« [...] ce n'est qu'en ruminant qu'on s'assimile ce qu'on a lu. » - (Arthur Schopenhauer)

« L'art, c'est se retrouver dans ce que l'on voit ou ce qu'on lit ; c'est quand l'auteur ou le peintre a su formuler mieux que moi ce qui m'arrive ou ce qui m'est arrivé, lorsqu'il l'interprète d'une façon beaucoup plus intelligente que moi, ou quand, grâce à son œuvre, je perçois ma propre vie d'une manière plus fine, plus belle, que moi. » - (Krzysztof Kieślowski)

dimanche 21 avril 2019

Romola, de George Eliot

“George Eliot’s humanity colors all her other gifts - her humor, her morality, and her exquisite rhetoric.” HENRY JAMES

           Romola est un roman qui, parmi le public anglophone, a bien moins de succès que les autres romans de son auteure, alors qu'il n'a rien à envier sur le niveau qualitatif au reste de la production romanesque d'Eliot. L’intrigue prend place dans la Florence du XVe siècle, en avril 1492, au lendemain de la mort de Laurent le Magnifique, et s’achève en mai 1509. De nombreux passages ralentissent il est vrai l’intrigue, Eliot ayant inséré de nombreuses digressions sur les machinations politiques entre différents partis, visant en particulier à expulser la famille Médicis et ses fidèles, ainsi qu’à contrer l’influence du frère dominicain Girolamo Savonarola (en français, Jérôme) qui dénonça violemment la corruption de l’Église et la dictature florentine.
'[he] denounced with a rare boldness the worldliness and vicious habits of the clergy, and insisted on the duty of Christian men not to live for their own ease when wrong was triumphing in high places, and not to spend their wealth in outward pomp even in the churches, when their fellow-citizens were suffering from want and sickness. The Frate carried his doctrine rather too far for elderly ears; yet it was a memorable thing to see a preacher move his audience to such a pitch that the women even took their ornaments, and delivered them up to be sold for the benefit of the needy' (p. 6)
          Néanmoins, bien que le contexte historique et politique singulier occupe une place importante du roman, Romola est avant tout un roman d’Eliot, et l’on reconnaît son style, ses préoccupations morales une fois passé le « Proem » qui ouvre le roman, au cours duquel un Esprit, une Ombre du temps du roman visite la Florence du XIXe siècle, faisant part des changements qui ont lieu entretemps, et constatant que d'autres choses à l'inverse restent permanentes.
'The great river-courses which have shaped the lives of men have hardly changed; and those other streams, the life-currents that ebb and flow in human hearts, pulsate to the same great needs, the same great loves and terrors. As our thought follows close in the slow wake of the dawn, we are impressed with the broad sameness of the human lot, which never alters in the main headings of its history - hunger and labour, seed-time and harvest, love and death.' (p. 1)
' [...] look at the faces of the little children, making another sunlight amid the shadows of age; look, if you will, into the churches, and hear the same chants, see the same images as of old - the images of willing anguish for a great end, of beneficent love and ascending glory; see upturned faces, and lips moving to the old prayers for help. These things have not changed. [...] the little children are still the symbol of the eternal marriage between love and duty; and men still yearn for the reign of peace and righteousness- still own that life to be the highest which is a conscious voluntary sacrifice.' (p. 7 et 8)

             Toutefois, il me semble qu’il y a une autre raison qui explique l’insuccès de George Eliot parmi le lectorat, qu’il soit anglophone ou francophone. Virginia Woolf l’avait déjà mis en exergue par sa formule selon laquelle Middlemarch est écrit pour un public adulte, les « grown-up people ». En effet, il me semble que la morale d’Eliot va à rebours complet de nos attentes vis-à-vis de la vie en général, attentes qui sont encouragées, considérées comme légitimes par la société, a fortiori celle d’aujourd’hui. Ce à quoi les romans d’Eliot s’attaquent, c’est cette croyance, fermement ancrée chez beaucoup de gens (et en particulier pour les plus jeunes), selon laquelle le bonheur est accessible, qu’il réside dans la multiplication des plaisirs, des satisfactions, et que l’avenir nous réserve cela à foison. Dans tous les romans d’Eliot, des personnages, dont le degré de naïveté et d’égoïsme varie, font l’expérience amère de la vie, qui, loin de se révéler être une suite ininterrompue de plaisirs, de satisfaction, où leur moindre désir est comblé, et, de par leur propre imprudence, folie, inconscience, font l’expérience amère d’une souffrance résultant de leurs propres actions, souffrance qui en changera certains (Gwendolen Harleth dans Daniel Deronda), d’autres non (Hetty Sorel dans Adam Bède).
Dans le présent roman, le personnage de Tito Melema, l’époux de Romola, a pour unique but de vivre agréablement, confortablement, plaisamment, et s’imagine que sa vie en sera toujours ainsi une fois qu’il sera riche et influent. Il évite aussi toute situation de contrariété, de déplaisir, et c’est ainsi qu’il prendra la décision lourde de conséquences d’abandonner son père adoptif réduit en esclavage, et qu’au lieu de se mettre à sa recherche et de payer sa rançon, préfère utiliser les bijoux qui lui ont été légués comme capital de départ pour refaire sa vie à Florence (où il a échoué à la suite d’un naufrage au tout début du roman). Son fils Lillo, de même, à la fin du roman, dans les erreurs habituelles de la jeunesse et suivant les traces de son père, aspire à une vie riche en honneurs et en plaisirs, qu'il assimile au bonheur.
En parallèle, Romola a passé toute sa vie à prendre soin de son père devenu progressivement aveugle, et voit en l’arrivée de Tito, jeune homme charmant dont la beauté séduit tout son entourage, la promesse d’un bonheur nouveau, d’une vie différente de celle qu’elle a connue jusque là. Lorsque le caractère de Tito se révèlera à elle dans tout son égoïsme, Romola voit sa vie intérieure et ses convictions bouleversées, et s’éveillera petit à petit à une vision de la vie de plus en plus proche de l’auteure.
" 'I should not like that sort of life' [en parlant de la vie du père de Romola, mort aveugle et sans les honneurs auxquels il a tant aspiré], said Lillo. 'I should like to be something that would make me a great man, and very happy besides - something that would not hinder me from having a good deal of pleasure.'
'That is not easy, my Lillo. It is only a poor sort of happiness that could ever come by caring very much about our own narrow pleasures. We can only have the highest happiness, such as goes along with being a great man, by having wide thoughts, and much feeling for the rest of the world as well as ourselves; and this sort of happiness often brings so much pain with it, that we can only tell it from pain by its being what we would choose before everything else, because our souls see it is good. There are so many things wrong and difficult in the world, that no man can be great - he can hardly keep himself from wickedness - unless he gives up thinking much about pleasure or rewards, and gets strength to endure what is hard and painful. My father had the greatness that belongs to integrity; he chose poverty and obscurity rather than falsehood. And there was Fra Girolamo - you know why I keep tomorrow sacred: he had the greatness which belongs to a life spent in struggling against powerful wrong, and in trying to raise men to the highest deeds they are capable of. And so, my Lillo, if you mean to act nobly and seek to know the best things God has put within reach of men, you must learn to fix your mind on that end, and not on what will happen to you because of it. And remember, if you were to choose something lower, and make it the rule of your life to seek your own pleasure and escape from what is disagreeable, calamity might come just the same; and it would be calamity falling on a base mind, which is the one form of sorrow that has no balm in it, and that may well make a man say, - "It would have been better for me if I had never been born." (p. 582-583)
              La morale d’Eliot est assez simple si on la résume, bien plus complexe lorsqu’on la saisit dans toutes ses nuances dans le cadre du roman. Outre qu’elle remet en cause la croyance du bonheur et du plaisir, elle s’attache surtout à ériger une morale du devoir, dans un monde sans Dieu et en dehors de toute religion. Savonarola a, jusqu’à un certain degré, la sympathie d’Eliot : malgré un certain égoïsme, une volonté de gloire personnelle, elle reconnaît que les fins qu’il poursuit (un gouvernement populaire, un monde de vertu individuelle) sont nobles et la fin tragique qui lui est réservée est moins méritée et est surtout le fruit d’une populace irrationnelle à la recherche d’un bouc émissaire. Romola d’ailleurs trouvera dans le frère dominicain un refuge spirituel temporaire, bien qu’elle finisse par s’en affranchir lorsque ce dernier refuse, au nom des fins qu’il poursuit, d’intercéder en faveur de son parrain bien-aimé, Bernardo del Nero. Romola restera constamment fidèle, dans la mesure de ses moyens, à la mémoire et aux dernières volontés de son père, contrairement à Tito qui prendra le chemin inverse en abandonnant puis en reniant son père adoptif, Baldassare Calvo.
Cette morale du devoir, de la souffrance silencieuse, sera consacrée lorsque Romola, désirant fuir son mari suite à sa trahison, se verra persuadée par Savonarola de retourner à son foyer et d’accomplir son devoir de femme. Décision, posture de l’auteure qui en offusquerait beaucoup, et qui m’a moi-même surpris : en effet, la logique, devant un mari tyrannique, serait de s’en séparer et de mener une nouvelle vie, mais George Eliot, plaçant le devoir au-dessus de tout, s’en tient à sa vision du devoir contre le plaisir, englobant dans ce dernier la volonté égoïste de fuir et de renier ses devoirs. Eliot s’oppose à la logique selon laquelle chacun ne se soumet qu’à sa propre volonté, et défend une vision où l’être humain renonce à sa propre volonté, et se soumet à une loi supérieure (celle du devoir) seule voie selon elle de la sagesse et capable de créer un monde plus vertueux et d’en atténuer les souffrances. En d’autres termes, Eliot nous pousse à renoncer à notre volonté, notre indépendance, de choisir la voie la plus difficile, la plus douloureuse, au lieu d’emprunter la voie la plus agréable, la plus facile.
Cependant, comme tout grand auteur, Eliot reconnaît que son système ne saurait s’appliquer dans tous les cas, et que la ligne entre le devoir de renoncement et le devoir de rébellion est floue, et qu’il serait réducteur de voir son système moral comme un système de soumission sans conditions. Du moins, ce système, que l’on soit ou non d’accord avec, nous permet de nous questionner sur nos idées préconçues, héritées de notre société, qui met le primat absolu sur la volonté et la liberté individuelles, sur la recherche du plaisir, et qui en creux renie toute appartenance, tout devoir, même envers nos plus proches parents.
« ‘You assert your freedom proudly, my daughter. But who is so base as the debtor that thinks himself free?’
There was a sting in those words, and Romola’s countenance changed as if a subtle pale flash had gone over it.
‘And you are flying from your debts: the debt of a Florentine woman; the debt of a wife. You are turning your back on the lot that has been appointed for you – you are going to choose another. But can man or woman choose duties? No more they can choose their birthplace or their father and mother. My daughter, you are fleeing from the presence of God into the wilderness.’
As the anger melted from Romola’s mind, it had given place to a new presentiment of the strength there might be in submission […]
‘My father, you cannot know the reason which compel me to go. None can know them but myself. None can judge for me. I have been driven by great sorrow. I am resolved to go.’
‘I know enough […] You are not happy in your married life […] I have a divine warrant to stop you, which does not depend on such knowledge. […] But you chose the bond [of marriage] : and in willfully breaking it […], you are breaking a pledge. […] Of what wrongs will you complain, when you yourself are breaking the simplest law that lies at the foundation of the trust which binds man to man – faithfulness to the spoken word? […] And to break that pledge you fly from Florence: Florence, where there are the only men in the world to whom you owe the debt of a fellow-citizen. […] There is hunger and misery in our streets, yet you say : “I care not; I have my own sorrows; I will go away, if peradventure I can ease them.” The servants of God are struggling after a law of justice, peace and charity, that the hundred thousand citizens among whom you were born may be governed righteously; but you think no more of this than if you were a bird, that may spread its wings and fly whiter it will in search of food to its liking. […] As if you, a wilful wanderer, following you own blind choice, were not below the humblest Florentine woman who stretches forth her hands with her own people, and craves a blessing for them; and feels a close sisterhood with the neighbour who kneels beside her and is not of her own blood; and thinks of the mighty purpose that God has for Florence; and waits and endures because the promised work is great, and she feels herself little. […]
‘ You are seeking your own will, my daughter. You are seeking some good other than the law you are bound to obey. But how will you find good? It is not a thing of choice: it is a river that flows from the foot of the Invisible Throne, and flows by the path of obedience. I say again, man cannot choose his duties. You may choose to forsake your duties, and what will you find, my daughter? Sorrow without duty – bitter herbs, and no bread with them.” […]
‘ […] What! The earth is full of iniquity – full of groans – the light is still struggling with a mighty darkness, and you say, “I cannot bear my bonds; I will burst them asunder; I will go where no man claims me”? My daughter, every bond of your life is a debt: the right lies in the payment of that debt; it can lie nowhere else. In vain will you wander over the earth; you will be wandering for ever away from the right.’ […] The higher life begins for us, my daughter, when we renounce our own will to bow before a divine law. That seems hard to you. It is the portal of wisdom, and freedom, and blessedness. […] If there is wickedness in the streets, your steps should shine with the light of purity; if there is a cry of anguish, you, my daughter, because you know the meaning of the cry, should be there to still it.  […]
‘My husband… he is not… my love is gone.’
‘My daughter, there is the bond of a higher love. Marriage is not carnal only, made for selfish delight. See what that thought leads you to! It leads you to wander away in a false garb from all the obligations of your place and name. […] Bear the anguish and the smart. The iron is sharp – I know, I know – it rends the tender flesh. The draught is bitterness on the lips. But there is rapture in the cup – there is the vision which makes all life below it dross for ever.’ (p. 357-362)

“All that ardour of her nature which could no longer spend itself in the woman’s tenderness for father and husband, had transformed itself into an enthusiasm of sympathy with the general life. She had ceased to think that her own lot could be happy – had ceased to think of happiness at all: the one end of her life seemed to her to be the diminishing of sorrow.” (p. 388)
" [...] there comes a moment when the soul must have no guide but the voice within it." (p. 490)
             L’autre originalité d’Eliot, qui me semble surtout un héritage de la tragédie antique (dont elle était une grande lectrice), est la manière dont elle caractérise ses personnages. Suivant le principe d’Aristote, ses personnages ne sont ni tout à fait mauvais, ni tout à fait bons. Un mauvais roman ou un mauvais auteur aurait tôt fait de faire de Tito, le mari qui cause tant de souffrances à Romola, un personnage caricatural, en en renforçant la méchanceté pour qu’il s’attire l’antipathie complète du lecteur dans les actions indignes qu’il commet envers sa femme. Mais bien qu’il soit un personnage profondément égoïste, Tito, malgré tout, inspire davantage de pitié et de compassion que de haine pour le lecteur averti. Eliot, dans sa narration caractéristique, retrace le cheminement de la pensée de Tito par l’usage extensif du discours indirect libre, en pointe les errements, les raisonnements fallacieux qu’il se tient à lui-même pour se justifier. Tito n’est pas un personnage qui veut délibérément infliger des souffrances à son entourage : à l’inverse, il leur souhaite de vivre dans le continuel plaisir qu’il s’est fixé pour objectif, et la vue des souffrances lui est particulièrement désagréable. Mais c’est en vue de se préserver d’éventuelles souffrances, en poursuivant son propre plaisir, que Tito en vient à faire souffrir Romola, et Baldassore.

'For he had convinced himself that he was not bound to go in search of Baldassare. He had once said on a fair assurance of his father's existence and whereabout, he would unhesitatingly go after him. But, after all, why was he bound to go. What, looked at closely, was the end of all life, but to extract the utmost sum of pleasure? And was not his own blooming life a promise of incomparably more pleasure, not for himself only, but for others, than the withered wintry life of a man who was past the time of keen enjoyment, and whose ideas had stiffened into barren rigidity? Those ideas had all been sown in the fresh soil of Tito's mind, and were lively germs there: that was the proper order of things - the order of nature, which treats all maturiy as a mere nidus for youth. Baldassare had done his work, had had his draught of life: Tito said it was his turn now. [...] It was the joy that was due to him and was close to his lips, which he felt he was not bound to thrust away from him and so travel on, thirsting. Any maxims that required a man to fling away the good that was needed to make existence sweet, were only the lining of  human selfishness turned outward: they were made by men who wanted others to sacrifice themselves for their sake. [...] Having once begun to explain away Baldassare's claim, Tito's thought showed itself as active as a virulent acid, eating its rapid way through all the tissues of sentiment. His mind was destitue of that dread which has been erroneously decried as if it were nothing higher than a man's animal care for his own skin: that awe of the Divine Nemesis which was felt by religious pagans, and, though it took a more positive form under Christianity, is still felt by the mass of manking simply as a vague fear at anything which is called wrong-doing. Such terror of the unseen is so far above mere sensual cowardice that it will annihilate that cowardice: it is the initial recognition of a moral law restraining desire, and checks the hard bold scrutiny of imperfect thought into obligations which can never be proved to have any sanctity in th absence of feeling. 'It is good', sing the old Eumednies, in Aechylus, 'that fear should sit as the guardian of the soul, forcing it into wisdom - good that men should carry a threatening shadow in their hearts under the full sunshine; else, how shall they learn to revere the right?' That guardianship may become needless; but only when all outward law has become needless - only when duty and love have united in one stream and made a common force.' (p. 115-116)

« It was a characteristic fact in Tito’s experience at this crisis, that no direct measures for ridding himself of Baldassare ever occurred to him. All other possibilities passed through his mind, even to his own flight from Florence; but he never thought of any scheme for removing his enemy. His dread generated no active malignity, and he would still have been glad not to give pain to any mortal. He had simply chosen to make life easy to himself – to carry his human lot, if possible, in such a way that it should pinch him nowhere; and the choice had, at various times, landed him in unexpected positions. The question now was, not whether he should divide the common pressure of destiny with his suffering fellow-men; it was whether all the resources of lying would save him from being crushed by the consequences of that habitual choice.’ (p. 224)
            De même, le père de Romola, Bardo de' Bardi, tient souvent, sans se rendre des mortifications qu'il inflige à sa fille, des propos que l'on qualifierait aujourd'hui de "sexistes", tenant pour vérité universelle que la femme dispose de capacités intellectuelles limitées, bien qu'il reconnaisse que sa fille soit largement plus instruite que la moyenne de son sexe et qu'il lui témoigne de la gratitude pour le soin et l'amour qu'elle lui a prodigués durant ses dernières années. Et malgré cet aspect déplaisant, couplé à son côté ridiculement pédant, son envie de laisser une trace dans le domaine de la recherche littéraire, le fait qu'il ait vécu toute sa vie parmi ses livres et écrits, entraînant sa fille dans une semi-réclusion intellectuelle, ce père est tendrement aimé de Romola, de son auteure aussi (qui dans la vraie vie a pris soin de son père malade jusqu'à ses trente ans environ) qui cherche à susciter notre compassion à son encontre, lui qui a passé la majorité de sa vie, en vain finalement, à vouloir écrire un livre qui lui assurera l'immortalité.
'I said not that I could wish thee other than the sweet daughter thou hast been to me. For what son could have tended me so gently in the frequent sickness I have had of late? [...] And thou hast a man's nobility of soul: thou hast never fretted me with thy petty desires as thy mother did. It is true, I have been careful to keep thee aloof from the debasing influence of thy own sex, which their sparrow-like frivolity and their enslaving superstitions, except, indeed, from that of our cousin Brigida, who may well serve as a scarecrow and a warning. [...] I cannot boast that thou art entirely lifted of that lower category which Nature assigned thee. [...] thou art, nevertheless - yes, Romola mia', said the old man, his pedantry again melting into tenderness, 'thou art my sweet daughter, and thy voice is as the lower notes of the flutes, "dulcis, durabilis, clara, pura, secans aëra et auribus sedens,", according to the choice words of Quintilian; and Bernardo tells me thou art fair, and thy hair is like the brightness of the morning, and indeed it seems to me that I discern some radiance from thee. Ah! I know all else looks in this room, but thy form I only guess at. Thou art no longer the little woman six years old, that faded for me into darkness; thou art tall, and thy arm is but little below mine. Let us walk together.'
The old man rose, and Romola, soothed by these beams of tenderness, looked happy again as she drew his arm within hers, and placed in his right hand the stick which rested at the side of his chair. ' (p. 54-55)
          Romola est une des héroïnes les plus attachantes de l’univers d’Eliot : elle a d’indéniables qualités, surtout un sens du devoir filial indéfectible, mais sa volonté naïve de bonheur, ses illusions sur la vie la rendent touchantes lorsqu’elle se rend compte qu’elle a fait un mauvais mariage et qu’elle ne sera sans doute jamais heureuse au sens où elle l’entendait. Sa nature farouche la pousse à tout abandonner, son mari ainsi que la ville dans laquelle elle est née, et c’est ce dernier abandon que Savonarola pointe comme sa principale erreur de jugement. Bien qu’elle se soumette au raisonnement du dominicain, Romola n’en garde pas moins sa volonté farouche, et loin d’être une disciple obéissant sans conditions, elle trouvera la force de s’opposer à son maître spirituel, puis de discerner son désir de gloire personnelle, qui lui feront couper contact avec lui, sans toutefois lui enlever sa compassion lorsque ce dernier sera condamné et exécuté.

             Enfin, soulignons, à l’instar d’Henry James, que la principale force d’Eliot réside dans sa capacité d’observation, qui donne ces longs paragraphes nous plongeant dans l’intériorité des personnages, mais aussi  ces petites scènes touchantes semblables à des tableaux : ce sont ces petites descriptions, où les rapports invisibles entre personnages sont décelables par de minuscules détails, qui font un des grands charmes des romans d’Eliot. Sur le plan de la vraisemblance, Romola m’a frappé par les rebondissements, les coïncidences totalement invraisemblables qu’il contient : héritage là encore de la tragédie antique, les personnages étant voués à un destin inéluctable de par les actions qu’ils ont commises, sorte de justice divine qui finit tôt ou tard par rattraper les personnages aveuglés par leur propre égoïsme.
« As Romola said this, a fine ear would have detected in her clear voice and distinct utterance, a faint suggestion of weariness struggling with habitual patience. But as she approached her father and saw his arms stretched out a little with nervous excitement to seize the volume, her hazel eyes filled with pity: she hastened to lay the book on his lap, and kneeled down by him, looking up at him as if she believed that the love in her face must surely make its way through the dark obstruction that shut out everything else.» (p. 50)
« He cared so much for the pleasures that could only come to him through the good opinion of his fellow-men, that he wished now he had never risked ignominy by shrinking from what his fellow-men called obligations. But our deed are like children that are born to us; they live and act apart from our own will. Nay, children may be strangled, but deeds never: they have an indestructible life both in and out of our consciousness; and that dreadful vitality of deeds was pressing hard on Tito for the first time. » (p. 161)

           Il est à déplorer que George Eliot semble condamnée à un lectorat réduit, encore plus en France. Romola ne sera sans doute jamais disponible en français et c’est bien dommage. L’écriture d’Eliot se caractérise par cette relative immobilité due à ses longues plongées intérieures, une morale du devoir allant à rebours complet des valeurs d’une société basée sur le plaisir et le narcissisme : ajoutez à cela un contexte historique qui peut être difficile à suivre et qui ralentit encore davantage l’action, et vous avez un roman tel que Romola qui n’a guère de chances de séduire le lectorat majoritaire. Mais c’est souvent le signe qu’on tient là un chef-d’œuvre, ce que ce roman est indubitablement…

vendredi 15 mars 2019

Le Guépard, de Giuseppe Tomasi di Lampedusa

L’action du Guépard a pour toile de fond le Risorgimiento, période historique du XIXe siècle qui aboutira à l’unification de l’Italie, jusque là morcelée en différents royaumes, et plus précisément l’épisode de l’expédition des Mille qui eut lieu en août 1860. Très grossièrement, l’objectif était pour le royaume de Piémont-Sardaigne d’annexer le royaume des Deux-Siciles, en s’appuyant sur les révoltes qui émaillèrent ce dernier ces dernières années (dont la Révolution sicilienne de 1848, finalement écrasée par l’armée), conséquences de l’autoritarisme des Bourbons et de leur refus d’une Constitution plus libérale.
         Parmi les figures historiques de cet épisode se détache celle de Garibaldi, qui par ses nombreux faits de guerre au niveau national mais aussi international, s’est forgé une réputation héroïque de révolutionnaire vertueux et idéal, comme en atteste entre autres le personnage fictif de Giorgio Viola dans Nostromo de Conrad qui lui voua un véritable culte et qui ne cessait de ruminer sur le détournement et in fine l’échec de la révolution, ternie par les machinations et calculs politiques de ses rivaux.
       Un tel esprit de pessimisme vis-à-vis des épisodes révolutionnaires, de leur inévitable détournement, corruption par les hommes qui l’initièrent ou la soutinrent, traverse également Le Guépard, alors que l’on suit cet épisode révolutionnaire sous les yeux du prince Fabrizio Corbera et de sa famille, nobles contre qui la révolution est dirigée en principe, inspirant horreur et crainte parmi les aristocrates et soutiens du roi bourbon de l’époque, le jeune François II, successeur de Ferdinand II.
           Hors, un des membres de la famille du prince se distingue car il décide même de se joindre aux troupes garibaldiennes : il s’agit du neveu du prince, et le membre de sa famille qu’il préfère de loin, Tancredi Falconeri. On pourrait au premier abord voir ce dernier comme un opportuniste politique : en effet, voilà un aristocrate faisant la révolution pour instaurer une république (qui était le projet et ambition de Garibaldi, et qui lui valurent de nombreux conflits avec les autres pères de la révolution italienne, bien qu’il prît ces derniers à rebours en jurant allégeance au roi Victor-Emmanuel II une fois l’expédition couronnée de succès), de surcroît « rouge » (ou socialiste) !
La phrase célèbre tirée du roman, qui lui est attribuée, semble aller dans ce sens de cette interprétation du personnage opportuniste : « Il faut que tout change pour que rien ne change ».
           Cependant, et c’est là la force du roman, et des grands romans plus précisément, c’est que le personnage de Tancredi apparaît beaucoup plus complexe, nuancé, voire même sympathique, dans sa version romanesque que dans sa version cinématographique réalisée par Visconti et interprétée par Alain Delon. Tancredi est avant tout un personnage lucide, qui constate que l’unification de l’Italie est inévitable, que c’est le « sens de l’histoire » pourrait-on dire, et qu’il vaut mieux ainsi se placer du côté des vainqueurs. Il a aussi conscience qu’il s’agit d’un formidable tremplin dans la carrière politique pour laquelle il se destine, lui qui a vu son héritage familial en grande partie dilapidé par son père. Mais paradoxalement cette ambition n’a pas déteint sur sa personnalité enjouée, charmante (qui le rend si séduisant en société partout où il passe, où il se trouve toujours être le centre d’attention), et à l’occasion ironique : c’est là que s’explique la profonde affection qui lui porte le Prince par rapport même à ses propres enfants :
« L’enfant, d’abord presque ignoré, était vite devenu très cher au Prince irascible qui remarquait en lui une gaieté querelleuse, un tempérament frivole parfois contredit par de soudaines crises de sérieux. Sans se l’avouer, il eût préféré l’avoir comme fils aîné, plutôt que ce bon nigaud de Paolo. » (p. 24)
         Cet aspect agréable de Tancredi n’en fait pas toutefois un personnage superficiel, un vain mondain : il sait lorsque la situation l'exige recouvrer son sérieux, et témoigne tout au long du roman d’un profond attachement pour le Prince, leur relation se basant surtout sur une estime réciproque par leur intelligence et capacité à comprendre, anticiper les événements futurs.
            Ainsi, bien qu’aristocrate imprégné des traditions, le Prince voit très tôt, dès les prémices de la révolution de 1860, que l’aristocratie est finie sous sa forme actuelle : au lieu de s’y raccrocher et de hurler au loup républicain, il comprend les mécanismes qui y sont à l’œuvre et ne craint nullement pour sa sécurité personnelle, contrairement au reste de sa famille, alarmée au-delà du raisonnable. La cordialité avec laquelle il est traitée à l’arrivée des troupes garibaldiennes, dans lesquelles s’est engagé Tancredi, le confirmera dans cette intuition.
            Ce qui occupera cependant une bonne partie du roman, une fois l’épisode révolutionnaire passé et la chute, le déclin inexorable de l’aristocratie sicilienne actée, c’est le mariage entre Tancredi et Angelica, fille d’origine roturière mais dont le père est devenu l’un des plus puissants et riches notables suite à la révolution. On pourrait y voir il est vrai un énième épisode balzacien du mariage d’un ambitieux avec une femme riche, mais Lampedusa prend bien soin de caractériser ces deux personnages-clés du roman, en montrant leurs espérances, leur désir amoureux réciproque au commencement de leur relation, et en anticipant avec mélancolie l’essoufflement progressif de leur passion. Revenant avec tendresse et ironie sur son propre mariage, le Prince a cette maxime en pensée :
« L’amour. Certes, l’amour. Feu et flammes pendant un an, cendres pendant trente. Il le savait, lui, ce qu’était l’amour… » (p. 76)

Et l’auteur d’anticiper leur avenir plus difficile, après l’épisode plein de grâces des visites vagabondes que le couple fait des innombrables chambres du palais de Donnafugat, puis lors de l'épisode central du bal :
« Ce furent là les plus beaux jours de la vie de Tancredi et d’Angelica, des vies qui allaient être par la suite si variées, si pleines de péchés sur l’inévitable fond de douleur. Mais ils ne le savaient pas alors et ils poursuivaient un avenir qu’ils estimaient plus concret bien qu’il se trouvât après coup uniquement fait de vent et de fumée. Quand ils furent devenus vieux et inutilement sages, leurs pensées revenaient à ces jours-là avec un regret insistant : ces jours avaient été ceux du désir toujours présent parce que toujours vaincu, des lits, nombreux, qui s’étaient offerts et qui avaient été repoussés, de l’aiguillon sensuel qui, justement en raison de son inhibition, s’était, un instant, sublimé en renoncement, c’est-à-dire en véritable amour. » (p. 171)
« Ils offraient le plus pathétique des spectacles, celui de deux très jeunes amoureux qui dansent ensemble, aveugles à leurs défauts respectifs, sourds aux avertissements du destin, dans l’illusion que tout le chemin de la vie serait aussi lisse que les dalles du salon, acteurs inconscients qu’un metteur en scène fait jouer dans les rôles de Roméo et Juliette en cachant la crypte et le poison, déjà prévus dans l’œuvre. Ni l’un ni l’autre n’était bon, chacun était plein de calculs, gros de visées secrètes : mais ils étaient tous les deux aimables et émouvants tandis que leurs ambitions, peu limpides mais ingénues, étaient effacées par les mots de joyeuse tendresse qu’il lui murmurait à l’oreille, par le parfum de ses cheveux à elle, par l’étreinte réciproque de leurs corps destinés à mourir. Les deux jeunes gens s’éloignaient, d’autres couples passaient, moins beaux, tout aussi émouvants, chacun plongé dans sa cécité passagère ». (p. 238)

           C’est cette tonalité mélancolique, par petites touches, qui parcourt tout le roman, au gré des pensées du vieillissant Prince, qui rend ce roman si bon à mon avis : le fond révolutionnaire, le mariage des deux jeunes gens, constituent certes la trame, l’arrière-fond du roman, mais ce sont surtout ces détails sur l’intériorité du Prince, et aussi du jeune couple, qui occuperont et retiendront avant tout notre attention. L’épisode le plus marquant du roman sera ce bal chez les Ponteleone, au cours de laquelle le Prince dansera avec Angelica et aura une brève entrevue avec le couple. Angelica y est parvenue à effacer les dernières traces de ses origines roturières et se comporte avec le tact et la délicatesse qui sied à ce genre de société :
« Son maintien ne se démentit pas une seule minute : on ne la vit jamais errer seule la tête dans les nuages, jamais ses bras ne s’écartèrent de son buste ; jamais sa voix ne s’éleva au-dessus du « diapason » des autres dames. Car Tancredi lui avait dit la veille : « Vois-tu, ma chérie, nous tenons (et donc toi aussi, maintenant), nous tenons à nos maisons et à notre mobilier plus qu’à n’importe quelle autre chose ; rien ne nous offense davantage que la négligence par rapport à cela ; regarde donc tout et fais l’éloge de tout ; d’ailleurs, le palais Ponteleone le mérite ; mais puisque tu n’es plus une petite provinciale qui s’étonne de toute chose, tu mettras toujours quelques réserves dans tes louanges ; admire oui, mais compare toujours avec quelque archétype que tu as vu auparavant et qui soit illustre. » Les longues visites au palais de Donnafugata avaient beaucoup appris à Angelica, et ce soir-là elle admira toutes les tapisseries mais elle dit que celles du palais Pitti avaient de plus belles bordures… » (p. 232)

           Et comment ne pas compatir avec le Prince, qui s’ennuie en fait prodigieusement durant cette soirée, en entendant les conversations des autres, lui qui n’est venu que par affection pour le futur couple marié :
« Don Fabrizio, lui, errait à travers les salons : il baisait la main des dames qu’il rencontrait, endolorissait l’épaule des hommes qu’il voulait saluer joyeusement, mais il sentait que lentement la mauvaise humeur l’envahissait. […] Même les femmes qui étaient au bal ne lui plaisaient pas : deux ou trois parmi les plus âgées avaient été ses maîtresses et en les voyant maintenant alourdies par les années et leurs belles-filles, il peinait à recréer pour lui-même l’image de ce qu’elles avaient été vingt ans auparavant et il s’irritait en pensant qu’il avait gâché ses meilleures années à poursuivre (et à atteindre) des femmes aussi négligées. Et même les jeunes ne lui disaient pas grand-chose […] heureusement que des ténèbres avait émergé Angelica pour montrer aux Palermitaines ce qu’était une belle femme. On ne pouvait pas lui donner tort : dans ces années-là la fréquence des mariages entre cousins, dictés par la paresse sexuelle et par des calculs terriens, […] le manque total d’air frais et de mouvement, avaient rempli les salons d’une foule de jeunes filles incroyablement petites, invraisemblablement olivâtres […]. Plus il les voyait et plus il se sentait irrité ; son esprit habitué aux longues solitudes et aux pensées abstraites finit par lu procurer, à un moment donné, une sorte d’hallucination alors qu’il traversait une longue galerie en passant devant un pouf central où s’était rassemblée une colonie nombreuse de ces créatures : il lui semblait être le gardien d’un jardin zoologique en train de surveiller une centaine de jeunes guenons. […] Légèrement dégoûté, le Prince passa devant le salon à côté : là, au contraire, campait la tribu variée et hostile des hommes : les jeunes dansaient et ceux qui se trouvaient là n’étaient que des hommes âgés. […] mais, en revanche, les lieux communs, les platitudes empoisonnaient l’air. Aux yeux de ces messieurs Don Fabrizio passait pour être un « extravagant » ; son intérêt pour les mathématiques était presque considéré comme une perversion coupable, et s’il n’avait été justement le prince de Salina […] ses parallaxes et ses télescopes auraient risqué de le faire bannir ; mais déjà on parlait peu avec lui car l’azur froid de ses yeux, aperçu entre de lourdes paupières faisait perdre le nord à ses interlocuteurs et il se retrouvait souvent isolé, non par respect, comme il le croyait, mais par crainte. Il se leva ; la mélancolie s’était transformée en authentique humeur noire. Il avait eu tort de venir à ce bal […] en ce moment il serait tout heureux dans le petit bureau à côté de la terrasse dans la rue Salina, en train d’écouter le clapotis de la fontaine et de chercher à attraper les comètes par la queue. « Tant pis, maintenant j’y suis ; ce serait impoli de partir. » (p. 233 à 236)
« Don Fabrizio sentit son cœur perdre sa dureté : son dégoût faisait place à la compassion pour ces êtres éphémères qui cherchaient à jouir du mince rayon de lumière qui leur avait été accordé entre les deux ténèbres, avant le berceau, après les dernières saccades. Comment était-il possible de s’acharner contre qui, c’est certain, devra mourir ? […] Même les petites guenons sur les poufs et ses vieux amis benêts étaient pitoyables, impossibles à sauver et aimés comme le bétail meuglant dans la nuit, conduit à l’abattoir à travers les rues de la ville. […] Et puis tous ces gens qui remplissaient les salons, toutes ces femmes assez laides, tous ces hommes sots, ces deux sexes vaniteux étaient le sang de son sang, ils étaient lui-même ; il ne s’entendait qu’avec eux, avec eux seulement il se sentait à son aise. « Je suis peut-être plus intelligent, je suis certainement plus cultivé qu’eux, mais je suis de la même espèce, je dois me solidariser avec eux. » (p. 238-239)

           Passé le sommet que constitue la scène du bal, qui n’est pas sans rappeler la scène de réception dans le Temps retrouvé de Proust, le roman s’essouffle quelque peu, même si la scène de la mort du prince, et l’émotion et le dévouement montrés par Tancredi, constitueront un dernier temps fort du roman. Ce dernier s’achèvera par la fin de la lignée des Salinas, avec les filles du prince demeurées vieilles filles et bigotes, et une Angelica veuve et très âgée aussi. Le Guépard restera marquant surtout car il est narré (pour l’essentiel du roman) à travers les yeux d’un personnage lucide, contemplatif et proche de la mort qu’est le Prince Fabrizio, qui comprend mieux les ressorts et la vanité de la vie au crépuscule de la sienne. Sur le volet plus politique, Le Guépard nous rappellera essentiellement que le monde et l’homme ne changent guère en dépit des bouleversements et grands événements historiques : le changement social et politique ne corrige pas l’homme, ne le rend guère meilleur ou plus heureux.

samedi 16 février 2019

La Solitude est sainte, de William Hazlitt

Présentation de l'éditeur : 

Le romantisme, c'est le domaine des solitaires, des élégiaques. Et d'un des plus grands essayistes en langue anglaise, William Hazlitt (1778-1830), qui fut aussi peintre, vagabond, amoureux et un partisan exalté de la liberté individuelle. Un beatnik en redingote. Farouche, indomptable, drôle, clairvoyant, enthousiaste, amer, mélancolique. Les essais réunis dans ce livre nous font découvrir trois facettes complémentaires de sa personnalité : le goût du voyage solitaire (Partir en voyage), la prédilection pour le passé (Du passé et de l'avenir) et la vie en marge du monde, dégagée plutôt qu'engagée (Vivre à part soi). Un triptyque lumineux et jubilatoire.


Dans ce domaine particulier qu’est l’essai, Hazlitt est à rapprocher du maître en la matière, Montaigne, par cette façon d’exprimer sa pensée « à sauts et à gambades », mêlant indifféremment et alternant entre théorie et expérience personnelle, qui donne à son écriture cette liberté de ton qui lui confère un surcroît d’intimité, comme si l’on conversait avec l’auteur lui-même, ou n’hésitant pas à s’écarter du sujet initial qui n’est qu’un prétexte à lancer l’écriture. Il est également un expert en ce qui concerne les citations littéraires : les poètes romantiques de son époque bien sûr, comme Wordsworth, Keats, Byron ou Coleridge, mais surtout les deux géants que sont Shakespeare (son auteur préféré, qu’il cite le plus souvent, un peu comme Montaigne avec Plutarque) et Milton, l’auteur du Paradis perdu.

Pour le premier des trois essais que contient ce recueil, intitulé « Partir en voyage », Hazlitt nous parle de la fonction selon lui du voyage, et où réside son charme et sa nécessité.
« L’âme d’un voyage, c’est la liberté, la liberté idéale : penser, ressentir et faire ce qui vous plaît. Nous partons surtout en voyage pour nous affranchir de toutes nos entraves et de tous nos soucis : pour prendre congé de nous-mêmes bien plus que pour nous débarrasser des autres » (p. 37) et qu’il résumera plus loin dans une formule lapidaire, frappante : « Hors de mon pays et de moi-même je pars » (p. 60).

       Dans la mouvance romantique, Hazlitt conçoit le voyage, la découverte ou la promenade dans la nature, surtout dans une forme solitaire, en en dégageant les avantages, et en énumérant les inconvénients qu’une compagnie engendre :
« Qu’on me donne un compagnon à ma guise, affirme Sterne, ne fût-ce que pour observer comment les ombres s’allongent au coucher du soleil. » Voilà qui est merveilleusement dit ; mais, à mon sens, cette perpétuelle comparaison de commentaires dérange l’impression involontaire des choses sur l’esprit, et porte préjudice au sentiment. Si l’on ne fait qu’insinuer ce qu’on éprouve par une espèce de mimique, cela est fade ; si l’on doit l’expliquer, c’est transformer le plaisir en besogne. On ne peut lire le livre de la nature sans devoir continuellement se donner la peine de le traduire au profit d’autrui. Je suis pour cette méthode synthétique quand je voyage, de préférence à l’analytique. Je me contente alors de faire provision d’une réserve d’idées, pour les examiner et les disséquer par la suite. Je veux voir mes vagues notions flotter comme le duvet du chardon dans la brise, sans qu’elles s’emmêlent dans les ronces et les épines de la controverse. Pour une fois, j’aime que tout se passe comme il me plaît ; et cela est impossible à moins d’être seul, ou en une compagnie que je n’envie pas. […] Il y a une sensation dans l’air, une tonalité dans la couleur d’un nuage, qui frappe votre imagination, mais dont vous ne sauriez expliquer l’effet. Aucune affinité ne vous unit alors avec l’autre, bien qu’on la sollicite péniblement, et la contrariété qui vous poursuit en chemin finit sans doute par causer la mauvaise humeur. Or je ne me dispute jamais avec moi-même... » (p. 40 et 41)
« Au lieu d’un ami dans une chaise de poste ou un tilbury, avec qui échanger des politesses et égrener les mêmes sujets rebattus, qu’on me permette pour une fois de faire trêve d’impertinence. […] Alors des choses oubliées depuis longtemps, pareilles à « des épaves enfouies et [à] d’incalculables trésors » [citation d’Henri V de Shakespeare], surgissent devant mes yeux avides, et je commence à sentir, à penser et à redevenir moi-même. Plutôt qu’un silence gênant, rompu par des tentatives d’esprit ou des platitudes assommantes, le mien est ce silence paisible du cœur, qui seul est éloquence parfaite. Personne n’aime mieux que moi les calembours, les allitérations, les antithèses, la controverse et l’analyse ; mais parfois je préférerais m’en passer. […] Je suis à présent occupé à autre chose, qui vous paraîtra futile, mais c’est là pour moi « l’étoffe même de la conscience » [citation d’Othello]. Cette pâquerette, enchâssée dans son écrin émeraude, ne me saute-t-elle pas au cœur ? Et pourtant, si je devais vous exposer les circonstances qui me l’ont rendue si chère, vous ne manqueriez pas de sourire. Ne vaudrait-il donc pas mieux que je garde cela pour moi, pour donner matière à ma rumination […] ? Je serais de mauvaise compagnie tout le long du trajet, c’est pourquoi je préfère être seul. » (p. 37 et 38)

        Les méditations d’Hazlitt ne sont pas sans rappeler celles de Rousseau dans ses Rêveries du promeneur solitaire et l’auteur de La Nouvelle Héloïse était d’ailleurs un des écrivains préférés de l’essayiste anglais, dont il évoque Les Confessions un peu plus loin.
          Pour conclure cet essai, Hazlitt a l’intuition que le plaisir de voyager réside essentiellement dans cet arrachement, cette distanciation vis-à-vis de nous-mêmes. Il relate ainsi le plaisir de ne pas voyager avec des amis ou connaissances qui nous rappellent « d’autres choses, ravive d’anciens griefs et détruit l’abstraction du décor. Il s’interpose de manière désobligeante entre nous-même et notre personnage imaginaire. Au cours de la conversation, on fait incidemment allusion à votre profession et à vos passe-temps ; ou bien la présence de quelqu’un qui connaît les parties les moins sublimes de votre histoire vous donne l’impression que d’autres personnes les connaissent également. […] L’incognito d’une auberge est l’un de ses privilèges incontestables : « Seigneur de soi-même, désencombré de son nom. Oh ! comme il est bon de se défaire des contraintes du monde et de l’opinion publique – de perdre notre importune, harassante et perpétuelle identité personnelle dans les éléments de la nature pour devenir la créature du moment, affranchie de tout lien – de ne tenir l’univers que par une assiette de ris de veau, de ne rien devoir que la note du soir, […] de n’être connu que sous le nom du Monsieur dans la salle à manger ! » (p. 47 et 48)
        Pour finir, Hazlitt, après avoir exposé que pour certains voyages (en particulier la visite de monuments historiques), la présence d’un compagnon peut être indispensable (dans cet esprit de complexité des choses rappelant Montaigne et Samuel Johnson) dresse un constat sur la signification du voyage, et son caractère éphémère dans l’esprit :
« En voyageant dans des contrées étrangères, on éprouve indubitablement une sensation qu’on ne rencontre nulle part ailleurs ; mais elle est plus agréable sur le moment que durable. Elle est trop éloignée de nos souvenirs habituels pour devenir un sujet usuel de conversation ou de référence, et comme un rêve ou une autre forme d’existence, elle ne s’accorde pas à nos modes de vie ordinaires. C’est une hallucination animée mais éphémère. […] Le Dr Johnson remarquait combien les voyages à l’étranger ajoutaient peu au don de la conversation chez ceux qui avaient franchi les frontières. » (p. 58 et 59)


          Le second essai s’intitule Vivre à part soi (en anglais, Living to one’s self), et la teneur de cet essai n’est pas sans rappeler le philosophe américain Ralph Waldo Emerson et son principe de self-reliance. Hazlitt commence son essai par dire ce qu’il n’est pas : c’est-à-dire un essai, un éloge de l’égoïsme, où il défendrait l’idée qu’il ne faut penser qu’à soi-même, ou vivre en ermite, coupé du reste du monde. Son propos se résume en cet adage : « Vivre dans le monde sans dépendre du monde » (p. 66)
Hazlitt fait dans cet essai, comme il le fera dans le suivant de ce recueil, l’éloge de la vie intérieure, de la contemplation, par opposition à la vie d’action, prenant part aux événements du monde. Hazlitt dresse le portrait de cet homme vivant à part soi, qui jouit de la contemplation du monde mais sans y prendre part.
« c’est comme si personne ne savait qu’un tel individu existe, et que l’on souhaite que personne ne le sache ; c’est être un spectateur silencieux du formidable théâtre qui s’offre à vous, et non un objet d’attention et de curiosité ; c’est s’intéresser profondément et passionnément à ce qui se passe dans le monde, mais sans éprouver la moindre envie de s’y faire accepter ou de s’y mêler. C’est une vie telle qu’on s’attendrait à voir mener par un esprit pur, et un intérêt tel qu’il pourrait en porter aux affaires des hommes, calme, réfléchi, passif, distant, touché de compassion par leurs peines, souriant sans amertume à leurs sottises, partageant leurs affections, mais sans être dérangé par leurs passions, ni rechercher leur attention, ni leur venir une fois à l’esprit. Celui qui vit sagement à part soi et selon son cœur observe l’agitation du monde par les interstices de sa retraite et ne veut pas se mêler à la cohue. « Il entend le tumulte et ne bouge pas. » Il est incapable d’y remédier, ni disposé à le contrecarrer. Il voit assez de choses qui l’intéressent dans l’univers sans se mettre en avant pour tenter d’attirer comme il le peut les yeux de l’univers sur sa personne. » (p. 66 et 67)

« Cette sorte d’existence rêveuse est la meilleure. Celui qui y renonce pour se mettre en quête de choses concrètes troque en général sa tranquillité contre des déceptions sans cesse renouvelées et de vains regrets. Son temps, ses réflexions et ses sentiments ne lui appartiennent plus. À partir de ce moment-là, il n’examine plus les objets de la nature tels qu’ils sont en tant que tels, mais les regarde du coin de l’œil pour voir s’il ne peut en faire les instruments de son ambition, de son intérêt ou de son plaisir […] ; au lieu d’ouvrir ses sens, son intelligence et son cœur à l’étoffe resplendissante de l’univers, il tient un miroir déformant devant son visage, où il peut admirer sa propre personne et ses prétentions, et se contente de jeter des coups d’œil obliques pour voir si d’autres ne sont pas aussi en train de l’admirer. » (p. 71)
          Dans la seconde moitié de cet essai, Hazlitt mène une des charges les plus brillantes que j’aie lues sur le « public », sur l’opinion commune, sur l’ignorance et la vulgarité qui caractérise la majorité de la population de tous temps. Il en dénonce surtout la lâcheté, la versatilité, son caractère moutonnier, sa paresse intellectuelle, que ce soient dans les affaires publiques ou en matière d’art, montrant comme tant d’autres que l’approbation ou la réprobation du public sur un ouvrage littéraire n’a aucun lien avec la qualité intrinsèque de ce dernier. Il revient notamment brièvement sur l’échec retentissant qu’eurent les poèmes de Keats lors de leur publication, et comment cela affecta l’auteur d’Hypérion.
« il n’existe pas d’animal plus mesquin, idiot, abject, lamentable, égoïste, malveillant, envieux et ingrat que le public. C’est le pire des lâches, car il a peur de lui-même. […] Il est tellement intimidé par sa propre opinion qu’il n’ose jamais en former une seule, mais il rattrape la première rumeur oiseuse, de crainte que son avis ne soit exprimé en retard, et il s’en fait l’écho jusqu’à ce que le son de sa propre voix l’ait rendu sourd. L’idée de ce que le public va penser empêche le public de jamais penser le moins du monde, et elle agit comme un sortilège sur l’exercice du jugement de la personne, en sorte que, pour résumer les choses, l’oreille publique est à la merci du premier prétendant effronté qui décide de la remplir de propositions bruyantes, de fausses hypothèses ou de secrets apartés. Ce que dit l’un, le plus grand nombre l’entend ; la supposition qu’une chose est connue du monde entier fait que tout le monde y croit […] Nous pouvons croire ou savoir que ce que l’on dit n’est pas vrai ; mais nous savons ou nous nous figurons que d’autres le croient – nous n’osons pas les contredire ou sommes trop indolents pour en débattre avec eux, et nous renonçons par conséquent à notre conviction intime et, pensons-nous, solitaire, au profit d’un bruit sans fondement, sans preuve et souvent dépourvu de signification. […] L’opinion publique est dès lors si loin de reposer sur une base large et solide, comme l’ensemble des pensées et des sentiments d’une même communauté, qu’elle est insignifiante, superficielle et variable au dernier degré – c’est la chimère du moment ; si bien que nous pouvons affirmer sans risque d’erreur que le public est dupe de l’opinion publique et non son instigateur. Le public est pusillanime et lâche parce qu’il est faible. Il sait à quel point il est ignorant et qu’il n’a que les opinions qu’on lui suggère. Il n’est toutefois guère disposé à apparaître au premier plan et voudrait que l’on croie ses partis pris aussi avisés qu’importants. Il est prompt à élire ses favoris, plus prompt encore à les écarter, de peur de passer pour manquer, dans les deux cas, de clairvoyance. (p. 87-88)
« Le public est aussi envieux et ingrat qu’il est ignorant, stupide et veule […]. Il lit, il admire, il porte aux nues, uniquement parce que c’est la mode, non parce qu’il aime de quelque manière le sujet ou l’homme. Il chante vos louanges ou vous démolit par pur caprice et par légèreté. » (p. 91)

 

         Pour le dernier essai « Du passé et de l’avenir », Hazlitt fait une nouvelle fois l’éloge de la pensée, de la contemplation par rapport à la volonté, à l’action, dans des termes et idées proches de Schopenhauer. Il s’en prend aussi dans le même temps contre cette idée répandue et stupide selon laquelle le passé « n’a pas d’importance », que beaucoup de gens exposent pour masquer leur désintérêt pour l’histoire et la littérature du passé, et dénonce la perpétuelle obsession de ces mêmes gens pour le futur, l’avenir, dans lequel ils imaginent qu’ils vont réaliser leurs désirs, ambitions, et conçoivent naïvement comme une source future de plaisirs infinis, plutôt que de souffrances. Hazlitt se met en porte-à-faux de ces optimistes, remplis d’illusions sur la vie : « je ne suis pas du tout disposé à bâtir des châteaux en Espagne, ni à attendre impatiemment, en toute confiance ou espérance, les brillantes illusions que l’avenir nous tend. » (p. 101) L’essai sera donc un éloge du passé et de la contemplation, du souvenir redécouvert, et du plaisir que cette contemplation procure à celui qui s’y livre régulièrement.
« Ne laissons pas imprudemment le passé nous échapper, alors qu’il pourrait ne rester plus grand-chose d’autre pour nous lier à l’existence. N’est-ce donc rien que d’avoir été, et d’avoir été heureux ou malheureux ? (p. 104 et 105)

« Alors ondulez, ondulez dans le vent, ô forêts de Tuderley, et levez vos hautes cimes dans l’’air ; mes soupirs et mes vœux proférés par votre voix mystique insufflent en moi ma précédente existence et me permettent de supporter ce que je suis devenu ! Les objets que nous avons connus en des jours meilleurs sont les principaux supports qui soutiennent le poids de nos affections et nous donnent la force d’attendre notre sort. L’avenir est pareil à un mur sans issue ou à un épais brouillard dissimulant tous les objets à notre vue ; le passé est vivant et fourmille d’objets, lumineux ou solennels, dont l’intérêt ne décline jamais. De fait, qu’est-ce qui nous revient le plus souvent à la mémoire ? Quels sont les sujets de nos réflexions ou de nos conversations ? Non pas l’avenir inculte, mais le passé aux greniers bien garnis. » (p. 109 et 110)

« L’avenir n’a donc ni en soi, ni en tant que sujet de contemplation générale, le moindre avantage sur le passé. Sauf en ce qui concerne nos passions et nos occupations les plus vulgaires. […] il est un autre principe dans l’esprit humain, le principe de l’action ou de la volonté ; et sur cela, le passé n’a aucune prise, l’avenir l’accapare tout entier. […] Nous croyons que ce qui nous est arrivé ne tire pas à conséquence, et que ce qui va nous arriver est de la plus haute importance. Pourquoi donc ? Simplement parce que l’un est encore en notre pouvoir, et l’autre non. » (p. 111 et 112)

« Cela confirme dans une certaine mesure la théorie d’après laquelle les hommes accordent plus ou moins d’importance aux événements passés et futurs selon qu’ils sont plus ou moins occupés à agir et sur les lieux de la vie active. Ceux qui veulent faire fortune, ou qui aspirent à l’ascension sociale et au pouvoir, ne pensent guère au passé, car il contribue fort peu à leur dessein ; ceux qui n’ont rien d’autre à faire que de penser s’intéressent presque autant au passé qu’à l’avenir. » (p. 116)