant des scènes d’un comique irrésistible ou d’une poignante émotion. Sans être pour autant déplaisantes ou ennuyeuses, j’ai été beaucoup moins convaincu par les multiples aventures de Mr Crapaud, qui prennent une place trop importante à mon goût et sont le ressort exclusif du dernier tiers du livre. Seul point négatif donc du roman, mais qui devrait sans problème divertir et tenir en haleine le lectorat plus jeune auquel s’adresse d’abord et avant tout ce livre, et qui s’avère une belle surprise si l’on se place du point de vue d’un lectorat plus adulte.

dimanche 15 février 2015

L'Ange exilé, de Thomas Wolfe

Quatrième de couverture :

Roman du déchirement et de la nostalgie, de la solitude et du nombre, de la sensualité et de l'imagination, L'Ange exilé fut l'une des sensations de la vie littéraire américaine en 1929. C'est maintenant devenu un classique. Il raconte la vie secrète du jeune Eugène Gant, en conflit permanent avec une famille tumultueuse, une bourgade étriquée, un univers changeant et problématique.
Cette chronique d'apprentissage et d'initiation si apparemment autobiographique et parfois si vengeresse fit scandale au pays de l'auteur. Mais L'Ange exilé est autre chose qu'un règlement de comptes. C'est une tentative passionnée de restitution totale d'une réalité perdue, une fantastique galerie de portraits vivants, une exploration exhaustive des profondeurs "ensevelies" d'une conscience. C'est aussi un hymne à la nature et aux saisons, une quête angoissée du sens de l'existence.
Roman des sources et roman-source, L'Ange exilé a la sombre densité de l'âme sudiste, le lyrisme de la vision romantique, la richesse inventive de la grande littérature.

Cette quatrième de couverture résume parfaitement ce roman de Thomas Wolfe, écrivain peu connu mais qui a influencé entre autres Faulkner (bien que ce dernier reviendra sur son admiration initiale), Kerouac (qui l’idolâtrait) ou encore Bradbury. Une large part de l’Ange exilé est de nature autobiographique, inspiré de l’enfance de l’auteur et des événements qui l’ont émaillé. Dans sa petite note au lecteur insérée en début de livre, l’auteur répond que pour lui, « toute œuvre de fiction sérieuse est autobiographique – et, par exemple, une œuvre plus autobiographique que Les Voyages de Gulliver peut difficilement se concevoir. […] Chacun de nous est la somme de tous les moments de sa vie – tout ce qui est nous est en eux : nous ne pouvons ni le nier ni le taire ; l’auteur, en puisant dans le limon de sa vie, a seulement usé du bien commun, dont nul ne doit et dont nul ne peut se passer. La fiction diffère des faits, mais elle est sélection et interprétation des faits, agencement et détermination des faits. » Il précise également que c’est « dépourvu de rancœur ou d’intention malveillante » qu’il a écrit son roman, ce qui n’empêche pas moins les habitants d’Ashville (en Caroline du Nord et rebaptisée Altamont dans le livre), ville où il a grandi, de prendre ombrage et d’être blessés dans leur amour-propre à la parution de l’Ange exilé, à tel point que Wolfe ne retournera dans sa ville natale que vers la fin de sa brève existence.

En effet, il est évident  que l’Ange exilé présente un visage peu reluisant des habitants de la ville fictionnelle d’Altamont. Dans un long passage, vers le milieu du roman, Wolfe décrit en détail un grand nombre de ses concitoyens, passage relativement long, ainsi qu’ennuyeux car sans véritable intérêt pour la narration, Wolfe se contentant de faire du name dropping et de souligner l’ineptie de ses personnages brièvement abordés et qu’on ne reverra pas du reste du livre. On touche là au principal défaut du livre dans le même temps, ce que tous les détracteurs de Wolfe reprochent justement à l’écrivain, c’est-à-dire qu’étant prolifique dans son écriture, il en néglige de travailler longuement son style et d’étirer, d’écrire des passages dont l’intérêt est discutable. Wolfe avait l’habitude d’écrire très vite et abondamment, ce qui explique en partie les défauts que je trouve à ce livre. Dans la page Wikipedia dédiée à ce livre, on lit que « despite the novel's enduring popularity, Wolfe's work has since come to be viewed by many literary critics (Harold Bloom and James Wood among them) as undisciplined and largely « formless autobiography ». A la lecture du livre, ces défauts sont assez visibles, en particulier dans sa première moitié. J’ai senti que si Wolfe avait consacré davantage de temps à l’écriture de ce livre pour bien le peaufiner, il y avait matière à faire un grand livre. Car malgré ses défauts, L’Ange exilé est un livre que j’ai globalement apprécié, même si j’avoue avoir eu du mal à embarquer dans sa première moitié surtout.

Venons-en maintenant aux qualités du roman. Bien qu’on puisse avoir cette impression, il serait réducteur de réduire l’Ange exilé à un simple règlement de comptes de Wolfe vis-à-vis de sa ville natale et de ses habitants. Wolfe ne fait que brosser des défauts récurrents que l’on retrouve dans tout bon roman lorsque l’auteur en vient à décrire son environnement, à savoir la médiocrité, la vulgarité, l’ignorance, la cupidité etc. qui caractérisent de tous temps la majeure partie de l’humanité.
Sa famille en particulier en est un échantillon éloquent : le patriarche, Oliver Gant, ne cessera d’accabler dans ses vieux jours Dieu pour tous les malheurs de sa vie, ramenant tout à sa petite personne. La mère, Eliza, est d’une pingrerie abominable malgré toute la richesse qu’elle parvient à accumuler, rechignant même à nourrir, vêtir et chauffer convenablement ses propres enfants. Steve, l’aîné de la famille, devient un alcoolique comme son père, sans hériter toutefois de son ardeur au travail. Luke, un de ses frères, « répétait comme un perroquet tout le prêchi-prêcha de son père, mais bêtement et sérieusement, sans l’humour et les arguties de Gant. Il vivait au milieu de grands symboles primitifs et hauts en couleurs, étiquetés « Père », « Mère », « Foyer », « Famille », « Générosité », « Honneur », « Désintéressement », tout de sucre et de mélasse, agglutinés avec des gouttes sirupeuses en forme de larmes. » Il est vu comme « adorable », un « brave garçon », « dynamique ». Helen, sa sœur, est « comme Gant, comme Luke ». Elle « avait besoin de quelque chose de plus dans la vie, besoin de mouvement, d’agitation : elle voulait dominer, régaler, attirer tous les hommages. » Elle « se prenait à détester Eugène quand elle voyait son visage sombre se pencher sur un livre, ou s’absorber dans ses pensées, alors qu’elle vibrait d’énergie. Elle lui arrachait son livre des mains, le giflait, et déchaînait contre lui sa langue avec une furieuse cruauté. […] Espèce de petit monstre – qui se promène avec sa tête d’anormal et d’abruti. »

Toutefois, Eugène semble comprendre l’attitude de sa famille, bien qu’il en soit blessé et meurtri intérieurement des tourments qui lui sont infligés, et que c’est sans regret qu’il quittera son foyer au moment où s’achève le roman (Eugène a alors 19 ans), ce que son autre frère, Ben, le seul membre de la famille qu’il apprécie, lui invite à faire à de nombreuses reprises. « L’attaque féroce qu’elle avait lancée contre lui avait été pour elle [Helen] un exutoire, une libération, et elle pouvait maintenant achever de se purifier en lui manifestant une affection frénétique. Elle se saisissait de lui, l’étreignait entre ses longs bras, couvrait de baisers son visage rougi et irrité. »
De même, « l’absurde mythologie de l’épargne », la « misérable cupidité » de sa mère, qu’il ressent profondément (par le froid constant dans sa chambre, ses vêtements usés et rarement à la bonne taille) est atténuée dans l’esprit d’Eugène qui ressent parfois des élans de pitié envers sa mère avare, défaut qu’elle a surtout hérité de sa famille et qu’il voit comme une partie immuable de sa personnalité. Il ne cesse, lors des rares tête-à-tête avec sa mère, de lui dire qu’elle devrait arrêter de travailler, d’économiser le moindre sou au détriment du confort le plus élémentaire, pour vivre enfin, ce à quoi elle répond toujours en disant qu’elle le fera prochainement sans jamais passer à exécution.

Le sentiment qui prédomine, c’est la nostalgie, le gâchis des années passées, qui auraient pu être meilleures si les membres de la famille Gant n’étaient pas si enfoncés dans leur mesquinerie personnelle. Suite à un énième conflit familial, l’auteur raconte : « Oui, la vie était trop courte. A de tels moments, après la bataille, après l’heure orageuse où leur vie avait fait éclater sa confusion, ses ressentiments, son désordre, ils avaient droit à un répit passager pendant lequel ils se considéraient avec une mélancolie résignée. Ils étaient comme ces hommes désespérément lancés à la poursuite d’un mirage et qui, en se retournant un instant, voient les traces de leurs pas au milieu de l’immensité interminable du désert ; ou mieux, ils étaient comme ceux qui ont connu la folie et la connaîtront encore mais qui, un matin, dans un instant de calme et de lucidité, se regardent dans un miroir d’un œil clair et lucide. Leurs visages étaient douloureux. Ils portaient tout le poids des ans. Ils mesuraient soudain le chemin qu’ils avaient parcouru et le temps de vie déjà consumé. Ils connaissaient un moment de cohésion, un élan d’amour et d’union et ils se serraient les uns contre les autres comme de petites langues de flamme pour se défendre de l’absurde négation de la vie. »

La conclusion du roman, entre rêve et plongée de conscience, détaille bien cette volonté de Wolfe, pour reprendre les termes de la quatrième de couverture « de restitution totale d'une réalité perdue » par le biais de la littérature. « Qu’est-ce qui arrive ? Qu’est-ce qui arrive réellement ? Peux-tu te souvenir [en s’adressant à Ben] de certaines des choses dont je me souviens ? J’ai oublié les visages d’autrefois. Où sont-ils, Ben ? Comment s’appelaient-ils ? J’oublie les noms des gens que je connais depuis des années. Je confonds leurs visages. Je mets leurs têtes sur d’autres personnes. Je crois qu’un homme a dit ce qu’un autre a dit. Et j’oublie – j’oublie. Il y a quelque chose que j’ai perdu et que j’ai oublié. Je ne peux pas me rappeler, Ben.  – Qu’est-ce que tu veux te rappeler ? dit Ben. Une pierre, une feuille, une porte inconnue. Et les visages oubliés. – J’ai oublié des noms. J’ai oublié des visages. Et je me rappelle des petites choses, dit Eugène. Je me rappelle la mouche que j’ai avalée en mangeant une pêche et les petits garçons sur leurs tricycles à Saint-Louis et l’envie sur le cou de Grover et le fourgon à destination de Lackawanna. Une fois, à Norfolk, un soldat australien en partance pour la France m’a demandé où était son bateau, je me rappelle le visage de cet homme. […] Puis il tourna son regard, que la lune faisait briller vers la Place. Et pendant un moment, sur toute cette étendue argentée se dessinèrent mille formes, les siennes et celles de Ben. Là, à l’endroit d’où l’on débouchait d’Academy Street, Eugène se vit approcher ; là, le long de l’Hôtel de Ville, il marchait à grands pas, en levant les genoux ; là, le long du trottoir et sur la marche, il se dressait, et la nuit se peuplait de la grande légion de ses images perdues – les milles formes qui arrivaient, qui défilaient, qui ondulaient et évoluaient au cours d’une éternelle métamorphose et qui demeuraient invariablement Lui.  […] Et maintenant la Place se remplissait de leurs formes brillantes et perdues, et toutes les minutes du temps perdu s’y assemblèrent et s’y immobilisèrent. »

Pour résumer mon ressenti, je dirai que L'Ange exilé n'est pas un livre que je recommanderais à tous. J'ai globalement apprécié ma lecture mais j'ai tout de même mis près de la moitié du livre pour vraiment m'y immerger complètement, ce qui n'est pas rien sachant que le livre fait environ 900 pages. Le style d'écriture est agréable, mais les multiples longueurs en rebuteront beaucoup. Je l'ai surtout lu pour approfondir la littérature sudiste américaine, et les amateurs de ce genre y trouveront sûrement leur compte compte tenu de la popularité et de l'influence de Wolfe parmi ces auteurs de ce genre.

Pour terminer, quelques considérations intéressantes de Wolfe sur ses lectures, qui parsèment le livre, en particulier sur Shakespeare :

« il connaissait toutes les chansons des pièces de Shakespeare, mais celles qui le touchaient le plus étaient « O ma mie, où vous promenez-vous ? » qui faisait résonner dans son cœur une musique lointaine et la grande complainte de Cymbeline : « Tu n’as plus à craindre les ardeurs du soleil ». Les sonnets qu’il connaissait étaient les suivants : « Lorsque, dans les chroniques des âges perdus », « Pour moi, doux amour, jamais tu ne seras vieux », « Non à l’union des âmes sincères », « Dépenser son esprit dans le désert de la honte », « Lorsqu’en des moments de douce et silencieuse pensée », « O toi, aussi merveilleux qu’une journée d’été », « J’ai été loin de vous ce printemps » et « Tu peux voir en moi la saison », le plus grand de tous, qui le traversa d’un tel éclair d’extase quand il en arriva à « Ruines nues des sanctuaires où naguère chantaient les oiseaux mélodieux ».

[…] Il ne fut jamais convaincu pleinement par l’humour de Shakespeare. La seule pièce qui excita son intérêt d’un bout à l’autre fut le Roi Lear. Il réservait son admiration pour le Fou de Lear – un fou triste, tragique, mystérieux. Les passages célèbres le laissaient souvent froid, et il lui semblait en outre que Shakespeare s’exprimait souvent de façon absurde et grandiloquente là où il aurait mieux fait de rechercher la simplicité, comme dans la scène où, informé par la reine de la noyade de sa sœur, Laerte déclare : « Trop d’eau a déjà coulé sur toi, pauvre Ophélie, et je contiendrai donc mes larmes ». Mais il se régalait d’autres morceaux, telle l’invocation épique et terrible d’Edmond, pétrie de perversité, qui commence ainsi : « C’est toi, Nature, que je révère », et qui se termine : « Et maintenant, ô Dieux, soutenez la cause des bâtards. » Ce discours était noir comme la nuit, immense comme les vents élémentaires qui descendaient des collines en hurlant. Il le comprenait, il se réjouissait de sa perversité – qui était celle de la terre, celle de la nature réprouvée. C’était un appel aux sans-grade ; un cri qui s’adressait à ceux qui sont derrière la barrière, aux anges rebelles, à tous ceux qui sont trop grands. […]

Elle [Margaret, la femme de son professeur Leonard, qui lui fera découvrir de nombreux auteurs] lui disait la connaissance profonde qu’avait le Cygne de l’Avon [surnom de Shakespeare] du cœur humain, le génie qu’il mettait dans la création de personnages universels et complexes, l’humour immense dont il faisait preuve. […] On les voit évoluer du début à la fin. Pas un seul d’entre eux ne reste semblable à ce qu’il était initialement. […] Il connaissait quelques poèmes de Ben Jonson, entre autres le magnifique Hymne à Diane et le grand hommage à Shakespeare qui le faisait frissonner quand il en arrivait à ces vers :

«… mais c’est Eschyle et son tonnerre,
Euripide et Sophocle que je rappellerais… »
« Il était l’homme, non d’une époque, mais de tous les temps !
Et les Muses avaient encore toute leur fraîcheur… »

Quant à Herrick, il le connaissait beaucoup mieux. Sa poésie chantait toute seule. C’était la voix lyrique la plus accomplie, la plus assurée de la langue anglaise, estima-t-il plus tard – elle lançait une note pure, mélodieuse, fine et soutenue. Il écrit avec l’aisance incomparable d’un enfant inspiré. […] Herrick, Crashaw, Carex, Suckling, Campion, Lovelace, Dekker. O délices ! Il lut des piles de romans : tout Thackeray, tous les contes de Poe et de Hawthorne, et Omoo et Typee de Melville. Il lut cinq ou six Cooper, tout Mark Twain. Il lut une douzaine de romans de Scott et aima surtout Quentin Durward. ».
Plus loin, il dit : « Sophocle était un poète impérial – il parlait comme Dieu au milieu des éclairs et du tonnerre : Œdipe roi  grava dans son esprit le sens d’un destin aux coïncidences hallucinantes. Il resta fasciné par tant de sagesse et d’horreur. Et quant à Euripide, il le voyait comme l’un des plus grands poètes de tous les temps. Eugène lut le théâtre de Lord Dunsany : Sir Gawayne and the Grene Knight ainsi que le Livre de Tobie. […] Les meilleurs conteurs font souvent les meilleurs satiristes : la satire, celle d’Aristophane, de Voltaire et de Swift, est un art supérieur et subtil. La puissance imaginative de Swift est incomparable : il n’existe pas de plus brillant conteur. »

vendredi 14 novembre 2014

Les Buddenbrook, de Thomas Mann

Quatrième de couverture :

Les Buddenbrook, premier roman de Thomas Mann, devenu l’un des classiques de la littérature allemande, retrace l’effondrement progressif d’une grande famille de la Hanse au xixe siècle, de Johann, le solide fondateur de la dynastie, à Hanno, le frêle musicien qui s’éteint, quarante ans plus tard, dans un pavillon de la banlieue de Lübeck.
Le style, tout en nuances, où l’émotion se teinte de connivence et d’ironie, d’affinités et de détachement, traduit parfaitement la relation que l’auteur entretient avec la réalité et accentue subtilement la transcription du lent processus de décadence.

Les Buddenbrook, premier roman de Thomas Mann, est globalement une réussite bien que le récit, au final, réserve peu de surprises : la quatrième de couverture l’annonce d’emblée, les Buddenbrook est une chronique familiale de la décadence, nous contant le déclin irrésistible d’une famille aristocratique des régions du Nord de l’Allemagne actuelle, incapable de s’adapter aux bouleversements de leur époque, à savoir l’industrialisation, l’embourgeoisement et la rationalisation croissants de la société, et à leurs valeurs concomitantes, notamment la recherche absolue du gain nonobstant tout principe moral (par l’ascension, en parallèle, de la famille Hagenström).

Quatre générations de la famille Buddenbrook vont se succéder au cours de ce livre, bien que l’action se concentre essentiellement sur la troisième génération, petits-enfants du vénérable consul Johann Buddenbrook, et rejetons de Johann « Jean » Buddenbrook, le patriarche. Cette troisième génération se constitue d'Antonie « Tony », la fille aînée alors âgée de 8 ans lorsque démarre le roman, en 1835 ; le fils aîné Thomas, âgé de 9 ans ; son frère cadet Christian, 7 ans ; et enfin, la dernière, Clara qui ne naîtra qu’en 1838. Tony et Thomas seront les personnages et acteurs principaux du roman, la première éperdue de gloire, d’honneurs et de tout ce qui est « distingué » (terme qui reviendra ironiquement et régulièrement pour caractériser son snobisme) et ne pensant qu’à la pérennité et au prestige de sa famille, le second s’efforçant de perpétuer la tradition commerçante de ses ancêtres et « d’élever » encore davantage la réputation des siens, en se plongeant et en dédiant toute sa vie et toute son énergie à son travail. Mais on le sait d’emblée, une seule issue est possible, inéluctable pour les Buddenbrook : une érosion lente et douloureuse de la fortune familiale à mesure que les infortunes et malheurs en tous genres se succèdent puis l’extinction définitive de la lignée familiale, par la mort d’Hanno, malgré tous les efforts entrepris.
Car malgré l’opiniâtreté dont Thomas et Tony font preuve, leur volonté de puissance ou à défaut, de conservation, du prestige des Buddenbrook est sabordée à la fois de l’intérieur, par ses propres membres, et de l’extérieur, par une combinaison de malheurs fortuits ou consécutifs à leur imprudence (dans la majorité des cas). De l’intérieur d’abord par une famille divisée, minée par des tensions internes sordides, et par le manque d’entrain, la répugnance d’autres à entrer dans la « vie active » toute tracée pour eux dès leur prime jeunesse.
Christian, le second fils, en est le principal symbole : c’est un dilettante perpétuel, incapable de se fixer à un travail monotone plus de quinze jours, globe-trotter, extrêmement hypocondriaque (son « tourment ») et par-dessus le marché extrêmement naïf en ce qui concerne les relations amoureuses (ce qui lui vaudra une issue funeste et une ruine accrue de la famille). La voie que Thomas a suivie, obéissant aux attentes placées en lui, a toujours fait horreur à Christian comme il s’en confie amèrement dans une confrontation houleuse avec son frère, qui le méprise intérieurement pour ses choix de vie, après avoir longtemps tu son mal-être :
« Travaille ! Mais si je ne peux pas ? Si je ne le peux pas à la longue, Dieu du ciel ? Je ne peux pas faire longtemps de suite la même chose, ça m’accable. […] comme j’en ai assez de ce tact et de cette délicatesse, et de cet équilibre, et de cette tenue, et de cette dignité… J’en suis las à mourir. […] Je suis devenu ce que je suis, parce que je n’ai pas voulu devenir ce que tu es devenu. Si je t’ai évité de toute mon âme, c’était pour me garer de toi, parce que ta manière d’être est un danger pour moi… » (p.586-7).
Christian, qui n’apparaît qu’épisodiquement tout au long du roman, traîne son spleen et sa mélancolie sous ses airs de fêtard invétéré, qui malgré tout apporte une certaine légèreté dans une atmosphère souvent pesante : enfant puis adulte, il a toujours aimé ce qui avait trait à l'imitation, un talent qui lui est unanimement reconnu et l’on se laisse à penser que sa vocation aurait certainement été d’être un acteur de théâtre, une passion dont il est extrêmement friand mais que le reste de sa famille désapprouve fermement.

Le point fort du livre, indéniablement, c’est la remarquable caractérisation de tous les personnages principaux et secondaires, bien qu’ils brillent tous par leur médiocrité ou leur lâcheté. Sans non plus atteindre la perfection d’un Tolstoï, les personnages dépeints par Mann sont très vivants, aidés en cela par des motifs récurrents dans leur comportement ou leurs habitudes : c’est l’obsession de tout ce qui est « distingué » pour Tony, les cigarettes russes que fument en permanence Thomas, le « tourment » dont se plaint continuellement Christian, la peur de vieillir de la matriarche, Elisabeth Buddenbrook, l’appétit insatiable de Clothilde (la cousine effacée des enfants Buddenbrook), le patois comique de Thérèse « Sesemi » Weichbrodt, l’aigreur perpétuelle des dames Buddenbrook de la Grand-Rue (cousines des héros et vieilles filles en raison de leur infortune et leur physique disgracieux) qui dans leur malheur souhaite que tout aille de mal en pis pour le reste de leur famille.
Comme je le disais, Mann dépeint ce milieu aristocratique dont les mœurs à l’évidence le répugnent, ce qu’il fait par un ton ironique plutôt discret mais très mordant, évitant au récit de tomber dans une lourdeur que l’on pourrait craindre de prime abord. J’avais en tête, en commençant le roman, que l’écrivain allemand, en particulier dans ses premières années de romancier, était très influencé par la pensée de Schopenhauer et par son pessimisme et son dégoût de la vie, qui transparaissent nettement dans les scènes de mort morbides qui parsèment le récit, et la récurrence du thème de la décomposition, de la décrépitude des corps, ultime stade inéluctable de la vie. Un côté répugnant de la mort qui se fait d’autant plus jour que le sujet n’est pas prêt à mourir et la craint par-dessus tout : à cet égard, la mort de la matriarche Elisabeth en est l’archétype et sa fin est d’un pathétique repoussant. En fait, on pourrait voir dans sa manière d’appréhender sa mort prochaine comme tout ce qu’il ne faut surtout pas faire lorsqu’on est sur le point de mourir. En voici quelques extraits :
« elle la [la maladie] combattait dans la faible mesure de ses forces, […] déployant un tel zèle qu’elle ne parlait presque plus qu’aux médecins ou du moins ne prenait de véritable intérêt qu’à leur conversation. Les visites […] amies, membres des soirées de Jérusalem, vieilles dames de la société bourgeoise, elle les recevait avec apathie ou avec une cordialité distraite et les congédiait bientôt. Les membres de sa famille étaient péniblement impressionnés de l’indifférence que leur mère leur témoignait ; c’était comme une sorte de mépris. Même quand on profita d’un moment favorable pour faire entrer le petit Hanno, elle lui caressa nonchalamment la joue, puis se détourna. Elle semblait vouloir dire : « Mes enfants, vous êtes bien gentils, mais moi, je vais peut-être mourir. » Au contraire, elle accueillait les deux médecins avec chaleur, avec animation et intérêt pour conférer à perte de vue avec eux… » (p.570)
Cette immaturité face à la mort, plus globalement cette insouciance face à la vie, que chacun mène en une quête effrénée de gloire et d’honneur, est une impasse cruelle dont peu de personnages semblent avoir conscience. En filigrane, on devine que Mann, comme Schopenhauer, dénonce la vacuité de la vie menée par la famille Buddenbrook et leurs adversaires commerciaux (en particulier la famille Hagenström, que Tony exècre par-dessus tout), la mesquinerie et l’esprit de compétition (ou plutôt ce besoin primaire d’affirmer sa supériorité sur autrui) qui les animent. Tony, qui fait la connaissance heureuse (mais éphémère) de Morten Schwarckopf, se voit exposée par ce dernier, lucide, la mesquinerie de sa vie aristocratique, en retiendra certaines bribes dans sa pensée mais n’en appliquera jamais les principes. Enfant déjà, Tony se plaît à se pavaner, nantie de son rang qu’elle perçoit comme un honneur et un privilège synonyme pour elle de sa supériorité sociale incontestable. Sa fierté, elle ne s’en rendra jamais compte, causera tous les malheurs dont sera jalonnée sa vie adulte, dont sa jeunesse ne sera qu’un intermède heureux à jamais perdu. On le constate, en particulier lors de son second mariage, Tony est incapable de tenir en place, elle a besoin en permanence « d’activité », « d’événements » pour troubler, colorer sa morne existence (qu’elle perçoit comme telle). Alors qu’il est évident qu’elle a tout pour être heureuse, elle ne peut se résoudre à vivre dans un milieu où les manières, le « distingué » qui lui est si cher, n’ont pas pignon sur rue. Sa trajectoire, sa vie, est une succession de malheurs qu’elle perçoit comme allant du destin, de la fatalité, alors que l’enjeu, la clé de son bonheur (ou pour être plus exact, sa quiétude d’esprit) lui était à portée de main à deux reprises mais qu’elle ne saura jamais saisir et dont elle ne se rendra même pas compte que ce bonheur lui a échappé. Elle ne se départira jamais de sa fierté (même lors de l’enterrement de sa mère !) et est ainsi condamnée à une vie de malheurs sans fins entrecoupée d’instants de bonheur et de triomphe bien brefs en comparaison.
Thomas, malgré tous ses efforts, verra passer sa vie en vain, comme il s’en rendra compte dans ses dernières années.
« Il avait réalisé toutes les ambitions permises et il savait qu’il avait depuis longtemps dépassé le point culminant de son existence, si l’on pouvait parler de point culminant, ajoutait-il en lui-même, dans une existence aussi médiocre et aussi mesquine. »
Son fils Hanno, le dernier des Buddenbrook, et à la fibre sensible et artistique, ne se rendra compte que trop bien des malheurs de son père sous ses apparats d’amabilité et de courtoisie dans son cadre professionnel.
« Il voyait non seulement l’amabilité impeccable de son père envers tous, mais il voyait aussi avec une perspicacité étrange et torturante combien cette amabilité était pénible à produire ; après chaque visite, il voyait son père plus taciturne et plus pâle, les yeux clos, les paupières rougies […] et la terreur au cœur, il voyait […] un masque se poser sur ce même visage… » (p. 633)
Au final, la tendresse de Mann se reporte résolument sur quelques personnages, et en particulier Hanno. Ce dernier tient en horreur le système éducatif, alors en pleine mutation également. Son père remarque rapidement que son fils ne s’intéresse guère au métier qu’il lui prédestine et consacre la majorité de son temps à étudier la musique, à ses improvisations ou à écouter des histoires racontées par sa gouvernante, Ida Jangmann ou son ami original, Caïus, comte de Mölln, qui se prédestine au métier d’écrivain. Les deux camarades passent leur temps ensemble à l’école à l’écart de leurs camarades. Le système éducatif est présenté sous un jour peu favorable : les élèves s’y ennuient fermement mais surmontent leur répugnance pour obtenir des bonnes notes et s’attirer les faveurs de leurs professeurs. Le principe de base repose sur le « par cœur », l’évaluation, la notation des élèves et leur aptitude à mémoriser ce qu’on leur dit d’apprendre, et le reste ne semble que secondaire. Ainsi, lorsqu’une traduction en anglais d’Ivanhoé est proposé,
« ce fut lamentable, seul le jeune comte Mölln fut capable de traduire un peu parce qu’il s’intéressait personnellement à ce roman. Les autres [y compris le « meilleur » élève] trébuchaient, éperdus, sur chaque mot. » Une éducation en somme fantoche, inutile, qui ne vise qu’à inculquer à l’élève le culte de la discipline, de l’apprentissage aveugle et donc inutile, inapplicable, ce qu’ils seront amenés à faire dans leurs métiers respectifs à l’avenir. « Où naguère la culture classique avait passé pour une fin en soi, pour une discipline sereine que l’on suivait dans le calme, à loisir et avec un idéalisme joyeux, les notions d’autorité, de devoir, de puissance, de service et de carrière étaient passées au premier plan. […] L’école était devenue un État dans l’État, la raideur du service prussien y régnait d’une façon si absolue que, non seulement les maîtres, mais aussi les élèves, se sentaient fonctionnaires, préoccupés uniquement de leur avancement, s’efforçaient pour cette raison d’être bien vus de leurs supérieurs. (p.723)
Bien qu’on puisse y voir une certaine nostalgie du passé, Mann semble exprimer dans ce roman que l’aristocratie et ses mœurs étaient certes ridicules et souvent méprisables (par exemple le snobisme constant dont font preuve les Buddenbrook, en particulier avec M. Parmender) mais que l’évolution prise par la société est bien pire en comparaison, où les valeurs morales sont totalement éclipsées par une obsession du gain à tous prix. Les Hagenström, on le voit, sont l’archétype de la société à venir. Leur fortune a été bâtie sur des bases à la morale douteuse, ce à quoi Thomas refuse de céder bien qu’il finisse par le faire, avec beaucoup de scrupules (l'épisode de la récolte de M. de Maiboom). Un état d'immoralité qui semble être devenu la norme de la société nouvelle, à l'image du témoignage désabusé fourni à travers le personnage d'Hugo Weinschenk.
Ceux amenés à travailler dans les temps futurs seront plus uniformisés, obéissants, disciplinés que jamais (les condisciples d’Hanno), obsédés par un matérialisme exacerbé comme unique fin dans leur vie, laissant présager et annonçant avec acuité, au-delà de la seule Allemagne, l'état déplorable de nos sociétés occidentales actuelles, où toute sensibilité artistique, toute "originalité" personnelle sont méprisées au profit d'un matérialisme et d'un hédonisme débridés.