« [...] ce n'est qu'en ruminant qu'on s'assimile ce qu'on a lu. » - (Arthur Schopenhauer)

« L'art, c'est se retrouver dans ce que l'on voit ou ce qu'on lit ; c'est quand l'auteur ou le peintre a su formuler mieux que moi ce qui m'arrive ou ce qui m'est arrivé, lorsqu'il l'interprète d'une façon beaucoup plus intelligente que moi, ou quand, grâce à son œuvre, je perçois ma propre vie d'une manière plus fine, plus belle, que moi. » - (Krzysztof Kieślowski)

lundi 15 mai 2017

Le Wagon à vaches, de Georges Hyvernaud

Quatrième de couverture :


Dans son premier livre, Georges Hyvernaud décrivait la condition du prisonnier de guerre. Le Wagon à vaches peut se définir comme le journal d’un prisonnier de l’après-guerre – un homme quelconque -, enfermé dans son petit métier, dans des fréquentations médiocres et des souvenirs banals, captif de sa ville. Incompréhensible.
Bourladou – l’homme des conforts et des conformismes.
(Prière d’insérer rédigé par l’auteur en 1953)

Georges Hyvernaud est né en 1902, en Charente, d’une mère couturière et d’un père ajusteur. Après de brillantes études secondaires, l’École normale des instituteurs, il est nommé professeur à Arras.
Mobilisé en 1939, fait prisonnier en 1940, il est libéré en 1945. Il publie en 1949 La Peau et les Os, préfacé par Raymond Guérin, où il relate l’expérience de ses cinq années de captivité.
Malgré le soutien de Sartre, Martin du Gard et Cendrars, ce récit passe pratiquement inaperçu. Après l’échec encore plus cuisant du Wagon à vaches paru en 1953, Georges Hyvernaud, las, meurtri et découragé, renonce à toute publication.
Lorsqu’il meurt, le 24 mars 1983, un seul critique (Jean-José Marchand) évoque sa disparition.


        Tout comme le hongrois Imre Kertész, l’expérience de captivité de Georges Hyvernaud lui a fait jeter un regard rétrospectif et prospectif foncièrement « pessimiste » sur la condition humaine. Kertész de son propre aveu rapportait toute l’existence humaine à son expérience d’Auschwitz. Il en a conclu une théorie calquée sur le titre de son premier roman, Être sans destin, selon laquelle la vie humaine est livrée au chaos, au hasard, où les hommes s’échangent arbitrairement la place de bourreau et de victime, destinée à laquelle il n’a pas voix au chapitre. La similitude entre les deux écrivains susmentionnés m’a particulièrement frappé aux yeux dans ce passage du Wagon à vaches, qui, si mes souvenirs sont bons, renvoient à la même théorie du « pas » exposée par Kertész dans Le Refus, écho elle-même de la conception becketienne de l’existence :
« Si je n’ai pas fait mon chemin, ce n’est pourtant pas faute d’avoir marché. Je n’ai fait que ça, marcher. Marcher de la maison à l’école. Marcher du bureau à ma chambre. Ça finit par faire pas mal de pas. Et il y a eu aussi le régiment : tous les matins entre la caserne et le terrain de manœuvres. Au pas : une, deux, une, deux. Jamais je n’ai réussi à marcher vraiment au pas. Cela paraît simple – gauche, droite. Mais je prenais toujours un peu de retard, ou d’avance. » (p. 80)

« Expliquer quoi ? Je pensais à Marécasse dans sa défroque rayée. Marécasse qu’ils ont foutu dans le tas, comme dit Bourladou. Parmi les autres, au fond d’un wagon à vaches. Il ignorait pourquoi. Les autres en savaient-ils davantage ? Même ceux qui croyaient savoir. On subit sans comprendre, on crie des justifications à la face des sourds, comme le gros Allemand qui se débattait devant un canon de mitraillette. Et puis on finit par se résigner et se taire. Je pensais à ma logeuse. Aux Crabes. Aux masses. À tous ces gens enfouis dans la masse des gens, enfermés dans les événements et les choses. » (p. 132)

            Pour Hyvernaud, l’existence humaine peut être comparée au titre de son deuxième et dernier roman : à un wagon à vaches. Une expression qui prive le destin humain de toute grandeur, de tout romanesque, dont ce livre se veut une méticuleuse déconstruction.
« On ne va peut-être nulle part. On est là. C’est comme ça. Il y a un train de marchandises qui se traîne à travers un énorme désastre silencieux. On y a entassé des hommes au lieu de marchandises. Les wagons sont bouclés, verrouillés, cadenassés. Rien de tel pour vous donner le sentiment de la fatalité.
La fatalité sans majuscule. Pas le Destin des vieilles tragédies, avec son visage de pierre. Nous autres, on n’a droit qu’à une fatalité miteuse et déglinguée. Au wagon à vaches. » (p.134)

Parmi les fréquentations vulgaires et ridicules que le protagoniste entretient, cette attente mensongère d’une littérature engagée, emplie d’espoir, est incarnée par Mme Bourladou, la femme du bourgeois-modèle, Bourladou qui est l’objet tout au long du roman d’un portrait féroce, caustique et ridicule que n’eût sans doute pas renié Flaubert.
« Je suis sûre que ça vous paraîtra stupide, à vous, mais le rôle d’un écrivain, si vous voulez mon avis, c’est d’enseigner la confiance, l’espoir… de donner de l’homme une image…
J’ai suggéré : exaltante.
- Oui, a dit Mme Bourladou, une image exaltante. Alors que tout ce qu’on publie aujourd’hui, c’est si vulgaire, si laid. Même pas du français, rien que de l’argot, des grossièretés. Et puis, c’est désespérant… Ils salissent tout. » (p. 28)

           Au retour de la guerre, le narrateur replonge dans une existence quotidienne terne, absurde, à mille lieux des promesses des lendemains qui chantent que claironnent les autres écrivains et poètes, dont il dément les vains espoirs à la lumière de son expérience personnelle, dénuée de tout sens, de toute grandeur, partagée entre un métier accaparant et ennuyeux et des fréquentations médiocres, plongées dans leurs préoccupations mesquines, dont en premier chef Bourladou, modèle de la pensée conformiste. Bourladou tance le narrateur qui est enfermé dans sa conception absurde de la vie, qui n’aspire plus qu’ « à creuser son trou », ne comprend pas le manque d’entrain de ce dernier à toutes les conversations dans lesquelles il veut l’engager. Il passe son temps à se gargariser de sa réussite sociale, à colporter les derniers commérages, à organiser des comités bien-pensants, dont l’un s’occupe de l’érection de monuments en hommage aux soldats et résistants tués lors de la Seconde Guerre Mondiale. Tout comme Kertész (plus particulièrement à la fin d’Être sans destin et sa réunion avec ses familiers), mais dans un registre différent, Hyvernaud dénonce la volonté de la société à enterrer au plus vite, ou plutôt à refuser de voir la vérité que le conflit a dévoilé, à savoir une existence humaine livrée au chaos, à l’arbitraire, d’un homme réduit au simple rang d’animal passant sa vie condamné à aller d’un point à l’autre sans en comprendre les motifs.
« Bien trop occupés de leur rôle pour penser aux morts. Il était d’ailleurs superflu de penser aux morts : désormais, le monument était là pour ça. C’était son rôle, au monument. La pierre n’oublierait pas. Les noms étaient là, c’était fixé, c’était gravé, c’était doré, on était en règle. Dans une mémoire humaine, un souvenir est toujours fragile. Mais la pierre, ça ne bouge plus. En ce jour de pluie et de musique, les vingt-trois mille habitants de ma ville natale se déchargeaient solennellement de l’obligation de maintenir intacte l’image de Beaulavoir Alfred, qui avait été tué aux Éparges, de Choupar Anataloe, qui avait été tué près d’Albert. S’assurant ainsi la tranquillité d’âme nécessaire à la digestion, à la copulation, à la manille, aux divers commerces humains. Rien ne serait possible avec, sur la pensée, le poids des morts. Il importait de délivrer la cité de cet accablement. D’exorciser de ces présences tragiques la conscience collective et la conscience individuelle. Les morts eux-mêmes y gagnaient. Les morts cessaient d’être des cadavres pour devenir des Noms. Ils échangeaient leur misérable substance contre une abstraction décorative. À la chair gonflée et suppurante, aux yeux crevés, aux ventres défoncés, se substituait l’élégance algébrique des caractères inscrits dans la pierre. C’était net, des noms, c’était propre. Et même joli à regarder. Et inoffensif comme une page du dictionnaire ou de l’Annuaire du Téléphone. Les cadavres sont toujours pleins de reproches et de mépris. Mais, changés en noms, ils acquièrent une prodigieuse discrétion. On les lit sans songer qu’ils sont les noms de quelqu’un. On n’est même pas forcé de les lire. » (p. 146-147)
          La vision « pessimiste » de l’existence d’Hyvernaud tient surtout sur ce dernier point : l’incapacité chronique de l’homme à faire retour sur lui-même, sur son histoire, et à en tirer une certaine forme d’enseignement pour l’avenir. D’où l’impression très juste d’Hyvernaud que tout est condamné à se répéter, à se reproduire à plus ou moins long terme dans l’avenir.
« Bonne vieille race obstinée des hommes : toujours prête à tout recommencer, à remettre ça. Se raser, cirer ses souliers, payer ses impôts, faire son lit, faire la vaisselle, faire la guerre. Et c’est toujours à refaire. Ça repousse toujours, la faim, les poils, la crasse, la guerre. Et des monuments poussent sur les places, des noms poussent sur les monuments. Il en repousse toujours, des noms. On trouve toujours de la pierre pour graver des noms dessus et toujours des noms à graver dans la pierre. » (p. 61)

           On comprend mieux à l’aune de ces citations pourquoi Hyvernaud est tombé dans un relatif anonymat en France et n’est jamais évoqué à l’école et autres études littéraires. Hyvernaud, contrairement à Camus, Sartre, qui font le même constat que lui de l’absurdité de l’existence humaine, s’en différencie radicalement par sa vision qui exclut toute prise de conscience collective, toute fin au cycle absurde de l’existence. La révolte est impuissante, écrasée par la prolifération des Bourladou en tous genres, par l’organisation de nos vies humaines qui ne permettent pas à l’homme de s’émanciper, qui le condamne à une vie d’insignifiance, à une vie ratée.
Le Wagon à vaches présente une structure éclatée qui fait la part belle, outre le retour à la vie normale du narrateur, aux souvenirs de guerre, en particulier la période de la « Drôle de guerre », le trajet au camp dans lequel vivra Hyvernaud cinq ans durant, ainsi que les premiers jours suivant sa libération, lors desquels il assiste notamment à l’humiliation de quatre Allemands par un soldat américain. Hyvernaud fait preuve de concision, d'une certaine sècheresse dans l’expression qui convient parfaitement au ton de son roman, et le livre regorge de passages que l’on pourrait mettre en exergue sous forme d'aphorismes qui jettent un regard lucide et cru sur notre existence humaine.
« On était dans un de ces moments où la vie avoue, où l’on y voit clair, où l’on voit le fond. C’était de la vérité, ça. De la vérité nue, indécente. Une vérité qui rejoignait et impliquait d’autres vérités, des choses terribles et absurdes que j’avais vues, et des choses que je n’avais pas vues, qui existaient, qui étaient encore bien plus absurdes, bien plus terribles.
Après, le rideau peut retomber. On peut bien retrouver les murs et les mots d’autrefois – on sait le mensonge des murs et des mots. On ne s’y fie plus, c’est louche. Et on devient pareil à ce type, dans les romans policiers, qui se faufile sur ses semelles de crêpe, guettant des signes, une petite peur au fond des yeux. C’est ainsi qu’on vit, en type traqué, pas en règle, et on ne connaît pas même les règles, personne ne les connaît. Si jamais on se fait coincer, inutile de se débattre et de se justifier. Pas de réponse, pas de recours. De l’acier dans la gueule pour finir. » (p. 54-55)
« C’est cela que je traîne avec moi. Rien que des souvenirs de peur, d’humiliation, de dépossession de soi. Expérience d’où naissent des certitudes rugueuses. On en vient à ne plus concevoir l’homme que soumis, aplati, écrasé. Et on n’essaye même plus de comprendre. On se tasse dans son coin. Sagesse de pauvre, banale et vieille comme la peur et la mort. Je ne suis pas un philosophe, moi. Un de ces penseurs à grosse tête. Les philosophes, il leur suffit de presser doucement sur un mot – sur le mot existence par exemple […] et voilà ça y est, la méditation se met à sortir et à s’étaler comme une pâte dentifrice. Égale, onctueuse, inépuisable. Je n’ai jamais été fort à ces jeux. Pas compliquées, mes idées sur l’existence ; et l’existence s’est chargée de les simplifier encore. Des circonstances comme la guerre, la captivité, ça ronge les mots et les fables dont on voudrait se masquer les réalités de sa condition. À la fin, il ne reste pas grand-chose – cette amertume sommaire, cette passivité. » (p. 46)

« Il est utile de se pénétrer le plus vite possible de cette idée qu’on ne pèse rien du tout, qu’on n’a pas du tout d’importance. Ça vous prépare à ce qui attend la plupart des hommes dans l’existence. Par la suite, on s’étonne moins. On est adapté, paré, fin prêt. » (p. 81)

« Qu’on les colle seulement à un portillon de métro, les duchesses de Marcel Proust ou de Balzac, qu’on les mette à faire des trous dans des bouts de carton toute la journée pendant huit heures, et tous les jours, du lundi au samedi, et on verra bien ce qui en restera de leurs drames distingués. On n’aura plus à décrire que de la fatigue et des varices, des notes de gaz et des démarches à la mairie. Pas très romanesque, tout ça. La vie manque de romanesque quand on est obligé de la gagner.
Elle n’est plus que ce cheminement pas à pas, sou à sou, peine à peine. Ça s’étire, ça s’effiloche, ça pendouille de partout. Sans commencement, ni fin, ni forme. On n’a pas de drames, nous autres. On n’a que des ennuis, des embêtements. Et à peine le temps d’y penser. Parce que notre temps s’effrite en labeurs absurdes et en calculs sordides. On avance dans tout ça, le nez sur le souci présent, et après celui-là il y en aura d’autres. Toujours du boulot à finir, des gosses à torcher, des factures à payer. Et la peur d’être en retard. Les horaires inflexibles de l’usine et du bureau. Les limitations partout évidentes. Aucune liberté, aucun jeu. Les pauvres gens ne choisissent pas l’événement. Ils sont pris dedans. Et quand l’événement les choisit, ils se laissent faire en ronchonnant et en geignant. » (p. 114-115)

mercredi 12 avril 2017

Mes amis, d'Emmanuel Bove

Quatrième de couverture (de l’édition Arbre Vengeur) :


Victor Bâton vit dans l’obsession de se faire des amis. Trentenaire qui tire le diable par la queue mais se refuse à travailler, il subsiste de sa pension et parcourt la ville dans des vêtements usés qui ne le rendent guère séduisant. Pourtant il s’accroche à chaque rencontre, se fait un espoir de chaque regard et n’en finit pas de s’inventer un avenir qu’une magnifique amitié illuminerait. Dans un Paris sans lumières, il nous raconte sa quête en détail, sans jamais cesser d’interroger ses mobiles, ses soupçons, ses craintes et ses dépits.

Avec ce roman qui signa ses débuts, Emmanuel Bove bouleversa la littérature française : son écriture, qui allie densité du style et simplicité formelle, ironie mordante et compassion, a traversé le temps.

Mes amis est un chef-d’œuvre, de ceux qui touchent chaque lecteur. Une rareté qu’il est indispensable de ne pas manquer.

(Les références renvoient à l’édition parue chez Flammarion en 1999 dans un volume intitulé Romans)

                Intitulé ironiquement Mes amis, le premier roman d’Emmanuel Bove nous parle au contraire d’un homme solitaire et de son incapacité chronique à nouer toute forme de relation sincère et partagée avec autrui. C’est l’un des romans les plus touchants et sincères que j’aie pu lire sur la solitude d’un homme et des souffrances psychologiques qu’elle engendre.
Cette émotion se transmet principalement par le biais de détails touchants, pour reprendre le célèbre mot de Beckett vis-à-vis de l’écriture de Bove, qui nous dépeint un homme pauvre, à l’aspect misérable, qui déambule dans la rue avec l’espoir toujours déçu de rencontrer enfin une personne avec qui il puisse établir un contact vrai, réciproque.
Voici l’incipit du livre décrivant le réveil du narrateur :
« Quand je m’éveille, ma bouche est ouverte. Mes dents sont grasses : les brosser le soir serait mieux, mais je n’en ai jamais le courage. Des larmes ont séché aux coins de mes paupières. Mes épaules ne me font plus mal. Des cheveux raides couvrent mon front. De mes doigts écartés je les rejette en arrière. C’est inutile : comme les pages d’un livre neuf, ils se dressent et retombent sur mes yeux.
En baissant la tête, je sens que ma barbe a poussé : elle pique mon cou.
La nuque chauffée, je reste sur le dos, les yeux ouverts, les draps jusqu’au menton pour que le lit ne se refroidisse pas.
Le plafond est taché d’humidité : il est si près du toit. Par endroits, il y a de l’air sous le papier-tenture. Mes meubles ressemblent à ceux des brocanteurs, sur les trottoirs. Le tuyau de mon poêle est bandé avec un chiffon, comme un genou. […]
Dès qu’il pleut, la chambre est froide. On croirait que personne n’y a couché. L’eau, qui glisse sur toute la largeur des carreaux, ronge le mastic et forme une flaque, par terre. »

         Bove nous parle de choses il est vrai sombres : la solitude humaine, la difficulté (voire l’impossibilité) à communiquer avec autrui, la décrépitude à venir de notre corps et la mort à venir, et les souffrances qui découlent des prises de conscience de ces différents maux. Mais comme Beckett, de qui il se rapproche le plus bien qu’il s’en différencie sur de nombreux points, notamment je pense le plus grand ancrage dans la réalité quotidienne tandis que les romans de Beckett confinent à un degré plus élevé d’abstraction poétique (rendant je pense Bove bien plus émouvant que l’auteur de Molloy), Bove aime à rendre son récit humoristique, à nous faire rire des sujets a priori les plus graves. Il y a à cet effet de nombreux détails croustillants qui nous font malgré tout rire du quotidien désargenté du narrateur : au sortir du lit,
« je mets mes chaussures, sinon des allumettes se colleraient à la plante de mes pieds. […] Ma cuvette est si petite qu’en y plongeant les deux mains à la fois l’eau déborde. Mon savon ne mousse plus : il est si mince. […] Je mets mon chapeau. Les bords en sont gondolés par la pluie. […] Il ne faudrait pas que je m’éloignasse du miroir, car celui-ci est de mauvaise qualité. À distance, il déforme mon image. […] Avant de sortir, je jette un coup d’œil sur ma chambre. Mon lit est déjà froid. Quelques plumes sortent à demi de l’édredon. Il y a des trous pour les barreaux, dans les pieds de ma chaise. Les deux segments d’une table ronde pendent. […] J’endosse mon pardessus, assez difficilement, car la doublure des manches en est décousue.
Je mets mon livret militaire, ma clef, mon mouchoir sale qui craque quand je le déploie, dans la poche gauche. J’ai une épaule plus haute que l’autre : le poids de ces objets doit rabaisser celle-là.
La porte ne s’ouvre pas entièrement. Pour sortir je me boutonne et passe de biais. » (p. 20)

              Le narrateur est un homme trentenaire, à l’aspect physique repoussant et misérable, qui fait fuir les enfants (p. 19). Sa situation dans laquelle il touche une pension à titre d’invalide de guerre lui vaut la désapprobation de quelques voisins, qui voient d’un mauvais œil un homme sans emploi, qui de surcroît se lève tard. Il inspire également la méfiance : tous ces sentiments d’hostilité sont là encore pour la plupart du temps restitués par le biais de la description, la solitude et l’isolement du narrateur se faisant jour par les réactions qu’il suscite davantage que par une nomination directe des sentiments hostiles qu’il suscite.
« Souvent, je m’arrête devant une mercerie où les gamins du quartier achètent des amorces. […] Dès que la mercière me voit arriver, elle sort de sa boutique. Une odeur de jouets peints et de coton neuf l’accompagne. […] Je lui demande comment elle se porte. Ce serait trop impoli de ne pas me répondre ; aussi elle branle la tête. La porte qu’elle a laissée ouverte me fait comprendre qu’elle attend mon départ.
Un jour, j’ai soulevé le journal pour lire de petits caractères.
Elle m’a dit d’un ton mauvais :
-  Il coûte trois sous.
J’eus envie de lui apprendre que j’avais fait la guerre, que j’étais gravement blessé, que j’avais la médaille militaire, que je touchais une pension, mais je compris tout de suite que c’était inutile.
En partant, j’ai entendu la porte qui se refermait avec un bruit de garde-boue. (p. 26-27)

Suite à une aventure d’une nuit avec une serveuse sans attrait physique, Lucie Dunois, le narrateur constate que la relation n’ira guère plus loin, qu’il n’y a dans cette aventure aucune perspective future.
« Le lendemain matin, vers cinq heures, Lucie m’éveilla. Elle était déjà habillée. Je n’osais la regarder, car, à l’aube, je ne suis pas beau.
Dépêche-toi, Victor, il faut que je descende.
Quoique à demi endormi, je compris tout de suite qu’elle ne voulait pas me laisser seul dans sa chambre : elle n’avait pas confiance en moi. […] Depuis, quand je viens manger, elle me sert comme d’habitude, ni plus ni moins. » (p. 34-35)

          L’autre intérêt du roman est qu’à côté de toutes ces descriptions, d’une grande simplicité dans l’expression mais également d’une grande force de suggestion par leur précision, nous avons de manière très classique en littérature accès aux pensées du narrateur. L’émotion vient principalement du décalage saisissant qui existe entre les espoirs fous qu’il place en toutes les rencontres qu’il fait ou peut potentiellement faire, et la terrible réalité qui ne cesse de le décevoir. Ces espoirs insensés, résultat d’un état de solitude prolongé, sont à l’origine des grandes maladresses dont il fait preuve dans ses relations avec autrui, qui rendent d’autant plus touchant les souffrances liées à la solitude qu’endure le narrateur. Ce dernier croit bien faire, ou n’a pas conscience de l’interprétation que l’on peut faire de ses actions et paroles, comme lorsqu’il se met à guetter puis suivre la fille d’un bienfaiteur (Monsieur Lacaze) qui souhaitait lui donner un emploi. Les rêves insensés d’amitié et d’amour du narrateur ne restent qu’à leur état d’imagination, démenties systématiquement par la cruelle réalité de la vie sociale. Ces sauts dans l’imagination du narrateur constituent parfois un chapitre à part (plus souvent un bref intermède) qui vient couper le récit à proprement parler, qui se présente davantage comme une succession de rencontres, étalées sur un nombre plus ou moins grand de chapitres. Ces incursions ponctuelles de romanesque sont d’autant plus cruelles, mettent d’autant plus en lumière le manque absolu de romanesque de la vie du narrateur, jonchée elle d’espoirs déçus, de rencontres anodines et sans suite, d’êtres tout aussi pitoyables que le narrateur ou cherchant à l’escroquer.
« Je m’imagine que, malgré mes habits usés, les gens attablés, aux terrasses, me remarquent.
Une fois, une dame, assise devant une théière minuscule, m’a toisé.
Heureux, plein d’espoir, je suis revenu sur mes pas. Mais les consommateurs ont souri et le garçon m’a cherché des yeux.
Longtemps, je me suis souvenu de cette inconnue, de sa gorge, de ses seins. Sans aucun doute, je lui avais plu.
Dans mon lit, quand j’entendais sonner minuit, j’étais certain qu’elle pensait à moi.
Ah ! comme je voudrais être riche !
Le col de fourrure de mon pardessus provoquerait l’admiration, surtout dans les faubourgs. Mon veston serait ouvert. Une chaîne en or traverserait le gilet ; une chaîne d’argent relierait ma bourse à ma bretelle. Mon portefeuille se trouverait dans ma poche-revolver, comme celui des Américains. Un bracelet-montre m’obligerait à faire un geste élégant pour regarder l’heure… » (p. 27)
« En rentrant le soir, je lavai à l’eau froide, dans ma cuvette, mes chaussettes et mon mouchoir.
La nuit je m’éveillai tous les quarts d’heure, chaque fois avant la fin d’un rêve. Alors, je pensais à l’industriel. Dans mon imagination, il avait une fille que j’épousais ; il mourait en me léguant sa fortune. » (p. 87)

« Que je serais heureux s’il devenait mon ami ! Nous sortirions le soir. On mangerait ensemble. Quand l’argent me manquerait, il m’en prêterait et réciproquement, bien entendu. Je le présenterais à Lucie. L’existence est si triste lorsqu’on est seul et qu’on ne parle qu’à des gens qui vous sont indifférents. » (p. 41)

             Au gré de ses rencontres qui le déçoivent l’une après l’autre, le narrateur est réduit à l’attente, sans cesse repoussée, d’une rencontre qui le soulagera enfin véritablement de sa solitude. Faisant le constat renouvelé d’un échec, d’une déception, il projette dans un avenir indéterminé la rencontre décisive qui mettra fin à ses souffrances.
« Je veux croire qu’un jour je serai heureux, qu’un jour quelqu’un m’aimera. Mais il y a déjà si longtemps que je compte sur l’avenir ! » (p. 125)

« Lorsque je sors de chez moi, je compte toujours sur un événement qui bouleversera ma vie. Je l’attends jusqu’à mon retour. C’est pourquoi je ne reste jamais dans ma chambre.
Malheureusement, cet événement ne s’est jamais produit. » (p. 84)

          Mes amis, comme je l’ai déjà dit en introduction de ce billet, est un des textes les plus émouvants sur la solitude humaine et les souffrances qui en résultent. Par ces descriptions si simples et pourtant si justes, si vraies, ce livre touche en plein cœur, nous fait ressentir une vive compassion envers des souffrances qui ont été et sont le lot de tant de personnes aujourd’hui. Les rêves fous de Victor Bâton sont sans doute chargés d’une pointe aiguë d’ironie dans le même temps lorsque l’on constate leur cruel démenti, mais elles renforcent l’empathie que l’on ressent vis-à-vis d’un homme à la fois conscient et lucide de sa condition solitaire mais qui renferme en lui une grande réserve d’amour et d’amitié qui ne trouve cependant pas de destinataire.
« Je cherche un ami. Je crois que je ne le trouverai jamais. » (p. 69)

« J’avais un mal de tête violent. Je songeai à ma vie triste, sans amis, sans argent. Je ne demandais qu’à aimer, qu’à être comme tout le monde. Ce n’était pourtant pas grand-chose.
Puis, subitement, j’éclatai en sanglots.
Bientôt, je m’aperçus que je me forçais à pleurer.
Je me levai. Les larmes séchèrent sur mes joues.
J’eus la sensation désagréable qu’on éprouve quand on s’est lavé la figure et qu’on ne se l’est pas essuyée. » (p. 114)

« Un homme comme moi, qui ne travaille pas, qui ne veut pas travailler, sera toujours détesté.
J’étais, dans cette maison d’ouvrier, le fou, qu’au fond, tous auraient voulu être. J’étais celui qui se privait de viande, de cinéma, de laine, pour être libre. J’étais celui qui, sans le vouloir, rappelait chaque jour aux gens leur condition misérable.
On ne m’a pas pardonné d’être libre et de ne point redouter la misère. » (p. 123)

« Vraiment, je n’ai pas de chance. Personne ne s’intéresse à moi. On me considère comme un fou. Pourtant, je suis bon, je suis généreux.
Henri Billard était un goujat. Jamais il ne me rendrait les cinquante francs. C’est toujours ainsi que le monde vous récompense.
J’étais triste et furieux. L’impression que ma vie entière s’écoulerait dans la solitude et la pauvreté augmentait mon désespoir. » (p. 62)

« Un nuage cacha le soleil. La rue tiède devint grise. Les mouches cessèrent de briller.
Je me sentis triste.
Tout à l’heure, j’étais parti vers l’inconnu avec l’illusion d’être un vagabond, libre et heureux. Maintenant, à cause d’un nuage, tout était fini. » (p. 60) 

vendredi 30 septembre 2016

Persuasion, de Jane Austen : de la résilience face à la solitude spirituelle

C’est un préjugé toujours persistant de voir en Jane Austen une écrivaine limitée au registre de conteuse d’histoires d’amour romantiques où tout se termine à l’avantage du couple/des couples attendu(s), préjugé dû en partie, je pense, aux innombrables adaptations cinématographiques (et télévisées) qui ont été tirées de son œuvre. La lecture de Jane Austen cependant ne se limite pas (ou ne devrait pas) au seul public féminin (qui constitue l’essentiel de son lectorat), mais est avant tout un écrivain de premier plan qui s’adresse à tous, homme ou femme. Grâce à son ironie et humour (parfois dévastateurs), son style (en apparence) simple, c’est l’un(e) des auteur(e)s les plus faciles à lire et à découvrir pour celui voulant s’initier aux livres classiques. L’intérêt de ses livres se situe surtout dans sa peinture d’un milieu humain dont elle fut l’une des observatrices les plus avisées et remarquables. Une peinture qui est toujours pertinente aujourd’hui, car les caractères qu’Austen met impitoyablement à jour dans ses livres sont des caractères universels, aisément transposables à notre époque qui sur certains aspects ne se distinguent guère de l’Angleterre du XIXe siècle obsédée par l’argent, le rang social, enfermée dans ses préjugés…
Persuasion en revanche est un livre très différent des romans les plus célèbres de son auteure. On y retrouve certes son ironie, sa peinture impitoyable d’individus imbus d’eux-mêmes, indifférents aux souffrances d’autrui, mais une mélancolie liée au passage des ans et de la perte imminente de la jeunesse et de la beauté, imprègne toute son architecture. On se situe clairement dans un registre différent d’Orgueil et Préjugés ou Emma, ses deux romans les plus enjoués. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le roman se déroule durant l’automne, épousant la période de la vie de son héroïne, qui, à vingt-huit ans (un âge considéré déjà comme avancé pour l’époque), est au crépuscule de sa jeunesse.

« Quelques années plus tôt, Anne Elliot avait été très jolie, mais sa fraîcheur n’avait pas tardé à disparaître, et comme, dans tout son éclat, sa beauté n’avait guère réussi à soulever l’admiration de son père, tant la délicatesse de ses traits et la douceur de son regard émanant de ses yeux sombres juraient avec l’aspect qu’il présentait lui-même, elle ne pouvait rien lui offrir, à présent que sa jeunesse s’était fanée et son visage émacié, qui fût de nature à lui valoir sa considération. » (p. 49)

« Il ne lui était pas difficile [du point de vue de Sir Walter Elliot] en effet d’observer à quel point les autres membres de la famille et les gens de sa connaissance prenaient de l’âge : les traits d’Anne se creusaient, Mary s’empâtait ; pas un visage aux alentours qui ne se gâtât. Depuis longtemps les rapides progrès de la patte-d’oie aux tempes de Lady Russell étaient pour lui une source de vive contrariété. » (p. 50)

            Anne a rompu, huit ans plus tôt, les fiançailles auxquelles elle avait d’abord consenti, avec le capitaine (dans la marine) Frederick Wentworth, sur le conseil (ou plutôt la persuasion) de son amie Lady Russell, qui fut l’amie initialement de sa mère défunte et lui sert depuis la mort de cette dernière de figure maternelle de substitution. Bien qu’elle ne regrettera jamais son choix (justifiée d’abord par la prudence et non pas la différence de rang), Anne conservera le souvenir du capitaine durant les huit ans qui la sépareront d’une nouvelle rencontre avec son ex-fiancé. Austen, par de petits détails disséminés un peu partout dans le roman, suggère que cette période fut très dure pour son héroïne, dont la vieillesse quelque peu prématurée fut sans doute accélérée par le chagrin dont elle continua de souffrir durant cet intervalle. À la question que lui posa le capitaine Wentworth curieux de savoir si Anne ne dansait jamais (elle qui ne fait que jouer du piano exclusivement à l’intention des danseurs), sa partenaire de danse (une des demoiselles Musgrove, belles-sœurs d’Anne par le truchement de sa sœur cadette Mary, mariée à Charles Musgrove) lui répond : « Oh non ! jamais ! Elle a complètement abandonné la danse. Elle préfère jouer du piano. Elle ne se lasse jamais d’en jouer. » (p. 130)
            À cette perte de la gaieté, de l’insouciance, Anne n’est de plus pas aidée par une famille peu aimante, aux yeux de qui elle est invisible, insignifiante, au grand dam de son amie Lady Russell, la seule à constater qu’elle est la seule à avoir hérité des qualités de sa défunte mère. Persuasion s’ouvre sur un portrait féroce, et hilarant, de son père, Sir Walter Elliot, qui n’a à la bouche que les notions de rang et de baronnet, un titre dont il tire une extrême vanité. Sa seule et unique lecture, comme le note ironiquement Jane Austen, est la Liste des Baronnets, grâce auquel
« Il trouvait là de quoi meubler une heure de loisir et se consoler de l’affliction d’une autre. […] Si le reste du livre n’y parvenait pas, sa propre histoire était assurée d’éveiller en lui un intérêt qui ne se démentait jamais. […] La vanité donnait la clef du personnage de Sir Walter Elliot, vanité due aux avantages de la personne ainsi qu’à ceux du rang. […] À ses yeux, le bonheur d’être bien fait ne le cédait qu’à celui d’être baronnet, et le Sir Walter Elliot qui réunissait en lui ces dons du ciel avait, et de manière continue, droit à tout son respect et à tout son dévouement. » (p. 45-47)
Un peu plus loin, nous avons un détail savoureux de la part de l’amiral Croft, le locataire du domaine familial de Kellynch (domaine loué pour les difficultés financières dans lesquelles se trouva Sir Walter en raison de son train de vie trop dispendieux) sur le narcissisme de son propriétaire :
« Quelqu’un de très bien, tout à fait le gentleman, à n’en pas douter, mais (la regardant d’un air sérieux), j’ai tendance à croire, mademoiselle Elliot, j’ai tendance à penser que pour son âge il prend trop soin de son habillement. Il y avait des miroirs à n’en plus finir ! Seigneur ! on ne pouvait échapper à sa propre image. » (p. 198)

Cette indifférence de sa famille, en particulier son père et sa sœur aînée Elizabeth, non mariée également, se traduit par le fait que ces derniers ne prêtent jamais attention aux propos/conseils qu’Anne leur donne, persuadés qu’ils sont d’avoir raison en tout et en toutes choses. Ce mépris pour Anne se traduit par une formule sèche d’Austen pour définir le manque d’affection familiale :
« Ses avis n’avaient aucun poids ; on ne se demandait jamais si ce qu’on faisait risquait de l’incommoder ; c’était Anne, et rien de plus. » (p. 49)

Leur aveuglement les conduira à se méprendre sur deux personnages qu’ils pensent, à tort, dénués d’intention malveillante à leur égard. Le premier est Walter Elliot (désigné par M. Eliot, à ne pas confondre avec Sir Walter Elliot, le père de l’héroïne, tout comme il faut faire attention pour distinguer les innombrables personnages portant le prénom Charles dans le roman), cousin éloigné d’Anne, qui les snoba lorsqu’il fut invité à maintes reprises par Sir Walter Elliot, ce dernier ayant en  vue (à l’époque) un mariage avec sa fille aînée préférée, Elizabeth. Une dispute ancienne qui sera rapidement oubliée et pardonnée par les deux qui en furent le plus mortifiés, cédant (trop facilement en raison de leur vanité) devant l’insistance et les manières aimables de l’offenseur de jadis, dont le charme trompeur dissimule en réalité un but égoïste et un caractère des plus détestables, exposé en détail un peu plus loin dans le roman par une ancienne connaissance (la veuve Smith) avec laquelle Anne renoua.
L’aveuglement, l’incapacité à juger avec à propos le caractère d’autrui, est une constante dans l’œuvre d’Austen. Emmurés, enfermés dans leur prétendue supériorité, leur égoïsme etc., nombre de personnages chez Austen vont au devant de souffrances/humiliations/malheurs qui seraient largement évitables s’ils avaient la capacité à évaluer, à voir, à comprendre les caractères (parfois dissimulés à dessein sous une apparence charmante) humains. Elizabeth, bouffie tout comme son père d’honneur et de noblesse familiale, fait fi des conseils d’Anne qui la prévient que son amie, la veuve Clay, pourrait nourrir éventuellement l’ambition de séduire et marier leur père. À ce conseil de prudence, la réponse d’Elizabeth est sèche, excluant tout débat :
« Je suis d’un avis complètement différent, rétorqua sèchement Elizabeth. Des façons aimables peuvent rehausser la beauté d’un visage mais n’en corrigent jamais la laideur. Cela dit, comme mon intérêt dans cette affaire est beaucoup plus engagé que celui de tout autre, je considère que tu n’es vraiment pas tenue de me donner des conseils. » (p. 85)

De par le peu de considération qu’Anne rencontre dans sa famille, le lecteur comprend indirectement que l’héroïne est très isolée, seule, au sein de sa propre famille. Anne a de plus une personnalité considérée comme effacée, un peu comme Fanny dans Mansfield Park, ce qui contraste avec la personnalité plus vive, plus alerte, davantage espiègle (et réjouissante pour le lecteur) d’Elizabeth Bennet ou Emma Woodhouse. Anne reste volontiers en retrait, fait preuve d’une grande patience et bonté envers sa famille, en particulier sa sœur Mary, qui, bien que plus affectueuse que le reste de la famille, est particulièrement difficile à supporter en raison de son inlassable habitude de se plaindre de tout et n’importe quoi, en sus d’un caractère très hypocondriaque. Le départ du domaine familial, et son séjour subséquent chez sa sœur Mary, Mme Charles Musgrove, occupera tout le premier volume (sur deux) du livre. Anne s’y épanouit davantage, malgré le caractère difficile de sa sœur, grâce à sa belle-famille qui se montre bien plus bienveillante à son égard et plus réceptrice à ses capacités de jugement et de décision. Son caractère doux, mais ferme (aux dires du capitaine Wentworth, son ancien soupirant) lui attire la sympathie de tous dans la ville d’Uppercross où elle est amenée à vivre durant cet automne 1814, et permet dans le même temps un certain apaisement dans les conflits mesquins qui opposent les foyers de Charles Musgrove avec celui de ses parents, en grande partie dus au caractère difficile de sa femme Mary, prompte à attribuer tous les petits malheurs qu’elle subit sur le dos de son mari ou de ses beaux-parents.

L’intrigue principale du roman, à savoir la réconciliation progressive (et largement attendue, anticipée par le lecteur) entre le capitaine Wentworth et Anne Elliot, est certes des plus banales, conventionnelles. Mais en relisant un tel roman (avec donc la fin en tête et un souvenir, quoique fugace, des différentes péripéties importantes, telle la chute de Louisa Musgrove), on s’attache davantage aux détails, à la peinture minutieuse, extraordinairement riche et variée, qu’Austen fait de tous ses personnages. Tous sont remarquablement vivants, vrais pourrait-on dire, dans le sens où nous pouvons clairement les distinguer les uns des autres, et pouvons apprécier pleinement leur singulière individualité. Je parlerai pour finir de quelques-uns de ces personnages particulièrement réussis, mais qui restent relativement en retrait dans l’intrigue. Mme Croft, l’épouse de l’amiral du même nom, locataire du domaine de Kellynch, se caractérise par son extraordinaire dévouement, amour, pour son mari, qu’elle a suivi autour du monde lors de sa carrière d’officier, ne rechignant pas à vivre avec lui dans les divers bateaux qu’il dirigea (avec l'inconfort que cela implique). Vers la fin du roman, son mari, malade (possiblement de la goutte), se rend à Bath, là où tous les protagonistes sont également présents, durant la majeure partie du second volume. Une preuve (supplémentaire) de son amour pour son mari est évoquée au détour d’une conversation entre l’amiral et Anne, le premier étant astreint à effectuer de longues promenades pour alléger son mal :
« La pauvre [Mme Croft] est tenue par une jambe. Elle a une ampoule à un talon, grosse comme une pièce de trois shillings. » (p. 251)
Un peu plus tôt, Anne assista, à de nombreuses reprises, à leurs promenades régulières :
« Mme Croft paraissait tout vouloir partager avec lui, marcher comme si sa vie en dépendait afin de lui être utile. Anne les voyait partout où le hasard la conduisait. Lady Russell la promenait dans sa voiture presque tous les matins : elle ne manquait jamais de penser à eux, ni de les croiser. Informée comme elle l’était des sentiments qui les unissaient, ils représentaient à ses yeux une image du bonheur des plus séduisantes. Son regard s’attardait sur leur couple aussi longtemps que cela se pouvait. Elle se plaisait beaucoup à imaginer qu’elle saisissait le sujet de leur conversation, tandis qu’ils marchaient libres et heureux… » (p. 249-250).
        Un autre personnage particulièrement réussi me semble celui de Mme Smith, la veuve qui fut l’amie d’Anne lors de ses années de pensionnat et à laquelle Anne rendit visite en apprenant ses problèmes financiers et de santé. Mme Smith, qui vient de passer la trentaine, s’est retrouvée dans cette situation précaire en grande partie par la vilenie de M. Elliot, qui profita de la faiblesse et de la générosité de son mari pour l’inciter à tenir un train de vie au-dessus de ses capacités. Ruinée à la suite du décès de son mari, Mme Smith ne put espérer aucune aide de la part de l’ancien « ami » de son mari, qui fit preuve d’une « détermination à ne pas se mettre en peine dans une affaire qui ne rapportait rien » (p. 301). Infirme, diminuée, Mme Smith, dont les malheurs excèdent de loin ceux de la pauvre Mary, parvient toutefois grâce à son caractère à ne pas se laisser abattre excessivement par sa situation difficile, et fait même preuve de bonne humeur, d’espièglerie lors des visites qu’Anne lui fit régulièrement durant sa convalescence, une « belle humeur et vivacité d’esprit [qui] ne lui firent jamais défaut. » (p. 354)

            Persuasion est un livre que l’on prend plaisir à lire, et à relire. On ressent certes parfois une certaine lassitude (très modérée dans mon cas, mais qui peut être plus importante pour d'autres) devant la lenteur du récit et la pauvreté (relative) du style, mais jamais le roman ne tombe dans l’ennui. Bien que davantage mélancolique, traitant d’une jeunesse sur le point de disparaître, à l’instar du destin de son héroïne, le roman n’en conserve pas moins un certain humour, qui tient aux longues descriptions ou petits détails dont Austen a le secret pour ridiculiser à nos yeux l’égoïsme, la vanité de ses personnages, ou nous suggérer, faire ressentir, les souffrances de son héroïne. Nous avons comme à l’accoutumée avec Austen un vaste panorama de la nature humaine, peinte sous de multiples aspects et avec une grande véracité. C’est là ce qui fait la force de ce roman (et par extension de tous les romans d’Austen). La gravité de ce roman, son côté plus mature lié à ses thématiques, en fait je pense un meilleur livre que ses premiers romans, certes plus enjoués, mais qui n’ont pas (ou moins) de détails suggestifs dans lesquels le passage du temps se fait particulièrement aigu, qui rendent Persuasion à cet égard bien plus émouvant.

mercredi 31 août 2016

Les Papiers posthumes du Pickwick Club, de Charles Dickens


Quatrième de couverture (tirée d'une édition anglaise) :


The Posthumous Papers of the Pickwick Club (also known as The Pickwick Papers) is Charles Dickens's first novel. He was asked to contribute to the project as an up-and-coming writer following the success of Sketches by Boz, published in 1836 (most of Dickens' novels were issued in shilling instalments before being published as complete volumes). Dickens (still writing under the pseudonym of Boz) increasingly took over the unsuccessful monthly publication after the original illustrator Robert Seymour had committed suicide. With the introduction of Sam Weller in chapter 10, the book became the first real publishing phenomenon, with bootleg copies, theatrical performances, Sam Weller joke books, and other merchandise. After the publication, the widow of Robert Seymour claimed that the idea for the novel was originally her husband's ; however, in his preface to the 1867 edition, Dickens strenuously denied any specific input, writing that "Mr Seymour never originated or suggested an incident, a phrase, or a word, to be found in the book."
'One of my life's greatest tragedies is to have already read Pickwick Papers - I can't go back and read it for the first time' (Fernando Pessoa)
Few first novels have created as much popular excitement as The Pickwick Papers - a comic masterpiece that catapulted its twenty-four-year-old author to immediate fame. Readers were captivated by the adventures of the poet Snodgrass, the lover Tupman, the sportsman Winkle and, above all, by that quintessentially English Quixote, Mr Pickwick, and his cockney Sancho Panza, Sam Weller. From the hallowed turf of Dingley Dell Cricket Club to the unholy fracas of the Eatanswill election, via the Fleet debtors' prison, characters and incidents spring to life from Dickens's pen, to form an enduringly popular work of ebullient humour and literary invention. This edition is based on the first volume edition of 1837, and includes the original illustrations. In his introduction, Mark Wormald discusses the genesis of The Pickwick Papers and the emergence of its central characters.


        Malgré la longueur considérable de ses romans (David Copperfield fait plus de mille pages en Livre de Poche ; La Maison d’Âpre-vent et le présent livre entre 900 et 1000 en édition Pléiade, la seule par ailleurs existante…), Dickens est résolument un des auteurs les plus faciles à lire à mon avis. Parmi les grands auteurs les plus aisément accessibles, je conseillerais Dickens avec Tolstoï (en particulier Anna Karénine) et Cervantès (le Quichotte dans la traduction d’Aline Schulman aux éditions Points) pour ceux voulant s’initier aux « pavés classiques » qui sont dans le même temps extrêmement aisés à lire. Fielding rentre également dans cette catégorie mais il est beaucoup moins (et injustement) connu ici en France. Ces auteurs ont la particularité d’être des auteurs populaires, qui eurent un immense succès à leur époque, et qui je trouve n’ont pas vieilli du tout, en tout cas si nous les lisons dans des traductions de qualité, alliant de manière déconcertante simplicité et fluidité du récit sans en exclure toutefois la profondeur. J’ai remarqué par ailleurs à quel point les styles de Dickens et de Tolstoï (le russe d’ailleurs adorait Dickens et le relisait constamment) sont en fin de compte assez similaires : les deux écrivains se distinguent dans leur style par un même souci accordé aux détails (souvent même unique) sans cesse rappelés lorsqu’un personnage refait une apparition ultérieure dans le récit, permettant ainsi de l’identifier, par leur répétition, de manière quasi instantanée, et créant dans le même temps cette proximité, cette familiarité du lecteur avec les personnages, proximité indispensable pour capter et retenir l’attention de ce dernier au récit qu’il lit. Nabokov adorait cette attention scrupuleuse au détail et lorsqu’il dit que dans Anna Karénine, Tolstoï atteint le « comble de la perfection créatrice », c’est par ces détails artistiques qui abondent dans le récit et qui rend si vivants ses personnages.

             Pour revenir sur le roman qui nous intéresse, Pickwick est, comme les autres livres du romancier, un livre là aussi extrêmement aisé à lire, et bien qu’il ne soit pas le meilleur Dickens (qui sont pour moi (parmi ceux que j’ai lus) David Copperfield et La Maison d’Âpre-vent), c’est en revanche celui qui est le plus drôle, divertissant, aux innombrables situations irrésistiblement drôles et rocambolesques. La publication en feuilleton (comme tous ses romans) explique en partie la structure un peu décousue du roman, qui se présente comme une suite de péripéties que l’on pourrait, dans presque tous les cas, interpoler dans leur ordre puisque les protagonistes sont ballotés pour la plupart du temps au gré du hasard et des rencontres fortuites qu’ils y font. Des fils conducteurs toutefois sont bel et bien présents, et Pickwick est, malgré ses péripéties quelque peu indépendantes (et les innombrables récits rapportés totalement dégagés du récit et des personnages principaux) les unes envers les autres, un roman d’où une certaine unité se dégage. La poursuite de M. Jingle, l’escroc, occupera Pickwick durant de nombreux chapitres, de même que son procès absurde avec son ancienne logeuse, la veuve Mme Bardell, qui le conduira dans une prison de dettes lorsque Pickwick, davantage par principe que par incapacité financière, refuse de payer la somme qui lui est intimée. On notera au passage une dernière influence qu’a eue Dickens, et qui peut paraître plus surprenante, celle qu’il a eue sur Kafka. L’absurde procès et les « preuves produites » à l’encontre de M. Pickwick sont d’un ridicule et d’un grotesque sans pareils, à l'instar de l’interminable procès Jarndyce & Jarndyce dans La Maison d’Âpre-vent est l’exemple le plus frappant du peu d’estime que portait Dickens envers le monde juridique et dans Pickwick déjà, Dickens se livre à une critique très acerbe vis-à-vis des employés de ce monde, ne sauvant au passage que le personnage de M. Perker, l’avoué de Pickwick, tandis que dans une scène très amusante, au moment où Pickwick rencontre une dernière fois Dodson et Fogg, les avocats qui ont machiné ce procès contre lui, il ne peut résister, après s’être contenu, de les insulter :

« - Vous êtes, poursuivit M. Pickwick, reprenant le fil de son discours, vous êtes deux brigands, deux coquins, deux scélérats, deux avoués véreux, et vous faites bien la paire.
             - Allons, dit Perker intervenant, est-ce fini ?
      - Tout se ramène à cela, répliqua M. Pickwick ; ce sont des brigands, des coquins, des scélérats, des avoués véreux.
        - Voilà ! dit Perker sur le ton le plus conciliant. Mon cher monsieur, mon ami vous a dit tout ce qu’il avait à vous dire. Maintenant veuillez partir. Alors, Lowten, cette porte, est-elle ouverte ?
M. Lowten, avec un gloussement sourd, répondit affirmativement.
- Voilà, voilà… bonjour… bonjour…, allons, Messieurs, je vous prie… Monsieur Lowten, la porte ! s’écria le petit homme en poussant Dodson et Fogg, sans nulle résistance de leur part, hors de son bureau ; par ici, mes bons Messieurs… allons, je vous en prie, ne prolongeons pas cette scène… ciel… Monsieur Lowten… la porte, Monsieur… Vous ne pouvez pas faire attention à ce qu’on vous dit ?
- S’il y a une justice en Angleterre, Monsieur, dit Dodson en jetant un coup d’œil vers M. Pickwick et en mettant son chapeau, vous vous repentirez de vos paroles.
- Vous êtes deux coquins…
- Rappelez-vous, Monsieur, que cela vous coûtera cher, dit Fogg.
- Deux scélérats, deux avoués véreux, deux brigands ! dit M. Pickwick sans tenir le moindre compte des menaces qui lui étaient adressées.
- Brigands ! cria M. Pickwick, qui courut au palier, tandis que les deux avoués descendaient.
- Brigands ! hurla M. Pickwick, échappant aux mains de Lowten et de Perker, et passant la tête par la fenêtre de l’escalier.
Quand M. Pickwick rentra la tête, il avait un visage placide et souriant et, retournant d’un pas tranquille dans le bureau, il déclara qu’il s’était maintenant soulagé l’esprit d’un grand poids et qu’il se sentait parfaitement heureux et à son aise. » (p. 889)

Voici maintenant le passage magnifiquement absurde dans lequel Me Buzfuz accuse M. Pickwick d’avoir eu une liaison avec Mme Bardell et d’avoir par la suite rompu une prétendue demande en mariage, rupture pour laquelle Mme Bardell lui réclame la somme fantaisiste de 1500 livres au titre des souffrances morales qu’elle connût de par ce rejet, situation née d’un quiproquo dans lequel M. Pickwick, en fait, lui parlait de l’engagement futur d’un domestique et qui s’avèrera le second personnage prédominant du roman, et pour beaucoup de lecteurs le plus charismatique, Samuel Weller :
« Et maintenant, Messieurs, je n’ai qu’un mot à ajouter. Deux lettres ont été échangées entre les deux parties, lettres dont le défendeur a reconnu qu’elles étaient écrites de sa main, et qui, à la vérité, en disent autant que des volumes. D’ailleurs ces lettres trahissent le caractère de l’homme. Ce ne sont pas de ces épîtres loyales, ferventes, éloquentes, où l’on ne respire que le langage d’une tendre affection. Ce sont des messages hypocrites, rusés, sournois, mais heureusement bien plus concluants que s’ils avaient été rédigés dans le style le plus flamboyant, en usant des métaphores les plus poétiques… ce sont des lettres qu’il faut considérer d’un œil averti et méfiant, des lettres manifestement destinées alors, par ce Pickwick, à égarer et induire en erreur tous les tiers entre les mains desquelles elles risquaient de tomber. Permettez-moi de vous lire la première : « Restaurant Garraway, midi. Chère Madame B., Côtelettes à la sauce tomate. Bien à vous, PICKWICK. » Messieurs, que signifient ces mots ? Côtelettes à la sauce tomate ! Bien à vous, Pickwick ! Côtelettes ! Juste ciel ! A la sauce tomate ! Messieurs, a-t-on le droit de jouer avec le bonheur d’une femme sensible et confiante, par des artifices aussi transparents ? La seconde ne porte pas de date, ce qui, de soi, est déjà suspect. « Chère Madame B., je ne rentrerai que demain. Pas de diligence rapide. » Puis vient cette expression extraordinaire : « Ne vous inquiétez pas pour la bassinoire. » La bassinoire ! Voyons, Messieurs, qui s’est jamais inquiété pour une bassinoire ? Quand la paix d’esprit de quiconque, homme ou femme, a-t-elle jamais été mise en péril ou troublée par une bassinoire, qui est en soi un élément inoffensif, utile, et, j’ajouterai, Messieurs, réconfortant de l’équipement ménager ? Pourquoi Mme Bardell est-elle si ardemment implorée de ne pas se mettre en émoi au sujet de cette bassinoire, à moins qu’il ne s’agisse (ce qui est assurément le cas) d’un simple paravent pour désigner un feu secret, un simple terme de remplacement tenant lieu de quelque tendre mot, ou de quelque promesse, conformément à un système de correspondance préétabli, habilement conçu par Pickwick en vue de l’abandon qu’il préméditait, et qu’il m’est impossible d’expliquer ? Et que signifie cette allusion à une diligence rapide ? Autant que je sache, cela peut se rapporter à Pickwick lui-même, qui se comporte sans conteste comme un véhicule d’une criminelle lenteur pendant toute la durée de cette affaire, mais dont l’allure va maintenant se trouver accélérée à l’improviste, et dont les roues, Messieurs, comme il s’en apercevra à ses dépens, vont être très prochainement graissées par vos soins ! » (p. 561-562)

Dickens, avec un grand sens prémonitoire, anticipe déjà en son temps la possibilité d’accuser un individu, sur tel ou tel acte de sa vie privée, dont le sens est détourné, décontextualisé, pour le mettre en accusation en dépit du bon sens. Dickens, évidemment, comme à son habitude, force au maximum le trait pour nous faire ressentir le plus intensément possible l’absurdité de la situation et de l’argumentaire de Me Buzfuz, et Kafka s’en est probablement souvenu dans ce passage extrait du Procès que j’ai déjà cité dans le billet qui lui est consacré :
« Cette requête constituait évidemment un travail presque interminable. Sans être d'un caractère inquiet, on pouvait facilement penser qu'il serait impossible de jamais la finir. Non par paresse ou par calcul [...], mais parce que, dans l'ignorance où l'on était de la nature de l'accusation et de tous ses prolongements, il fallait se rappeler sa vie jusque dans ses moindres détails, l'exposer dans tous ses replis, la discuter sous tous ses aspects. Et quel triste travail, pour comble ! Il était peut-être bon pour occuper l'esprit affaibli d'un retraité et l'aider à passer les longs jours. Mais maintenant que K. avait besoin de recueillir toutes ses forces cérébrales pour son travail, que chaque heure passait trop vite [...], maintenant qu'il voulait jouir comme un jeune homme de ses courtes soirées et de ses brèves nuits, c'était maintenant qu'il devait se soumettre à la rédaction de cette requête. »
                Nous avons pu constater à travers ce rapprochement entre Kafka et Dickens que les accusations de superficialité souvent reprochées à Dickens peuvent certes se comprendre, mais ne sont toutefois pas justifiées. Dickens est également un farouche défenseur de la dignité humaine, dans une société où la pauvreté, la misère, la bigoterie également (en particulier dans l’épisode de la belle-mère de Sam Weller, assujettie au charlatan Stiggins, au nez rouge, qui fait écho au foyer des Jellyby dans La Maison d’Âpre-vent) font des ravages. Orwell ne s’y est pas trompé et le cite abondamment dans ses essais et s’en inspira grandement dans sa définition du concept de common decency. Alors certes, oui, les histoires et récits qui entrecoupent parfois le roman, peuvent être perçues comme surchargées de sentimentalisme, mais malgré cela, ce qui prévaut toujours, c’est le style tout en détails, magnifique, de Dickens. Voici un extrait du premier, parmi beaucoup, de ces récits indépendants, intitulé Le Conte du comédien errant :
«  Jamais je n’oublierai le spectacle repoussant qui s’offrit à mes yeux quand je me retournai. Il était habillé pour la pantomine, et arborait au complet son costume de clown. […] Son corps boursouflé sur ses jambes amaigries (dont la difformité était centuplée par son costume grotesque), ses yeux vitreux, en contraste effarant avec l’épaisse couche de fard qui lui barbouillait la figure ; la tête ainsi grotesquement parée, agitée d’un tremblement convulsif, et les longues mains décharnées, enduites de craie blanche : tout cela donnait un aspect hideux et inhumain, dont nulle description ne saurait donner une idée adéquate et dont la pensée, aujourd’hui encore, me fait frissonner. » (p. 51).
Et alors que le narrateur se rend sur son lit de mort, il pressent, toujours par de menus détails, les souffrances qu’endurèrent la femme et le fils du comédien :
« Il était couché sur un vieux lit qu’on pouvait relever contre le mur pendant la journée. Les restes en lambeaux d’un rideau à carreaux étaient tirés autour de la tête du lit pour arrêter le vent, qui pénétrait cependant dans cette pièce incommode par les nombreuses fentes de la porte et faisait voleter ce rideau à chaque instant. […] puis il m’étreignit le poignet, et me dit :
-      Ne me quittez pas – ne me quittez pas, mon vieil ami. Elle va m’assassiner ; je le sais. […] Ne la laissez pas venir près de moi, dit l’homme, en frissonnant, quand elle se pencha sur lui. Chassez-la ; je ne peux pas supporter sa présence. […] Je l’ai battue, Jem ; je l’ai battue hier, et je l’avais déjà battue plus d’une fois. Je l’ai affamée, et notre fils aussi ; et maintenant que je suis faible et sans défense, Jem, elle va m’assassiner pour se venger ; je le sais. Si vous l’aviez vue pleurer comme moi, vous le sauriez, vous aussi. Écartez-la !
Il relâcha son étreinte et retomba épuisé sur l’oreiller. Je ne savais que trop bien ce que tout cela signifiait. Si j’avais pu nourrir un seul instant le moindre doute à cet égard, un simple coup d’œil sur le visage pâle et la silhouette amaigrie de sa femme aurait suffi à expliquer ce qu’il en était. […] Elle se plaça hors du champ de son regard. Au bout de quelques secondes, il ouvrit les yeux et regarda avec inquiétude autour de lui.
-      Est-elle partie ? demanda-t-il avidement. […] Je vais vous dire une chose, Jem, dit l’homme, d’une voix sourde, c’est que justement elle m’en fait, du mal. Il y a dans ses yeux quelque chose qui met au cœur une crainte si terrible que j’en deviens fou. Toute la nuit d’hier, ses grands yeux fixes et sa figure pâle sont restés tout contre mon visage ; chaque fois que je me retournais, ils me suivaient ; et quand je m’éveillais en sursaut, je la trouvais au chevet de mon lit qui me regardait.
Il m’attira près de lui pour me dire en chuchotant d’une voix grave et inquiète :
-     Jem, ce doit être un esprit néfaste – un démon ! Chut ! Je le sais. Une femme serait morte depuis longtemps. Aucune femme n’aurait pu supporter ce qu’elle a supporté.
J’eus le cœur soulevé à la pensée de la longue série de cruautés et de négligences qui avait dû se produire pour faire une telle impression à un homme comme lui. Je ne trouvais rien à répondre ; qui aurait pu, en effet, offrir un espoir, une consolation, à l’être dégradé que j’avais devant moi ? » (p. 52-54)

    Mais ce qui est principalement la force de ce roman, c’est son humour, et l’attachement aux personnages comme toujours atypiques chez Dickens. C’est en constatant la popularité de l’apparition de Sam Weller que Dickens prit la décision de l’inclure de manière permanente dans l’histoire. Le rapprochement serait facile de lier Sam à Sancho Panza, l’écuyer du Quichotte, dans la relation de maître et valet qu’il entretient avec M. Pickwick, mais dont la cordialité et le respect mutuel les place davantage dans une relation entre égaux. Sam est bien moins poltron que l’écuyer espagnol, sa fidélité est indéfectible envers son maître et il se montre extrêmement débrouillard, s’adaptant à toutes sortes de situations et s’en tirant à chaque fois avec bon sens et sang-froid. Son caractère imperturbable est démontré en particulier dans son témoignage au cours du procès Bardell, à rebours de la panique de M. Winkle, le sportif de la bande du Pickwick Club mais qui ne l’est en fait absolument pas (entraînant des situations savoureuses et étant au centre de presque toutes les premières scènes comiques : un duel, une montée à cheval ou une partie de chasse, toutes conduisant à la catastrophe ou près de l’être, au cours desquels le pauvre homme tente tant bien que mal de sauvegarder sa réputation). Les membres accompagnant M. Pickwick vont définitivement passés au second plan, bien qu’étant toujours présents, pour laisser place aux déboires principalement de M. Pickwick mais surtout, les aventures de son valet, Sam Weller, qui seront l’objet de nombreux chapitres à part, au cours desquels il remplit diverses missions pour M. Pickwick, séduit une jolie femme de chambre, Marie, ou entre en interaction avec son père, un cocher détestant les veuves (depuis que sa seconde femme s’est infatuée de l’imposteur Stiggins) et dont les dialogues avec son fils constituent le ciment principal de l’humour du roman dans sa seconde partie. Pour ce faire, Dickens emploie toute son ingéniosité dans la création d’une langue orale particulière à ses deux personnages, qui n’en est pas moins très littéraire, et dont la récurrence de certains termes détournés contamine le lecteur par leur saveur et leur humour pour l’attacher définitivement à ces deux personnages. Sam et son père détournent à leur convenance nombre de mots savants dont la déformation est un élément irrésistible de comique. Weller père par exemple s’échine à écrire son nom « Veller » par sa propension à écrire en lettres capitales romaines, ce qui le conduit à nommer affectueusement son fils « Samivel » également. Réfléchissant, à sa manière, aux divers moyens de défense pour Pickwick (dans le cadre de son procès), il conseille à son fils de trouver un « aillibi » à son maître et n’en démordra pas jusqu’au bout malgré les tentatives de correction de son fils, mi-amusé, mi-agacé. Weller fils de même a hérité de cette extrême liberté, cette propension à se réapproprier, transformer les mots, ce que Dickens s’amuse à démultiplier pour le plaisir de son lecteur. Voici un passage où Weller père échafaude un merveilleux plan d'évasion à l'intention de son fils et de M. Pickwick :

« Nous deux, un ébéniste, on a combiné un plan pour le faire sortir. C’est un piano, Samivel, un piano ! dit M. Weller en donnant à son fils une tape dans la poitrine avec le dos de la main, tout en reculant lui-même d’un ou deux pas.
            -  Qu’est-ce que tu racontes ? dit Sam.
           -  Un piano aqeux, Samivel, répliqua M. Weller d’un air encore plus mystérieux, qu’on peut avoir en location ; c’en est un qui fait pas de musique, Sammy.
            -   Et à quoi que ça servirait ? demanda Sam. […]
       -  Y a pas de mécanique dedans, lui glissa son père à l’oreille. Il y tiendra facilement, avec son chapeau et ses chaussures, et il pourra respirer par les pieds, vu qu’ils sont creux. T’auras qu’à avoir un billet de préparé pour la Mérique. Et le gouvernement méricain, il le livrera jamais, quand il se sera aperçu qu’il a de l’argent à dépenser, Sammy. Le patron aura qu’à y rester, jusqu’à ce que la mère Bardell, elle soye morte, ou MM. Dodson et Fogg pendus (à mon avis, c’est plutôt ça qui risque d’arriver en premier, Sammy) et alors, il aura qu’à revenir  et à écrire un livre sur les Méricains qui lui paiera tous ses frais, avec du bénéf s’il leur casse assez de sucre sur le dos.
M. Weller prononça ce résumé rapide de son complot en un chuchotement fort véhément ; puis, comme s’il craignait d’affaiblir l’effet de cette communication sensationnelle en poursuivant le dialogue, il fit le salut des cochers, et disparut. » (p. 754)
        Sam n’est pas en reste vis-à-vis de son père, et se distingue principalement par sa profusion de proverbes et de maximes morales, qui ont toutefois tendance à être morbides. Voici quelques exemples :
« Voilà ; et maintenant, tout ça vous a un petit air propre et gentil, comme disait le père qu’avait coupé la tête à son petit garçon pour l’empêcher de loucher. » (p. 457) ; « Oui, on en ramasse toujours assez, Monsieur, comme disait le soldat quand on y avait infligé trois cent cinquante coups de fouet. » (p. 574) ; Non, non ; chacun à tour de rôle, comme il disait, Jack Ketch, en ficelant ses bonhommes. » ; « Je ferai mieux la prochaine fois, comme disait la petite fille qui avait noyé son frère et égorgé son grand-père. »

         Les Papiers posthumes du Pickwick Club étaient destinés au départ à être un feuilleton divertissant, avec de nombreuses scènes amusantes tirées d’activités sportives. Dickens partit sur ce synopsis, qui lui fut imposé, mais très vite, il s’en détournera. Si au début du roman, il maintient artificiellement le caractère supposément posthume du roman, résultat d’un supposé travail d’édition des notes prises par les quatre héros du Pickwick Club, Dickens abandonne rapidement cet artifice littéraire au bout d’une centaine de pages. De même, Pickwick, avec son pantalon collant, ses guêtres, et son physique gras (imposé par son éditeur qui ne concevait les personnages ridicules et bouffons que selon l’archétype du Falstaff de Shakespeare), si, au départ, était censé être ridicule, et drôle de par cet aspect (son étude prétendument savante qui le pousse à voyager dans tout le pays pour voir la vie et les mœurs humaines), et l’est effectivement au début du roman, se révèle au fur et à mesure, un héros moral, d’une infinie bienveillance, et prêt à rendre service ou venir en aide aux personnes qu’il rencontre et aux amis qu’il se fait au fil de ses aventures, bien que cela finisse parfois de manière comique à ses dépens. Son courage culmine lorsqu’il entre dans la prison de dettes pour son honneur et son obstination à combattre l’injustice. Ses affrontements avec M. Jingle, qui l’indigne lorsqu’il découvre sa scélératesse puis son procès dans l’affaire Bardell, le révèle volontaire, actif dans l’adversité et finalement héroïque.

                Pour conclure, la lecture de ce Pickwick est un pur régal, un revigorant qui enchante le lecteur, et ce quelque soit son âge. Il est dommage qu’il ne soit pas disponible dans une version poche abordable car il s’agit pour moi du meilleur Dickens pour aborder cet auteur, le plus réussi au niveau comique et plaisir de lecture. Voici un livre que j’aurais aimé découvrir enfant, et qui m’aurait sans doute enchanté davantage à cet âge, à l’instar de l’auteur G. K. Chesterton qui le préférait à tous les autres Dickens, l’ayant lu enfant et en ayant gardé un souvenir impérissable. Voici donc un livre à diffuser le plus possible et propre à enchanter le lecteur de tous âges, petits et grands.