« [...] ce n'est qu'en ruminant qu'on s'assimile ce qu'on a lu. » - (Arthur Schopenhauer)

« L'art, c'est se retrouver dans ce que l'on voit ou ce qu'on lit ; c'est quand l'auteur ou le peintre a su formuler mieux que moi ce qui m'arrive ou ce qui m'est arrivé, lorsqu'il l'interprète d'une façon beaucoup plus intelligente que moi, ou quand, grâce à son œuvre, je perçois ma propre vie d'une manière plus fine, plus belle, que moi. » - (Krzysztof Kieślowski)

mardi 13 décembre 2022

« Des lettres et des gens de lettres », de Chateaubriand : de ce qui fait la bonne littérature et le bon écrivain.

« pour l’intérêt même de notre gloire et la perfection de nos ouvrages, nous ne saurions trop nous attacher à la vertu : c’est la beauté des sentiments qui fait la beauté du style. Quand l’âme est élevée, les paroles tombent d’en haut, et l’expression noble suit toujours la noble pensée»

 

        Dans ses Mémoires d’outre-tombe, Chateaubriand se montre à de nombreuses reprises quelque peu dédaigneux de la qualité de ses propres écrits. C’est ainsi qu’il fait par exemple une virulente critique de son propre René, et plus globalement de l’influence néfaste que cet écrit eut sur son lectorat, en particulier sur les auteurs « romantiques » qui en reprendront les thèmes et sentiments. Car Chateaubriand étant continuellement obsédé par la vanité des choses humaines (en raison de sa profonde foi chrétienne), cette obsession se porte également sur ses propres écrits littéraires, et le pousse donc à s’interroger in fine sur ce qui fait la valeur, ou non, d’un ouvrage donné. Pour Chateaubriand, ce n’est pas le « style » dans le sens purement formel où il est souvent employé aujourd'hui, notion vague, détachée du « fond » et purement subjective en l’absence de critères précis et définis au préalable, qui importe le plus en littérature, mais bien davantage, entre autres, l’élévation morale, spirituelle, qu’un ouvrage peut susciter chez son lecteur. Forme et fond sont donc indissociables pour Chateaubriand, pour qui « l’expression noble suit toujours la noble pensée », une idée reprise également par Victor Hugo avec sa célèbre citation selon laquelle « La forme, c'est le fond qui remonte à la surface ». Que d’auteurs dont le style pris isolément semble sophistiqué, et donc « littéraire », mais qui ne laisse parfois guère d’impression durable au lecteur en raison d’une pensée, d’une vision du monde creuse voire inexistante ! Et que d’auteurs dont on critique parfois à tort la soi-disant « simplicité » de style comme un critère d’infériorité par rapport à d’autres auteurs, nonobstant l’impression profonde créée subrepticement par l’auteur, qui constitue le véritable mystère et la véritable beauté de la création littéraire !

       Outre ce qui fait la valeur littéraire d’un écrit donné, Chateaubriand insiste aussi sur la valeur propre de l’écriture et de l’étude en elles-mêmes, nonobstant le succès qu’elles rencontrent auprès du public. En écrivant ses Mémoires, Chateaubriand y trouvait surtout une source de réconfort et de joie, qui lui permet de replonger dans son passé et donc d’échapper à un présent auquel il se sent de plus en plus étranger à mesure qu’il vieillit. Il n’avait d’ailleurs guère l’intention de les publier de son vivant, jusqu’à ce que des difficultés financières l’y contraignent. Si à ses premiers succès littéraires, Chateaubriand reconnaît volontiers qu’il sentait sa vanité et son orgueil flattés, cette satisfaction s’estompe de plus en plus à mesure qu’il ressent les contraintes de la renommée, si contraires à son caractère indépendant et solitaire, et à mesure qu’il vieillit et a plus en plus conscience de la vanité des choses humaines.

        Enfin, Chateaubriand dans cet essai offre quelques idées originales ou de bon sens qu'il est utile de rappeler, sur ce qui constitue selon lui un bon homme de lettres, et à l’inverse ce qui en fait un mauvais.

Quelques clichés, d’ailleurs encore récurrents aujourd’hui même, y sont dénoncés. Par exemple, l’idée que la littérature ne peut être bonne que si elle est écrite par des gens de moyenne ou basse condition,  et qu’elle est nécessairement frappée de discrédit lorsqu’elle est écrite par des gens appartenant à la haute société ou riches. Chateaubriand ne tombe pas non plus dans l’exagération inverse, à savoir que la bonne littérature est l’apanage exclusif des classes « favorisées », mais émet simplement l’idée que c’est l’esprit, la pensée de l’auteur qui déterminera la valeur de son écrit, peu importe son origine sociale. Un autre cliché réducteur sur les hommes de lettres les présente également comme des personnes dénuées de bon sens, des rêveurs complètement coupés du monde et des réalités humaines. Non que Chateaubriand dédaigne la valeur de l’imagination, de la sensibilité, du rêve ou de la contemplation, lui qui en est au contraire un fervent partisan ! Mais elles n’empêchent pas la personne qui en est douée d’être aussi sensible, lucide quant aux caractères des hommes et aux affaires pratiques, en particulier politiques. Chateaubriand met en avant « le jugement, le bon sens », deux qualités que doivent avoir le bon politique mais aussi le bon écrivain, idées qui ne sont pas sans rappeler celles de Montaigne.

Enfin, le bon écrivain doit rester humble, indépendant en toutes circonstances, et ne se préoccuper que de son art même et de ses nobles buts, tels qu'exposés plus haut. Les suffrages du public, les faveurs des puissants ne doivent pas l’influencer ou être recherchés pour eux-mêmes, sous peine de trahir l’art même pour lequel il est fait, en diminuant voire en rendant nulle la valeur de leurs écrits, ou plus simplement par le temps que de telles choses lui feraient perdre. La droiture, le sens de l’honneur de Chateaubriand lui vaudront ainsi l’inimitié régulière des puissants, dont celle de Napoléon, de qui il dénoncera rapidement le despotisme croissant et avec qui il rompra définitivement suite au meurtre du duc d’Enghien. Car le rôle naturel de l'écrivain, c'est d'abord de prendre la défense, de donner une voix aux victimes de toute forme d'oppression, de tous ceux qui souffrent (sans évidemment non plus tomber dans une idéalisation fausse et naïve) et de leur apporter réconfort et courage à travers leurs écrits. Autrement dit, le bon écrivain doit être le gardien, le défenseur de la dignité humaine, du juste, du bon, et donc combattre, dénoncer, tout ce qui irait à l'encontre de ces principes.


Ci-dessous, quelques passages choisis des Mémoires d’outre-tombe, ainsi qu’un des Mémoires de ma vie, qui ont inspiré les réflexions faites sur cet article :

Depuis que j’ai acquis une malheureuse célébrité il m’est arrivé de passer des jours et des mois entiers avec des personnes qui ne se souvenaient plus que j’avais fait des livres : moi-même je l’oubliais si bien que cela nous paraissait à tous une chose de l’autre monde. Écrire aujourd’hui m’est odieux. Non que j’affecte un sot dédain pour les lettres, mais c’est que je doute plus que jamais de mon talent, et que les lettres ont si cruellement troublé ma vie que j’ai pris mes ouvrages en aversion. (Mémoires de ma vie, livre II, p. 42)

Tout cela, joint au genre de mon éducation, à une vie de soldat et de voyageur, fait que je n’ai point senti mon pédant, que je n’ai jamais eu l’air hébété ou suffisant, la gaucherie, les habitudes crasseuses des hommes de lettres d’autrefois, encore moins la morgue et l’assurance, l’envie et la vanité fanfaronne des nouveaux auteurs. (Mémoires d’outre-tombe, livre II, chap. 7)

Ces lieux de mes premières inspirations me font sentir leur puissance ; ils reflètent sur le présent la douce lumière des souvenirs : je me sens en train de reprendre la plume. Tant d’heures sont perdues dans les ambassades ! Le temps ne me faut pas plus ici qu’à Berlin pour continuer mes Mémoires, édifice que je bâtis avec des ossements et des ruines. Mes secrétaires à Londres désirent aller le matin à des pique-niques et le soir au bal : très volontiers ! Les gens, Peter, Valentin, Lewis, vont à leur tour au cabaret, et les femmes, Rose, Peggy, Maria, à la promenade des trottoirs ; j’en suis charmé. On me laisse la clef de la porte extérieure : monsieur l’ambassadeur est commis à la garde de sa maison ; si on frappe, il ouvrira. Tout le monde est sorti ; me voilà seul : mettons-nous à l’œuvre. (Ibid., livre VI, chap. 1)

Je dus à l’étude le premier adoucissement de mon sort. Cicéron avait raison de recommander le commerce des lettres dans les chagrins de la vie. (Ibid., livre X, chap. 8)

Est-il certain que j'aie un talent véritable et que ce talent ait valu la peine du sacrifice de ma vie ? Dépasserai-je ma tombe ? Si je vais au-delà, y aura-t-il dans la transformation qui s'opère, dans un monde changé et occupé de toute autre chose, y aura-t-il un public pour m'entendre ? Ne serai-je pas un homme d'autrefois, inintelligible aux générations nouvelles ? Mes idées, mes sentiments, mon style même, ne seront-ils pas à la dédaigneuse postérité choses ennuyeuses et vieillies ? Mon ombre pourra-t-elle dire comme celle de Virgile à Dante : Poeta fui e cantai. « Je fus poète, et je chantai ! » (Ibid., livre X, chap. 9)

Froid et sec en matière usuelle, je n’ai rien de l’enthousiaste et du sentimental : ma perception distincte et rapide traverse vite le fait et l’homme, et les dépouille de toute importance. Loin de m’entraîner, d’idéaliser les vérités applicables, mon imagination ravale les plus hauts événements, me déjoue moi-même ; le côté petit et ridicule des objets m’apparaît tout d’abord ; de grands génies et de grandes choses, il n’en existe guère à mes yeux. Poli, laudatif, admiratif pour les suffisances qui se proclament intelligences supérieures, mon mépris caché rit et place sur tous ces visages enfumés d’encens des masques de Callot. En politique, la chaleur de mes opinions n’a jamais excédé la longueur de mon discours ou de ma brochure. Dans l’existence intérieure et théorique, je suis l’homme de tous les songes ; dans l’existence extérieure et pratique, l’homme des réalités. Aventureux et ordonné, passionné et méthodique, il n’y a jamais eu d’être à la fois plus chimérique et plus positif que moi, de plus ardent et de plus glacé ; androgyne bizarre, pétri des sangs divers de ma mère et de mon père. (Ibid., livre XI, chap. 1)

Rien donc de plus vain que la gloire au delà du tombeau, à moins qu'elle n'ait fait vivre l'amitié, qu'elle n'ait été utile à la vertu, secourable au malheur, et qu'il ne nous soit donné de jouir dans le ciel d'une idée consolante, généreuse, libératrice, laissée par nous sur la terre. (Ibid., livre XII, chap. 1)

[…] si René n’existait pas, je ne l’écrirais plus ; s’il m’était possible de le détruire, je le détruirais. Une famille de René poètes et de René prosateurs a pullulé : on n’a plus entendu que des phrases lamentables et décousues ; il n’a plus été question que de vents et d’orages, que de mots inconnus livrés aux nuages et à la nuit. Il n’y a pas de grimaud sortant du collège qui n’ait rêvé être le plus malheureux des hommes ; de bambin qui à seize ans n’ait épuisé la vie, qui ne se soit cru tourmenté par son génie ; qui, dans l’abîme de ses pensées, ne se soit livré au vague de ses passions ; qui n’ait frappé son front pâle et échevelé, et n’ait étonné les hommes stupéfaits d’un malheur dont il ne savait pas le nom, ni eux non plus. (Ibid., livre XIII, chap. 10)

Le plaisir le plus vif que j’aie éprouvé, c’est de m’être senti honoré en France et chez l’étranger des marques d’un intérêt sérieux. Il m’est arrivé quelquefois, tandis que je me reposais dans une auberge de village, de voir entrer un père et une mère avec leur fils : ils m’amenaient, me disaient-ils, leur enfant pour me remercier. Était-ce l’amour-propre qui me donnait alors ce plaisir dont je parle ? Qu’importait à ma vanité que d’obscurs et honnêtes gens me témoignassent leur satisfaction sur un grand chemin, dans un lieu où personne ne les entendait ? Ce qui me touchait, du moins j’ose le croire, c’était d’avoir produit un peu de bien, consolé quelques affligés, fait renaître au fond des entrailles d’une mère l’espérance d’élever un fils chrétien, c’est-à-dire un fils soumis, respectueux, attaché à ses parents. Aurais-je goûté cette joie pure si j’eusse écrit un livre dont les mœurs et la religion auraient eu à gémir ? (Ibid., livre XIV, chap. 6)

Dieu, en sa patiente éternité, amène tôt ou tard la justice : dans les moments du sommeil apparent du ciel, il sera toujours beau que la désapprobation d'un honnête homme veille, et qu'elle demeure comme un frein à l'absolu pouvoir. La France ne reniera point les nobles âmes qui réclamèrent contre sa servitude, lorsque tout était prosterné, lorsqu'il y avait tant d'avantages à l'être, tant de grâces à recevoir pour des flatteries, tant de persécutions à recueillir pour des sincérités (Ibid., livre XXII, chap. 15)

 

Et ci-dessous, des extraits choisis de l’essai en question, « Des lettres et des gens de lettres », paru au Mercure de France en mai 1806 (l’article au complet peut être lu via ce lien : https://obvil.sorbonne-universite.fr/corpus/critique/chateaubriand_melanges-litteraires#body-11)

[...] Quant à cette autre phrase, un auteur doit être pris dans les rangs ordinaires de la société, j’en demande pardon à mon censeur ; mais cette phrase n’implique pas le sens qu’il y trouve. Dans l’endroit où elle est placée, elle se rapporte aux rois, uniquement aux rois. Je ne suis point assez absurde pour vouloir que les lettres soient abandonnées précisément à la partie non lettrée de la société. Elles sont du ressort de tout ce qui pense ; elles n’appartiennent point à une classe d’hommes particulière ; elles ne sont point une attribution des rangs, mais une distinction des esprits. […]

Eh ! comment pourrais-je calomnier les lettres ? Je serais bien ingrat, puisqu’elles ont fait le charme de mes jours. J’ai eu mes malheurs comme tant d’autres ; car on peut dire du chagrin parmi les hommes, ce que Lucrèce dit du flambeau de la vie :

Quasi cursores, vitaï lampada tradunt. [Et semblables aux coureurs, ils se transmettent le flambeau de la vie.]

 J’ai toujours trouvé dans l’étude quelque noble raison de supporter patiemment mes peines. Souvent, assis sur la borne d’un chemin en Allemagne, sans savoir ce que j’allais devenir, j’ai oublié mes maux, et les auteurs de mes maux, en rêvant à quelque agréable chimère que me présentaient les muses compatissantes. Je portais pour tout bien avec moi mon manuscrit sur les déserts du Nouveau-Monde ; et plus d’une fois les tableaux de la nature, tracés sous les huttes des Indiens, m’ont consolé à la porte d’une chaumière de la Westphalie, dont on m’avait refusé l’entrée.

Rien n’est plus propre que l’étude à dissiper les troubles du cœur, à rétablir dans un concert parfait les harmonies de l’âme. Quand, fatigués des orages du monde, vous vous réfugiez au sanctuaire des muses, vous sentez que vous entrez dans un air tranquille, dont la bénigne influence a bientôt calmé vos esprits. […]

Cicéron avait été témoin des malheurs de sa patrie […]. Que fit Cicéron dans une position si triste ? Il eut recours à l’étude. « Je me suis réconcilié avec mes livres, dit-il à Varron, ils me rappellent à leur ancien commerce : ils me déclarent que vous avez été plus sage que moi de ne pas l’abandonner. »

Les muses, qui nous permettent de choisir notre société, sont d’un puissant secours dans les chagrins politiques. Quand vous êtes fatigués de vivre au milieu des Tigellin et des Narcisse, elles vous transportent dans la société des Caton et des Fabricius. Pour ce qui est des peines du cœur, l’étude, il est vrai, ne nous rend pas les amis que nous pleurons, mais elle adoucit le chagrin que nous cause leur perte ; car elle mêle leur souvenir à tout ce qu’il y a de pur dans les sentiments de la vie, et de beau dans les images de la nature. […]

On dit : « Les gens de lettres ne sont pas propres au maniement des affaires. » Chose étrange, que le génie nécessaire pour enfanter L’Esprit des Lois, ne fût pas suffisant pour conduire le bureau d’un ministre ! Quoi ! ceux qui sondent si habilement les profondeurs du cœur humain, ne pourraient démêler autour d’eux les intrigues des passions ? Mieux vous connaîtriez les hommes, moins vous seriez capables de les gouverner !

C’est un sophisme démenti par l’expérience. Les deux plus grands hommes d’état de l’antiquité, Démosthènes, et surtout Cicéron, étaient deux véritables hommes de lettres, dans toute la rigueur du mot. Il n’y a peut-être jamais eu de plus beau génie littéraire que celui de César, et il paraît que ce petit-fils d’Anchise et de Vénus entendait assez bien les affaires. On peut citer en Angleterre Thomas Morus, Clarendon, Bacon, Bolingbroke ; en France, l’Hôpital, Lamoignon, d’Aguesseau, M. de Malesherbes, et la plupart de nos premiers ministres tirés de l’église. Rien ne me pourrait persuader que Bossuet n’eût pas une tête capable de conduire un royaume, et que le judicieux et sévère Boileau n’eût pas fait un excellent administrateur.

Le jugement et le bon sens sont surtout les deux qualités nécessaires à l’homme d’état ; et remarquez qu’elles doivent aussi dominer dans une tête littéraire sainement organisée. L’imagination et l’esprit ne sont point, comme on le suppose, les bases du véritable talent ; c’est le bon sens, je le répète, le bon sens, avec l’expression heureuse. Tout ouvrage, même un ouvrage d’imagination, ne peut vivre, si les idées y manquent d’une certaine logique qui les enchaîne et qui donne au lecteur le plaisir de la raison, même au milieu de la folie. Voyez les chefs-d’œuvre de notre littérature : après un mûr examen, vous découvrirez que leur supériorité tient à un bon sens caché, à une raison admirable, qui est comme la charpente de l’édifice. Ce qui est faux finit par déplaire : l’homme a en lui-même un principe de droiture que l’on ne choque pas impunément. De là vient que les ouvrages des sophistes n’obtiennent qu’un succès passager : ils brillent tour à tour d’un faux éclat, et tombent dans l’oubli.

On ne s’est formé cette idée de l’inaptitude des gens de lettres, que parce que l’on a confondu les auteurs vulgaires avec les écrivains de mérite. Les premiers ne sont point incapables, parce qu’ils sont hommes de lettres, mais seulement parce qu’ils sont hommes médiocres, et c’est l’excellente remarque de mon critique. Or, ce qui manque aux ouvrages de ces hommes, c’est précisément le jugement et le bon sens. Vous y trouverez peut-être des éclairs d’imagination, de l’esprit, une connaissance plus ou moins grande du métier, une habitude plus ou moins formée d’arranger les mots et de tourner la phrase ; mais jamais vous n’y rencontrerez le bon sens. […]

Mais si les premiers talents littéraires peuvent remplir glorieusement les premières places de leur patrie, à Dieu ne plaise que je leur conseille jamais d’envier ces places ! […] Ne vaut-il pas mieux aujourd’hui, et pour nous et pour lui-même, que Racine ait fait naître sous sa main de pompeuses merveilles, que d’avoir occupé, même avec distinction, la place de Louvois ou de Colbert ? Je voudrais que les hommes de talent connussent mieux leur haute destinée ; qu’ils sussent mieux apprécier les dons qu’ils ont reçus du ciel. On ne leur fait point une grâce en les investissant des charges de l’état ; ce sont eux au contraire qui, en acceptant ces charges, font à leur pays une véritable faveur et un très grand sacrifice. […]

Dans une carrière étrangère à leurs mœurs, les gens de lettres n’auraient que les maux de l’ambition sans en avoir les plaisirs. Plus délicats que les autres hommes, combien ne seraient-ils pas blessés à chaque heure de la journée ! Que d’horribles choses pour eux à dévorer ! Avec quels personnages ne seraient-ils pas obligés de vivre et même de sourire ! […] Heureux s’ils trouvaient quelque occasion favorable de rentrer dans la solitude, avant que la mort ou l’exil vînt les punir d’avoir sacrifié leurs talents à l’ingratitude des cours ! […]

Montrez-moi dans les révolutions des empires, dans ces temps malheureux où un peuple entier, comme un cadavre, ne donne plus aucun signe de vie ; montrez-moi, dis-je, une classe d’hommes toujours fidèle à son honneur, et qui n’ait cédé ni à la force des événements, ni à la lassitude des souffrances : je passerai condamnation sur les gens de lettres. Mais si vous ne pouvez trouver cet ordre de citoyens généreux, n’accusez plus en particulier les favoris des muses : gémissez sur l’humanité toute entière. […]

Au reste, je suis si loin d’avoir pour les lettres le mépris qu’on me suppose, que je ne céderais pas facilement la faible portion de renommée qu’elles semblent quelquefois promettre à mes efforts. Je crois n’avoir jamais importuné personne de mes prétentions ; mais puisqu’il faut le dire une fois, je ne suis point insensible aux applaudissements de mes compatriotes, et je sentirais mal le juste orgueil que doit m’inspirer mon pays, si je comptais pour rien l’honneur d’avoir fait connaître avec quelque estime un nom français de plus aux peuples étrangers.

Enfin, si nous en croyons quelques esprits chagrins, notre littérature est actuellement frappée de stérilité ; il ne paraît rien qui mérite d’être lu : le faux, le trivial, le gigantesque, le mauvais goût, l’ignorance règnent de toutes parts, et nous sommes menacés de retomber dans la barbarie. Ce qui doit un peu nous rassurer, c’est que dans tous les temps on a fait les mêmes plaintes. […]

Les gens de lettres que j’ai essayé de venger du mépris de l’ignorance, me permettront-ils, en finissant, de leur adresser quelques conseils dont je prendrai moi-même bonne part ? Veulent-ils forcer la calomnie à se taire, et s’attirer l’estime même de leurs ennemis : il faut qu’ils se dépouillent d’abord de cette morgue et de ces prétentions exagérées qui les ont rendus insupportables dans le dernier siècle. Soyons modérés dans nos opinions, indulgents dans nos critiques, sincères admirateurs de tout ce qui mérite d’être admiré. Pleins de respect pour la noblesse de notre art, n’abaissons jamais notre caractère ; ne nous plaignons jamais de notre destinée : qui se fait plaindre se fait mépriser ; que les muses seules, et non le public, sachent si nous sommes riches ou pauvres : le secret de notre indigence doit être le plus délicat et le mieux gardé de nos secrets ; que les malheureux soient sûrs de trouver en nous un appui : nous sommes les défenseurs naturels des suppliants ; notre plus beau droit est de sécher les larmes de l’infortune, et d’en faire couler des yeux de la prospérité : Dolor ipse disertum fecerat [La douleur rend l’homme éloquent]. Ne prostituons jamais notre talent à la puissance, mais aussi n’ayons jamais d’humeur contre elle : celui qui blâme avec aigreur admirera sans discernement ; de l’esprit frondeur à l’adulation, il n’y a qu’un pas. Enfin, pour l’intérêt même de notre gloire et la perfection de nos ouvrages, nous ne saurions trop nous attacher à la vertu : c’est la beauté des sentiments qui fait la beauté du style. Quand l’âme est élevée, les paroles tombent d’en haut, et l’expression noble suit toujours la noble pensée. Horace et le Stagyrite n’apprennent pas tout l’art : il y a des délicatesses et des mystères de langage qui ne peuvent être révélés à l’écrivain que par la probité de son cœur, et que n’enseignent point les préceptes de la rhétorique.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Ajouter un commentaire