« [...] ce n'est qu'en ruminant qu'on s'assimile ce qu'on a lu. » - (Arthur Schopenhauer)

« L'art, c'est se retrouver dans ce que l'on voit ou ce qu'on lit ; c'est quand l'auteur ou le peintre a su formuler mieux que moi ce qui m'arrive ou ce qui m'est arrivé, lorsqu'il l'interprète d'une façon beaucoup plus intelligente que moi, ou quand, grâce à son œuvre, je perçois ma propre vie d'une manière plus fine, plus belle, que moi. » - (Krzysztof Kieślowski)

vendredi 1 mars 2024

Thérèse Desqueyroux de François Mauriac : une avidité du corps et de l’esprit insatisfaite et insatiable.

Déjà, je devenais, moi aussi, exigeante, et souhaitais que chaque minute m’apportât de quoi vivre. (p. 80)

Elle ne l’entendait pas, le corps et l’âme orientés vers un autre univers où vivent des êtres avides et qui ne souhaitent que connaître, que comprendre, – et, selon un mot qu’avait répété Jean avec un air de satisfaction profonde « devenir ce qu’ils sont ». (p. 83)

Elle ne pensait plus à Jean Azévédo, ni à personne au monde. Elle traversait, seule, un tunnel, vertigineusement ; elle en était au plus obscur ; il fallait, sans réfléchir, comme une brute, sortir de ces ténèbres, de cette fumée, atteindre l’air libre, vite ! vite ! (p. 101)

Être une femme seule dans Paris, qui gagne sa vie, qui ne dépend de personne… Être sans famille ! Ne laisser qu’à son cœur le soin de choisir les siens – non selon le sang, mais selon l’esprit, et selon la chair aussi ; découvrir ses vrais parents, aussi rares, aussi disséminés fussent-ils… (p. 124)

Ce que je voulais ? Sans doute serait-il plus aisé de dire ce que je ne voulais pas ; je ne voulais pas jouer un personnage, faire des gestes, prononcer des formules, renier enfin à chaque instant une Thérèse qui… (p. 144)

 *****

    Un des aspects les plus intéressants de l’œuvre de Dostoïevski est de mettre en lumière l’éternelle insatisfaction de l’être humain, siège de désirs constants et insatiables, être fondamentalement de passions, fussent-ils irrationnels, qui ne saurait jamais se contenter d’un bonheur préfabriqué, rationnel, d’une vie lui imposant de rentrer dans des cases qui intrinsèquement s’opposent, limitent voire étouffent son individualité et sa liberté. Une part d’égocentrisme, pouvant allant jusqu’à la monstruosité, entre également dans ses personnages, qui ne vivent, ne se préoccupent que d’eux-mêmes, à rebours d’une conception humaniste de l’homme. C’est la grande leçon du narrateur des Carnets du sous-sol, qui se révolte contre toute rationalité allant à l’encontre de sa liberté (la fameuse tirade sur le « deux et deux font cinq »), qui se sent fondamentalement mal à l’aise dans la vie de bureau qu’il mène, et qui se ment à lui-même et au lecteur fictif auquel il s’adresse, ayant bien du mal lui-même à comprendre ses propres désirs et aspirations, souvent contradictoires.

    Ces trois caractéristiques (l’homme comme être désirant, égocentrique et contradictoire) peuvent également s’appliquer à Thérèse Desqueyroux, personnage qui à bien des égards présente de nombreuses similitudes avec ceux de Dostoïevski, bien qu’elle ait aussi ses caractéristiques propres, en particulier dans la part indéniablement sensuelle qui imprègne ses désirs.

    Thérèse est tout d’abord un être fondamentalement de passion, de désirs, avide de satisfactions sensuelles et spirituelles auxquelles s’oppose diamétralement le cadre de vie bourgeois qu’elle mène, et en particulier son mariage avec Bernard Desqueyroux. À plusieurs reprises, la « famille », à la fois celle de Thérèse mais aussi celle de Bernard, est dépeinte comme une entité collective qui cherche à éteindre, étouffer, non seulement la personnalité de Thérèse, mais également toute individualité. De manière symbolique, tous ceux qui se sont écartées de la « voie » tracée par la famille, soucieuse de respectabilité, d’honneur dans un cadre moral étriqué, ont vu leur nom et leur visage effacés des photographies familiales et de l’arbre généalogique (p. 26 ; p. 111), et un tel sort attend Thérèse, qui comprit ce phénomène tôt dans sa jeunesse, et s’attend à ce que sa fille Marie ne connaisse même pas son nom, déshonoré et honteux à jamais suite à son procès pour tentative de meurtre de son mari. Une métaphore courante présente ainsi la vie de Thérèse comme un « tunnel » (la citation en épigraphe, p. 101) sombre duquel elle tente de se sortir, ou comme une cage dont elle serait la captive (p. 60). À l’inverse, Bernard est sans cesse présenté comme un homme qui ne suit que la « voie » familiale, et qui n’a souci que de préserver l’honneur familial, entaché par sa femme, nonobstant toute considération personnelle (p. 108).

La libération à laquelle aspire Thérèse est à la fois sensuelle et spirituelle. Sensuelle d’abord car Thérèse est insatisfaite de son mari, avec qui elle n’éprouve que dégoût dans les rapports physiques qu’elle eut avec lui (heureusement stoppés pour elle par la maladie de cœur de Bernard, qui lui fait redouter de tels rapports). Mais cette frustration ne la fait vraiment souffrir que quand elle apprend qu’Anne, son amie d’enfance, a une aventure passionnée avec Jean Azévédo, passion qui par contraste intensifie l’insatisfaction, le manque d’amour passionné entre elle et son mari. Cette relation est d’ailleurs décrite de manière extrêmement péjorative, Thérèse comparant Bernard à un « porc » et elle à son « auge » (p. 51), et tentant de le repousser autant que possible durant la période où Bernard la possédait. Elle rêve ainsi régulièrement à un être qui la satisferait pleinement au sens physique du terme (le choix du terme « être » est significatif dans le genre indifférencié auquel il renvoie, écho à l’homosexualité de l’auteur), mais également avec qui une certaine entente, compréhension spirituelle serait possible, elle qui a jusque-là vécu avec Bernard, avec une famille, qui ne la comprend pas, la réduit à une femme originale puis hystérique, et avec qui un « vocabulaire commun » (p. 95) est impossible.

Thérèse n’avait plus besoin de lui demander si elle souffrait : elle l’entendait souffrir dans l’ombre ; mais sans aucune pitié. Pourquoi aurait-elle eu pitié ? Qu’il doit être doux de répéter un nom, un prénom qui désigne un certain être auquel on est lié par le cœur étroitement ? La seule pensée qu’il est vivant, qu’il respire, qu’il s’endort, le soir, la tête sur son bras replié, qu’il s’éveille à l’aube, que son jeune corps déplace la brume… (p. 69)

Un être était dans sa vie grâce auquel tout le reste du monde lui paraissait insignifiant ; quelqu’un que personne de son cercle ne connaissait ; une créature très humble, très obscure ; mais toute l’existence de Thérèse tournait autour de ce soleil visible pour son seul regard, et dont sa chair seule connaissait la chaleur. (p. 123-124)

Un baiser, songe-t-elle, doit arrêter le temps ; elle imagine qu’il existe dans l’amour des secondes infinies. Elle l’imagine ; elle ne le saura jamais. […] le dîner sera un repos avant ce bonheur du soir et de la nuit qu’il doit être impossible de regarder en face, tant il dépasse la puissance de notre cœur ; ainsi l’amour dont Thérèse a été plus sevrée qu’aucun créature, elle en est possédée, pénétrée. (p. 126-127)

Être passionné évoluant dans un milieu dépourvu de passions, trop calme à son goût (à l’image de la province dans laquelle elle vit), Thérèse ne trouve symboliquement le sommeil que dans les « nuits de vent » (p. 119) et aspire au bruit, à l’activité effervescente de Paris, « forêt vivante […] que creusent des passions plus forcenées qu’aucune tempête » (p. 148). Mais au-delà du manque de passion, c’est l’étroitesse d’esprit, la mesquinerie des préoccupations, les préjugés, la paresse intellectuelle de son milieu qui sont surtout à l’origine de son dégoût, de son rejet radical. La rencontre avec Jean Azévédo, loin de tourner en une banale et attendue histoire d’adultère, agit davantage dans l’esprit de Thérèse comme un révélateur de ce que Thérèse ressentait déjà au fond d’elle, mais d’une manière encore obscure, imprécise. Par contraste, la conversation, l’esprit de Jean est aux antipodes de la famille de Thérèse, et cette dernière se rend même compte, à sa propre horreur, à quel point elle a déjà perdu de son individualité au profit de sa famille qui l’a déjà modelée en grande partie à leur image, en particulier dans sa manière de penser.

Tant d’impudeur, cette facilité à se livrer, que cela me changeait de la discrétion provinciale, du silence que, chez nous, chacun garde sur sa vie intérieure ! Les ragots de Saint-Clair ne touchent qu’aux apparences : les cœurs ne se découvrent jamais. Que sais-je de Bernard, au fond ? N’y a-t-il pas en lui infiniment plus que cette caricature dont je me contente, lorsqu’il faut me le représenter ? Jean parlait et je demeurais muette : rien ne me venait aux lèvres que les phrases habituelles dans nos discussions de famille. De même qu’ici toutes les voitures sont « à la voie », c’est-à-dire assez larges pour que les roues correspondent exactement aux ornières des charrettes, toutes mes pensées, jusqu’à ce jour, avaient été « à la voie » de mon père, de mes beaux-parents. Jean Azévédo allait tête nue ; je revois cette chemise ouverte sur une poitrine d’enfant, son cou trop fort. Ai-je subi un charme physique ! Ah ! Dieu, non ! Mais il était le premier homme que je rencontrais et pour qui comptait, plus que tout, la vie de l’esprit. (p. 81)

Jean Azévédo me décrivait Paris, ses camaraderies, et j’imaginais un royaume dont la loi eût été de « devenir soi-même ». Ici vous êtes condamnée au mensonge jusqu’à la mort. » […] C’était impossible, à l’entendre, que je pusse supporter ce climat étouffant : « Regardez, me disait-il, cette immense et uniforme surface de gel où toutes les âmes ici sont prises ; parfois une crevasse découvre l’eau noire : quelqu’un s’est débattu, a disparu ; la croûte se reforme… car chacun, ici comme ailleurs, naît avec sa loi propre ; ici, comme ailleurs, chaque destinée est particulière ; et pourtant il faut se soumettre à ce morne destin commun ; quelques-uns résistent : d’où ces drames sur lesquels les familles font silence. (p. 84-85)

C’est donc à cette conception collective, familiale de la vie, aux principes moraux de surcroît étriqués, que Thérèse s’oppose fondamentalement dans son être, et avec qui, suite à la rencontre avec Jean, elle va mener une lutte à mort pour tenter de se libérer de leur joug, qui devient chaque jour de plus en plus oppressant, insupportable à ses yeux.

La famille ! Thérèse laissa éteindre sa cigarette ; l’œil fixe, elle regardait cette cage aux barreaux innombrables et vivants, cette cage tapissée d’oreilles et d’yeux, où, immobile, accroupie, le menton aux genoux, les bras entourant ses jambes, elle attendrait de mourir. (p. 60)

Les La Trave vénéraient en moi un vase sacré ; le réceptacle de leur progéniture ; aucun doute que, le cas échéant, ils m’eussent sacrifié à cet embryon. Je perdais le sentiment de mon existence individuelle. Je n’étais que le sarment ; aux yeux de la famille, le fruit attaché à mes entrailles comptait seul. (p. 92)

C’est là que la compassion du lecteur touche à ses limites vis-à-vis de Thérèse : car si nous comprenons parfaitement sa volonté de s’affranchir, de s’émanciper du joug familial, les moyens sont eux certainement condamnables, en particulier sa volonté de tuer son mari à travers des surdoses d’arsenic subrepticement ajoutées au traitement pour le cœur que prend Bernard. Mais en sus de ce meurtre non abouti, c’est l’égocentrisme absolu de Thérèse qui en fait une sorte de monstre. Thérèse en effet ne se préoccupe que d’elle-même, souffre, a en horreur toute contrainte réprimant ses désirs et aspirations individuels, qui ont pour elle valeur d’absolu. Mais si le lecteur peut sans doute s’identifier, compatir à la Thérèse en quête de liberté et souffrant de la vie étouffante, étriquée qu’elle mène, il est beaucoup plus difficile néanmoins de la suivre dans son égocentrisme monstrueux qui la conduit à la fois à tenter de tuer son mari et à se montrer froide, indifférente, aux personnes qu’elle devrait aimer, en particulier son amie d’enfance, Anne de la Trave, et sa fille, Marie, tant elle est absorbée par ses problèmes, ses souffrances personnels (p. 98). C’est ce qui fait en particulier la réussite du roman, qui tient essentiellement à la complexité, à l’ambigüité de nos sentiments à l’égard de Thérèse : tour à tour, nous éprouvons de la compassion pour elle, nous pouvons nous identifier à sa quête d’émancipation et à sa révolte contre le conformisme, l’étroitesse mentale où elle vit, à son besoin d’un amour qui la comble sensuellement et spirituellement, mais nous sommes aussi révulsés par sa monstruosité criminelle, par son égocentrisme exclusif. C’est un des aspects fondamentaux de la bonne littérature que de créer des personnages quelque peu hors-normes, qui concentrent et interrogent en eux des aspects nombreux et variés de la nature humaine, et qui suscitent des réactions fortes, polarisées, parfois contradictoires chez son lecteur et selon sa sensibilité. Cet égocentrisme se manifeste en particulier par la répétition de « et moi » dans ses pensées intérieures (p. 56 ; 114-115 ; 134-135) : ainsi les malheurs, les souffrances d’autrui ne l’intéressent guère, en particulier ceux d’Anne, prise de passion pour Jean Azévédo. Au lieu de consoler, compatir pour son amie d’enfance, dont les parents voient d’un mauvais œil sa relation avec le jeune homme et font tout pour l’en éloigner, Thérèse ne peut que penser, envier le bonheur voluptueux qu’Anne a la chance de connaître, elle qui a contrario ne trouve que dégoût dans ses rapports physiques avec Bernard.

C’est donc une double monstruosité, dont Thérèse est elle-même parfaitement consciente, qui est à l’œuvre dans ce roman : monstruosité de Thérèse, indifférente, froide au malheur d’autrui, et prête à tout pour se libérer de l’oppression familiale, quitte à tuer son mari ; mais monstruosité aussi de la famille (p. 114-115), qui nie, étouffe toute velléité individuelle. L’une et l’autre sont également condamnables dans leur extrémité, n’admettant pas la nuance, de juste milieu entre la liberté individuelle et la sauvegarde de l’honneur familial, et c’est une lutte à mort qui s’engage entre elles donc, Thérèse cherchant à tuer son mari pour échapper à un mariage qu’elle vit comme une prison, et la famille cherchant à soumettre Thérèse, à la tuer spirituellement parlant en en faisant une sorte d'automate pour les rares sorties publiques permettant de sauvegarder les apparences, suite à son procès pour préserver sa respectabilité.

    Enfin, ce qui achève de rendre Thérèse si ambigüe, mais concomitamment si fascinante, c’est la part avouée de mensonge (plus ou moins volontaire) que son récit (la reconstruction qu’elle fait des événements, de son histoire personnelle qui pourraient expliquer sa tentative de meurtre), qu’elle conçoit comme une confession à Bernard, comporte intrinsèquement. La narration épouse, reproduit uniquement le point de vue de Thérèse (et des autres personnages), sans réelle intervention de l’auteur, et parce que cette dernière cherche à se faire sinon pardonner de Bernard, au moins à être comprise (ou au moins quelque peu excusée), le lecteur averti est amené à s’interroger sur la véracité des motifs exposés par Thérèse, qui tendent à atténuer quelque peu la monstruosité de son acte, en particulier dans son aspect non-prémédité. Quelle part de responsabilité Thérèse a-t-elle à titre personnel, et quelle part les circonstances ont-elles eu ? Thérèse se défend d’avoir été entraînée malgré elle dans le crime, dont l’idée a germé lors de circonstances fortuites selon elle, son mari ayant par inattention pris une double dose de médicaments pour traiter sa maladie de cœur. De même, elle minimise le rôle joué par Jean Azévédo avec qui, selon ses dires, elle n’a pas eu de liaison, mais envers qui elle semble néanmoins éprouver une certaine attirance physique (p. 78).

Thérèse, à ce moment de sa vie, se sentait détachée de sa fille comme de tout le reste. Elle apercevait les êtres et les choses et son propre corps et son esprit même, ainsi qu’un mirage, une vapeur suspendue en dehors d’elle. […] Rien ne l’avertissait de ce qu’elle était sur le point de commettre. Que se passa-t-il cette année-là ? Elle ne se souvient d’aucun incident, d’aucune dispute… (p. 96)

Mais Thérèse n’a plus rien à examiner ; elle s’est engouffrée dans le crime béant ; elle a été aspirée par le crime… (p. 99)

Au vrai, cette histoire trop bien construite demeurait sans lien avec la réalité. Cette importance qu’il lui avait plu d’attribuer aux discours du jeune Azévédo, quelle bêtise ! Comme si cela avait pu compter le moins du monde ! Non, non : elle avait obéi à une profonde loi, à une loi inexorable (p. 114)

Moi, j’aurais tant voulu que rien ne vous demeurât caché. Si vous saviez à quelle torture je me suis soumise pour voir clair… Mais toutes les raisons que j’aurais pu vous donner, comprenez-vous, à peine les eussé-je énoncées, elles m’auraient paru menteuses… » (p. 142)

 

    Pour finir, le roman surprend aussi sur un point qui achève de rendre la caractérisation des personnages particulièrement réussie : c’est, en dépit de leur traits généraux, la capacité de ses personnages, dans des circonstances précises, exceptionnelles, à agir à l’encontre de leur nature profonde. Ainsi, Thérèse, qui est essentiellement froide, égoïste, indifférente à autrui, pleure à l’idée qu’elle pourrait être tentée de tuer sa fille dans la tentation qu'elle a du suicide. Bernard, si obtus, si fermé envers Thérèse durant tout le roman, cherche brièvement à la comprendre au moment où ils s’apprêtent à se quitter définitivement. Ces moments inattendus achèvent de donner l’impression que ces personnages sont singulièrement vivants, non pas unidimensionnels, et que leurs actions, si elles sont essentiellement dictées il est vrai par leur nature profonde, peuvent également, exceptionnellement, être dictées par les circonstances dans lesquelles ils sont plongés.

Thérèse a lu que des désespérés emportent avec eux leurs enfants dans la mort ; les bonnes gens laissent choir leur journal : « Comment des choses pareilles sont-elles possibles ? » Parce qu’elle est un monstre, Thérèse sent profondément que cela est possible et que pour un rien… Elle s’agenouille, touche à peine de ses lèvres une petite main ; elle s’étonne de ce qui sourd du plus profond de son être, monte à ses yeux, brûle ses joues : quelques pauvres larmes, elle qui ne pleure jamais ! (p. 116-117)

Au moment de se séparer d’elle, il ne pouvait se défendre d’une tristesse dont il n’eût jamais convenu : rien qui lui fût plus étranger qu’un sentiment de cette sorte, provoqué par autrui (mais surtout par Thérèse… cela était impossible à imaginer). (p. 140-141)

Pourquoi avait-il cédé à ce brusque désir de comprendre ? Comme s’il y avait quoi que ce fût à comprendre, avec ces détraquées ? Mais cela lui avait échappé ; il n’avait pas réfléchi… (p. 144)

*****

Ci-dessous, un catalogue de citations du roman, à partir de l’édition Livre de poche, et classées par chapitres :

I

L’odeur de fournil et de brouillard n’était plus seulement pour elle l’odeur du soir dans une petite ville : elle y retrouvait le parfum de la vie qui lui était rendue enfin ; elle fermait les yeux au souffle de la terre endormie, herbeuse et mouillée… (p. 24-25)

Elle aspira de nouveau la nuit pluvieuse, comme un être menacé d’étouffement ; et soudain s’éveilla en elle le visage inconnu de Julie Bellade, sa grand-mère maternelle – inconnu : on eût cherché vainement chez les Larroque ou chez les Desqueyroux un portrait, un daguerréotype, une photographie de cette femme dont nul ne savait rien, sinon qu’elle était partie un jour. Thérèse imagine qu’elle aurait pu être ainsi effacée, anéantie, et que plus tard il n’eût même pas été permis à sa fille, à sa petite Marie, de retrouver dans un album la figure de celle qui l’a mise au monde. (p. 26)

« J’ai tant souffert… je suis rompue… » puis s’interrompit : à quoi bon lui parler ? Il [le père de Thérèse, Larroque] ne l’écoute pas ; ne la voit plus. Que lui importe ce que Thérèse éprouve ? Cela seul compte : son ascension vers le Sénat interrompue, compromise à cause de cette fille (toutes des hystériques quand elles ne sont pas idiotes) (p. 27)

C’était incroyable qu’elle ne comprît pas que la moindre dérogation aux usages serait leur mort. (p. 30)

 

               II

Libre… que souhaiter de plus ? Ce ne lui serait qu’un jeu de rendre possible sa vie auprès de Bernard. Se livrer à lui jusqu’au fond, ne rien laisser dans l’ombre : voilà le salut. Que tout ce qui était caché apparaisse dans la lumière, et dès ce soir. Cette résolution comble Thérèse de joie. (p. 33)

Les êtres les plus purs ignorent à quoi ils sont mêlés chaque jour, chaque nuit, et ce qui germe d’empoisonné sous leurs pas d’enfants. (p. 33)

Comment font-ils, tous ceux qui connaissent leurs crimes ?... « Moi, je ne connais pas mes crimes. Je n’ai pas voulu celui dont on me charge. Je ne sais pas ce que j’ai voulu. Je n’ai jamais su vers quoi tendait cette puissance forcenée en moi et hors de moi : ce qu’elle détruisait sur sa route, j’en étais moi-même terrifiée… » (p. 34)

Le plus précis des hommes, ce Bernard : il classe tous les sentiments, les isole, ignore entre eux ce lacis de défilés, de passages. Comment l’introduire dans ces régions indéterminées où Thérèse a vécu, a souffert ? (p. 35)

Où est le commencement de nos actes ? Notre destin, quand nous voulons l’isoler, ressemble à ces plantes qu’il est impossible d’arracher avec toutes leurs racines. (p. 36)

Tout ce qui précède mon mariage prend dans mon souvenir cet aspect de pureté ; contraste, sans doute, avec cette ineffaçable salissure des noces. […] Comment aurais-je pu savoir qua dans ces années d’avant la vie, je vivais ma vraie vie ? Pure, je l’étais : un ange, oui ! Mais un ange plein de passions. Quoi que prétendissent mes maîtresses, je souffrais, je faisais souffrir. Je jouissais du mal que je causais et de celui qui me venait de mes amies ; pure souffrance qu’aucun remords n’altérait : douleurs et joies naissent des plus innocents plaisirs. (p. 37)

Encore la pureté d’Anne de la Trave était-elle faite surtout d’ignorance. Les dames du Sacré-Cœur interposaient mille voiles entre le réel et leurs petites filles. Thérèse les méprisait de confondre vertu et ignorance… (p. 37)

 

               III

Car un mari doit être plus instruit que sa femme ; et déjà l’intelligence de Thérèse était fameuse ; un esprit fort, sans doute… mais Bernard savait à quelles raisons cède une femme… (p. 41)

Du fond d’un compartiment obscur, Thérèse regarde ces jours purs de sa vie – purs mais éclairés d’un frêle bonheur imprécis ; et cette trouble lueur de joie, elle ne savait pas alors que ce devait être son unique part en ce monde. rien ne l’avertissait que tout son lot tenait dans un salon ténébreux, au centre de l’été implacable, – sur ce canapé de reps rouge, auprès d’Anne dont les genoux rapprochés soutenaient un album de photographies. D’où lui venait ce bonheur ? Anne avait-elle un seul des goûts de Thérèse ? Elle haïssait la lecture, n’aimait que coudre, jacasser et rire. […] Aucun goût commun, hors celui d’être ensemble durant ces après-midi où le feu du ciel assiège les hommes barricadés dans une demi-ténèbre. (p. 42-43)

Une de ces cabanes, qui servent en octobre aux chasseurs de palombes, les accueillait comme naguère le salon obscur. Rien à se dire ; aucune parole : les minutes fuyaient de ces longues haltes innocentes sans que les jeunes filles songeassent plus à bouger que ne bouge le chasseur lorsqu’à l’approche d’un vol, il fait le signe du silence. Ainsi leur semblait-il qu’un seul geste aurait fait fuir leur informe et chaste bonheur. (p. 44)

Elle [Anne] ne souhaitait pas la voir tous les jours ; parole raisonnable à laquelle il ne fallait rien opposer ; toute protestation eût paru, à Thérèse même, incompréhensible. Anne préférait ne pas revenir ; rien ne l’en eût empêchée sans doute ; mais pourquoi se voir tous les jours ? Elles finiraient, disait-elle, par se prendre en grippe. Thérèse répondait : « Oui… oui… surtout ne t’en fais pas une obligation : reviens quand le cœur t’en dira… quand tu n’auras rien de mieux. » […] Qu’était-ce donc que cette angoisse ? Elle n’avait pas envie de lire ; elle n’avait envie de rien ; elle errait de nouveau… (p. 45)

Au vrai, pourquoi en rougir ? Les deux mille hectares de Bernard ne l’avaient pas laissée indifférente. « Elle avait toujours eu la propriété dans le sang. » […] Nul doute que cette domination sur une grande étendue de forêt l’ait séduite : « Lui aussi, d’ailleurs, était amoureux de mes pins… » Mais Thérèse avait obéi peut-être à un sentiment plus obscur qu’elle s’efforce de mettre au jour : peut-être cherchait-elle moins dans le mariage une domination, une possession, qu’un refuge. Ce qui l’y avait précipitée, n’était-ce pas une panique ? Petite fille pratique, enfant ménagère, elle avait hâte d’avoir pris son rang, trouvé sa place définitive ; elle voulait être rassurée contre elle ne savait quel péril. Jamais elle ne parut si raisonnable qu’à l’époque de ses fiançailles : elle s’incrustait dans un bloc familial, « elle se casait » ; elle entrait dans un ordre. Elle se sauvait. (p. 47)

Jamais Thérèse ne connut une telle paix – ce qu’elle croyait être la paix et qui n’était que le demi-sommeil, l’engourdissement de ce reptile dans son sein. (p. 48)

 

               IV

[…] elles allaient être séparées le soir même, et non seulement dans l’espace : à cause aussi de ce que son corps innocent allait subir d’irrémédiable. Anne demeurait sur la rive où attendent les êtres intacts ; Thérèse allait se confondre avec le troupeau de celles qui ont servi. (p. 49)

N’importe qui sait proférer des paroles menteuses ; les mensonges du corps exigent une autre science. Mimer le désir, la joie, la fatigue bienheureuse, cela n’est pas donné à tous. Thérèse sut plier son corps à ces feintes et elle y goûtait un plaisir amer. […] Comme devant un paysage enseveli sous la pluie, nous nous représentons ce qu’il eût été dans le soleil, ainsi Thérèse découvrait la volupté. (p. 50-51)

Il était enfermé dans son plaisir comme ces jeunes porcs charmants qu’il est drôle de regarder à travers la grille, lorsqu’ils reniflent de bonheur dans une auge (« c’était moi, l’auge », songe Thérèse). Il avait leur air pressé, affairé, sérieux ; il était méthodique. (p. 51)

Le désir transforme l’être qui nous approche en un monstre qui ne lui ressemble pas. Rien ne nous sépare plus de notre complice que son délire : j’ai toujours vu Bernard s’enfoncer dans le plaisir, – et moi, je faisais la morte, comme si ce fou, cet épileptique, au moindre geste eût risqué de m’étrangler. Le plus souvent, au bord de sa dernière joie, il découvrait soudain sa solitude ; le morne acharnement s’interrompait. Bernard revenait sur ses pas et me trouvait comme sur une plage où j’eusse été rejeté, les dents serrées, froide. (p. 52)

Une lettre exprime bien moins nos sentiments réels que ceux qu’il faut que nous éprouvions pour qu’elle soit lue avec joie. (p. 52)

Non, non ; ce n’était pas cette chère petite idiote, ce ne pouvait être cette couventine à l’esprit court qui avait inventé ces paroles de feu. Ce ne pouvait être de ce cœur sec – car elle avait le cœur sec : Thérèse le savait peut-être ! – qu’avait jailli ce cantique des cantiques, cette longue plainte heureuse d’une femme possédée, d’une chair presque morte de joie, dès la première atteinte. (p. 54)

Je suis heureuse et je souffre. Je suis heureuse de souffrir à cause de lui et j’aime sa douleur comme le signe de l’amour qu’il a pour moi… (p. 56)

« Elle connaît cette joie… et moi, alors ? et moi ? pourquoi pas moi ? » (p. 56)

Elle ne le haïssait pas ; mais quel désir d’être seule pour penser à sa souffrance, pour chercher l’endroit où elle souffrait ! Simplement qu’il ne soit plus là ; qu’elle puisse ne pas se forcer à manger, à sourire ; qu’elle n’ait plus ce souci de composer son visage, d’éteindre son regard ; que son esprit se fixe librement sur ce désespoir mystérieux : une créature s’évade hors de l’île déserte où tu imaginais qu’elle vivrait près de toi jusqu’à la fin ; elle franchit l’abîme qui te sépare des autres, les rejoint, – change de planète enfin… mais non : quel être a jamais changé de planète ? Anne avait toujours appartenu au monde des simples vivants : ce n’était qu’un fantôme dont Thérèse autrefois regardait la tête endormie sur ses genoux, durant leurs vacances solitaires : la véritable Anne de la Trave, elle ne l’a jamais connue, celle qui rejoint, aujourd’hui, Jean Azévédo dans une palombière abandonnée entre Saint-Clair et Argelouse. (p. 58)

La famille ! Thérèse laissa éteindre sa cigarette ; l’œil fixe, elle regardait cette cage aux barreaux innombrables et vivants, cette cage tapissée d’oreilles et d’yeux, où, immobile, accroupie, le menton aux genoux, les bras entourant ses jambes, elle attendrait de mourir. (p. 60)

Il roula de nouveau comme si la chair en lui survivait à l’esprit absent et, jusque dans le sommeil, cherchait confusément sa proie accoutumée. D’une main brutale et qui pourtant ne l’éveilla pas, de nouveau elle l’écarta… Ah ! l’écarter une fois pour toutes et à jamais ! le précipiter hors du lit, dans les ténèbres. (p. 60)

Nous nous arrêtons au bord, à l’extrême bord de la dernière caresse, mais par sa volonté, non par ma résistance ; – ou plutôt c’est lui qui me résiste, et moi qui souhaiterais atteindre ces extrémités inconnues dont il me répète que la seule approche dépasse toutes les joies ; à l’entendre, il faut toujours demeurer en deçà ; il est fier de freiner sur des pentes où il dit qu’une fois engagés, les autres glissent irrésistiblement… (p. 61)

Cette petite idiote, là-bas, à Saint-Clair, qui croyait le bonheur possible, il fallait qu’elle sût, comme Thérèse, que le bonheur n’existe pas. Si elles ne possèdent rien en commun, qu’elles aient au moins cela : l’ennui, l’absence de toute tâche haute, de tout devoir supérieur, l’impossibilité de rien attendre que les basses habitudes quotidiennes, – un isolement sans consolation. (p. 62)

 

               V

« Mais qu’est-ce qu’on lui a fourré dans la tête au couvent ? Ici, elle n’a eu que de bons exemples ; nous avons surveillé ses lectures… (p. 65)

Ah ! Tais-toi. C’est une pensée insoutenable. Et pas un mot de lui pour m’aider à vivre. J’en meurs déjà : il faut qu’à chaque instant je me rappelle ses paroles qui m’avaient donné le plus de joie ; mais à force de me les répéter, je n’arrive plus à être bien sûre qu’il les ait dites en effet… (p. 66-67)

Elle ne distinguait plus rien de particulier dans le jeune homme éblouissant de tout l’amour qu’elle lui portait. « Moi, songeait Thérèse, la passion me rendrait plus lucide ; rien ne m’échapperait de l’être dont j’aurais envie. » (p. 67)

D’un geste d’automate, Anne approchait la cuiller de sa bouche. Aucune lumière dans les yeux. Rien ni personne pour elle n’existait, hors cet absent. Un sourire parfois errait sur ses lèvres, au souvenir d’une parole entendue, d’une caresse reçue, à l’époque où dans une cabane de brandes, la main trop forte de Jean Azévédo déchirait un peu sa blouse. (p. 68)

Thérèse n’avait plus besoin de lui demander si elle souffrait : elle l’entendait souffrir dans l’ombre ; mais sans aucune pitié. Pourquoi aurait-elle eu pitié ? Qu’il doit être doux de répéter un nom, un prénom qui désigne un certain être auquel on est lié par le cœur étroitement ? La seule pensée qu’il est vivant, qu’il respire, qu’il s’endort, le soir, la tête sur son bras replié, qu’il s’éveille à l’aube, que son jeune corps déplace la brume… (p. 69)

 

               VI

Thérèse le rabrouait : elle commençait de le supporter moins aisément. Il se peut que son état de grossesse, comme le croyait Bernard, ne fût pas étranger à cette humeur. Lui-même subissait alors les premières atteintes d’une obsession si commune aux gens de sa race, bien qu’il soit rare qu’elle se manifeste avant la trentième année : cette peur de la mort d’abord étonnait chez une garçon bâti à chaux et à sable. (p. 71)

Dieu merci, il ne l’approchait plus, – l’amour lui paraissait, de tous les exercices, le plus dangereux pour son cœur. (p. 72)

N’éprouves-tu jamais, comme moi, le sentiment profond de ton inutilité ? Non ? Ne penses-tu pas que la vie des gens de notre espèce ressemblent déjà terriblement à la mort ? (p. 73)

Comment persuader Bernard que je n’ai pas aimé ce garçon ? Il va croire sûrement que je l’ai adoré. Comme tous les êtres à qui l’amour est profondément inconnu, il s’imagine qu’un crime comme celui dont on m’accuse ne peut être que passionnel. […] Bernard, tout compte fait, n’était pas si mal. Elle exécrait dans les romans la peinture d’êtres extraordinaires et tels qu’on n’en rencontre jamais dans la vie. (p. 74)

Et quel mépris des femmes ! même de Thérèse à l’époque où chacun louait son intelligence. Et depuis le drame : « Toutes des hystériques quand elles ne sont pas idiotes ! » répétait-il [le père de Thérèse, Larroque] à l’avocat. (p. 74)

Au fond (songeait Thérèse), plus croyante qu’aucun La Trave, mais en guerre ouverte contre l’Être infini qui avait permis qu’elle fût sourde et laide, qu’elle mourût sans avoir jamais été aimée ni possédée. (p. 75)

Mais Bernard avait, en outre, de l’instruction ; on disait de lui qu’il était sorti de son trou ; Thérèse elle-même se félicitait de ce qu’il était un homme avec lequel on peut causer : « En somme, très supérieur à son milieu… » Ainsi le jugea-t-elle jusqu’au jour de sa rencontre avec Jean Azévédo. (p. 76)

Mais son beau regard brûlait ; j’aimais cette grande bouche toujours un peu ouverte sur des dents aiguës : gueule d’un jeune chien qui a chaud. (p. 78)

Je mesurai d’un coup d’œil, avec stupeur, cet abîme entre la passion d’Anne et l’indifférence du garçon. (p. 78)

Il ne doutait point que Mlle de la Trave lui dût les seules heures de vraie passion qu’il lui serait sans doute donné de connaître durant sa morne existence. […] « j’ai pourvu Anne d’un capital de sensations, de rêves, – de quoi la sauver peut-être du désespoir et, en tout cas, de l’abrutissement. (p. 79)

Mais comment peut-on se fixer, madame ? Chaque minute doit apporter sa joie, – une joie différente de toutes celles qui l’ont précédée. (p. 79)

Déjà, je devenais, moi aussi, exigeante, et souhaitais que chaque minute m’apportât de quoi vivre. (p. 80)

Ce retour, qu’il me parut rapide, bien que mon compagnon ait trouvé le temps de toucher à mille sujets ! Il rajeunissait étrangement ceux que je croyais un peu connaître : par exemple, sur la question religieuse, comme je reprenais ce que j’avais accoutumé de dire en famille, il m’interrompait : « Oui, sans doute… mais c’est plus compliqué que cela… » En effet, il projetait dans le débat des clartés qui me paraissaient admirables… Etaient-elles en somme si admirables ?... Je crois bien que je vomirais aujourd’hui ce ragoût : il disait qu’il avait longtemps cru que rien n’importait hors la recherche, la poursuite de Dieu : « S’embarquer, prendre la mer, fuir comme la mort ceux qui se persuadent d’avoir trouvé, s’immobilisent, bâtissent des abris pour y dormir ; longtemps je les ai méprisés… » (p. 80)

Tant d’impudeur, cette facilité à se livrer, que cela me changeait de la discrétion provinciale, du silence que, chez nous, chacun garde sur sa vie intérieure ! Les ragots de Saint-Clair ne touchent qu’aux apparences : les cœurs ne se découvrent jamais. Que sais-je de Bernard, au fond ? N’y a-t-il pas en lui infiniment plus que cette caricature dont je me contente, lorsqu’il faut me le représenter ? Jean parlait et je demeurais muette : rien ne me venait aux lèvres que les phrases habituelles dans nos discussions de famille. De même qu’ici toutes les voitures sont « à la voie », c’est-à-dire assez larges pour que les roues correspondent exactement aux ornières des charrettes, toutes mes pensées, jusqu’à ce jour, avaient été « à la voie » de mon père, de mes beaux-parents. Jean Azévédo allait tête nue ; je revois cette chemise ouverte sur une poitrine d’enfant, son cou trop fort. Ai-je subi un charme physique ! Ah ! Dieu, non ! Mais il était le premier homme que je rencontrais et pour qui comptait, plus que tout, la vie de l’esprit. (p. 81)

 

               VII

Elle ne l’entendait pas, le corps et l’âme orientés vers un autre univers où vivent des êtres avides et qui ne souhaitent que connaître, que comprendre, – et, selon un mot qu’avait répété Jean avec un air de satisfaction profonde « devenir ce qu’ils sont ». (p. 83)

Jean Azévédo me décrivait Paris, ses camaraderies, et j’imaginais un royaume dont la loi eût été de « devenir soi-même ». Ici vous êtes condamnée au mensonge jusqu’à la mort. » […] C’était impossible, à l’entendre, que je pusse supporter ce climat étouffant : « Regardez, me disait-il, cette immense et uniforme surface de gel où toutes les âmes ici sont prises ; parfois une crevasse découvre l’eau noire : quelqu’un s’est débattu, a disparu ; la croûte se reforme… car chacun, ici comme ailleurs, naît avec sa loi propre ; ici, comme ailleurs, chaque destinée est particulière ; et pourtant il faut se soumettre à ce morne destin commun ; quelques-uns résistent : d’où ces drames sur lesquels les familles font silence. (p. 84-85)

« Mais vous ! Je sens dans toutes vos paroles une faim et une soif de sincérité… » (p. 85)

Azévédo niait qu’il existât une déchéance pire que celle de se renier. […] S’accepter, cela oblige les meilleurs d’entre nous à s’affronter eux-mêmes, mais à visage découvert et dans un combat sans ruse. Et c’est pourquoi il arrive souvent que ces affranchis se convertissent à la religion la plus étroite. (p. 85)

Ce fut surtout après le départ d’Azévédo que je l’ai connu, ce silence. […] (j’incline à croire que ce Parisien n’en pouvait plus de silence, du silence d’Argelouse, et qu’il adorait en moi son unique auditoire), dès que je l’eus quitté, je crus pénétrer dans un tunnel indéfini, m’enfoncer dans une ombre sans cesse accrue ; et parfois je me demandais si j’atteindrais enfin l’air libre avant l’asphyxie. (p. 86-87)

Comme si un être cédait à des raisons, à des raisonnements lorsqu’il s’agit de sa vie même ! (p. 88)

 

               VIII

Les La Trave vénéraient en moi un vase sacré ; le réceptacle de leur progéniture ; aucun doute que, le cas échéant, ils m’eussent sacrifié à cet embryon. Je perdais le sentiment de mon existence individuelle. Je n’étais que le sarment ; aux yeux de la famille, le fruit attaché à mes entrailles comptait seul. (p. 92)

Ah ! Jean l’avait bien jugée : il n’avait pas fallu longtemps pour lui passer la bride et pour la mettre au pas. (p. 93)

Mais Thérèse s’intéressait à une inflexion de voix, à un geste ; un mot parfois semblait plus lourd… Ah ! lui, peut-être, aurait-il pu l’aider à débrouiller en elle ce monde confus ; différent des autres, lui aussi avait pris un parti tragique ; à sa solitude intérieure, il avait ajouté ce désert que crée la soutane autour de l’homme qui la revêt. (p. 94)

Autant que Thérèse ait souffert à cette époque, ce fut au lendemain de ses couches qu’elle commença vraiment de ne pouvoir plus supporter la vie. Rien n’en paraissait à l’extérieur ; aucune scène entre elle et Bernard ; et elle montrait plus de déférence envers ses beaux-parents que ne faisait son mari lui-même. C’était là le tragique : qu’il n’y eût pas une raison de rupture ; l’événement était impossible à prévoir qui aurait empêché les choses d’aller leur train jusqu’à la mort. La mésentente suppose un terrain de rencontre où se heurter. […] Avaient-ils un vocabulaire commun ? Ils donnaient aux mots essentiels un sens différent. (p. 95)

Toujours un berceau attire les femmes ; mais Anne, plus qu’aucune autre, maniait l’enfant avec une profonde joie. (p. 96)

Thérèse, à ce moment de sa vie, se sentait détachée de sa fille comme de tout le reste. Elle apercevait les êtres et les choses et son propre corps et son esprit même, ainsi qu’un mirage, une vapeur suspendue en dehors d’elle. […] Rien ne l’avertissait de ce qu’elle était sur le point de commettre. Que se passa-t-il cette année-là ? Elle ne se souvient d’aucun incident, d’aucune dispute… (p. 96)

Elle trouvait injuste que les flammes choisissent toujours les pins, jamais les hommes. (p. 97)

[…] indifférente, étrangère à cette agitation, désintéressée de ce drame, comme de tout drame autre que le sien. (p. 98)

Elle s’est tue par paresse, sans doute, par fatigue. Qu’espère-t-elle à cette minute ? « Impossible que j’aie prémédité de me taire. » (p. 98)

L’acte qui, durant le déjeuner, était déjà en elle à son insu, commença alors d’émerger du fond de son être, – informe encore, mais à demi baigné de conscience. (p. 99)

Mais Thérèse n’a plus rien à examiner ; elle s’est engouffrée dans le crime béant ; elle a été aspirée par le crime… (p. 99)

Elle ne pensait plus à Jean Azévédo, ni à personne au monde. Elle traversait, seule, un tunnel, vertigineusement ; elle en était au plus obscur ; il fallait, sans réfléchir, comme une brute, sortir de ces ténèbres, de cette fumée, atteindre l’air libre, vite ! vite ! (p. 101)

 

               IX

Et rien ne peut arriver de pire que cette indifférence, que ce détachement total qui la sépare du monde et de son être même. Oui, la mort dans la vie : elle goûte la mort autant que la peut goûter une vivante. (p. 103)

Elle répète machinalement des mots rythmés sur le trot du cheval : « Inutilité de ma vie – néant de ma vie – solitude sans bornes – destinée sans issue. » Ah ! le seul geste possible, Bernard ne le fera pas. S’il ouvrait les bras pourtant, sans rien demander ! Si elle pouvait appuyer sa tête sur une poitrine humaine, si elle pouvait pleurer contre un corps vivant ! (p. 104)

Dire qu’elle a cru qu’il existait un endroit du monde où elle aurait pu s’épanouir au milieu d’êtres qui l’eussent comprise, peut-être admirée, aimée ! Mais sa solitude lui est attachée plus étroitement qu’au lépreux son ulcère : « Nul ne peut rien pour moi ; nul ne peut rien contre moi. » (p. 104)

Les êtres que nous connaissons le mieux, comme nous les déformons dès qu’ils ne sont plus là ! Durant tout ce voyage, elle s’était efforcée, à son insu, de recréer un Bernard capable de la comprendre, d’essayer de la comprendre ; – mais, du premier coup d’œil, il lui apparaissait tel qu’il était réellement, celui qui ne s’est jamais mis, fût-ce une fois dans sa vie, à la place d’autrui ; qui ignore cet effort pour sortir de soi-même, pour voir ce que l’adversaire voit. (p. 106)

La forêt ne me fait pas peur, ni les ténèbres. Elles me connaissent, nous nous connaissons. (p. 106)

Pourquoi tout ce drame ? Cela n’aurait eu aucune importance que cet imbécile disparût du nombre des vivants. […] il est de ces campagnards ridicules hors de leur trou, et dont la vie n’importe à aucune cause, à aucune idée, à aucun être. C’est par habitude que l’on donne une importance infinie à l’existence d’un homme. (p. 107)

Je ne cède pas à des considérations personnelles. Moi, je m’efface : la famille compte seule. L’intérêt de la famille a toujours dicté toutes mes décisions. J’ai consenti, pour l’honneur de ma famille, à tromper la justice de mon pays. (p. 108)

Rien n’est vraiment grave pour les êtres incapables d’aimer ; parce qu’il était sans amour, Bernard n’avait éprouvé que cette sorte de joie tremblante, après un grand péril écarté […] l’approche de la mort avait accru merveilleusement le goût qu’il avait des propriétés, de la chasse, de l’automobile, de ce qui se mange et de ce qui se boit : la vie, enfin ! (p. 110)

L’opprobre, dans ce cas, ne pouvait être évité par la famille, qu’en s’amputant du membre gangrené, en le rejetant, en le reniant, à la face des hommes. (p. 111)

 

               X

Au vrai, cette histoire trop bien construite demeurait sans lien avec la réalité. Cette importance qu’il lui avait plu d’attribuer aux discours du jeune Azévédo, quelle bêtise ! Comme si cela avait pu compter le moins du monde ! Non, non : elle avait obéi à une profonde loi, à une loi inexorable ; elle n’avait pas détruit cette famille, c’était elle qui serait donc  détruire ; ils avaient raison de la considérer comme un monstre, mais elle aussi les jugeait monstrueux. Sans que rien ne parût au-dehors, ils allaient, avec une lente méthode, l’anéantir. « Contre moi, désormais, cette puissante mécanique familiale sera montée, – faute de n’avoir su ni l’enrayer ni sortir à temps des rouages. Inutile de chercher d’autres raisons que celle-ci : « parce que c’était eux, parce que c’était moi… » Me masquer, sauver la face, donner le change, cet effort que je pus accomplir moins de deux années, j’imagine que d’autres êtres (qui sont mes semblables) y persévèrent souvent jusqu’à la mort, sauvés par l’accoutumance peut-être, chloroformés par l’habitude, abrutis, endormis contre le sein de la famille maternelle et toute-puissante. Mais moi, mais moi, mais moi… » (p. 114-115)

Mais elle n’a pas d’argent ; des milliers de pins lui appartiennent en vain : sans l’entremise de Bernard, elle ne peut toucher un sou. Autant vaudrait s’enfoncer à travers la lande, comme avait fait Daguerre, cet assassin traqué pour qui Thérèse enfant avait éprouvé tant de pitié… (p. 115)

Thérèse a lu que des désespérés emportent avec eux leurs enfants dans la mort ; les bonnes gens laissent choir leur journal : « Comment des choses pareilles sont-elles possibles ? » Parce qu’elle est un monstre, Thérèse sent profondément que cela est possible et que pour un rien… Elle s’agenouille, touche à peine de ses lèvres une petite main ; elle s’étonne de ce qui sourd du plus profond de son être, monte à ses yeux, brûle ses joues : quelques pauvres larmes, elle qui ne pleure jamais ! (p. 116-117)

Campagne trempée d’aurore. Comment renoncer à tant de lumière ? Qu’est-ce que la mort ? On ne sait pas ce qu’est la mort. Thérèse n’est pas assurée du néant. Thérèse n’est pas absolument sûre qu’il n’y ait personne. Thérèse se hait de ressentir une telle terreur. Elle qui n’hésitait pas à y précipiter autrui, se cabre devant le néant. Que sa lâcheté l’humilie ! (p. 117)

 

               XI

Combien d’heures demeurait-elle étendue, sans que la délivrât le sommeil ! Le silence d’Argelouse l’empêchait de dormir : elle préférait les nuits de vent, – cette plainte indéfinie des cimes recèle une douceur humaine. Thérèse s’abandonnait à ce bercement. Les nuits troublées de l’équinoxe l’endormaient mieux que les nuits calmes. (p. 119-120)

Un être était dans sa vie grâce auquel tout le reste du monde lui paraissait insignifiant ; quelqu’un que personne de son cercle ne connaissait ; une créature très humble, très obscure ; mais toute l’existence de Thérèse tournait autour de ce soleil visible pour son seul regard, et dont sa chair seule connaissait la chaleur. (p. 123-124)

Être une femme seule dans Paris, qui gagne sa vie, qui ne dépend de personne… Être sans famille ! Ne laisser qu’à son cœur le soin de choisir les siens – non selon le sang, mais selon l’esprit, et selon la chair aussi ; découvrir ses vrais parents, aussi rares, aussi disséminés fussent-ils… (p. 124)

Thérèse était sans désir de sommeil et ses songes en devenaient plus précis ; avec méthode, elle cherchait, dans son passé, des visages oubliés, des bouches qu’elle avait chéries de loin des corps indistincts que des rencontres fortuites, des hasards nocturnes avaient rapprochés de son corps innocent. Elle composait un bonheur, elle inventait une joie, elle créait de toutes pièces un impossible amour. (p. 125)

Un baiser, songe-t-elle, doit arrêter le temps ; elle imagine qu’il existe dans l’amour des secondes infinies. Elle l’imagine ; elle ne le saura jamais. […] le dîner sera un repos avant ce bonheur du soir et de la nuit qu’il doit être impossible de regarder en face, tant il dépasse la puissance de notre cœur ; ainsi l’amour dont Thérèse a été plus sevrée qu’aucun créature, elle en est possédée, pénétrée. (p. 126-127)

Sans que ce fût selon une volonté délibérée, sa douleur devenait ainsi son occupation et – qui sait ? – sa raison d’être au monde. (p. 128)

 

               XII

M. Bernard s’y connaît pour dresser les mauvais chiens. Tu sais, quand il leur met le « collier de force » ? Celle-là, ça n’a pas été long de la rendre comme une chienne couchante. (p. 130)

Thérèse, en effet, mettait tout son effort dans le renoncement au songe, au sommeil, à l’anéantissement. Elle  s’obligeait à marcher, à manger, mais surtout à redevenir lucide, à voir avec ses yeux de chair les choses, les êtres ; – et comme elle fût revenue dans une lande incendiée par elle, qu’elle eût foulé cette cendre, qu’elle se fût promenée à travers les pins brûlés et noirs, elle essaierait aussi de parler, de sourire, au milieu de cette famille, – de sa famille. (p. 130-131)

Thérèse suscitait le drame, – pire que le drame : le fait divers ; il fallait qu’elle fût criminelle ou victime… (p. 133)

Elle me méprise parce que je ne lui ai pas d’abord parlé de Marie. Comment lui expliquer ? Elle ne comprendrait pas que je suis remplie de moi-même, que je m’occupe tout entière. Anne, elle, n’attend que d’avoir des enfants pour s’anéantir en eux, comme a fait sa mère, comme font toutes les femmes de la famille. Moi, il faut toujours que je me retrouve ; je m’efforce de me rejoindre… Anne oubliera son adolescence contre la mienne, les caresses de Jean Azévédo, dès le premier vagissement du marmot que va lui faire ce gnome, sans même enlever sa jaquette. Les femmes de la famille aspirent à perdre toute existence individuelle. C’est beau, ce don total à l’espèce ; je sens la beauté de cet effacement, de cet anéantissement… Mais moi, mais moi… » (p. 134-135)

Thérèse, affirmait-il, ne ruait que dans les brancards. Libre, peut-être n’y aurait-il pas plus raisonnable. Il fallait, en tout cas, en courir la chance. (p. 138)

Les époux s’étonnaient de ce qu’entre eux subsistait si peu de gêne. Thérèse songeait que les êtres nous deviennent supportables dès que nous sommes sûrs de pouvoir les quitter. (p. 138-139)

 

               XIII

Au moment de se séparer d’elle, il ne pouvait se défendre d’une tristesse dont il n’eût jamais convenu : rien qui lui fût plus étranger qu’un sentiment de cette sorte, provoqué par autrui (mais surtout par Thérèse… cela était impossible à imaginer). (p. 140-141)

Moi, j’aurais tant voulu que rien ne vous demeurât caché. Si vous saviez à quelle torture je me suis soumise pour voir clair… Mais toutes les raisons que j’aurais pu vous donner, comprenez-vous, à peine les eussé-je énoncées, elles m’auraient paru menteuses… » (p. 142)

Pourquoi avait-il cédé à ce brusque désir de comprendre ? Comme s’il y avait quoi que ce fût à comprendre, avec ces détraquées ? Mais cela lui avait échappé ; il n’avait pas réfléchi… (p. 144)

Elle mit une passion étrange à se charger : pour avoir agi en somnambule, il fallait, à l’entendre, que depuis des mois elle eût accueilli dans son cœur, qu’elle eût nourri des pensées criminelles. D’ailleurs, le premier geste accompli, avec quelle fureur lucide elle avait poursuivi son dessein ! avec quelle ténacité ! (p. 144)

Ce que je voulais ? Sans doute serait-il plus aisé de dire ce que je ne voulais pas ; je ne voulais pas jouer un personnage, faire des gestes, prononcer des formules, renier enfin à chaque instant une Thérèse qui… (p. 144)

Mais Bernard, un instant ému, n’éprouvait plus que l’horreur des gestes inaccoutumées, des paroles différentes de celles qu’il est d’usage d’échanger chaque jour. Bernard était « à la voie », comme ses carrioles : il avait besoin de ses ornières ; quand il les aura retrouvées, ce soir même, dans la salle à manger de Saint-Clair, il goûtera le calme, la paix. (p. 146)

Rien ne l’intéressait que ce vit, que les êtres de sang et de chair. « Ce n’est pas la ville de pierres que je chéris, ni les conférences, ni les musées, c’est la forêt vivante qui s’y agite, et que creusent des passions plus forcenées qu’aucune tempête. (p. 148)

lundi 26 février 2024

Lueurs d’Anton Tchekhov : de la fausse virtuosité du nihilisme.

Il vous est absolument indifférent que des centaines de milliers d’hommes meurent de mort violente ou de mort naturelle : dans un cas comme dans l’autre le résultat est le même : poussière et oubli. Nous voilà en train de construire une ligne de chemin de fer. À quoi bon, je vous le demande, se casser la tête, inventer, sortir des sentiers battus, ménager les ouvriers, voler ou ne pas voler, si nous savons que, dans deux mille ans, ce chemin de fer deviendra poussière ? Et ainsi de suite… Convenez qu’avec un mode de pensée aussi malheureux, tout progrès est impossible, comme toute science, tout art, toute pensée même. Nous nous croyons plus intelligents que la foule et que Shakespeare, mais, au fond, notre travail spéculatif ne mène à rien […]. Et c’est comme ça que notre cerveau reste à son point de congélation, sans avancer ni à hue ni à dia… […] N’est-ce pas un malheur ? Outre que nous sommes nous-mêmes empoisonnés, nous apportons le poison dans la vie de ceux qui nous entourent. Passe encore qu’avec notre pessimisme nous refusions la vie, que nous nous réfugiions dans une caverne ou que nous nous hâtions de mourir, mais c’est que, dociles à la commune loi, nous vivons, nous éprouvons des sentiments, nous aimons des femmes, nous élevons des enfants, nous construisons des chemins de fer ! (p. 184)

La prédominance de la raison sur le cœur est chez nous écrasante. Le sentiment immédiat, l’inspiration, tout est étouffé par une analyse mesquine. Où règne le raisonnement, règne le froid, et les gens froids. (p. 190-191)

Je compris que je n’étais pas un penseur, un philosophe, mais un simple virtuose. […] figurez-vous ce cerveau de vingt-cinq ans […] : il est jeune et physiologiquement avide d’activité ; il la cherche et, soudain, voici qu’y tombe de l’extérieur tout à fait par hasard, la belle, la savoureuse idée de l’inanité de l’existence et des ténèbres d’outre-tombe. Il l’aspire avec passion, met toutes ses possibilités à sa disposition et commence à jouer avec elle sur tous les modes possibles, comme un chat avec une souris. Ce cerveau n’a ni érudition ni système, mais la belle affaire ! […] Cette virtuosité, cette façon de jouer au penseur sérieux, notre génération l’a introduite dans la science, dans la littérature, dans la politique, dans tous les domaines où la paresse ne l’a pas empêchée d’aborder ; mais en même temps que la virtuosité, elle a introduit le froid, l’ennui, l’étroitesse de vues […] Que j’étais anormal et carrément ignare, je dois au malheur de l’avoir compris et mesuré. (p. 221-222)

Loin en bas, derrière les ténèbres épaisses, la mer grondait à voix furieuse et basse. Je me rappelle que, pareil à un aveugle, je ne voyais ni la mer, ni le ciel, ni même le kiosque où j’étais assis et je me figurais que tout l’univers n’était constitué que des pensées qui erraient dans ma cervelle obscurcie par les vapeurs du vin et de la puissance invisible qui faisait monter cette rumeur monotone. Puis, je m’assoupis et il me sembla que la rumeur ne venait pas de la mer mais de mes pensées et que je constituais à moi seul, tout l’univers. Et, concentrant ainsi tout l’univers en moi-même, j’oubliais cochers, ville, Kissotchka, et m’abandonnai à la sensation que j’aimais tant. C’est une sensation de solitude terrible que de se croire tout seul dans tout l’univers, obscur et informe. Sensation orgueilleuse, démoniaque, accessible aux seuls Russes dont les pensées et les sensations sont aussi vastes, aussi infinies, et aussi rudes que le sont leurs plaines, leurs forêts et leur neige. Si j’étais peintre, à coup sûr je peindrais l’expression du Russe au moment où, assis immobile, les jambes repliées sous lui, la tête dans les mains, il s’abandonne à cette sensation… Et, en comparaison, les idées d’inanité de l’existence, de mort, de ténèbres d’outre-tombe… ne valent pas un kopeck, mais l’expression du visage doit être magnifique… (p. 205)

 

    Dans cette nouvelle, Tchekhov s’inscrit pleinement dans ce qui semble être les deux thèmes principaux qui ont traversé la littérature russe du XIXe siècle : la montée du nihilisme consécutif à la montée du sentiment de l’absence de sens de la vie (perte de sens liée d’un côté à la montée du rationalisme et du matérialisme, de l’autre à l’affaiblissement du sentiment religieux, en particulier dans sa dimension morale) ; et l’archétype de l’homme superflu, neurasthénique, qui, frappé de ce nihilisme qui a envahi, perverti les mentalités de son époque, s’enfonce dans l’inanité, l’indolence dans le meilleur des cas (c’est le cas du Gontcharov d’Oblomov ou d’Ivanov dans la pièce-éponyme de Tchekhov), ou à l’inverse commet des actions immorales voire criminelles puisque, pour reprendre la célèbre formule de Dostoïevski, « si Dieu n’existe pas, tout est permis » (on pense bien sûr aux figures dostoïevskiennes de Raskolnikov dans Crime et Châtiment mais surtout de Stavroguine dans Les Démons). Par nihilisme, nous entendrons ici ce que Tchekhov sous-entend dans la présente nouvelle, à savoir que toute action est inutile puisque tout est voué à mourir et disparaître sans laisser de traces, et que donc toute considération morale est superflue pour tel ou tel acte, puisque ce dernier est destiné, sur le long terme, à ne laisser aucune trace matérielle.

    À tort, Tchekhov est, comme je l’ai souvent déjà affirmé dans mes billets précédents qui lui sont consacrés, considéré lui-même comme un écrivain pessimiste, voire nihiliste, au vu des personnages et des thématiques récurrentes qui traversent son œuvre. Mais assimiler Tchekhov avec ce qu’il cherche justement à dénoncer, à savoir l’amoralité égoïste, voire monstrueuse, qu’engendre le nihilisme serait faire une lecture complètement erronée de la dimension profondément éthique, morale, que son œuvre recèle en son cœur. D’ailleurs, une telle mésinterprétation valide ironiquement le diagnostic que Tchekhov, et plus globalement tous les grands romanciers russes du XIXe siècle ont fait d’une tendance sociétale qu’ils ont vu émerger et croître, à savoir l’infiltration, la contagion de ce nihilisme à tous les modes de pensée occidentaux, et ce, dans tous les domaines, comme le montre la troisième épigraphe au début du présent article.

    Bien qu’il semble d’une certaine manière le porte-parole de Tchekhov, Ananiev, le narrateur secondaire de cette nouvelle, peut apparaître ridicule sous certains aspects (la description qu’en fait Tchekhov, aux pages 179-180, est savoureuse et magistrale en raison des éléments grotesques qu’il y insère, caractéristique de son écriture) ou comme un donneur de leçons rasant, comme le considère Stenberg, son étudiant et contradicteur. Mais en dépit de ses dehors ridicules, la sagesse qu’il a acquise n’est pas le fruit de sophismes sophistiqués et abstraits, et il est loin lui-même d’avoir été exemplaire dans sa conduite passée, étant même le parfait miroir de Stenberg au même âge que celui-ci. Stenberg et le jeune Ananiev en effet sont de parfaits représentants de ce que la littérature russe du XIXe siècle n’a cessé de décrire et dénoncer, comme nous l’avons déjà dit au début de cet article : une jeunesse certes de plus en plus instruite, mais qui tombe simultanément dans le piège séduisant du nihilisme.

    Ce nihilisme est d’autant plus séduisant qu’il possède une part de vérité : par l’entremise d’Ananiev, Tchekhov reconnaît effectivement que l’argument selon lequel « tout est vanité », maxime célèbre de l’Ecclésiaste, ne peut guère être contesté. Par ailleurs, un nombre considérable d’œuvres littéraires, et pas seulement occidentales, arrivent peu ou prou à une telle conclusion : contentons-nous d’évoquer, parmi tant d’autres, Le Rêve dans le pavillon rouge, Le Dit du Genji, Mémoires d’outre-tombe, Hamlet, À la recherche du temps perdu, etc. Si donc cette conclusion est dans l’absolu correcte, il n’en demeure pas moins que son application dans la vie quotidienne de l’homme peut s’avérer néfaste, voire dangereuse, immorale.

Les idées d’inanité de l’existence, du néant et de la fragilité du monde visible, la « vanité des vanités » de Salomon ont constitué et constituent jusqu’à ce jour le degré suprême et final de la pensée humaine. Quand un penseur est parvenu à ce degré, stoppez les machines ! On est rendu au bout. Ici se termine l’activité du cerveau, ce qui est naturel et dans l’ordre des choses. Notre malheur vient de ce que nous, nous commençons à exercer notre pensée à partir de ce terme-là. Nous commençons là où les gens normaux s’arrêtent. Nous, dès la première donne, à peine notre cerveau commence-t-il à fonctionner pour son propre compte, nous nous élevons au degré suprême, final et nous ne voulons rien savoir des degrés inférieurs. (p. 182)

Si nous avons trouvé le moyen de nous élever au degré supérieur sans le secours des degrés inférieurs, alors tout le long escalier, c’est-à-dire toute la vie avec ses couleurs, ses sons et ses pensées, perd tout son sens. […] si la vie est ainsi privée de sens, toutes nos connaissances, toute la poésie et toutes les grandes idées ne sont qu’amusement inutile, que jouet sans intérêt aux mains de grands enfants. (p. 182-183)

 

    Néfaste tout d’abord pour la personne en proie à de telles pensées, puisqu’elles l’amènent à se négliger soi-même, et à se considérer comme nul, « superflu » au regard de l’inutilité supposée de tout acte. La description que fait Tchekhov de Stenberg est à cet égard éloquente :

[…] toute sa silhouette révélaient l’engourdissement de l’âme, l’indolence du cerveau. On aurait dit qu’il lui était totalement indifférent qu’une lumière l’éclairât, que le vin fût bon ou infect, les calculs qu’il vérifiait justes ou non… Et sur son visage intelligent, tranquille, je lisais : « Je ne vois rien de bon dans un travail défini, dans un gagne-pain défini, dans un point de vue défini sur les choses. Tout cela est idiot. […] Qu’est-ce que cela va donner ? Je l’ignore, et tout le monde avec moi… Alors, à quoi bon se perdre en commentaires ?... » (p. 181)

    Dangereuse surtout puisqu’une telle manière de penser amène insensiblement à adopter une attitude froide, indifférente à tout enjeu éthique, moral, dans les affaires générales comme personnelles. Ainsi, le nihiliste est indifférent à ce qu’il y ait une guerre ou non, à ce que telle injustice soit commise ou non, puisque tout s’égalise sur le temps long et ne laisse nulle trace. De même, dans ses affaires personnelles, il lui est également indifférent d’agir de manière morale ou immorale, puisque toute trace de ses actes s’estompera également à l’échelle des siècles et millénaires, rendant insignifiante l’échelle d’une vie humaine. Dans cette nouvelle, Tchekhov dénonce avec justesse la part de sophisme, de lâcheté, d’égoïsme qui se cache dans une application abusive et systématique de la maxime de l’Ecclésiaste : elle donne à son penseur le sentiment d’être sage, profond, supérieur par rapport aux autres, un « virtuose » pour reprendre l’expression ironique qu’emploie de manière répétée Tchekhov, et lui fournit une excuse parfaite pour justifier son indifférence égoïste voire l’immoralité de ses actions. Mais surtout il le fait avec ce pouvoir si particulier et propre à la littérature, à travers l’histoire en apparence banale d’une relation adultère (topos de tant d’œuvres littéraires, et en particulier de tant de nouvelles de Tchekhov), mais exemplaire dans la dimension éthique, morale, que cherche à lui conférer l’auteur.

    La relation adultérine donc entre le jeune Ananiev et une femme mariée qui fut son amour de jeunesse, surnommée Kissotchka, permet à Tchekhov, en sus de dénoncer le nihilisme, de revenir sur son thème de prédilection qu’est l’écartèlement entre les aspirations à la liberté, à l’élévation spirituelle de l’individu et un quotidien étroit, mesquin, étouffant. Les personnages féminins de Tchekhov n’ont certes pas le monopole d’un tel conflit intérieur, mais leur condition à l’époque, où le mariage occupe une place si prépondérante, où l’accès à une éducation émancipatrice leur est si difficile, aggrave cet écartèlement, et rend leur situation d’autant plus émouvante et tragique. Kissotchka est une énième femme mal mariée parmi tant d’autres que Tchekhov a créées, et sa souffrance intérieure, silencieuse, depuis son mariage avec un homme étroit d’esprit, dans une ville où elle est née mais qu’elle n’a pas pu quitter à l’inverse de ses condisciples masculins, atteint une intensité intolérable lorsqu’elle rencontre le jeune Ananiev, de retour provisoirement dans sa ville natale. Cette rencontre agit comme un révélateur, une prise de conscience plus aigüe, de la vie mesquine, étroite qu’elle a menée jusque-là, par l’effet de contraste qu’elle suscite. Plus que l’amour qu’elle éprouve pour Ananiev, c’est le contact surtout avec une personne intelligente, intéressante (c’est du moins l’image que Kissotchka se fait d’Ananiev, que nous nuancerons un peu plus loin) qui révèle douloureusement à Kissotchka à quel point la vie qu’elle a jusque-là menée était dénuée d’intérêt et d’élévation. C’est la raison pour laquelle Kissotchka se refuse à juger, condamner les femmes qui ont fui leur mariage avec semble-t-il le premier venu, et, à l’instar sans doute de Tchekhov, comprend la volonté d’échapper à une vie étouffante qui se dissimule souvent derrière.

Chez nous, les jeunes filles et les femmes ne savent à quoi s’employer. Aller à la faculté ou se faire institutrice, d’une manière générale vivre pour des idées ou pour un but, comme le font les hommes, ce n’est pas à la portée de toutes. Il faut se marier… Et avec qui ? Vous, les garçons, vous achevez vos études au lycée et allez à la faculté pour ne plus jamais revenir dans votre ville, vous vous mariez dans les capitales et les filles restent pour compte !... Qui voulez-vous qu’elles épousent ? Faute d’hommes convenables, évolués, elles épousent Dieu sait qui, des courtiers ou des clampins qui ne savent que boire et faire du scandale au club… Elles se marient comme ça, à tort et à travers… Qu’ont-elles à attendre de la vie, après ça ? Vous comprenez, une femme cultivée et bien élevée vit avec un imbécile, un balourd ; qu’elle rencontre un intellectuel : officier, comédien ou docteur, elle en tombe amoureuse, la vie lui devient insupportable, elle s’enfuit. Et on ne saurait l’en blâmer ! (p. 199)

Toute jeune fille a l’impression que mieux vaut n’importe quel mari que point du tout… Dans l’ensemble, Nikolaï, notre vie n’est pas drôle, pas drôle du tout ! On étouffe, jeune fille, on étouffe, femme mariée… On rit de Sonia parce qu’elle s’est enfuie, et qui plus est avec un comédien, mais si vous lui aviez sondé le cœur et les reins, vous auriez perdu toute envie de rire. (p. 200)

 

    Cependant, là où la présente nouvelle se distingue des autres nouvelles de Tchekhov, tout en présentant des similitudes avec certaines d’entre elles, c’est dans la manière cynique, volage, avec laquelle Ananiev traite Kissotchka. Malgré tous leurs défauts, la plupart des personnages masculins de Tchekhov tombent sincèrement amoureux de la femme qu’ils rencontrent, bien qu’ils seront amenés à se montrer sous un jour bien peu reluisant par la suite. Mais pour le jeune Ananiev, et l’Ananiev qui raconte l’histoire en est il est vrai peu fier rétrospectivement, Kissotchka n’est qu’une occasion pour lui de tromper son ennui passager, et il ne la considère que comme une aventure passagère, sans signification. Sa manière nihiliste de penser lui sert surtout d’excuse pour dédramatiser la faute morale qu’il commet en séduisant Kissotchka par de fausses promesses d’amour et d’engagement qu’il ne pense nullement, lui qui ne pense en réalité qu’à assouvir sa concupiscence. Loin d’être un donneur de leçons se drapant d’une certaine supériorité arrogante, ce qu’il eût pu apparaître si la nouvelle s’était limitée à la joute verbale qui l’oppose à Stenberg, Ananiev est plus convaincant dans sa féroce dénonciation du nihilisme en admettant qu’il a lui-même été séduit par cette pensée dans sa jeunesse, qu’il l’a exploitée pour justifier ses propres faiblesses avant d’en comprendre les limites, les dérives, non par la pure raison, mais bien plutôt en en souffrant dans sa chair. Les sophismes dont s’est drapé Ananiev ne sont pas sans rappeler ceux que le docteur Raguine employait dans La Salle n°6, lui qui voulait consoler Gromov des souffrances qu’il subit de manière arbitraire en prônant un certain stoïcisme, avant de se rendre compte de l’ineptie de ses paroles consolatrices lorsqu’il souffre lui-même dans sa chair des traitements inhumains qu’il tentait de relativiser. De même, Ananiev rejette toute faute morale de sa part dans sa séduction puis son abandon de Kissotchka, en s’appuyant sur la théorie nihiliste selon laquelle les souffrances de Kissotchka sont insignifiantes puisqu’elles seront oubliées et ne laisseront guère de traces au-delà de son existence, insignifiante sur une échelle de temps plus significative.

    En niant tout sens à l’existence et l’activité humaine en général, le nihilisme a tôt fait de nier tout sens également à toute existence individuelle, et à tout acte individuel. Ainsi, il est indifférent pour le nihiliste de faire du mal ou du bien à une autre personne, puisque tout est égal sur le temps long de l’histoire humaine. C’est cet amoralisme, commode dans le sens où il excuse, justifie tout acte immoral, que Tchekhov et tous les grands écrivains ayant assisté à la montée du nihilisme, s’opposent vigoureusement. Tout comme les plus connus Raskolnikov et Stavroguine, Ananiev, s’il ne commet pas un crime de la proportion des deux héros de Dostoïevski, n’en est pas moins tourmenté, tout comme eux, par sa conscience individuelle, en dépit de tous les sophismes habiles dont il se drape, et c’est la révolte de cette conscience, le remords qui finit par les ronger, qui signalent l’impasse, la monstruosité du nihilisme dans lequel ils se complaisaient jusqu’alors et qui justifiaient ou minimisaient l’immoralité de leur acte.

[…] le train s’ébranla ; nous […] sortîmes de la ville, mais à mon grand étonnement, mon inquiétude ne me lâchait pas, et je continuais à avoir l’impression d’être un voleur saisi d’une folle envie de fuir. […] Le train filait à toute vapeur. On entendait rire voyageurs et receveurs. Tout le monde était gai, d’humeur légère, mais mon incompréhensible inquiétude ne faisait que croître… Je regardais la brume légère qui voilait la ville et je m’imaginais que, dans cette brume, une femme à l’air insensé, hébété, courait comme une folle parmi les églises et les maisons, me cherchait ou gémissait, d’une voix de fillette ou avec le timbre chantonnant d’une actrice ukrainienne : « Oh, mon Dieu, mon Dieu ! » j’évoquais la figure sérieuse et les grands yeux soucieux avec lesquels, la veille, elle avait fait sur moi le signe de la croix comme sur un parent et j’examinais machinalement la main qu’elle avait baisée la veille. « Suis-je amoureux ? » me demandai-je en me grattant la main. C’est seulement à la tombée de la nuit, quand les voyageurs se furent endormis et que je restai seul à seul avec ma conscience, que je compris ce qui m’avait échappé jusque-là. L’image de Kissotchka se dressait devant moi dans les ténèbres du wagon, elle ne me quittait pas, et j’avais clairement conscience d’avoir commis une mauvaise action, équivalente à un meurtre. Le remords me torturait. Pour étouffer ce sentiment insupportable, j’essayai de me convaincre que tout est bagatelle et vanité, que Kissotchka et moi mourrions et pourririons, que son chagrin n’était rien en regard de la mort et ainsi de suite… Qu’au bout du compte, le libre arbitre n’existe pas et que, par conséquent, je n’étais pas coupable ; mais tous ces arguments ne faisaient que m’irriter… (p. 218-219)

[…] quand je me fus convaincu que mon mode de penser m’était de peu de secours, la lumière se fit en moi et je compris quel oiseau j’étais. Je compris que mes pensées ne valaient pas un liard et qu’avant d’avoir rencontré Kissotchka, je n’avais même pas commencé à penser, que je n’avais même pas idée de ce que signifie une pensée sérieuse ; à présent que j’avais souffert, je comprenais que je n’avais ni convictions, ni code moral défini, ni cœur, ni raison ; toute ma richesse spirituelle et morale consistait en connaissances techniques, en fragments, en souvenirs inutiles, en pensées non personnelles, un point c’est tout… (p. 220-221)


    À rebours de ce nihilisme tour à tour froid, indifférent ou monstrueux, niant la valeur et la signification de la souffrance individuelle, Tchekhov prône une approche plus humaine, plus chaleureuse, plus compatissante de l’existence, même s’il partage globalement le diagnostic d’un sens obscur, voire impossible à élucider, de la vie humaine : la nouvelle symboliquement se termine par l’interrogation du narrateur premier, qui reste déconcerté par l’absence de sens clair à donner à l’existence humaine, qui lui demeure mystérieuse, impénétrable. Et c’est au final dans cette obscurité de sens que le titre de la nouvelle, et la métaphore répétée des lueurs, s’inscrit : il s’agit malgré tout, dans cette obscurité de sens de la vie, de travailler, d’œuvrer, de bâtir quelque chose (qu’il s’agisse de quelque chose de matériel, comme la ligne de chemin de fer que l’ingénieur Ananiev construit, ou une œuvre artistique, comme l’atteste la première épigraphe en tête de cet article), en somme de créer des lueurs dans cette obscurité, qui, nonobstant leur caractère éphémère, périssable (comme l’est toute œuvre humaine), ont du moins le mérite d’attester que l’existence n’aura pas été complètement vaine, aura servi à éclairer, à embellir, fût-ce fugitivement, les ténèbres dans lesquelles nous évoluons.

À quelque cinquante sajènes, à l’endroit où les ornières, les fosses et les tas se fondaient dans les ténèbres nocturnes, une lueur maigre et terne clignotait. Au-delà, une seconde, puis une troisième, puis encore, à une centaine de pas, scintillaient côté à côte deux yeux rouges – sans doute les fenêtres d’un baraquement – et une longue file d’yeux identiques, toujours plus serrés et plus faibles, s’étirait le long de la voie jusqu’à l’horizon, puis s’incurvait à gauche et allait se perdre dans la nuit lointaine. Leur lueur était absolument figée. Ces feux, le silence de la nuit, la triste chanson du télégraphe avaient quelque chose en commun. Un grand secret que seuls connaissaient ces lumières, la nuit et les fils télégraphiques semblait enfoui sous le remblai. (p. 175)

L’année dernière, à cette même place, il n’y avait qu’une steppe nue, et pas l’ombre d’un homme ; et aujourd’hui, regardez : la vie, la civilisation ! Et comme tout cela est beau, ma parole ! (p. 175)

Ces lumières qui rappellent les Amalécites au baron, moi, je trouve qu’elles ressemblent aux pensées humaines… Voyez-vous, les pensées de chaque individu sont pareillement éparpillées en désordre, mais tendent vers la même direction, au milieu des ténèbres et, sans avoir rien éclairé, sans avoir illuminé la nuit, elles s’évanouissent quelque part, loin derrière la vieillesse… (p. 225-226)

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Ci-dessous, un catalogue de citations de la présente nouvelle :

À quelque cinquante sajènes, à l’endroit où les ornières, les fosses et les tas se fondaient dans les ténèbres nocturnes, une lueur maigre et terne clignotait. Au-delà, une seconde, puis une troisième, puis encore, à une centaine de pas, scintillaient côté à côte deux yeux rouges – sans doute les fenêtres d’un baraquement – et une longue file d’yeux identiques, toujours plus serrés et plus faibles, s’étirait le long de la voie jusqu’à l’horizon, puis s’incurvait à gauche et allait se perdre dans la nuit lointaine. Leur lueur était absolument figée. Ces feux, le silence de la nuit, la triste chanson du télégraphe avaient quelque chose en commun. Un grand secret que seuls connaissaient ces lumières, la nuit et les fils télégraphiques semblait enfoui sous le remblai. (p. 175)

L’année dernière, à cette même place, il n’y avait qu’une steppe nue, et pas l’ombre d’un homme ; et aujourd’hui, regardez : la vie, la civilisation ! Et comme tout cela est beau, ma parole ! (p. 175)

Aujourd’hui nous construisons cette ligne, nous sommes là à philosopher, mais deux mille ans passeront et de ce remblai, de tous ces hommes endormis après leur dure journée, il ne restera même pas la poussière. Au fond, c’est épouvantable ! (p. 177)

Toutes ces pensées sur la fragilité et le néant des choses, sur l’inanité de l’existence, sur l’inéluctabilité de la mort, sur les ténèbres d’outre-tombe, et cætera, toutes ces hautes pensées, je vous le dis, mon petit, sont bonnes et naturelles quand on est vieux, quand elles révèlent le fruit d’un long travail intérieur, d’une longue souffrance et qu’elles constituent effectivement une richesse spirituelle ; mais pour un jeune cerveau, qui vient à peine de découvrir son indépendance, c’est tout simplement un malheur ! Un malheur ! […] À mon avis, à votre âge mieux vaut ne pas avoir de tête du tout que de penser ainsi. (p. 177)

L’ingénieur Nikolaï Ananiev était un homme robuste, large d’épaules et, à en juger par son aspect, commençait, comme Othello, à « descendre dans la vallée d’un âge respectable » et à prendre un embonpoint excessif. Il se trouvait à cette saison de la vie que les marieuses appellent « la pleine sève », c’est-à-dire qu’il n’était ni jeune ni vieux, qu’il aimait bien manger, bien boire et chanter les louanges du bon vieux temps, qu’il s’essoufflait un peu en marchant, qu’il ronflait bruyamment et que, dans ses relations avec son entourage, il manifestait cette bienveillance tranquille, imperturbable qu’acquièrent les honnêtes gens au moment où ils accèdent aux grades supérieurs et commencent à grossir. Ses cheveux et sa barbe étaient loin de blanchir, mais déjà, comme involontairement et à son insu, il usait avec les jeunes d’un indulgent « mon petit » et se sentait comme en droit de les gronder gentiment quant à leurs façons de penser. Il avait le geste et la parole tranquilles, égaux, assurés : ceux d’un homme parfaitement conscient d’avoir trouvé la bonne voie, de posséder une tâche définie, un gagne-pain défini, un point de vue sur les choses défini… Son visage hâlé, son gros nez, et son cou musclé semblaient dire : « Je mange à ma faim, je me porte bien, je suis content de moi ; il viendra un temps où vous aussi, jeunes gens, vous mangerez à votre faim, vous vous porterez bien, serez contents de vous… » (p. 179-180)

[…] toute sa silhouette révélaient l’engourdissement de l’âme, l’indolence du cerveau. On aurait dit qu’il lui était totalement indifférent qu’une lumière l’éclairât, que le vin fût bon ou infect, les calculs qu’il vérifiait justes ou non… Et sur son visage intelligent, tranquille, je lisais : « Je ne vois rien de bon dans un travail défini, dans un gagne-pain défini, dans un point de vue défini sur les choses. Tout cela est idiot… » (p. 181)

Les idées d’inanité de l’existence, du néant et de la fragilité du monde visible, la « vanité des vanités » de Salomon ont constitué et constituent jusqu’à ce jour le degré suprême et final de la pensée humaine. Quand un penseur est parvenu à ce degré, stoppez les machines ! On est rendu au bout. Ici se termine l’activité du cerveau, ce qui est naturel et dans l’ordre des choses. Notre malheur vient de ce que nous, nous commençons à exercer notre pensée à partir de ce terme-là. Nous commençons là où les gens normaux s’arrêtent. Nous, dès la première donne, à peine notre cerveau commence-t-il à fonctionner pour son propre compte, nous nous élevons au degré suprême, final et nous ne voulons rien savoir des degrés inférieurs. (p. 182)

Si nous avons trouvé le moyen de nous élever au degré supérieur sans le secours des degrés inférieurs, alors tout le long escalier, c’est-à-dire toute la vie avec ses couleurs, ses sons et ses pensées, perd tout son sens. […] si la vie est ainsi privée de sens, toutes nos connaissances, toute la poésie et toutes les grandes idées ne sont qu’amusement inutile, que jouet sans intérêt aux mains de grands enfants. (p. 182-183)

Il vous est absolument indifférent que des centaines de milliers d’hommes meurent de mort violente ou de mort naturelle : dans un cas comme dans l’autre le résultat est le même : poussière et oubli. Nous voilà en train de construire une ligne de chemin de fer. À quoi bon, je vous le demande, se casser la tête, inventer, sortir des sentiers battus, ménager les ouvriers, voler ou ne pas voler, si nous savons que, dans deux mille ans, ce chemin de fer deviendra poussière ? Et ainsi de suite… Convenez qu’avec un mode de pensée aussi malheureux, tout progrès est impossible, comme toute science, tout art, toute pensée même. Nous nous croyons plus intelligents que la foule et que Shakespeare, mais, au fond, notre travail spéculatif ne mène à rien parce que nous n’avons pas envie de redescendre aux échelons inférieurs et qu’on ne peut pas aller plus haut. Et c’est comme ça que notre cerveau reste à son point de congélation, sans avancer ni à hue ni à dia… […] N’est-ce pas un malheur ? Outre que nous sommes nous-mêmes empoisonnés, nous apportons le poison dans la vie de ceux qui nous entourent. Passe encore qu’avec notre pessimisme nous refusions la vie, que nous nous réfugiions dans une caverne ou que nous nous hâtions de mourir, mais c’est que, dociles à la commune loi, nous vivons, nous éprouvons des sentiments, nous aimons des femmes, nous élevons des enfants, nous construisons des chemins de fer ! (p. 184)

Notre manière de penser n’est pas si innocente que vous le croyez. Dans la vie pratique, celle où l’on se frotte aux gens, elle ne mène qu’à des horreurs et des sottises. (p. 184)

La mer était aussi majestueuse, aussi infinie et aussi inhospitalière qu’il y a sept ans lorsque, mes études au collège achevées, j’avais quitté ma ville natale pour la capitale ; un ruban de fumée noire flottait au loin : un vapeur qui passait. À part ce ruban presque invisible, immobile et les mouettes qui allaient et venaient au-dessus des eaux, rien n’animait ce tableau monotone de la mer et du ciel. À droite et à gauche du kiosque s’étendait le sol raboteux de la rive argileuse. Vous savez, les jours de spleen, si l’on se trouve en tête-à-tête avec la mer ou, plus généralement, avec un paysage qui nous paraît grandiose, il se mêle toujours à notre mélancolie la conviction que nous vivrons et mourrons sans laisser de trace. Alors, par réflexe, nous attrapons un crayon et nous hâtons d’écrire notre nom sur la première chose qui nous tombe sous la main. […] Un certain Kross, probablement quelqu’un de très petit et de très insignifiant, avait eu un si vil sentiment de sa nullité qu’il avait laissé aller son canif et profondément gravé son nom en lettre d’un verchok de haut. (p. 186-187)

J’avais tout juste vingt-six ans, mais je savais déjà parfaitement que la vie n’a ni but ni sens, que tout est tromperie et illusion, que, dans sa réalité et ses résultats, la vie du bagnard à Sakhaline ne se distingue en rien de la vie à Nice, que la différence entre le cerveau de Kant et celui d’une mouche n’a pas de signification réelle, que personne en ce monde n’est ni juste ni coupable, que tout est sottise et billevesées et peut aller au diable ! […] j’avais des œillères, mais il me semblait alors que mon horizon spéculatif n’avait ni commencement ni fin et que ma pensée était vaste comme la mer. […] le mode de pensée dont nous parlons finit par vous entraîner comme le tabac ou la morphine. Il devint une habitude, un besoin. Vous profitez de chaque instant de solitude et de chaque occasion favorable pour vous abandonner voluptueusement aux idées d’inanité de l’existence et de ténèbres d’outre-tombe. (p. 188)

Du reste, il faut dire que j’étais orfèvre en la matière d’apparier les pensées les plus hautes avec la prose la plus basse. La pensée des ténèbres d’outre-tombe ne m’empêchait pas de rendre leur dû aux poitrines et aux jambes mignonnes. (p. 190)

La prédominance de la raison sur le cœur est chez nous écrasante. Le sentiment immédiat, l’inspiration, tout est étouffé par une analyse mesquine. Où règne le raisonnement, règne le froid, et les gens froids – à quoi bon le cacher ? – ignorent la chasteté. Cette vertu n’est connue que des natures chaleureuses, cordiales, et capables d’amour. Troisièmement, notre pensée, en niant le sens de l’existence, nie par là même le sens de chaque individu. (p. 190-191)

Je me troublai un peu, l’examinai attentivement et, figurez-vous, je la reconnus non à son visage, à sa personne, mais à son sourire doux, las. C’était Natalia Stépanovna, ou, comme on l’appelait, Kissotchka, celle dont j’étais moureux fou sept ou huit ans plus tôt […] Quelle charmante jeune fille ! Pâlote, frêle, légère – on avait l’impression que, si on soufflait dessus, elle s’envolerait aux cieux comme un duvet – un visage doux, étonné, de petites mains, des cheveux qui lui descendaient jusqu’à la ceinture, souple, une taille de guêpe, au total un être éthéré, diaphane, pareil à un clair de lune, bref, aux yeux d’un lycéen, une beauté indescriptible. J’en étais amoureux jusqu’aux oreilles. Je n’en dormais plus, je faisais des vers… […] En réponse à nos compliments, nos attitudes et nos soupirs, elle se pelotonnait nerveusement sur elle-même dans l’humidité du soir, plissait les paupières, souriait avec douceur, et alors, elle ressemblait terriblement à une jolie petite chatte ; perdu dans sa contemplation, chacun de nous avait envie de lui caresser le dos, comme à une chatte, d’où son surnom de Kissotchka. (p. 193-194)

Ce n’était pas que ses traits eussent vieilli ou se fussent flétris, mais ils paraissaient s’être voilés et être devenus austères, ses cheveux semblaient plus courts, sa taille plus grande, ses épaules presque deux fois plus larges, et, surtout, elle avait cet air maternel et soumis que l’on voit aux honnêtes femmes de son âge et que, naturellement, je ne lui avais jamais vu… (p. 194)

J’étais déjà bon spécialiste en aventures galantes et savais peser à coup sûr mes chances de réussite ou d’échec. Vous pouvez hardiment escompter le succès si vous désirez une sotte ou une personne en quête d’aventures ou de sensations comme vous, ou une rouée pour qui vous êtes un étranger. Mais si vous tombez sur une femme intelligente et sérieuse, qui porte sur son visage une expression de soumission lasse et de bienveillance, qui se réjouit sincèrement de votre présence et surtout qui vous respecte, vous pouvez faire demi-tour. (p. 197)

Ma cousine Sonia a quitté son mari pour un comédien. Bien sûr, c’est mal… Chacun doit supporter ce que le sort lui a réservé, mais je ne les blâme pas et ne les accuse pas… Les circonstances sont parfois plus fortes que l’homme ! (p. 199)

Chez nous, les jeunes filles et les femmes ne savent à quoi s’employer. Aller à la faculté ou se faire institutrice, d’une manière générale vivre pour des idées ou pour un but, comme le font les hommes, ce n’est pas à la portée de toutes. Il faut se marier… Et avec qui ? Vous, les garçons, vous achevez vos études au lycée et allez à la faculté pour ne plus jamais revenir dans votre ville, vous vous mariez dans les capitales et les filles restent pour compte !... Qui voulez-vous qu’elles épousent ? Faute d’hommes convenables, évolués, elles épousent Dieu sait qui, des courtiers ou des clampins qui ne savent que boire et faire du scandale au club… Elles se marient comme ça, à tort et à travers… Qu’ont-elles à attendre de la vie, après ça ? Vous comprenez, une femme cultivée et bien élevée vit avec un imbécile, un balourd ; qu’elle rencontre un intellectuel : officier, comédien ou docteur, elle en tombe amoureuse, la vie lui devient insupportable, elle s’enfuit. Et on ne saurait l’en blâmer ! (p. 199)

Toute jeune fille a l’impression que mieux vaut n’importe quel mari que point du tout… Dans l’ensemble, Nikolaï, notre vie n’est pas drôle, pas drôle du tout ! On étouffe, jeune fille, on étouffe, femme mariée… On rit de Sonia parce qu’elle s’est enfuie, et qui plus est avec un comédien, mais si vous lui aviez sondé le cœur et les reins, vous auriez perdu toute envie de rire. (p. 200)

[…] pour la première fois de ma vie je vis de mes propres yeux avec quelle avidité une génération se hâte de remplacer l’autre et quelle signification fatale prennent dans la vie d’un homme ne serait-ce que sept ou huit ans ! (p. 201)

Les jeunes gens sont tous les mêmes. Flattez, cajolez un jeune homme, offrez-lui du vin, laissez-lui entendre qu’il est intéressant, il prendra racine, il oubliera l’heure de partir et parlera, parlera, parlera… Les hôtes sentiront leurs paupières se coller, ce sera leur heure de dormir, mais il restera toujours là à parler. (p. 202)

Je pris congé. Elle m’accompagna jusqu’au perron. Je me rappelle parfaitement le sourire doux, mélancolique et le regard tendre, soumis, qu’elle eut en me serrant la main : « Nous ne nous reverrons sans doute plus, me dit-elle. Dieu soit toujours avec vous. Merci à vous ! »

Pas un soupir, pas une phrase. En me disant adieu elle tenait à la main une bougie : des taches de lumières dansaient sur son visage et son cou, comme à la poursuite de son sourire mélancolique ; je me représentai la Kissotchka de jadis que l’on avait envie de caresser comme une chatte, regardai fixement celle d’aujourd’hui, me souvins, sans savoir pourquoi, de ses paroles : « Chacun doit supporter ce que le sort lui a réservé », et je me sentis l’âme meurtrie. Mon instinct avait deviné et ma conscience me soufflait, à moi, heureux et indifférent, que j’avais devant moi un être bon, bienveillant, affectueux, mais livré au tourment… (p. 203)

Une corneille, réveillée par mes pas et effrayée par les allumettes que je grattais pour retrouver le chemin du kiosque, volait d’arbre en arbre et faisait bruire leur feuillage. J’étais dépité et honteux et la corneille semblait le comprendre et me taquiner – crôa ! J’étais dépité de devoir aller à pied et honteux d’avoir jacassé chez Kissotchka comme un gamin. (p. 204)

Loin en bas, derrière les ténèbres épaisses, la mer grondait à voix furieuse et basse. Je me rappelle que, pareil à un aveugle, je ne voyais ni la mer, ni le ciel, ni même le kiosque où j’étais assis et je me figurais que tout l’univers n’était constitué que des pensées qui erraient dans ma cervelle obscurcie par les vapeurs du vin et de la puissance invisible qui faisait monter cette rumeur monotone. Puis, je m’assoupis et il me sembla que la rumeur ne venait pas de la mer mais de mes pensées et que je constituais à moi seul, tout l’univers. Et, concentrant ainsi tout l’univers en moi-même, j’oubliais cochers, ville, Kissotchka, et m’abandonnai à la sensation que j’aimais tant. C’est une sensation de solitude terrible que de se croire tout seul dans tout l’univers, obscur et informe. Sensation orgueilleuse, démoniaque, accessible aux seuls Russes dont les pensées et les sensations sont aussi vastes, aussi infinies, et aussi rudes que le sont leurs plaines, leurs forêts et leur neige. Si j’étais peintre, à coup sûr je peindrais l’expression du Russe au moment où, assis immobile, les jambes repliées sous lui, la tête dans les mains, il s’abandonne à cette sensation… Et, en comparaison, les idées d’inanité de l’existence, de mort, de ténèbres d’outre-tombe… ne valent pas un kopeck, mais l’expression du visage doit être magnifique… (p. 205)

« Mon Dieu ! disait-elle d’une voix traînante en pleurant. C’est intolérable ! C’est au-dessus de toute patience ! J’endure, je me tais, mais, comprends-le, moi aussi je veux vivre… Oh, mon Dieu, mon Dieu ! » (p. 206)

[…] les gens froids sont souvent gauches et même stupides. (p. 208)

Et maintenant imaginez-moi dans la nuit noire, bras dessus bras dessous avec une femme qui quitte son mari, longeant une haute et interminable masse qui répète chacun de mes pas et me regarde fixement par les cent yeux de ses fenêtres obscures. Un jeune homme normal, en pareille circonstance, eût donné dans le romantisme, moi, je regardai les fenêtres obscures et songeai : « Tout cela est impressionnant, mais il viendra un temps où, de cette bâtisse, de Kissotchka et de sa peine, de moi et de mes pensées, il ne restera même pas de la poussière… Tout est balivernes et vanités… » (p. 209)

Elle me considérait comme un intellectuel, un homme d’avant-garde sous tous les rapports et, sur son visage baigné de larmes, éclairé par le rire, on pouvait lire, en même temps que l’attendrissement et l’enthousiasme qu’éveillait en elle ma personne, le chagrin de voir rarement de tels hommes et de n’avoir pas reçu de Dieu le bonheur d’être la femme de l’un d’eux. (p. 212)

Dans les affaires d’amour, serments et promesses constituent presque une nécessité psychologique. Impossible de s’en passer. Bien souvent, l’on sait que l’on ment et que les promesses sont inutiles, néanmoins l’on jure et l’on promet. (p. 213)

On dit qu’à chaque cours inaugural sur les maladies de la femme, on conseille aux étudiants en médecine de se souvenir, avant de faire déshabiller et d’ausculter une malade, qu’ils ont une mère, une sœur, une fiancée… Ce conseil serait utile non seulement aux médecins, mais à tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, sont voués à rencontrer des femmes dans l’existence. (p. 214)

Devenue ma maîtresse, Kissotchka considéra l’affaire autrement que moi. Tout d’abord elle me manifesta un amour profond, passionné. Ce qui était, à mes yeux, un banal impromptu amoureux constituait pour elle un véritablement retournement de son existence. (p. 214)

Quand elles aiment, les femmes s’acclimatent et s’habituent très vite aux gens, comme des chattes. Elle était depuis une heure et demie dans ma chambre qu’elle s’y trouvait comme chez elle, et disposait de mes affaires comme si elles eussent été à elle. […] Je la regardais, l’écoutais et éprouvais de la lassitude et du dépit. […] il me déplaisait que les femmes comme Kissotchka manquassent de profondeur et de sérieux, aimassent trop la vie et élèvent cette bagatelle qu’est en somme l’amour d’un homme au rang de bonheur, de souffrance, de retournement de l’existence… En outre, maintenant que j’étais satisfait, je m’en voulais d’avoir commis cette sottise et de m’être lié avec une femme qu’il me faudrait, bon gré mal gré, tromper… (p. 215-216)

[…] le train s’ébranla ; nous […] sortîmes de la ville, mais à mon grand étonnement, mon inquiétude ne me lâchait pas, et je continuais à avoir l’impression d’être un voleur saisi d’une folle envie de fuir. […] Le train filait à toute vapeur. On entendait rire voyageurs et receveurs. Tout le monde était gai, d’humeur légère, mais mon incompréhensible inquiétude ne faisait que croître… Je regardais la brume légère qui voilait la ville et je m’imaginais que, dans cette brume, une femme à l’air insensé, hébété, courait comme une folle parmi les églises et les maisons, me cherchait ou gémissait, d’une voix de fillette ou avec le timbre chantonnant d’une actrice ukrainienne : « Oh, mon Dieu, mon Dieu ! » j’évoquais la figure sérieuse et les grands yeux soucieux avec lesquels, la veille, elle avait fait sur moi le signe de la croix comme sur un parent et j’examinais machinalement la main qu’elle avait baisée la veille. « Suis-je amoureux ? » me demandai-je en me grattant la main. C’est seulement à la tombée de la nuit, quand les voyageurs se furent endormis et que je restai seul à seul avec ma conscience, que je compris ce qui m’avait échappé jusque-là. L’image de Kissotchka se dressait devant moi dans les ténèbres du wagon, elle ne me quittait pas, et j’avais clairement conscience d’avoir commis une mauvaise action, équivalente à un meurtre. Le remords me torturait. Pour étouffer ce sentiment insupportable, j’essayai de me convaincre que tout est bagatelle et vanité, que Kissotchka et moi mourrions et pourririons, que son chagrin n’était rien en regard de la mort et ainsi de suite… Qu’au bout du compte, le libre arbitre n’existe pas et que, par conséquent, je n’étais pas coupable ; mais tous ces arguments ne faisaient que m’irriter… (p. 218-219)

[…] quand je me fus convaincu que mon mode de penser m’était de peu de secours, la lumière se fit en moi et je compris quel oiseau j’étais. Je compris que mes pensées ne valaient pas un liard et qu’avant d’avoir rencontré Kissotchka, je n’avais même pas commencé à penser, que je n’avais même pas idée de ce que signifie une pensée sérieuse ; à présent que j’avais souffert, je comprenais que je n’avais ni convictions, ni code moral défini, ni cœur, ni raison ; toute ma richesse spirituelle et morale consistait en connaissances techniques, en fragments, en souvenirs inutiles, en pensées non personnelles, un point c’est tout… (p. 220-221)

Je compris que je n’étais pas un penseur, un philosophe, mais un simple virtuose. […] figurez-vous ce cerveau de vingt-cinq ans, non dressé, entièrement libre, exempt de toute charge […] : il est jeune et physiologiquement avide d’activité ; il la cherche et, soudain, voici qu’y tombe de l’extérieur tout à fait par hasard, la belle, la savoureuse idée de l’inanité de l’existence et des ténèbres d’outre-tombe. Il l’aspire avec passion, met toutes ses possibilités à sa disposition et commence à jouer avec elle sur tous les modes possibles, comme un chat avec une souris. Ce cerveau n’a ni érudition ni système, mais la belle affaire ! […] Cette virtuosité, cette façon de jouer au penseur sérieux, notre génération l’a introduite dans la science, dans la littérature, dans la politique, dans tous les domaines où la paresse ne l’a pas empêchée d’aborder ; mais en même temps que la virtuosité, elle a introduit le froid, l’ennui, l’étroitesse de vues […] Que j’étais anormal et carrément ignare, je dois au malheur de l’avoir compris et mesuré. Je ne commençai à penser normalement, comme il m’apparaît aujourd’hui, que le jour où je me mis à l’alphabet, c’est-à-dire où le remords me ramena à X… et où je fis contrition devant Kissotchka sans y aller par quatre chemins, où je lui demandai pardon comme un gamin et pleurai avec elle… (p. 221-222)

Premièrement, les vieux ne sont pas des virtuoses. Le pessimisme ne leur vient pas du dehors, par hasard, mais sort des profondeurs de leur propre cerveau et après qu’ils ont pioché les Hegel, Kant et consorts, qu’ils ont soufferts, qu’ils ont fait une montagne de fautes, bref quand ils ont accumulé tout l’escalier de bas en haut. Leur pessimisme a derrière lui l’expérience personnelle et une solide initiation philosophique. Deuxièmement le pessimisme des vieux penseurs n’est pas fait de sornettes, comme le vôtre et le mien, mais du mal, de la souffrance du monde ; il est doublé d’une base chrétienne parce qu’il découle de l’amour de l’homme et de réflexions sur l’homme et qu’il est totalement dépourvu de l’égoïsme que l’on observe chez les virtuoses. Vous méprisez la vie parce que son sens et sa fin vous sont cachés, à vous et à vous seul, et vous n’avez peur que de votre propre mort, mais le vrai penseur souffre que la vérité soit cachée à tous et a peur pour tous les hommes. (p. 223-224)

Ces lumières qui rappellent les Amalécites au baron, moi, je trouve qu’elles ressemblent aux pensées humaines… Voyez-vous, les pensées de chaque individu sont pareillement éparpillées en désordre, mais tendent vers la même direction, au milieu des ténèbres et, sans avoir rien éclairé, sans avoir illuminé la nuit, elles s’évanouissent quelque part, loin derrière la vieillesse… (p. 225-226)

Je songeai, et la plaine brûlée de soleil, le ciel immense, la forêt de chênes dont la tache sombre se découpait au loin et l’horizon brumeux semblaient me dire : « Oui, ce monde échappe à notre entendement ! » (p. 229)

vendredi 5 janvier 2024

Sonnets from the Portuguese d'Elizabeth Barrett Browning : anthologie de 9 poèmes.

Elizabeth Barrett Browning, by Michele Gordigiani, 1858, National Portrait Gallery, Londres.

*****

Liste des poèmes sélectionnés parmi les 44 constituant le recueil : 7, 10, 14, 21, 23, 27, 35, 39, 43.
Le texte anglais reproduit ci-dessous reprend celui de l'édition publiée chez les éditions Le Bruit du temps en 2009.



VII

The face of all the world is changed I think,
Since first I heard the footsteps of thy soul
Move still… oh, still,… beside me, as they stole
Betwixt me & the dreadful outer brink
Of obvious death,… where I who thought to sink
Was caught up into love & taught the whole
Of life in a new rhythm. The cup of dole
God gave for baptism, I am fain to drink,
And praise the sweetness, Sweet, with thee anear! –
The names of country, Heaven, are changed away
For where thou art or shalt be, there or here;
And this… this lute & song… loved yesterday,…
(The singing angels know!)… are only dear
Because thy name moves right in what they say.

 

               X

Yet, love, mere love, is beautiful indeed
And worthy of acceptation. Fire is bright,
Let temple burn, or flax! – an equal light
Leaps in the flame from cedar-raft or weed.
And love is fire! – And when I say at need
I love thee… mark!... I love thee!... in thy sight
I stand transfigured, glorified aright
With conscience of the new rays that proceed
Out of my face to thine. There’s nothing low
In love, when love the lowest. Meanest creatures
Who love God, God accepts while loving so.
And what I feel, across the inferior features
Of what I am, doth flash itself, and show
How that great work of Love enhances Nature’s.

 

XIV

If thou must love me, let it be for nought
Except for love’s sake only. Do not say
“I love her for her smile… her look… her way
Of speaking gently…; for a trick of thought
That falls in well with mine, and certes brought
A sense of pleasant ease on such a day”–
For these things in themselves, beloved, may
Be changed, or change for thee,… and love so wrought
May be unwrought so. Neither love me for
Thine own dear pity’s wiping my cheeks dry! –
For one might well forget to weep, who bore
Thy comfort long, & lose thy love thereby.
But love me for love’s sake, that evermore
Thou may’st love on through love’s eternity.

 

XXI

Beloved, say again & yet again,
That thou dost love me. Though the word repeated
Should seem a cuckoo-song as thou dost mete it,
Remember, never to the hill & plain,
Valley & wood, without her cuckoo-strain
Comes the fresh Spring in all her green, completed.
Beloved! – I, amid the darkness greeted
By a doubtful spirit-voice, in that doubt’s pain
Cry… speak once more… thou lovest! Who can fear
Too many stars, though each in heaven shall roll…
Too many flowers, though each should crown the year?
Say thou dost love me, love me, love me… toll
The silver iterance! – only minding, dear,
To love me also in silence, with thy soul.

 

XXIII

Is it indeed so? If I lay here dead,
Would’st thou miss any life, in losing mine…
And would the sun for thee more coldly shine,
Because of grave-damps falling round my head?
I marvelled, my beloved, when I read
Thy thought so in the letter. I am thine –
But… so much to thee? Can I pour thy wine,
While my hands tremble? Then my soul, instead
Of dreams of death, resumes life’s lower range! –
Then,… love me, Love! – look on me… breathe on me! –
As brighter ladies do not count it strange,
For love to give up lands and high degree,
I yield the grave for thy sake, and exchange
My near sweet view of Heaven… for earth with thee!

 

XXVII

My own beloved, who hast lifted me
From this drear flat of earth where I was thrown, –
And in betwixt the languid ringlets blown
A lifebreath, till the forehead hopefully
Shines out again, as all the angels see,
Against thy saving kiss!...  My own, my own,…
Who camest to me when the world was gone,
And I, who looked for only God, found thee!
I find thee! – I am safe, & strong, & glad! –
As one who stands in dewless asphodel
Looks backward on the tedious time he had
In the upper life… so I, with bosom-swell,
Make witness, here, between the good & bad,
That Love, as strong as Death, retrieves as well.

 

XXXV

If I leave all for thee, wilt thou exchange,
And be all to me? – Shall I never miss
Home-talk and blessing and the common kiss
That comes to each in turn?... nor count it strange,
When I look up, to drop on a new range
Of walls and floors… another home than this? –
Nay, wilt thou fill that place by me which is
Filled by dead eyes too tender to know change? –
That’s hardest! – If to conquer Love has tried…
To conquer grief, tries more,… as all things prove!
For Grief indeed is Love… and Grief beside! –
Alas! – I have grieved so, I am hard to love –
Yet love me – wilt thou? open thy heart wide,
And fold within, the wet wings of thy dove.

 

XXXIX

Because thou hast the power & own’st the grace
To look through and behind this mask of me,
(Against which, years have beat thus blanchingly,
With their rains!) and behold my Soul’s true face…
The dim and weary witness of Life’s race! –
Because thou hast the faith and love to see,
Through that same Soul’s distracting lethargy,
The patient angel waiting for a place
In the new Heavens. Because nor sin nor woe,
Nor God’s infliction, nor death’s neighbourhood,
Nor all which, others viewing, turn to go,…
Nor all which makes me tired of all, selfviewed,…
… Nothing repels thee… Dearest, teach me so
To pour out gratitude, as thou dost, good.

 

XLIII

How do I love thee? – Let me count the ways! –
I love thee to the depth & breadth & height
My soul can reach, when feeling out of sight
For the ends of Being and Ideal Grace.
I love thee to the level of everyday’s
Most quiet need, by sun & candlelight.
I love thee freely, as men strive for Right, –
I love thee purely, as they turn from Praise!
I love thee with the passion put to use
In my old griefs,… and with my childhood’s faith.
I love thee with a love I seemed to lose
With my lost Saints! – I love thee with the breath,
Smiles, tears, of all my life! – and, if God choose,
I shall but love thee better after death.