« [...] ce n'est qu'en ruminant qu'on s'assimile ce qu'on a lu. » - (Arthur Schopenhauer)

« L'art, c'est se retrouver dans ce que l'on voit ou ce qu'on lit ; c'est quand l'auteur ou le peintre a su formuler mieux que moi ce qui m'arrive ou ce qui m'est arrivé, lorsqu'il l'interprète d'une façon beaucoup plus intelligente que moi, ou quand, grâce à son œuvre, je perçois ma propre vie d'une manière plus fine, plus belle, que moi. » - (Krzysztof Kieślowski)

samedi 14 avril 2018

Dossier de la maison Dombey et Fils, de Charles Dickens

Quatrième de couverture (de l'édition anglaise Penguin Classics) :


To Paul Dombey, business is all and money can do anything. He runs his family life as he runs his firm : coldly, calculatingly and commercially. The only person he cares for is his frail son, grooming him for entry into the family business; his daughter Florence, abandoned and ignored, craves affection from her unloving father, who sees her only as a 'base coin that couldn't be invested'. As Dombey's callousness extends to others - from his defiant second wife Edith, to Florence's admirer Walter Gay - he sows the seeds of his own destruction. Can this heartless businessman be redeemed? A compelling depiction of a man imprisoned by his own pride, Dombey and Son explores the devastating effects of emotional deprivation on a dysfunctional family and on society as a whole.


            Septième roman de Charles Dickens, publié en 1848 (d’abord en feuilleton de 1846 à 1848), Dombey et Fils, contrairement à ce que son titre indique, n’a pas pour thème central la relation entre M. Paul Dombey (père) et le petit Paul (son fils), mais bien plutôt celle entre Dombey et sa fille négligée, Florence. Le titre est une référence au nom de l’entreprise prospère que dirige Dombey, nommée Dombey et Fils, entreprise familiale dont la tradition insiste sur la relation père-fils. Pour cette raison, la position de Florence, fille aînée de Dombey, la place dans une situation de rejet auprès de son père : ce dernier désirait un fils comme premier-né et, par conséquence, néglige sa fille pour qui il n’a qu’indifférence et froideur. La naissance du petit Paul, avec concomitamment la mort de sa première femme, Fanny, va assouvir le désir de Dombey, mais un problème de taille va rapidement se poser : l’enfant naît avec un physique faible, maladif, le rendant peu apte à assumer la relève familiale, et finira, à la fin du premier tiers du roman, par mourir de cette prédisposition congénitale, dans une scène très émouvante, qui bouleversa l’Angleterre au moment de sa parution.
         Le petit Paul, bien qu’il disparaisse précocement, est un personnage très intéressant sous plusieurs aspects. Il permettra tout d’abord à Dickens de dénoncer deux systèmes d’éducation. Le premier est représenté par Mme Pipchin, une « ogresse » qui se caractérise par sa brutalité envers les enfants, qui ne sait en fait rien en matière de pédagogie et qui ne pense qu’à faire de gras repas (à base de veau) et qui met régulièrement en avant le décès de feu son mari, dans les « mines du Pérou ». Remarquons au passage un personnage qui n’est qu’évoqué furtivement, à savoir la nièce bienveillante de Mme Pipchin, Berinthia, qui fait en réalité tout le travail à la place de sa tante et l’entretient (bien que cela ne soit pas le cas « officiellement »), à l’image de Turveydrop (et son fameux « Maintien ») dans La Maison d’Âpre-vent. Le second système dénoncé est symbolisé par les Blimber (le docteur, la mère pour qui le comble du bonheur aurait été de rencontrer Cicéron, et la fille Cornélie, portant des lunettes, qui sera chargée de Paul), qui, à l’inverse, sature les enfants qui leur sont confiés de savoirs, au point de les rendre idiots, inaptes intellectuellement parlant, à l’image du sympathique M. Toots qui sera appelé à jouer un rôle plus important dans la suite du roman. Toutefois, les Blimber ne sont pas les tyrans que l’on pourrait croire de prime abord : malgré leurs méthodes sévères et erronées, ils ont tout de même un bon fond, à l’image de M. Gradgrind dans Temps difficiles. Le petit Paul toutefois se sortira sans trop de dommages de son passage dans l’école Blimber, et cela grâce à sa sœur Florence, à qui il est profondément attaché (à l’inverse de ses relations plus froides avec son père, malgré la volonté de ce dernier) et qui par amour pour lui, s’instruira en autodidacte pour instruire son frère en retour et lui faire apprendre efficacement ses leçons.
             Paul est fier de sa sœur, et c’est avec elle qu’il passe tout son temps dès que les circonstances le permettent, en particulier les épisodes où ils vont faire des promenades au bord de la plage. C’est aussi avec elle qu’il partagera ses derniers instants, avec en arrière-plan le père rejeté. Mais si Paul est si intéressant, en dehors de la dénonciation des systèmes éducatifs, cela est dû à son caractère, lié à son état de santé fragile : Paul est en effet très vite un enfant mélancolique, prématurément vieilli et mature. La conscience de sa fragilité physique lui a donné un caractère méditatif, solitaire :
« Il devenait tous les jours plus réservé et pensif […] il aimait à être seul. Dans les brefs moments où il n’était pas plongé dans ses livres, il n’aimait rien tant que d’errer, solitaire, par la maison, ou de rester assis sur les marches de l’escalier, à écouter la grande horloge du vestibule. […] Cet enfant solitaire vivait entouré des arabesques de son imagination et personne ne le comprenait. Mme Blimber le trouvait « drôle » et parfois les domestiques se disaient entre eux que le petit Dombey « broyait du noir » ; mais cela n’allait pas plus loin. » (p. 193) ; « trop vieux pour son âge, entendit Paul.  Comment pouvait-il donc être trop vieux pour son âge, et affliger par là les gens ? Comment cela se pouvait-il ? » (p. 224)

         Le petit Paul n’est toutefois pas un enfant indifférent au reste des personnes qui l’entourent : « c’était […] un petit garçon serviable et paisible, qui s’efforçait sans cesse de s’attirer l’affection et l’amitié de ses semblables. Bien qu’on pût le voir souvent occuper son ancien poste sur les marches de l’escalier, ou bien observer les vagues et les nuages de sa fenêtre solitaire, on le trouvait plus souvent encore parmi les autres enfants, leur rendant, modestement et de bonne grâce, quelque petit service. Aussi, même parmi ces jeunes anachorètes rigides et absorbés qui se mortifiaient sous le toit du docteur Blimber, Paul était-il un objet d’intérêt général, un petit jouet fragile qu’ils aimaient tous et qu’aucun n’aurait songé à traiter durement ; mais il ne pouvait changer sa nature ou modifier la rédaction de l’analyse [sorte de rapport que les Blimber rédigent sur Paul] ; et tous étaient d’accord que Dombey était vieillot. » (p. 216)

         Personnage attachant qui est le centre de gravité du premier tiers du roman, le petit Paul disparaît cependant, emporté par sa santé fragile. Il aura auparavant l’occasion de s’enorgueillir de la beauté de sa sœur lors d’un bal organisé par les Blimber, et de recevoir des adieux émouvants de toute la maisonnée Blimber, alors que Paul n’a pas conscience qu’il va bientôt mourir (dont seul son entourage a conscience), et que le lecteur peut deviner bien que Dickens ne le dise jamais explicitement (les derniers jours de Paul sont restitués strictement du point de vue de l’enfant), laissant au lecteur attentif et vigilant de décoder les signes avant-coureurs de la tragédie qui s’annonce.
«  Une fois encore, pour un dernier coup d’œil, il se retourna et regarda les visages qui s’offraient à lui. Il fut surpris de leur éclat, de leur joie, de leur nombre. Ils étaient serrés comme sont les visages dans les théâtres bondés de monde. Tandis qu’il regardait, ils devinrent confus à ses yeux, comme s’il les voyait dans un verre qu’on aurait agité. Tout de suite après il se trouva dans la voiture sombre, se serrant tout contre Florence. À partir de cet instant, chaque fois qu’il pensa à la maison du docteur Blimber, elle lui revint à l’esprit sous l’aspect qu’elle avait eu en ce dernier instant ; jamais plus elle ne lui fit l’effet d’un endroit véritable, mais toujours d’un rêve plein de visages. Cependant, il n’en avait pas encore tout à fait fini avec la maison Blimber ; il y eut encore quelque chose ; il y eut M. Toots. Baissant de façon inattendue une des vitres de la voiture, il passa la tête à l’intérieur et dit : « Dombey est là ? » avec un gloussement exceptionnel, puis il remonta immédiatement la vitre sans attendre de réponse. Et même alors on n’en eut pas encore tout à fait fini avec M. Toots ; car, avant que le cocher eût pu mettre en route, il baissa tout aussi soudainement l’autre vitre, et, passant la tête à l’intérieur avec un gloussement exactement semblable, dit d’un ton exactement semblable : « Dombey est là ? » et disparut tout à fait comme précédemment. Et le rire de Florence ! Paul se le rappela souvent, et en rit lui-même chaque fois qu’il se le rappela. » (p. 237)

          L’irruption d’une telle scène comique, irrésistible, est d’autant plus forte qu’elle intervient dans un moment dramatique : le lecteur sait que Paul va bientôt mourir, et Dickens, grâce à son merveilleux sens du comique et du détail, parvient malgré tout à nous faire rire, nous ainsi que ses personnages. Cette faculté à nous faire rire dans des instants tragiques, ou à l’inverse à insinuer, à suggérer du tragique, de la tristesse dans des moments de joie, d’allégresse, est une des caractéristiques les plus marquantes de l'écriture de Dickens.

          Pour écrire la scène qui représentera l’instant tragique longtemps anticipé, Dickens usera de la métaphore assez habituelle de l’Océan, mais la scène n’en a pas moins d’effet pour autant :
« - Maintenant, couchez-moi, dit-il, et toi, Floïe, viens près de moi que je te voie !
La sœur et le frère s’étreignirent ; la lumière dorée entrait à flots et les inondait, serrés dans les bras l’un de l’autre.
- Comme le fleuve coule vite entre ses rives vertes et les roseaux, Floïe ! Mais c’est très près de la mer. J’entends les vagues ! Elles l’ont toujours dit !
Bientôt, il lui confia que le mouvement du bateau dans le courant le berçait et l’endormait. Comme les rives étaient vertes maintenant, comme leurs fleurs étaient brillantes, comme les roseaux étaient hauts ! Maintenant le bateau était sur la mer, mais il continuait à glisser doucement. Et maintenant il y avait un rivage devant lui. Et qui donc était sur ce rivage ?
Il joignit les mains comme il avait eu coutume de le faire pour dire ses prières, sans toutefois détacher ses bras ; on le vit joindre ainsi derrière le cou de Florence.
-Maman te ressemble, Floïe. Je la reconnais à son visage ! Mais dis-leur que la gravure qu’il y a dans l’escalier à l’école n’est pas assez divine. La lumière autour de sa tête m’éclaire pendant que je m’en vais !
Le remous doré sur le mur revint de nouveau et plus rien d’autre ne bougea dans la pièce. La vieille histoire ! La vieille histoire qui a commencé avec nos premiers vêtements, qui restera la même jusqu’à ce que notre race ait parcouru sa carrière, et que le vaste firmament soit roulé comme un parchemin. La vieille, vieille histoire – la Mort !
Vous qui en êtes témoins, louez Dieu de cette histoire plus vieille encore : l’Immortalité ! Anges que vous êtes devenus, jeunes enfants, laissez tomber sur nous des regards qui ne soient pas tout à fait étrangers quand le fleuve rapide nous emportera dans l’Océan ! (p. 261-262)

            Il est vrai que suite à la mort du petit Paul, l’histoire a peut-être un peu de mal à redémarrer. Dickens prend son temps pour introduire les personnages qui joueront un rôle-clé pour la suite du roman, en particulier celle qui deviendra la seconde femme de Dombey, Edith Granger, et sa mère, Mme Skewton, l’incomparable « Cléopâtre » et un des personnages les plus drôles à son insu, grâce à l’ironie splendide dont Dickens use pour la dépeindre : vieille qui refuse de le paraître et s’obstine à paraître jeune, personne des plus artificielles bien que revendiquant toujours le naturel, son incroyable volubilité que Dickens prend visiblement plaisir à écrire en font un personnage hautement comique et marquant, malgré sa superficialité et son côté constamment intéressé vis-à-vis de sa fille, qu’elle n’a sa vie durant songé qu’à marier de manière profitable (Edith est une veuve d’une grande beauté, encore jeune). Il est à remarquer que chez Dickens, très régulièrement, ce sont rarement les personnages principaux qui nous captivent le plus, mais la galerie des personnages dits secondaires (appellation pour le moins inexacte tant ils occupent parfois une place considérable dans l’intrigue), parfois grotesques dans leurs vices, parfois irrésistibles dans leur bonhomie et candeur. Le personnage principal qu’est Florence, bien que l’on compatisse en grande partie à son infortune et aux souffrances qu’elle endure dans ses rapports avec son père, est plutôt monotone et ne constitue pas l’attrait principal du roman. Sa constante vertu, son irréprochable pureté, peuvent même parfois agacer. Mais surtout, elle cristallise la tendance sentimentale de Dickens, et Sylvère Monod fait remarquer à juste titre que Florence passe son temps à pleurer tout au long du roman. Autre reproche possible que l'on peut faire au roman, et qui a surtout trait à Florence, c’est le peu de vraisemblance que constitue l’arc narratif principal du roman, à savoir les tentatives de Florence de gagner l’amour de son père, dont elle pressent, malgré sa grande froideur et les innombrables rebuffades qu’elle a subies, une bonté derrière son masque d'orgueil.

          Malgré ce défaut majeur pointé, Dombey et Fils est globalement très réussi, et cela tient surtout aux autres personnages du roman. Difficile en effet de résister au personnage qu'est le capitaine Cuttle,  irrésistible à chacune de ses apparitions. Il suffit de le voir s’échiner à rembourser la dette de son ami Salomon Gills avec ses fameuses cuillères en argent, sa montre, ou hanté par sa peur de sa logeuse, Mme Mac Stinger dans des scènes héroï-comiques du plus bel effet, pour rire à ses dépens tout en s’attachant au personnage, depuis ses vêtements (son fameux chapeau ciré, sa canne) jusque sa manière d’agiter son crochet, de chanter La Charmante Margot ou de pousser ses « Hourra ! ». D’autres personnages, de moindre ampleur, gagnent également notre sympathie : la fidèle dame de compagnie de Florence, Suzanne Nipper, qui se caractérise par sa franchise abrupte et son intransigeance devant les situations qui la révoltent (qui culminera lorsqu’elle dira ses quatre vérités à Dombey, qui entraîneront son exclusion de la maison) ; M. Toots, l’ancien élève des Blimber qui héritera d’une fortune considérable mais incroyablement gauche et maladroit dans son amour pour Florence, ou son incapacité à réfléchir ou retenir les noms (d’où le « capitaine Gills ») : il est la source, avec Cuttle et Mme Skewton, des principales scènes comiques du livre, avec son fameux « oh ! ça n’a pas d’importance ! ».
            Dans un registre différent, Edith est aussi un personnage intéressant, bien plus que Florence (trop pure pour susciter une complète empathie du lecteur) car l’on sent qu’elle est tiraillée entre sa nature et sa volonté de changer en mieux. À l’image d’Estella dans Les Grandes Espérances, son caractère est orgueilleux car elle y a été poussée par sa mère, et sa lutte intérieure contre elle-même, entre son Démon et son Ange (représentée à ses yeux par Florence, la seule personne pour qui elle éprouve une réelle affection) pourrait-on dire donnent lieu à des scènes de brusque confession poignantes :
« Mon enfance ! dit Edith en la regardant [sa mère, Mme Skewton] ; quand ai-je été enfant ? Et quelle enfance m’avez-vous donc laissée ? J’étais femme, rusée, calculatrice, mercenaire, tendant des pièges aux hommes, avant de me connaître, de vous connaître, avant même de comprendre le vil et misérable but de tous les nouveaux artifices que j’apprenais. C’est à une femme que vous avez donné le jour. […] Regardez-moi, dit-elle, moi qui n’ai jamais su ce que c’est que d’avoir un cœur honnête et que d’aimer. Regardez-moi, moi à qui on a appris à comploter et à conspirer à l’âge où jouent les enfants ; moi qu’on a mariée dans ma jeunesse – une jeunesse qui était une vieillesse  quant à la ruse – à quelqu’un pour qui je n’éprouvais que de l’indifférence. Regardez-moi, moi qu’il a laissée veuve avant d’avoir hérité lui-même de sa fortune : c’est votre châtiment ! Et vous l’avez bien mérité ! Et dites-moi ce qu’a été ma vie depuis dix ans ? […] Il n’y a pas d’esclave au marché, de cheval à la foire, qu’on ait montré, offert, examiné, exhibé, mère, comme je l’ai été au cours de ces dix années de honte, cria Edith, le front brûlant, et avec la même insistance amère sur le même mot. N’est-ce pas vrai ? Ne suis-je pas passée en proverbe parmi toutes sortes d’hommes ? N’est-il pas vrai que des imbéciles, des débauchés, des gamins, des gâteux se sont pendus à mes jupes et m’ont refusée l’un après l’autre et se sont éclipsés, parce que, avec toute votre ruse, on vous comprenait trop bien ? […] Est-il vrai, oui ou non, dit-elle avec un regard foudroyant, que j’ai dû me soumettre à la licence des yeux et du toucher dans la moitié des lieux de plaisance qui se trouvent sur la carte de l’Angleterre ? Est-il vrai qu’on m’a promenée partout pour me vendre au point que le dernier gramme de respect de moi-même est mort en moi et que je me répugne à moi-même ? Est-ce cela qui, récemment, a été mon enfance ? Avant cela, je n’en ai jamais eue ! […] Non ! Celui qui me prendra aura le rebut que je suis, et que je mérite bien d’être, dit-elle en levant la tête, toute frémissante de l’énergie de sa honte et de son tempétueux orgueil. […] Mais il y a trop longtemps que mon éducation est terminée. Je suis trop vieille, je suis tombée trop bas, peu à peu, pour adopter une nouvelle ligne de conduite, en finir avec la vôtre et être maîtresse de moi-même. Le germe de tout ce qui purifie le cœur d’une femme et le rend loyal et bon ne s’est jamais développé dans le mien, et je n’ai rien pour me réconforter quand je me méprise. » (p. 452-453)

         Dans son essai intitulé Le Mal absolu, Pietro Citati fait un rapprochement inattendu (mais à la réflexion, logique et passionnant, bien qu’il traite les auteurs séparément) entre Dickens et Dostoïevski, qu’il associe dans un même chapitre. Et en effet, à travers par exemple le personnage d’Edith, il n’est pas impossible d’y reconnaître une de ces femmes tourmentées, orgueilleuses, qu’affectionnait particulièrement l’auteur de L’Idiot. D’autres personnages du présent roman peuvent également faire songer à l’auteur russe : c’est le cas du destin du frère Carker qui, pour une faute qui n’est jamais explicitement détaillée, s’est retrouvé à un poste des plus subalternes dans l’entreprise Dombey et Fils. Ce dernier reconnaît pleinement sa faute, et estime en conséquence son « châtiment » juste, bien qu’il en souffre, surtout car sa sœur a décidé de partager sa faute et de vivre pauvrement à ses côtés. L’autre frère Carker, le cadet, est une de ces figures diaboliques (et le mot ici n’est pas exagéré) dont Dickens avait le secret de représenter dans ces romans (on peut aussi penser, entre autres, au séduisant Steerforth dans David Copperfield) : Carker a des manières toujours courtoises, raffinées, et ne se départit jamais d’un large sourire, dont Dickens à sa manière habituelle ne cesse de souligner, par les dents qu’il laisse voir à ses interlocuteurs. Mais derrière ces airs charmants, qui trompent en premier lieu son patron, M. Dombey, se cache un personnage véritablement maléfique, qui se plaît à torturer psychologiquement son frère déchu, et plus tard, Edith, dont il a saisi instinctivement les tourments intérieurs. Une autre âme torturée hante également le roman, à travers la figure d’Alice Brown, une des victimes de Carker qui depuis est habitée par une haine ardente envers ce dernier.

         Une des forces de Dickens donc est ce mélange, à l’instar de la vie, entre le comique et le tragique, entre le Bien et le Mal. Aux figures diaboliques de Carker (et dans une moindre mesure, celle de Rob le Rémouleur, l'aîné des Toodle), ou tourmentées comme Alice Brown ou Edith, s’opposent, en sus du capitaine Cuttle, de M. Toots, celles de Walter Gay et de son oncle Salomon Gills, ou celle, inattendue, de M. Morfin, figures de la bonté généreuse.

mercredi 14 mars 2018

Au bout du rouleau, de Joseph Conrad

Quatrième de couverture :


« Eh bien, qu’y a-t-il ?
Et le capitaine Whalley, se détournant à demi, murmura d’une voix sourde et nerveuse :
– De l’estime !
– Et bien autre chose encore, prononça lentement Mr. Van Wyk, le regard fixe.
– Taisez-vous ! Je vous en prie ! – Le capitaine Whalley ne changeait pas d’attitude, n’élevait pas la voix. – Ne dites plus rien ! Je ne puis rien vous donner en échange. Désormais, je suis même trop pauvre pour cela. Votre estime est un don de prix. Ce n’est pas vous qui vous abaisseriez à tromper le plus sale type du monde, ou à rendre un navire dangereux chaque fois qu’il prend la mer.
Mr. Van Wyk, penché en avant, le visage couvert de rougeurs, avec sa serviette amidonnée sur les genoux, doutait de ce qu’il voyait, de son pouvoir de compréhension, de la santé mentale de son invité.
– Où ? Pourquoi ? Pour l’amour de Dieu ? Qu’est-ce que vous racontez ? Quel navire ? Je ne comprends pas qui…
– Eh ! moi, par Dieu ! Un navire est dangereux lorsque son capitaine n’y voit pas.


           Le capitaine Whalley, qui est le héros de cette longue nouvelle de Conrad (1902), est un homme au crépuscule de sa vie, qui continue malgré tout de sillonner les mers sur le Sofala, vieux vapeur en mauvais état dû à l’avarice de son propriétaire, l’armateur-mécanicien George Massy. Aux yeux de ce dernier, le comportement du capitaine est énigmatique : pourquoi ce dernier reprend-il du service à son âge, pourquoi vit-il si frugalement et refuse-t-il l’investissement supplémentaire qu’il ne cesse de lui demander, pour changer les chaudières usagées du vapeur ? Limité par sa faible empathie et son obsession du jeu (Massy a remporté une loterie à Manille qui lui a permis de sortir de sa condition de simple mécanicien et de s’offrir le vapeur, mais son addiction au jeu et sa croyance qu’il gagnera à nouveau ont rapidement mangé sa fortune éphémère et sont à l’origine de sa propre avarice et de sa haine de l’équipage, qu’il reproche d’être inutile et qu’il n’a engagé que parce qu’il y était tenu légalement), Massy donc attribue le comportement étrange du capitaine à l’avarice et lui voue une haine intense pour son refus à verser davantage d’argent à l’affaire du Sofala, haine d’autant plus forte que Whalley l’a sauvé de la faillite en investissant 500 livres trois années auparavant dans des circonstances que Massy a du mal à comprendre.
            Lorsque commence la nouvelle, nous assistons à ce qui semble être une banale manœuvre du vapeur pour maintenir son cap, manœuvre dans laquelle le serang de Whalley, un petit Malais âgé, prend une part active en dirigeant l’essentiel des opérations, tandis que le capitaine se contente de donner les ordres depuis son fauteuil sur la passerelle. Ce chapitre initial terminé, la chronologie narrative nous ramène en arrière pour mieux comprendre les raisons qui ont poussé Whalley à commander un tel bateau à son âge. Ayant cessé de naviguer peu après le mariage de sa fille Ivy, Whalley s’apprêtait à passer les dernières années de sa vie sur son trois-mâts barque, le Fair Maid, lorsqu’un double drame décisif le força à reprendre du service : d’abord la faillite, inattendue, de la banque où il avait placé son capital, conjuguée au mauvais mariage de sa fille, liée à un époux aussi faible moralement que physiquement, qui ne tarda pas à la plonger elle et ses enfants dans un état de grande pauvreté.
Poussé par son amour et son sens du devoir, Whalley n’hésite pas à vendre son dernier bateau, censé être sa dernière demeure, et devant le besoin pressant d’argent de sa fille, se met en quête d’un travail. Le monde autour de lui a cependant changé depuis sa jeunesse, et les plus belles pages de cette nouvelle se situent à mon avis dans ces pages où vibrent la sensation aigüe que le temps de la jeunesse, le temps de la gloire et des grandes actions, le temps de l’aventure que représentaient alors les voyages maritimes, se sont à jamais évanouis, pour ne plus rester que dans la conscience du capitaine et de quelques rares compagnons de fortune survivants, tels le capitaine Ned Eliott avec qui Whalley fera une longue promenade au cours de laquelle il écoutera surtout le premier parler de son travail actuel et des soucis qu’il rencontre.
« Cette nouvelle pauvreté lui fit prendre conscience des changements fondamentaux survenus dans le monde. De son passé subsistaient les noms familiers, ici et là ; mais les choses et les hommes tels qu’il les avait connus avaient disparu. Le nom de Gardner, Patteson & C° s’étalait toujours sur les murs des entrepôts le long des quais, sur les plaques de cuivre et les enseignes des quartiers d’affaires de plus d’un port oriental, mais il n’y avait plus aucun Gardner ni aucun Patteson dans la firme. Il n’y avait plus de fauteuil attendant le capitaine Whalley dans le bureau du patron, avec une affaire mise de côté pour un vieil ami en souvenir des services rendus jadis. Les maris des filles Gardner trônaient derrière leurs bureaux dans cette pièce où, longtemps après qu’il eut cessé d’être au service de la firme, il avait eu ses entrées libres, du temps où le père dirigeait encore l’affaire. Leurs navires avaient maintenant des cheminées jaunes couronnées d’une bande noire, des horaires prévus sur des itinéraires obligatoires, comme un banal service de tramways ; leurs capitaines, - des jeunes gens très bien, assurément – connaissaient certainement l’île Whalley […] mais la plupart d’entre eux auraient été fort surpris d’apprendre que ce Whalley vivait encore. […] Et partout c’était la même chose. Disparus, les hommes qui auraient manifesté leur estime en entendant prononcer son nom, et qui se seraient sentis tenus en conscience de faire quelque chose en faveur de Harry Whalley Trompe-la-Mort. Disparues, les occasions dont il aurait su profiter ; et disparu avec tout cela, le troupeau des clippers aux ailes blanches qui menaient la vie incertaine et tumultueuse régie par les vents, recueillant des fortunes importantes sur l’écume des flots. » (p. 19 et 20)

          Le capitaine Whalley, malgré sa récente infortune, maintint toutefois son « tempérament aristocratique ». Son sens de l’honneur lui fait prendre en horreur la décision de sa fille de devenir tenancière d’hôtel, bien qu’il se rende compte qu’il n’y a guère d’autre solution et qu’il cherche à lui apporter les fonds nécessaires pour monter cette affaire. Lui-même, à l’instar de Conrad, avait « toujours préféré commander des navires de commerce (ce qui est un travail loyal) que de faire des transactions commerciales dont l’essence même consiste à gagner de l’argent aux dépens de quelqu’un ; ou, dans la meilleure hypothèse, représente un affrontement cérébral sans dignité. » (p. 25) Le héros typique chez Conrad semble un être hautement attaché à des valeurs, à un sens moral élevé, tel que l’exprime Sylvère Monod dans son essai en postface « Conrad ou la fidélité ». Son nouvel état de pauvreté, loin d’avoir pour conséquence de le plonger dans le désespoir, ne fait que sublimer le caractère noble de Whalley, prêt à tout pour assurer l’avenir matériel de sa fille, aux dépens de son propre confort. C’est ainsi qu’il est décrit par son seul ami dans ses dernières années de voyage, le Hollandais Van Wyk :
« il y avait chez ce vieux marin, d’un type peu courant, qui venait dériver aux confins de sa solitude laborieuse [celle de Van Wyk], quelque chose qui fascinait son scepticisme. Sa simplicité même – assez amusante – était comme le raffinement délicat d’un personnage loyal. Ses manières d’une dignité frappante ne pouvaient être rien d’autre, chez un homme réduit à une situation aussi modeste, que l’expression d’une nature véritablement noble. Malgré toute sa foi dans l’humanité, ce n’était pas un sot ; la sérénité de ses dispositions, après tant d’années – puisqu’elle ne pouvait évidemment pas découler de la réussite -, assumait un air de grande sagesse. Mr. Van Wyk s’en amusait parfois. La personne même du vieux capitaine du Sofala, sa carrure athlétique, son attitude détendue, son beau visage intelligent, ses longs membres, sa courtoisie amène, la touche de sévérité ombrageuse de ses sourcils broussailleux faisaient de lui un personnage plein d’attraits. » (p. 144-145)

       Whalley incarne un héroïsme silencieux, discret, que seul Van Wyk percevra. Les autres personnages qui perçoivent Whalley dans la seconde partie de la nouvelle (la première étant surtout consacré au passé du capitaine et aux jours précédant sa résolution de s’embarquer sur le Sofala trois ans avant l’incipit de la nouvelle) ne le comprennent pas (Massy) ou cherchent à le faire tomber (son second, Sterne, ambitieux sans scrupules, qui découvre le handicap de Whalley et tente d’en tirer parti). Selon une technique narrative chère à Conrad, Whalley est raconté, perçu par les autres personnages dans la seconde partie de la nouvelle, et leur passé (de ces personnages) nous est progressivement dévoilé. La mort du capitaine ne sera pas décrite dans le détail, avec un usage de l’ellipse qui rappelle celle utilisée lors des événements cruciaux de l’abandon du navire dans Lord Jim, mais sera rapportée à Van Wyk progressivement par les yeux de ceux qui ont échappé au naufrage du Sofala. Suicide délibéré du capitaine pour que sa fille puisse entrer sans encombre en possession de son héritage ? Ou accident alors qu’il voulait se sauver ? Conrad laissera le mystère planer autour des motifs derrière la mort de son personnage principal.

          L’autre attrait de cette nouvelle, commun à tous les écrits de Conrad, réside dans le combat moral qui se joue dans la conscience de Whalley, tiraillée entre son devoir envers son équipage et celui envers sa fille.
« Cette nécessité de chaque instant [de se taire lorsqu’approche quelqu’un avant que ce dernier ne parle, afin qu’il puisse le reconnaître au son de sa voix] ravivait dans le cœur du capitaine Whalley la conscience humiliante de sa déloyauté. Il y avait été amené par son amour pour sa fille, par incrédulité devant son malheur, par confiance inébranlable dans une justice divine en harmonie avec les sentiments des hommes sur cette terre. Il donnerait à sa pauvre Ivy le fruit d’un mois de plus de travail ; peut-être que sa cécité n’était que provisoire. Sûrement, Dieu ne voudrait pas priver sa fille de la possibilité qu’il avait de l’aider, et ne le jetterait pas, démuni, dans une nuit sans fin. Il s’était accroché à toutes les raisons d’espérer ; et lorsque l’évidence de son malheur se montra plus forte que l’espoir, il essaya de ne pas croire à ce fait manifeste. En vain. Dans un univers qui devenait chaque jour plus noir, une sinistre clarté régnait dans son cerveau. Aux moments où la souffrance irradiait, il voyait la vie, les hommes, toutes choses, la terre entière avec tout son fardeau de créatures, comme il ne les avait jamais vus auparavant. […] Pourquoi ? Le châtiment était excessif, pour un peu de présomption, un peu d’orgueil. Et il finit par se décider à continuer sa sombre comédie avec une détermination farouche ; pour qu’elle ait son argent intact, et qu’il puisse avoir la joie de la revoir encore une fois. Après…, quoi ? La pensée du suicide répugnait à sa vigueur masculine. Dans ses prières, il avait éperdument demandé de mourir. Tous les jours de son existence il avait prié, demandé d’avoir son pain quotidien, de ne pas être induit en tentation, avec une humilité d’enfant. Les mots avaient-ils un sens ? D’où tenait-on le don de la parole ? Les battements violents de son cœur résonnaient dans sa tête. Il lui semblait que son cerveau éclatait. » (p. 181-182)

          Au bout du rouleau convainc surtout par l’émotion avec laquelle nous suivons le dernier combat que livre son héros vieillissant, à la fois contre son déclin physique (la perte progressive de sa vue), contre les autres membres de son équipage, mais surtout contre sa propre conscience. Conrad brille surtout pour ce dernier aspect, nous plongeant avec précision dans les tourments d’une âme face à elle-même, pour être à la hauteur du sens moral élevé qu’elle s’est imposée, son désespoir face aux innombrables malheurs qui la frappent, sa tentation de se donner la mort pour mettre fin à ses tourments. La dernière lettre de Whalley, adressée à sa fille, nous résume en quelques mots l’héroïsme d’une âme que nous avons suivi avec empathie tout au long de cette nouvelle :

« Je n’ai jusqu’ici rien retenu pour moi de ce que j’ai gagné. À l’avenir – si je vis encore – je devrai en prendre un peu, le moins possible, afin de pouvoir venir jusqu’à toi. Il faut que je vienne. J’ai absolument besoin de te revoir encore une fois.
Il m’est difficile de croire que tu liras ces lignes un jour. Dieu semble m’avoir oublié. Je veux te revoir ; et pourtant la mort serait une grande faveur. Si jamais tu lis cette lettre, je te demande de commencer par remercier Dieu, qui m’aura enfin été miséricordieux ; car, alors, je serai mort, et ce sera bien. Ma chérie, je suis au bout du rouleau… » (p. 196-197)

mardi 16 janvier 2018

L'Agent secret, de Joseph Conrad

Quatrième de couverture :


« Son être tout entier était mis à la torture par cette idée incertaine et affolante. Elle la sentait dans ses veines, dans ses os, à la racine de ses cheveux. Elle adoptait en esprit l'attitude biblique du deuil - le visage voilé, les vêtements déchirés ; le son des lamentations et des gémissements emplissait son crâne. Mais elle serrait les dents avec fureur, et ses yeux étaient brûlants de rage, car elle n'était pas une créature soumise. La protection qu'elle avait exercée sur son frère avait été, à l'origine, d'un caractère violent et indigné. Elle avait besoin de l'aimer d'un amour agissant. Elle avait combattu pour lui - contre elle-même, aussi. Sa perte était amère comme une défaite, douloureuse comme une passion bafouée. Ce n'était pas le choc d'une mort ordinaire. De plus, ce n'était pas la mort qui lui avait enlevé Stevie, c'était M. Verloc. Elle l'avait vu. »


L’intrigue politique de L’Agent secret ressemble de prime abord beaucoup à celle des Démons de Dostoïevski. Nous y suivons un groupe d’anarchistes, et plus précisément l’agent secret donnant son nom au livre, prénommé Adolf Verloc, et un attentat terroriste a lieu au cours du roman, sur lequel vont enquêter deux policiers, l’un étant l’Inspecteur Heat et l’autre son supérieur, seulement connu sous l’appellation du « Commissaire Adjoint ». Enfin dernier point commun, les deux livres font un diagnostic particulièrement clairvoyant de l’époque de leur temps et de celle à venir, d’une société ayant perdu toute valeur spirituelle sous l’influence du progrès technique.
         Toutefois les deux livres susmentionnés se distinguent sur de multiples points malgré leur ressemblance sur le fond. La première repose sur le ton du roman en question, où Conrad a résolument choisi un ton ironique. En effet, le fameux agent secret n’a rien d’un personnage héroïque ou admirable : il est totalement ridicule, méprisable dans son caractère et dans son action. Alors que s’ouvre le roman, Verloc se rend dans une ambassade dont la nationalité reste inconnue, et se voit sévèrement sermonner par un certain Mr. Vladimir, qui lui rappelle son passé d’espion dont l’amateurisme est évident, puis lui enjoint de préparer un attentat pour qu’il se rende enfin utile et provoque dans le même temps un état de terreur dans la société propice à servir les intérêts du pays inconnu en question.
« Une série d’attentats ici même, dans ce pays ; pas seulement organisés ici – cela ne servirait à rien -, ils [les classes moyennes] ne s’en soucieraient pas. Vos amis pourraient mettre la moitié du continent à feu et à sang sans que l’opinion publique locale devînt favorable à une législation répressive générale. […] Il n’est pas nécessaire que ces attentats soient très sanguinaires […] mais il faut qu’ils provoquent une frayeur efficace. […] Le sacro-saint fétiche du jour est la Science. Pourquoi n’envoyez-vous pas certains de vos amis attaquer cette idole au triste visage, hein ? […] Pour influer sur l’opinion publique, un attentat à la bombe doit aller au-delà d’une intention de vengeance ou de terrorisme. Il doit être purement destructif. Il est essentiel que l’on ne puisse lui soupçonner aucun autre objectif. Vos anarchistes devraient démontrer sans ambiguïté qu’ils sont déterminés à balayer toute l’organisation de la société. […] Ces gens-là [les bourgeois] croient, pour des raisons mystérieuses, que la Science est à l’origine de leur prospérité financière. Ils le croient vraiment. […] La démonstration doit être dirigée contre le Savoir, la Science. Pas n’importe quelle science. L’attentat doit avoir toute l’ineptie révoltante d’un blasphème gratuit. » (p. 39-43)

          L’attentat visera l’observatoire astronomique de Greenwich à Londres, attentat qui a réellement eu lieu le 15 février 1894, bien que les raisons derrière ne fussent jamais réellement connues. Conrad s’est inspiré de ce fait divers pour constituer la trame générale de ce roman, dont il a été intrigué par la « stupidité de l’acte » dans une adresse au lecteur rédigée en 1920, 13 ans après la publication du livre en 1907. Plus longuement, il y détaille sa vision des événements, et sa vision pessimiste de la société : l’anarchisme est vu comme une « inanité criminelle [dont] l’attitude insensée » est comparée à une « imposture éhontée exploitant le malheur poignant et la crédulité passionnée d’une humanité toujours tragiquement empressée de s’autodétruire. C’était cela qui me poussait à trouver tellement impardonnables ces affections de philosophie. » (p. 7)
         Dans le roman, cette vision de Conrad se manifeste d’abord par le portrait ridicule que fait Conrad de l’agent secret Verloc : il n’a d’abord pas du tout le physique de l’emploi d’un anarchiste révolutionnaire. Il est raillé pour son surpoids, et par le fait qu’il est marié, ce qui n’est pas très cohérent avec ses activités politiques. Les tourments intérieurs dans lesquels il s’enferre après son entrevue à l’ambassade, puis la préparation de l’attentat en tant que tel et sa réalisation manquée achèvent de discréditer Verloc, discrédit que Conrad avait posé d’emblée dans le livre. Les autres anarchistes auxquels Verloc est lié sont tout autant voire plus ridicules encore que ce dernier. Karl Yundt est décrit comme « vieux et chauve, quelques rares poils blancs pendant mollement sous son menton. Une extraordinaire expression de malveillance sournoise survivait dans ses yeux éteints. » (p. 44). Il sera décrit plus loin comme un « fantôme [qui a] pr[is] la pose » « toute sa vie » (p. 77) . Michaelis est quant à lui un ancien prisonnier, ayant purgé une peine de 15 ans et qui depuis sa sortie, croit qu’il a pour mission d’écrire un livre qui comprendra les idées qu’il a développées durant son séjour carcéral, idées dont la grandeur est sans doute absente devant l’incapacité chronique de Michaelis de débattre de ses propres idées, mais qui ne l’empêcheront pas de travailler d’arrache-pied à ce livre avec des efforts visiblement inutiles.
L’ineptie des « révolutionnaires anarchistes » est directement révélée par l’intermédiaire du personnage du Professeur, le seul personnage réellement inquiétant du roman. Le Professeur est le véritable anarchiste, un nihiliste qui s’est donné pour objectif de détruire la société. Lorsqu’on le rencontre pour la première fois dans le roman, il croise le quatrième anarchiste du groupe de Verloc, Ossipon, dit le Docteur. Ce dernier est intimidé, quelque peu effrayé par la personne du Professeur, qui parle sans la moindre hésitation, livre clairement et de manière concise sa pensée nihiliste. Il est vêtu de manière misérable, est petit, fragile physiquement, ce qui contraste avec sa totale assurance dans sa prise de parole. Assurance, toute-puissance, qui découle surtout du fait qu’il porte en permanence sur lui une bombe qu’il peut faire exploser à tout moment, et dont il menace l’inspecteur si ce dernier s’avisait de l’arrêter. Vendeur d’explosifs, c’est lui qui fournira à Verloc la bombe servant à l’attentat manqué. Sa critique des autres anarchistes et sa propre pensée nihiliste sont un des temps forts du roman :
« Ce que vous dites n’a aucun sens. Vous êtes les valeureux délégués de la propagande révolutionnaire, mais l’ennui est que non seulement vous n’êtes pas plus capables d’une pensée indépendante que le premier venu des journalistes ou des épiciers respectables, mais que vous n’avez absolument pas de caractère. » (p. 77-78)

« Oui, je donnerais des deux mains mon produit à tout homme, toute femme, tout imbécile, qui se présenterait. Mais je n’agis pas pour le compte du Comité rouge. Je pourrais vous voir tous chassés d’ici ou arrêtés – décapités même – sans bouger un doigt. Ce qui nous arrive en tant qu’individus n’a aucune espèce d’importance.
Il parlait sur un ton indifférent, sans chaleur, presque atone. […]
Détruire la superstition et la vénération de la légalité devrait être notre but. Rien ne pourrait me faire plus plaisir que de voir l’Inspecteur Heat et ses semblables se mettre à nous tirer dessus en plein jour avec l’approbation du public. Notre combat serait à moitié gagné : la désintégration de la vieille morale serait en marche, au sein même de son temple. C’est à cela que vous devriez tendre. Mais vous autres, les révolutionnaires, ne comprendrez jamais cela. Vous tirez des plans sur l’avenir, vous vous perdez dans des rêveries sur des systèmes économiques dérivés de ce qui existe ; alors que, ce qu’il faut, c’est tout balayer et repartir à zéro avec une conception nouvelle de la vie. » (p. 81-82)

          Ce roman de Conrad toutefois ne se réduit pas à la seule intrigue policière qui la parcourt, bien que sa part soit importante. L’intérêt principal du livre repose sur la représentation des personnages, dont plusieurs sont fascinants. Le principal personnage du roman n’est en fait pas l’agent secret Verloc, mais sa femme, Mrs. Verloc. Cette dernière, qui s’est érigé pour principe de ne « jamais aller au fond des choses », de « ne pas regarder sous la surface des choses », n’a pour seule grandeur et raison de vivre réelle que son frère mentalement handicapé, Stevie, auquel elle est liée par un lien quasi-maternel, fusionnel. Elle a d’ailleurs épousé Verloc car poussée par sa mère qui y voyait l’époux parfait qui prendrait également soin de son frère, et toute la solidité de leur mariage repose sur la présence de Stevie et le foyer dont il jouit dans le ménage Verloc. Les événements tragiques qui occupent toute la fin du roman sont l’occasion pour Conrad de mettre à jour ce sentiment dont Mrs. Verloc n’a elle-même que confusément conscience et le bouleversement irrémédiable qui s’opère en elle à partir du moment où elle apprend la perte de Stevie.
          Stevie est un personnage typique de « l’idiot » dont les réactions excessives et désordonnées témoignent surtout d’un idéalisme étouffé devant la crudité du monde et sa réalité sordide.
« La contemplation du cheval infirme et solitaire l’accabla. Tremblant mais obstiné, il n’avançait plus, cherchant à exprimer le nouveau point de vue révélé à sa compassion par la misère de l’homme et du cheval étroitement associés. Mais c’était très difficile. « Pauvre bête ! Pauvre bête ! » était tout ce qu’il savait répéter. Cela ne lui parut pas assez expressif, et il s’arrêta tout à fait en bafouillant avec colère :
- Honteux !
Stevie n’était pas doué pour assembler des mots, et c’est peut-être pour cette raison même que sa pensée manquait de clarté et de précision. Mais sa sensibilité était aiguë et assez profonde. Ce seul mot évoquait son sentiment d’horreur et d’indignation devant cette sorte de malheur qui devait se nourrir de la souffrance de l’autre, comme le pauvre cocher fouettant le pauvre cheval au bénéfice des pauvres enfants de son foyer. Et Stevie savait ce que c’était que d’être battu. Il le savait d’expérience. C’était un monde méchant. Méchant ! Méchant !
          Mrs. Verloc, son unique sœur, tutrice et protectrice, ne pouvait prétendre à de telles profondeurs d’intuition. […] Elle ne perçut pas le sens caché du mot « honteux », et elle dit avec placidité :
- Viens donc, Stevie. Tu n’y peux rien.
          Docile, Stevie se remit en marche ; mais il avançait maintenant sans fierté, d’un pas traînant, en marmonnant des fragments de mots, ou même des mots qui eussent été complets s’ils n’avaient été composés de deux moitiés ne s’accordant pas entre elles. Comme s’il s’efforçait d’appliquer à ses sentiments tous les mots qu’il connaissait de manière à parvenir à l’idée correspondante. En fin de compte, il réussit. Il s’arrêta aussitôt pour l’exprimer à voix haute :
- Monde méchant pour pauvres gens.
         […] N’étant pas un sceptique mais un être moral, il était en quelque sorte à la merci de ses passions vertueuses.
- Ignoble, ajouta-t-il sans commentaires. (p. 177-178)

           Pour résumer, l’attrait principal de ce livre repose sur le ton ironique de Conrad, ironie qui était beaucoup moins présente dans Lord Jim.
Mais aussi sur sa peinture des personnages, non seulement ceux de Mrs. Verloc, véritable personnage principal du livre, et de son frère Stevie mais aussi d’autres personnages que je n'ai pas développés dans cet article et dont il y aurait beaucoup à dire, tels la mère de Mrs. Verloc, quelque peu naïve et simple d’esprit (dont la vénération de Mr. Verloc aura des conséquences malheureuses pour Stevie), qui inspire la compassion du lecteur et de Conrad dans la décision importante qu’elle prend au cours du livre. Le parcours désenchanté du Commissaire Adjoint occupe lui aussi une bonne partie du roman, seul personnage au passé aventurier, réminiscence des autres personnages conradiens, dont le métier routinier lui déplaît profondément par rapport à sa vie passée.
Roman politique, inquiétant par sa vision lucide et prophétique de la société (aspect souvent mis en avant lorsque ce livre est évoqué), mais surtout roman émouvant par le destin tragique de nombre de personnages, L’Agent secret est un grand roman, servi par une traduction nouvelle d’Odette Lamolle que j’ai trouvé très agréable à la lecture. Je conseille la lecture de Conrad dans la mesure du possible à travers la traduction de cette femme qui fut passionnée de Conrad, dont on peut lire l’histoire assez incroyable ici, et dont la qualité de la traduction a été reconnue par Sylvère Monod lui-même, grand spécialiste de Conrad (et de Dickens), dont le préféré parmi les Conrad était justement cet Agent secret, à en croire sa préface rédigée pour l’édition Folio du livre (qu’il a d’ailleurs traduit).