« [...] ce n'est qu'en ruminant qu'on s'assimile ce qu'on a lu. » - (Arthur Schopenhauer)

« L'art, c'est se retrouver dans ce que l'on voit ou ce qu'on lit ; c'est quand l'auteur ou le peintre a su formuler mieux que moi ce qui m'arrive ou ce qui m'est arrivé, lorsqu'il l'interprète d'une façon beaucoup plus intelligente que moi, ou quand, grâce à son œuvre, je perçois ma propre vie d'une manière plus fine, plus belle, que moi. » - (Krzysztof Kieślowski)

vendredi 15 mars 2019

Le Guépard, de Giuseppe Tomasi di Lampedusa

L’action du Guépard a pour toile de fond le Risorgimiento, période historique du XIXe siècle qui aboutira à l’unification de l’Italie, jusque là morcelée en différents royaumes, et plus précisément l’épisode de l’expédition des Mille qui eut lieu en août 1860. Très grossièrement, l’objectif était pour le royaume de Piémont-Sardaigne d’annexer le royaume des Deux-Siciles, en s’appuyant sur les révoltes qui émaillèrent ce dernier ces dernières années (dont la Révolution sicilienne de 1848, finalement écrasée par l’armée), conséquences de l’autoritarisme des Bourbons et de leur refus d’une Constitution plus libérale.
         Parmi les figures historiques de cet épisode se détache celle de Garibaldi, qui par ses nombreux faits de guerre au niveau national mais aussi international, s’est forgé une réputation héroïque de révolutionnaire vertueux et idéal, comme en atteste entre autres le personnage fictif de Giorgio Viola dans Nostromo de Conrad qui lui voua un véritable culte et qui ne cessait de ruminer sur le détournement et in fine l’échec de la révolution, ternie par les machinations et calculs politiques de ses rivaux.
       Un tel esprit de pessimisme vis-à-vis des épisodes révolutionnaires, de leur inévitable détournement, corruption par les hommes qui l’initièrent ou la soutinrent, traverse également Le Guépard, alors que l’on suit cet épisode révolutionnaire sous les yeux du prince Fabrizio Corbera et de sa famille, nobles contre qui la révolution est dirigée en principe, inspirant horreur et crainte parmi les aristocrates et soutiens du roi bourbon de l’époque, le jeune François II, successeur de Ferdinand II.
           Hors, un des membres de la famille du prince se distingue car il décide même de se joindre aux troupes garibaldiennes : il s’agit du neveu du prince, et le membre de sa famille qu’il préfère de loin, Tancredi Falconeri. On pourrait au premier abord voir ce dernier comme un opportuniste politique : en effet, voilà un aristocrate faisant la révolution pour instaurer une république (qui était le projet et ambition de Garibaldi, et qui lui valurent de nombreux conflits avec les autres pères de la révolution italienne, bien qu’il prît ces derniers à rebours en jurant allégeance au roi Victor-Emmanuel II une fois l’expédition couronnée de succès), de surcroît « rouge » (ou socialiste) !
La phrase célèbre tirée du roman, qui lui est attribuée, semble aller dans ce sens de cette interprétation du personnage opportuniste : « Il faut que tout change pour que rien ne change ».
           Cependant, et c’est là la force du roman, et des grands romans plus précisément, c’est que le personnage de Tancredi apparaît beaucoup plus complexe, nuancé, voire même sympathique, dans sa version romanesque que dans sa version cinématographique réalisée par Visconti et interprétée par Alain Delon. Tancredi est avant tout un personnage lucide, qui constate que l’unification de l’Italie est inévitable, que c’est le « sens de l’histoire » pourrait-on dire, et qu’il vaut mieux ainsi se placer du côté des vainqueurs. Il a aussi conscience qu’il s’agit d’un formidable tremplin dans la carrière politique pour laquelle il se destine, lui qui a vu son héritage familial en grande partie dilapidé par son père. Mais paradoxalement cette ambition n’a pas déteint sur sa personnalité enjouée, charmante (qui le rend si séduisant en société partout où il passe, où il se trouve toujours être le centre d’attention), et à l’occasion ironique : c’est là que s’explique la profonde affection qui lui porte le Prince par rapport même à ses propres enfants :
« L’enfant, d’abord presque ignoré, était vite devenu très cher au Prince irascible qui remarquait en lui une gaieté querelleuse, un tempérament frivole parfois contredit par de soudaines crises de sérieux. Sans se l’avouer, il eût préféré l’avoir comme fils aîné, plutôt que ce bon nigaud de Paolo. » (p. 24)
         Cet aspect agréable de Tancredi n’en fait pas toutefois un personnage superficiel, un vain mondain : il sait lorsque la situation l'exige recouvrer son sérieux, et témoigne tout au long du roman d’un profond attachement pour le Prince, leur relation se basant surtout sur une estime réciproque par leur intelligence et capacité à comprendre, anticiper les événements futurs.
            Ainsi, bien qu’aristocrate imprégné des traditions, le Prince voit très tôt, dès les prémices de la révolution de 1860, que l’aristocratie est finie sous sa forme actuelle : au lieu de s’y raccrocher et de hurler au loup républicain, il comprend les mécanismes qui y sont à l’œuvre et ne craint nullement pour sa sécurité personnelle, contrairement au reste de sa famille, alarmée au-delà du raisonnable. La cordialité avec laquelle il est traitée à l’arrivée des troupes garibaldiennes, dans lesquelles s’est engagé Tancredi, le confirmera dans cette intuition.
            Ce qui occupera cependant une bonne partie du roman, une fois l’épisode révolutionnaire passé et la chute, le déclin inexorable de l’aristocratie sicilienne actée, c’est le mariage entre Tancredi et Angelica, fille d’origine roturière mais dont le père est devenu l’un des plus puissants et riches notables suite à la révolution. On pourrait y voir il est vrai un énième épisode balzacien du mariage d’un ambitieux avec une femme riche, mais Lampedusa prend bien soin de caractériser ces deux personnages-clés du roman, en montrant leurs espérances, leur désir amoureux réciproque au commencement de leur relation, et en anticipant avec mélancolie l’essoufflement progressif de leur passion. Revenant avec tendresse et ironie sur son propre mariage, le Prince a cette maxime en pensée :
« L’amour. Certes, l’amour. Feu et flammes pendant un an, cendres pendant trente. Il le savait, lui, ce qu’était l’amour… » (p. 76)

Et l’auteur d’anticiper leur avenir plus difficile, après l’épisode plein de grâces des visites vagabondes que le couple fait des innombrables chambres du palais de Donnafugat, puis lors de l'épisode central du bal :
« Ce furent là les plus beaux jours de la vie de Tancredi et d’Angelica, des vies qui allaient être par la suite si variées, si pleines de péchés sur l’inévitable fond de douleur. Mais ils ne le savaient pas alors et ils poursuivaient un avenir qu’ils estimaient plus concret bien qu’il se trouvât après coup uniquement fait de vent et de fumée. Quand ils furent devenus vieux et inutilement sages, leurs pensées revenaient à ces jours-là avec un regret insistant : ces jours avaient été ceux du désir toujours présent parce que toujours vaincu, des lits, nombreux, qui s’étaient offerts et qui avaient été repoussés, de l’aiguillon sensuel qui, justement en raison de son inhibition, s’était, un instant, sublimé en renoncement, c’est-à-dire en véritable amour. » (p. 171)
« Ils offraient le plus pathétique des spectacles, celui de deux très jeunes amoureux qui dansent ensemble, aveugles à leurs défauts respectifs, sourds aux avertissements du destin, dans l’illusion que tout le chemin de la vie serait aussi lisse que les dalles du salon, acteurs inconscients qu’un metteur en scène fait jouer dans les rôles de Roméo et Juliette en cachant la crypte et le poison, déjà prévus dans l’œuvre. Ni l’un ni l’autre n’était bon, chacun était plein de calculs, gros de visées secrètes : mais ils étaient tous les deux aimables et émouvants tandis que leurs ambitions, peu limpides mais ingénues, étaient effacées par les mots de joyeuse tendresse qu’il lui murmurait à l’oreille, par le parfum de ses cheveux à elle, par l’étreinte réciproque de leurs corps destinés à mourir. Les deux jeunes gens s’éloignaient, d’autres couples passaient, moins beaux, tout aussi émouvants, chacun plongé dans sa cécité passagère ». (p. 238)

           C’est cette tonalité mélancolique, par petites touches, qui parcourt tout le roman, au gré des pensées du vieillissant Prince, qui rend ce roman si bon à mon avis : le fond révolutionnaire, le mariage des deux jeunes gens, constituent certes la trame, l’arrière-fond du roman, mais ce sont surtout ces détails sur l’intériorité du Prince, et aussi du jeune couple, qui occuperont et retiendront avant tout notre attention. L’épisode le plus marquant du roman sera ce bal chez les Ponteleone, au cours de laquelle le Prince dansera avec Angelica et aura une brève entrevue avec le couple. Angelica y est parvenue à effacer les dernières traces de ses origines roturières et se comporte avec le tact et la délicatesse qui sied à ce genre de société :
« Son maintien ne se démentit pas une seule minute : on ne la vit jamais errer seule la tête dans les nuages, jamais ses bras ne s’écartèrent de son buste ; jamais sa voix ne s’éleva au-dessus du « diapason » des autres dames. Car Tancredi lui avait dit la veille : « Vois-tu, ma chérie, nous tenons (et donc toi aussi, maintenant), nous tenons à nos maisons et à notre mobilier plus qu’à n’importe quelle autre chose ; rien ne nous offense davantage que la négligence par rapport à cela ; regarde donc tout et fais l’éloge de tout ; d’ailleurs, le palais Ponteleone le mérite ; mais puisque tu n’es plus une petite provinciale qui s’étonne de toute chose, tu mettras toujours quelques réserves dans tes louanges ; admire oui, mais compare toujours avec quelque archétype que tu as vu auparavant et qui soit illustre. » Les longues visites au palais de Donnafugata avaient beaucoup appris à Angelica, et ce soir-là elle admira toutes les tapisseries mais elle dit que celles du palais Pitti avaient de plus belles bordures… » (p. 232)

           Et comment ne pas compatir avec le Prince, qui s’ennuie en fait prodigieusement durant cette soirée, en entendant les conversations des autres, lui qui n’est venu que par affection pour le futur couple marié :
« Don Fabrizio, lui, errait à travers les salons : il baisait la main des dames qu’il rencontrait, endolorissait l’épaule des hommes qu’il voulait saluer joyeusement, mais il sentait que lentement la mauvaise humeur l’envahissait. […] Même les femmes qui étaient au bal ne lui plaisaient pas : deux ou trois parmi les plus âgées avaient été ses maîtresses et en les voyant maintenant alourdies par les années et leurs belles-filles, il peinait à recréer pour lui-même l’image de ce qu’elles avaient été vingt ans auparavant et il s’irritait en pensant qu’il avait gâché ses meilleures années à poursuivre (et à atteindre) des femmes aussi négligées. Et même les jeunes ne lui disaient pas grand-chose […] heureusement que des ténèbres avait émergé Angelica pour montrer aux Palermitaines ce qu’était une belle femme. On ne pouvait pas lui donner tort : dans ces années-là la fréquence des mariages entre cousins, dictés par la paresse sexuelle et par des calculs terriens, […] le manque total d’air frais et de mouvement, avaient rempli les salons d’une foule de jeunes filles incroyablement petites, invraisemblablement olivâtres […]. Plus il les voyait et plus il se sentait irrité ; son esprit habitué aux longues solitudes et aux pensées abstraites finit par lu procurer, à un moment donné, une sorte d’hallucination alors qu’il traversait une longue galerie en passant devant un pouf central où s’était rassemblée une colonie nombreuse de ces créatures : il lui semblait être le gardien d’un jardin zoologique en train de surveiller une centaine de jeunes guenons. […] Légèrement dégoûté, le Prince passa devant le salon à côté : là, au contraire, campait la tribu variée et hostile des hommes : les jeunes dansaient et ceux qui se trouvaient là n’étaient que des hommes âgés. […] mais, en revanche, les lieux communs, les platitudes empoisonnaient l’air. Aux yeux de ces messieurs Don Fabrizio passait pour être un « extravagant » ; son intérêt pour les mathématiques était presque considéré comme une perversion coupable, et s’il n’avait été justement le prince de Salina […] ses parallaxes et ses télescopes auraient risqué de le faire bannir ; mais déjà on parlait peu avec lui car l’azur froid de ses yeux, aperçu entre de lourdes paupières faisait perdre le nord à ses interlocuteurs et il se retrouvait souvent isolé, non par respect, comme il le croyait, mais par crainte. Il se leva ; la mélancolie s’était transformée en authentique humeur noire. Il avait eu tort de venir à ce bal […] en ce moment il serait tout heureux dans le petit bureau à côté de la terrasse dans la rue Salina, en train d’écouter le clapotis de la fontaine et de chercher à attraper les comètes par la queue. « Tant pis, maintenant j’y suis ; ce serait impoli de partir. » (p. 233 à 236)
« Don Fabrizio sentit son cœur perdre sa dureté : son dégoût faisait place à la compassion pour ces êtres éphémères qui cherchaient à jouir du mince rayon de lumière qui leur avait été accordé entre les deux ténèbres, avant le berceau, après les dernières saccades. Comment était-il possible de s’acharner contre qui, c’est certain, devra mourir ? […] Même les petites guenons sur les poufs et ses vieux amis benêts étaient pitoyables, impossibles à sauver et aimés comme le bétail meuglant dans la nuit, conduit à l’abattoir à travers les rues de la ville. […] Et puis tous ces gens qui remplissaient les salons, toutes ces femmes assez laides, tous ces hommes sots, ces deux sexes vaniteux étaient le sang de son sang, ils étaient lui-même ; il ne s’entendait qu’avec eux, avec eux seulement il se sentait à son aise. « Je suis peut-être plus intelligent, je suis certainement plus cultivé qu’eux, mais je suis de la même espèce, je dois me solidariser avec eux. » (p. 238-239)

           Passé le sommet que constitue la scène du bal, qui n’est pas sans rappeler la scène de réception dans le Temps retrouvé de Proust, le roman s’essouffle quelque peu, même si la scène de la mort du prince, et l’émotion et le dévouement montrés par Tancredi, constitueront un dernier temps fort du roman. Ce dernier s’achèvera par la fin de la lignée des Salinas, avec les filles du prince demeurées vieilles filles et bigotes, et une Angelica veuve et très âgée aussi. Le Guépard restera marquant surtout car il est narré (pour l’essentiel du roman) à travers les yeux d’un personnage lucide, contemplatif et proche de la mort qu’est le Prince Fabrizio, qui comprend mieux les ressorts et la vanité de la vie au crépuscule de la sienne. Sur le volet plus politique, Le Guépard nous rappellera essentiellement que le monde et l’homme ne changent guère en dépit des bouleversements et grands événements historiques : le changement social et politique ne corrige pas l’homme, ne le rend guère meilleur ou plus heureux.

samedi 16 février 2019

La Solitude est sainte, de William Hazlitt

Présentation de l'éditeur : 

Le romantisme, c'est le domaine des solitaires, des élégiaques. Et d'un des plus grands essayistes en langue anglaise, William Hazlitt (1778-1830), qui fut aussi peintre, vagabond, amoureux et un partisan exalté de la liberté individuelle. Un beatnik en redingote. Farouche, indomptable, drôle, clairvoyant, enthousiaste, amer, mélancolique. Les essais réunis dans ce livre nous font découvrir trois facettes complémentaires de sa personnalité : le goût du voyage solitaire (Partir en voyage), la prédilection pour le passé (Du passé et de l'avenir) et la vie en marge du monde, dégagée plutôt qu'engagée (Vivre à part soi). Un triptyque lumineux et jubilatoire.


Dans ce domaine particulier qu’est l’essai, Hazlitt est à rapprocher du maître en la matière, Montaigne, par cette façon d’exprimer sa pensée « à sauts et à gambades », mêlant indifféremment et alternant entre théorie et expérience personnelle, qui donne à son écriture cette liberté de ton qui lui confère un surcroît d’intimité, comme si l’on conversait avec l’auteur lui-même, ou n’hésitant pas à s’écarter du sujet initial qui n’est qu’un prétexte à lancer l’écriture. Il est également un expert en ce qui concerne les citations littéraires : les poètes romantiques de son époque bien sûr, comme Wordsworth, Keats, Byron ou Coleridge, mais surtout les deux géants que sont Shakespeare (son auteur préféré, qu’il cite le plus souvent, un peu comme Montaigne avec Plutarque) et Milton, l’auteur du Paradis perdu.

Pour le premier des trois essais que contient ce recueil, intitulé « Partir en voyage », Hazlitt nous parle de la fonction selon lui du voyage, et où réside son charme et sa nécessité.
« L’âme d’un voyage, c’est la liberté, la liberté idéale : penser, ressentir et faire ce qui vous plaît. Nous partons surtout en voyage pour nous affranchir de toutes nos entraves et de tous nos soucis : pour prendre congé de nous-mêmes bien plus que pour nous débarrasser des autres » (p. 37) et qu’il résumera plus loin dans une formule lapidaire, frappante : « Hors de mon pays et de moi-même je pars » (p. 60).

       Dans la mouvance romantique, Hazlitt conçoit le voyage, la découverte ou la promenade dans la nature, surtout dans une forme solitaire, en en dégageant les avantages, et en énumérant les inconvénients qu’une compagnie engendre :
« Qu’on me donne un compagnon à ma guise, affirme Sterne, ne fût-ce que pour observer comment les ombres s’allongent au coucher du soleil. » Voilà qui est merveilleusement dit ; mais, à mon sens, cette perpétuelle comparaison de commentaires dérange l’impression involontaire des choses sur l’esprit, et porte préjudice au sentiment. Si l’on ne fait qu’insinuer ce qu’on éprouve par une espèce de mimique, cela est fade ; si l’on doit l’expliquer, c’est transformer le plaisir en besogne. On ne peut lire le livre de la nature sans devoir continuellement se donner la peine de le traduire au profit d’autrui. Je suis pour cette méthode synthétique quand je voyage, de préférence à l’analytique. Je me contente alors de faire provision d’une réserve d’idées, pour les examiner et les disséquer par la suite. Je veux voir mes vagues notions flotter comme le duvet du chardon dans la brise, sans qu’elles s’emmêlent dans les ronces et les épines de la controverse. Pour une fois, j’aime que tout se passe comme il me plaît ; et cela est impossible à moins d’être seul, ou en une compagnie que je n’envie pas. […] Il y a une sensation dans l’air, une tonalité dans la couleur d’un nuage, qui frappe votre imagination, mais dont vous ne sauriez expliquer l’effet. Aucune affinité ne vous unit alors avec l’autre, bien qu’on la sollicite péniblement, et la contrariété qui vous poursuit en chemin finit sans doute par causer la mauvaise humeur. Or je ne me dispute jamais avec moi-même... » (p. 40 et 41)
« Au lieu d’un ami dans une chaise de poste ou un tilbury, avec qui échanger des politesses et égrener les mêmes sujets rebattus, qu’on me permette pour une fois de faire trêve d’impertinence. […] Alors des choses oubliées depuis longtemps, pareilles à « des épaves enfouies et [à] d’incalculables trésors » [citation d’Henri V de Shakespeare], surgissent devant mes yeux avides, et je commence à sentir, à penser et à redevenir moi-même. Plutôt qu’un silence gênant, rompu par des tentatives d’esprit ou des platitudes assommantes, le mien est ce silence paisible du cœur, qui seul est éloquence parfaite. Personne n’aime mieux que moi les calembours, les allitérations, les antithèses, la controverse et l’analyse ; mais parfois je préférerais m’en passer. […] Je suis à présent occupé à autre chose, qui vous paraîtra futile, mais c’est là pour moi « l’étoffe même de la conscience » [citation d’Othello]. Cette pâquerette, enchâssée dans son écrin émeraude, ne me saute-t-elle pas au cœur ? Et pourtant, si je devais vous exposer les circonstances qui me l’ont rendue si chère, vous ne manqueriez pas de sourire. Ne vaudrait-il donc pas mieux que je garde cela pour moi, pour donner matière à ma rumination […] ? Je serais de mauvaise compagnie tout le long du trajet, c’est pourquoi je préfère être seul. » (p. 37 et 38)

        Les méditations d’Hazlitt ne sont pas sans rappeler celles de Rousseau dans ses Rêveries du promeneur solitaire et l’auteur de La Nouvelle Héloïse était d’ailleurs un des écrivains préférés de l’essayiste anglais, dont il évoque Les Confessions un peu plus loin.
          Pour conclure cet essai, Hazlitt a l’intuition que le plaisir de voyager réside essentiellement dans cet arrachement, cette distanciation vis-à-vis de nous-mêmes. Il relate ainsi le plaisir de ne pas voyager avec des amis ou connaissances qui nous rappellent « d’autres choses, ravive d’anciens griefs et détruit l’abstraction du décor. Il s’interpose de manière désobligeante entre nous-même et notre personnage imaginaire. Au cours de la conversation, on fait incidemment allusion à votre profession et à vos passe-temps ; ou bien la présence de quelqu’un qui connaît les parties les moins sublimes de votre histoire vous donne l’impression que d’autres personnes les connaissent également. […] L’incognito d’une auberge est l’un de ses privilèges incontestables : « Seigneur de soi-même, désencombré de son nom. Oh ! comme il est bon de se défaire des contraintes du monde et de l’opinion publique – de perdre notre importune, harassante et perpétuelle identité personnelle dans les éléments de la nature pour devenir la créature du moment, affranchie de tout lien – de ne tenir l’univers que par une assiette de ris de veau, de ne rien devoir que la note du soir, […] de n’être connu que sous le nom du Monsieur dans la salle à manger ! » (p. 47 et 48)
        Pour finir, Hazlitt, après avoir exposé que pour certains voyages (en particulier la visite de monuments historiques), la présence d’un compagnon peut être indispensable (dans cet esprit de complexité des choses rappelant Montaigne et Samuel Johnson) dresse un constat sur la signification du voyage, et son caractère éphémère dans l’esprit :
« En voyageant dans des contrées étrangères, on éprouve indubitablement une sensation qu’on ne rencontre nulle part ailleurs ; mais elle est plus agréable sur le moment que durable. Elle est trop éloignée de nos souvenirs habituels pour devenir un sujet usuel de conversation ou de référence, et comme un rêve ou une autre forme d’existence, elle ne s’accorde pas à nos modes de vie ordinaires. C’est une hallucination animée mais éphémère. […] Le Dr Johnson remarquait combien les voyages à l’étranger ajoutaient peu au don de la conversation chez ceux qui avaient franchi les frontières. » (p. 58 et 59)


          Le second essai s’intitule Vivre à part soi (en anglais, Living to one’s self), et la teneur de cet essai n’est pas sans rappeler le philosophe américain Ralph Waldo Emerson et son principe de self-reliance. Hazlitt commence son essai par dire ce qu’il n’est pas : c’est-à-dire un essai, un éloge de l’égoïsme, où il défendrait l’idée qu’il ne faut penser qu’à soi-même, ou vivre en ermite, coupé du reste du monde. Son propos se résume en cet adage : « Vivre dans le monde sans dépendre du monde » (p. 66)
Hazlitt fait dans cet essai, comme il le fera dans le suivant de ce recueil, l’éloge de la vie intérieure, de la contemplation, par opposition à la vie d’action, prenant part aux événements du monde. Hazlitt dresse le portrait de cet homme vivant à part soi, qui jouit de la contemplation du monde mais sans y prendre part.
« c’est comme si personne ne savait qu’un tel individu existe, et que l’on souhaite que personne ne le sache ; c’est être un spectateur silencieux du formidable théâtre qui s’offre à vous, et non un objet d’attention et de curiosité ; c’est s’intéresser profondément et passionnément à ce qui se passe dans le monde, mais sans éprouver la moindre envie de s’y faire accepter ou de s’y mêler. C’est une vie telle qu’on s’attendrait à voir mener par un esprit pur, et un intérêt tel qu’il pourrait en porter aux affaires des hommes, calme, réfléchi, passif, distant, touché de compassion par leurs peines, souriant sans amertume à leurs sottises, partageant leurs affections, mais sans être dérangé par leurs passions, ni rechercher leur attention, ni leur venir une fois à l’esprit. Celui qui vit sagement à part soi et selon son cœur observe l’agitation du monde par les interstices de sa retraite et ne veut pas se mêler à la cohue. « Il entend le tumulte et ne bouge pas. » Il est incapable d’y remédier, ni disposé à le contrecarrer. Il voit assez de choses qui l’intéressent dans l’univers sans se mettre en avant pour tenter d’attirer comme il le peut les yeux de l’univers sur sa personne. » (p. 66 et 67)

« Cette sorte d’existence rêveuse est la meilleure. Celui qui y renonce pour se mettre en quête de choses concrètes troque en général sa tranquillité contre des déceptions sans cesse renouvelées et de vains regrets. Son temps, ses réflexions et ses sentiments ne lui appartiennent plus. À partir de ce moment-là, il n’examine plus les objets de la nature tels qu’ils sont en tant que tels, mais les regarde du coin de l’œil pour voir s’il ne peut en faire les instruments de son ambition, de son intérêt ou de son plaisir […] ; au lieu d’ouvrir ses sens, son intelligence et son cœur à l’étoffe resplendissante de l’univers, il tient un miroir déformant devant son visage, où il peut admirer sa propre personne et ses prétentions, et se contente de jeter des coups d’œil obliques pour voir si d’autres ne sont pas aussi en train de l’admirer. » (p. 71)
          Dans la seconde moitié de cet essai, Hazlitt mène une des charges les plus brillantes que j’aie lues sur le « public », sur l’opinion commune, sur l’ignorance et la vulgarité qui caractérise la majorité de la population de tous temps. Il en dénonce surtout la lâcheté, la versatilité, son caractère moutonnier, sa paresse intellectuelle, que ce soient dans les affaires publiques ou en matière d’art, montrant comme tant d’autres que l’approbation ou la réprobation du public sur un ouvrage littéraire n’a aucun lien avec la qualité intrinsèque de ce dernier. Il revient notamment brièvement sur l’échec retentissant qu’eurent les poèmes de Keats lors de leur publication, et comment cela affecta l’auteur d’Hypérion.
« il n’existe pas d’animal plus mesquin, idiot, abject, lamentable, égoïste, malveillant, envieux et ingrat que le public. C’est le pire des lâches, car il a peur de lui-même. […] Il est tellement intimidé par sa propre opinion qu’il n’ose jamais en former une seule, mais il rattrape la première rumeur oiseuse, de crainte que son avis ne soit exprimé en retard, et il s’en fait l’écho jusqu’à ce que le son de sa propre voix l’ait rendu sourd. L’idée de ce que le public va penser empêche le public de jamais penser le moins du monde, et elle agit comme un sortilège sur l’exercice du jugement de la personne, en sorte que, pour résumer les choses, l’oreille publique est à la merci du premier prétendant effronté qui décide de la remplir de propositions bruyantes, de fausses hypothèses ou de secrets apartés. Ce que dit l’un, le plus grand nombre l’entend ; la supposition qu’une chose est connue du monde entier fait que tout le monde y croit […] Nous pouvons croire ou savoir que ce que l’on dit n’est pas vrai ; mais nous savons ou nous nous figurons que d’autres le croient – nous n’osons pas les contredire ou sommes trop indolents pour en débattre avec eux, et nous renonçons par conséquent à notre conviction intime et, pensons-nous, solitaire, au profit d’un bruit sans fondement, sans preuve et souvent dépourvu de signification. […] L’opinion publique est dès lors si loin de reposer sur une base large et solide, comme l’ensemble des pensées et des sentiments d’une même communauté, qu’elle est insignifiante, superficielle et variable au dernier degré – c’est la chimère du moment ; si bien que nous pouvons affirmer sans risque d’erreur que le public est dupe de l’opinion publique et non son instigateur. Le public est pusillanime et lâche parce qu’il est faible. Il sait à quel point il est ignorant et qu’il n’a que les opinions qu’on lui suggère. Il n’est toutefois guère disposé à apparaître au premier plan et voudrait que l’on croie ses partis pris aussi avisés qu’importants. Il est prompt à élire ses favoris, plus prompt encore à les écarter, de peur de passer pour manquer, dans les deux cas, de clairvoyance. (p. 87-88)
« Le public est aussi envieux et ingrat qu’il est ignorant, stupide et veule […]. Il lit, il admire, il porte aux nues, uniquement parce que c’est la mode, non parce qu’il aime de quelque manière le sujet ou l’homme. Il chante vos louanges ou vous démolit par pur caprice et par légèreté. » (p. 91)

 

         Pour le dernier essai « Du passé et de l’avenir », Hazlitt fait une nouvelle fois l’éloge de la pensée, de la contemplation par rapport à la volonté, à l’action, dans des termes et idées proches de Schopenhauer. Il s’en prend aussi dans le même temps contre cette idée répandue et stupide selon laquelle le passé « n’a pas d’importance », que beaucoup de gens exposent pour masquer leur désintérêt pour l’histoire et la littérature du passé, et dénonce la perpétuelle obsession de ces mêmes gens pour le futur, l’avenir, dans lequel ils imaginent qu’ils vont réaliser leurs désirs, ambitions, et conçoivent naïvement comme une source future de plaisirs infinis, plutôt que de souffrances. Hazlitt se met en porte-à-faux de ces optimistes, remplis d’illusions sur la vie : « je ne suis pas du tout disposé à bâtir des châteaux en Espagne, ni à attendre impatiemment, en toute confiance ou espérance, les brillantes illusions que l’avenir nous tend. » (p. 101) L’essai sera donc un éloge du passé et de la contemplation, du souvenir redécouvert, et du plaisir que cette contemplation procure à celui qui s’y livre régulièrement.
« Ne laissons pas imprudemment le passé nous échapper, alors qu’il pourrait ne rester plus grand-chose d’autre pour nous lier à l’existence. N’est-ce donc rien que d’avoir été, et d’avoir été heureux ou malheureux ? (p. 104 et 105)

« Alors ondulez, ondulez dans le vent, ô forêts de Tuderley, et levez vos hautes cimes dans l’’air ; mes soupirs et mes vœux proférés par votre voix mystique insufflent en moi ma précédente existence et me permettent de supporter ce que je suis devenu ! Les objets que nous avons connus en des jours meilleurs sont les principaux supports qui soutiennent le poids de nos affections et nous donnent la force d’attendre notre sort. L’avenir est pareil à un mur sans issue ou à un épais brouillard dissimulant tous les objets à notre vue ; le passé est vivant et fourmille d’objets, lumineux ou solennels, dont l’intérêt ne décline jamais. De fait, qu’est-ce qui nous revient le plus souvent à la mémoire ? Quels sont les sujets de nos réflexions ou de nos conversations ? Non pas l’avenir inculte, mais le passé aux greniers bien garnis. » (p. 109 et 110)

« L’avenir n’a donc ni en soi, ni en tant que sujet de contemplation générale, le moindre avantage sur le passé. Sauf en ce qui concerne nos passions et nos occupations les plus vulgaires. […] il est un autre principe dans l’esprit humain, le principe de l’action ou de la volonté ; et sur cela, le passé n’a aucune prise, l’avenir l’accapare tout entier. […] Nous croyons que ce qui nous est arrivé ne tire pas à conséquence, et que ce qui va nous arriver est de la plus haute importance. Pourquoi donc ? Simplement parce que l’un est encore en notre pouvoir, et l’autre non. » (p. 111 et 112)

« Cela confirme dans une certaine mesure la théorie d’après laquelle les hommes accordent plus ou moins d’importance aux événements passés et futurs selon qu’ils sont plus ou moins occupés à agir et sur les lieux de la vie active. Ceux qui veulent faire fortune, ou qui aspirent à l’ascension sociale et au pouvoir, ne pensent guère au passé, car il contribue fort peu à leur dessein ; ceux qui n’ont rien d’autre à faire que de penser s’intéressent presque autant au passé qu’à l’avenir. » (p. 116)

lundi 28 janvier 2019

Ébène, de Ryszard Kapuściński


Ce livre, difficile à catégoriser (mêlant autobiographie, essai, histoire et prose poétique), est un de ces livres marquants car il remplit une des fonctions essentielles de la littérature : la connaissance, plus intime, plus profonde, de l’Autre. Cet Autre, c’est l’Africain, ou plutôt les hommes vivant en Afrique, tant il serait erroné de réduire les hommes vivant sur ce continent à un archétype certes commode mais superficiel. Si nous nous contentions de ce que nous voyons dans les reportages ou documentaires télévisés, ou de ce que l’on a appris à l’école en histoire, l’image que nous nous ferions de l’Afrique serait superficielle, réductrice. Si nous nous contentions d’un bref séjour vacancier en Afrique, le temps de faire un safari, de visiter les centres-villes riches, cosmopolites, il est également probable que nous n’ayons guère réellement touché du doigt la « réalité » de l’Afrique, à l’image de ce couple d’Écossais que Kapuściński rencontre au cours du livre et avec qui il partage le compartiment de son train :
« Pourquoi de Casablanca à Niamey ? Ils ne savent pas. Ils en ont tout simplement décidé ainsi. Le fait d’être ensemble a l’air de leur suffire. Qu’ont-ils vu à Casablanca ? Rien. Et à Dakar ? Rien non plus. Les visites ne les intéressent pas. Ce qu’ils veulent, c’est voyager, toujours et encore. » (p. 311)

Lorsque le journaliste polonais leur demande de sortir et visiter les villages, ces Écossais refusent, et l’auteur les comprend malgré tout :
«  Très vite des curieux venus du village s’attroupent. Je propose aux Écossais de sortir pour visiter les lieux et faire un brin de causette. Ils refusent catégoriquement. Ils ne veulent rencontrer personne ni discuter avec qui que ce soit. Ils prendraient même leurs jambes à leur cou s’ils le pouvaient. Cette réaction s’explique par leur brève mais malheureuse expérience. Ils sont convaincus que dès qu’ils engageront la conversation, leur interlocuteur leur demandera quelque chose. […] Cet interlocuteur a toujours des parents malades, des enfants en bas âge à nourrir, lui-même n’a pas mangé depuis des jours. Ces doléances et plaintes se sont tellement répétées que, désemparés, découragés et déçus, ils ont décidé ne plus lier un seul contact, de ne plus entamer une seule conversation. Et depuis ils se tiennent à cette attitude.
J’explique aux Écossais que les Africains sont souvent persuadés que le Blanc est un nanti […]. Si sur leur route surgit un Blanc, c’est comme si une poule avait pondu un œuf en or. Ils doivent saisir l’occasion, ils ne peuvent pas la laisser échapper. D’autant plus  que la plupart d’entre eux effectivement n’ont rien, ont besoin de tout, veulent tout. » (p. 317-318)

        Malgré tout, et bien que dans notre vie privée, il n’est guère probable que nous ayons l’occasion, comme l’auteur, de passer plusieurs décennies en Afrique, il semble que nous parvenions cependant, bien que de manière infime, à approcher une meilleure compréhension de l’Afrique, de la diversité innombrable de ses peuples, de ses clans, au sortir de la lecture de ce livre qu’on devrait classer parmi les « indispensables » tant il contribue, à sa modeste échelle, à nous ouvrir les yeux sur les coutumes, les croyances, les mentalités, d’une bonne partie de la population de ce continent riche de plus d’un milliard d’habitants. Ce qui est fascinant d’abord avec ce livre, c’est la multitude des pays, mais surtout des populations, qui sont abordés, parmi lesquels Kapuściński nous invite à mieux comprendre/découvrir les mœurs. Nous passons du Ghana, puis nous rendons au Guinée, au Tanganyika et Zanzibar (qui ont donné la future Tanzanie), en Ouganda, au Kenya, en Éthiopie, au Soudan, au Rwanda, au Congo, en Somalie, au Sénégal, au Liberia, au Mali, Nigeria, en Érythrée… Pour le lecteur, ces noms de pays ne sont que des territoires délimités sur une carte. Grâce à Kapuściński, nous allons, pour la plupart, entrer dans l’histoire particulière de ces pays, comprendre les traumatismes qu’ils ont traversés, les conflits (irréconciliables ?) qui les déchirent, en particulier dans les histoires terrifiantes du Rwanda, du Soudan et du Liberia, pour ne citer que celles qui m’ont le plus marqué.


       Mais tout d’abord, malgré leur infinie diversité, la population de l’Afrique partage quelques points communs. Très tôt dans le livre, nous partageons l’expérience insolite du temps qu'ils ont :
« L’Européen et l’Africain ont une conception du temps différente, ils le perçoivent autrement, ont un rapport particulier avec lui.
Pour les Européens, le temps vit en dehors de l’homme, il existe objectivement, comme s’il était extérieur à lui, il a des propriétés mesurables et linéaires. […] L’Européen se sent au service du temps, il dépend de lui, il en est le sujet. […] Il doit observer des délais, des dates, des jours et des heures.
Les Africains perçoivent le temps autrement. Pour eux le temps est une catégorie beaucoup plus lâche, ouverte, élastique, subjective. C’est l’homme qui influe sur la formation du temps, sur son cours et son rythme. […] Le temps est même une chose que l’homme peut créer, car l’existence du temps s’exprime entre autres à travers un événement. Or c’est l’homme qui décide si l’événement aura lieu ou non. […] Le temps est le résultat de notre action, et il disparaît quand nous n’entreprenons pas ou abandonnons une action. […]
C’est pourquoi l’Africain qui prend place dans l’autocar ne pose aucune question sur l’heure du départ. Il entre, s’installe à une place libre et sombre aussitôt dans l’état où il passe la majeure partie de son existence : la torpeur.
« Ces gens ont une capacité d’attendre absolument fantastique ! » m’a dit un jour un Anglais qui vivait ici depuis des années. Capacité, endurance, ou bien s’agit-il d’autre chose ? » (p. 23 à 25)


        Ce qui les relie d’abord et avant tout, c’est l’expérience commune de la chaleur, véritablement écrasante, étouffante, dont il est difficile de se faire une idée dans les régions tempérées où nous vivons. Kapuściński d’ailleurs a décidé d’ouvrir son livre sur ce dénominateur commun symbolique :
« Premier choc : la lumière. De la lumière partout. Intense, vive. Du soleil partout. […] L’avion nous arrache violemment de la neige et du gel pour nous plonger le jour même dans le gouffre des flammes tropicales. Nous avons à peine le temps de nous retourner que nous nous retrouvons au cœur d’un brasier humide. Dès notre arrivée, nous sommes en nage. […] l’homme blanc est comme une pièce rapportée, bizarre et discordante. Pâle, faible, la chemise trempée de sueur, les cheveux collés, sans cesse tourmenté par la soif, par un sentiment d’impuissance, par le spleen. Il a constamment peur : des moustiques, des amibes, des scorpions, des serpents. Tout ce qui bouge l’effraie, le terrorise, le panique.
Avec leur force, leur charme et leur endurance les gens du pays se déplacent naturellement, librement, à une cadence fixée par le climat et la tradition, à un rythme régulier, un peu ralenti, nonchalant – puisque de toute façon on n’a pas tout ce qu’on veut dans la vie et qu’il faut en laisser pour tout le monde ! » (p. 9 à 11)

Ce thème reviendra de manière récurrente tout au long du livre, et plus globalement sur l'hostilité du climat, l’ennemi premier des habitants d’Afrique :
« L’Africain se sent en permanence menacé. Sur ce continent, la nature prend des formes tellement monstrueuses et agressives, elle se couvre de masques tellement vengeurs et angoissants, elle tend à l’homme des pièges et des embuscades si perfides que l’Africain vit en permanence dans l’incertitude du lendemain, dans la peur et l’anxiété. Ici tout se manifeste sous une forme amplifiée, déchaînée, exagérée, hystérique. […] S’il y a une sécheresse, elle est si cruelle qu’elle ne laisse pas la moindre goutte d’eau et décime tout le monde. Entre la nature et l’homme, il n’y a pas d’intermédiaire pour adoucir les choses, pas de compromis, pas de gradation. C’est une lute, une bataille, un combat permanents, acharnés, impitoyables. L’Africain est un homme qui, de la naissance à la mort, se trouve confronté à une nature particulièrement malveillante, et le seul fait d’exister, de rester en vie, est sa plus grande victoire. » (p. 365)

      La quête d’ombre, de fraîcheur, l’arrêt soudain de toute activité lorsque la chaleur est insupportable, la soif et la quête perpétuelle de l’eau (et de la nourriture), met à nu, réduit à l’état le plus élémentaire la vie de l’être humain. Kapuściński assiste au désœuvrement de populations pauvres, pour la majorité sans travail fixe, n’ayant rien à faire souvent de toute la journée. La pauvreté, l’extrême dénuement, est le lot commun de ces populations, donnant une certaine monotonie dans la description, vite limitée, de l’intérieur des cases, ou des villages, se ressemblant tous plus ou moins.
        Néanmoins, l’intérêt de l’Afrique ne réside pas dans la description pittoresque des villages ou des habitants continuellement pauvres, affamés. Leur sort n’est guère enviable, de par l’environnement hostile et les conditions extrêmement difficiles dans lesquelles ils vivent. Ce qui fascine Kapuściński, et nous avec, ce sont les mœurs, les coutumes, les représentations mentales que possèdent ces individus.
La relation au sacré, au spirituel, est sans doute le fait le plus marquant. Au moment où nos sociétés occidentales ont perdu ce sens du sacré (avec les conséquences qui vont avec), cette relation demeure pour l’essentiel intacte parmi ces populations :
« Évêché de Bertoua ! » Ces mots produisent un effet immédiat et magique. En Afrique, tout ce qui est lié à la religion, au surnaturel, au rite et à l’esprit, tout ce qui est invisible ou impalpable mais néanmoins plus réel que la matière, suscite spontanément une réaction de considération, de gravité, de respect et même de peur. […] C’est une attitude face à l’origine et l’essence de la vie. « Croyez-vous en Dieu, monsieur ? » Je m’attends toujours à cette question, je sais qu’elle va tomber, on me l’a posée tant de fois. Et je sais que celui qui me la pose guette ma réponse en me fixant, en suivant le moindre frémissement de mon visage. Je mesure l’importance de cet instant, le sens dont il est chargé. […] Et quand je réponds : « Oui, je suis croyant », je lis sur son visage que ma réponse l’a soulagé, qu’elle a dissipé toutes tension et angoisse, qu’elle nous rapproche, rompt les barrières de la couleur de peau, du statut et de l’âge. Les Africains aiment lier des contacts à un niveau supérieur, spirituel. Cette dimension est souvent inexprimable, indéfinissable, mais elle fait partie intégrante de leur mode de pensée.
En général il ne s’agit pas d’un Dieu concret, d’un Dieu que l’on pourrait nommer et dont on pourrait décrire l’apparence ou les traits. Il s’agit plutôt d’une foi inébranlable dans l’existence d’un Être supérieur qui crée et domine, imprègne l’homme d’une substance spirituelle l’élevant au-dessus de l’univers des animaux sans conscience et des objets sans vie. » (p. 302)

         De manière complémentaire, le respect des ancêtres est une pratique commune, témoignant entre autres de ce profond attachement à la communauté, à la famille, au clan, qui caractérise l’individu africain. L’homme africain est surtout social, et la solitude est ressentie plus cruellement que partout ailleurs de par ce climat hostile, étouffant, et par les ténèbres angoissantes qui caractérisent les nuits africaines, obscurité totale renforçant l’angoisse de la solitude et le besoin de compagnie :
« En Afrique, les chauffeurs évitent de voyager après le coucher du soleil, l’obscurité les inquiète. J’ai observé leur comportement alors que, contraints et forcés, ils roulaient de nuit. Au lieu de regarder devant eux, ils jettent des coups d’œil à droite et à gauche avec nervosité. Les traits de leur visage sont tirés et tendus. Leurs temps se couvrent de gouttes de sueur. Bien que les routes soient défoncées, pleines de trous, d’ornières et de bosses, ils accélèrent, foncent comme des fous pour arriver au plus vite dans un lieu habité, bruyant et éclairé. Quand ils roulent de nuit, ils sont brusquement gagnés par une terrible panique, ils se tortillent, se recroquevillent derrière le volant comme si leur voiture était bombardée. […] Ils ont peur de quelque chose, luttent contre un démon que je ne vois ni ne connais. […] Pendant la journée, l’homme peut s’adapter à son environnement, il peut exister, vivre même tranquillement. La nuit en revanche le rend vulnérable, le livre à l’ennemi, camoufle en son sein des forces qui le guettent. C’est pourquoi la peur, latente, cachée et étouffée pendant la journée dans le cœur de l’homme, se transforme pendant la nuit en une frayeur violente, en un cauchemar qui le harcèle et l’agresse. C’est tellement important d’être alors en groupe ! La présence des autres soulage, calme les nerfs, fait baisser la tension. » (p. 211-212)

       Il est parfois amusant de voir à quel point les échanges incessants entre membres d’une communauté imprègnent profondément les relations sociales, ainsi que la culture du « don » pour reprendre l’expression de Marcel Mauss.
« Commence alors le rituel des visites et des salutations matinales. Tout le monde rend visite à tout le monde. Cela se passe dans la cour, personne n’entre dans les habitations. Les cases ne servent en effet qu’à dormir. Après la prière, Thiam commence sa tournée par les voisins les plus proches. Au début, on échange des questions et réponses : « Comment as-tu dormi ? – Bien. – Et ta femme ? – Bien aussi. – Et les enfants ? – Bien. – Et les cousins ? – Bien. – Et ton invité ? – Bien. As-tu fait de beaux rêves ? – Oui… »
Cela dure très longtemps. Je dirais même que la longueur des questions et le détail des amabilités est proportionnel au respect que l’on porte à son interlocuteur. À cette heure de la journée, il n’y a pas moyen de traverser tranquillement le village. Cet interminable échange de questions et de salutations est incontournable. Il se pratique de surcroît en tête à tête, il est impossible de saluer en bloc, ce serait discourtois. […] A l’occasion de cette ronde, on s’aperçoit que dans la tradition et l’imaginaire des habitants du village, la notion d’espace divisé, différencié, segmenté n’existe pas. Dans le village, il n’y a pas une clôture, pas une palissade, pas un barbelé, pas un enclos, pas un grillage, pas un fossé, pas une borne. L’espace est un, commun, ouvert, transparent même : aucun rideau n’est accroché, aucune barrière, aucun obstacle, aucun mur ne sont érigés. » (p. 248-249)
« Mais l’attitude des Africains s’explique aussi par une mentalité, des attentes fondamentalement différentes.
La culture africaine est une culture de l’échange. Si on me donne quelque chose, je dois le rendre. C’est un devoir, engageant ma fierté, mon honneur, ma qualité d’homme. C’est dans l’échange que les relations humaines prennent leur forme la plus noble. […] Un cadeau non acquitté de son obligation, ternit sa conscience, peut même entraîner un malheur, une maladie, la mort. C’est pourquoi le cadeau est un signal, un appel à un geste de retour, à un rétablissement rapide de l’équilibre. J’ai reçu quelque chose ? Je rends ! » (p. 318-319)

       Néanmoins, Kapuściński ne tombe pas dans le piège d’une idéalisation sans conditions de l’Autre, à l’instar de Diderot. Leurs caractéristiques et qualités, si différentes des Occidentaux, ne sont pas dépourvues de superstitions, tels les sorciers malfaisants responsables de tous les maux, niant toute notion de responsabilité individuelle, ou l’impossibilité dans laquelle ils sont de toute remise en question, contrairement aux Européens :
« Contrairement aux autres civilisations, la force de l’Europe, de sa culture, réside notamment dans sa capacité de critiquer, et surtout de s’autocritiquer, dans son art d’analyser et de rechercher, dans ses investigations constantes, son inquiétude. L’esprit européen est conscient de ses limites, il accepte son imperfection, il est sceptique, il doute, il se pose des questions. Dans les autres cultures, cet esprit critique n’existe pas. Pire, les autres cultures ont tendance à manifester de l’orgueil, à considérer tout ce qui leur est propre comme parfait. […] Les responsables de tous les maux, ce sont exclusivement les autres, les forces extérieures – les complots, les agents, la domination étrangère sous diverses formes. Elles considèrent tout jugement critique comme une attaque, comme une discrimination, comme du racisme. Les représentants de ces cultures tiennent la critique pour une offense personnelle, une tentative préméditée de les humilier, voire pour une forme de cruauté. […] Or cela les rend incapables, culturellement, structurellement et durablement de progresser, incapables de créer en eux une volonté profonde de changement et de développement. » (p. 262)

           Kapuściński possède la qualité la plus importante de l’écrivain, en dehors du talent d’écriture : son intérêt pour les gens, une curiosité incessante à leur égard, cette profonde volonté d’empathie, d’observer et de comprendre l’autre. Il saisit toutes les occasions qui se présentent à lui pour pénétrer dans les villages les plus reculés, observer les coutumes, interroger leurs habitants. Grâce à ce livre inestimable, nous avons un aperçu et une meilleure compréhension, bien que ténus, de la vie des hommes d’Afrique, de ce qu’est leur vie quotidienne, leur lutte continuelle pour survivre, leurs façons de vivre et de se représenter le monde. Nous avons une expérience de l’Afrique et de ses habitants bien meilleure que si nous nous y étions rendus sur place, avec les innombrables inconvénients, désagréments, qu’un voyage limité nous offrirait. Ébène nous rappelle le pouvoir irremplaçable de la littérature, de la nécessité de lire pour mieux comprendre l’Autre, de la nécessité de lire ces auteurs qui ont couché sur papier leurs observations, leur expérience de la vie, et qu’ils ne peuvent nous faire réellement partager qu’à travers la littérature.