« [...] ce n'est qu'en ruminant qu'on s'assimile ce qu'on a lu. » - (Arthur Schopenhauer)

« L'art, c'est se retrouver dans ce que l'on voit ou ce qu'on lit ; c'est quand l'auteur ou le peintre a su formuler mieux que moi ce qui m'arrive ou ce qui m'est arrivé, lorsqu'il l'interprète d'une façon beaucoup plus intelligente que moi, ou quand, grâce à son œuvre, je perçois ma propre vie d'une manière plus fine, plus belle, que moi. » - (Krzysztof Kieślowski)

lundi 5 juillet 2021

L’État ou la grande illusion ? de Frédéric Bastiat : de l'illusion d'un État-Providence gratuit

           Comme son titre l’indique, ce recueil regroupant quatre essais (L’État (p. 21 à 47), Justice et fraternité (p. 51 à 100), A MM. Les Électeurs de St-Sever (p. 103 à 137) et Pétition des fabricants de chandelles (p. 141 à 150)) se charge de déconstruire une idée tenace dans l’imaginaire français, classes politiques et population confondues : celle que l’État doit jouer un rôle essentiel pour réduire les injustices sociales, avec l'impératif d'instaurer une société basée sur la fraternité, pour reprendre le terme utilisé par Bastiat. Mais surtout qu'une telle fraternité pourrait se faire à moindre coût pour la population (voire serait gratuit), alors qu'au contraire, selon le principe des vases communicants, on ne peut donner à une partie de la population sans en spolier une autre. Bastiat reproche ainsi à la population de croire qu'elle peut bénéficier des largesses, de la générosité de l’État, sans ou en contribuant le moins possible aux finances publiques, et de ne pas voir (ou refuser de voir) la contradiction fondamentale et irréductible qui se trouve au cœur de cette croyance (p. 70-71 ; p. 133-134)
Une croyance qui perdure encore aujourd’hui, comme on peut le constater à la vue des desiderata de la population française lors des élections présidentielles, entre aides que l'on souhaiterait voir à la hausse, concomitamment à une baisse des impôts, desiderata flattées et reprises plus ou moins dans les programmes des candidats (p. 46-47). Il est à ce titre frappant de voir la similitude du Manifeste des Montagnards (p. 41 à 45), datant de la période révolutionnaire, avec les programmes politiques actuels, pour voir que les promesses de campagne ne sont qu’un éternel recommencement et que leur application est sans doute chimérique… Cette illusion pourrait se résumer à cette formule frappante :

"L’État, c’est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde." (p. 30)

Ainsi, lorsqu’il est souvent dit que telle chose est gratuite car prise en charge par l’État, il s’agit d’un mensonge indirect puisque les ressources de l’État ne peuvent que venir du contribuable, qui en définitive devra le payer tôt ou tard (dans le cas de la dette). Mais comme le disait Cioran, les illusions sont tenaces, et Bastiat joue le rôle du désenchanteur, souvent ironique, en matière économique à l’instar de Schopenhauer en philosophie.

D’aucuns refuseront peut-être de lire Bastiat car il est classé comme économiste libéral, que l’on pourrait par conséquent dire « de droite », et à ce titre il a influencé nombre d’économistes américains issus de l’École de Chicago, à laquelle est adossée la théorie néolibérale, si péjorativement perçue en France. Néanmoins, à l’inverse des dérives de ce courant économique, la pensée de Bastiat a le mérite de ne pas s’enfermer dans des dogmes rigides, tels que la préférence aveugle au secteur privé au détriment du public ou la dévalorisation systématique du fonctionnaire (p. 108 à 110), Bastiat insistant que ce dernier est nécessaire dans certaines circonstances, et se montrant ouvert à la notion de bien public ; ou l’absence de toute morale, superflue au nom d’un soi-disant marché autorégulé et intrinsèquement vertueux, lui qui plaide justement pour que les abus, la corruption, les injustices de toutes sortes soient exemplairement châtiés par l’État. De plus, Bastiat a le mérite de se préoccuper du sort des plus démunis (p. 66 et 67), et son analyse sur le paradoxe de l’État-Providence qui fait reposer l’essentiel du fardeau fiscal sur justement les plus pauvres (p. 90) est d’une justesse prophétique, parmi tant d’autres.

Car au-delà du clivage libéralisme/socialisme, c’est la pertinence de son diagnostic, sa troublante prescience sur la ténacité de l’illusion étatique, deux cents ans après, qui fait de Bastiat un penseur économique important, mais cependant encore largement méconnu dans son propre pays. Sa pensée beaucoup plus nuancée qu’il n’y paraît ont fait qu’il a été mal compris, tour à tour perçu comme « révolutionnaire » ou « rallié au pouvoir » (p. 135), et continue sans doute de l’être au vu des économistes qu’il a influencés. Sa pensée de plus ne se résume pas à des théories abstraites, au vocabulaire abscons, et limité au seul champ économique : au contraire, elle est également anthropologique, philosophique (la tendance de l'homme à vouloir exploiter son prochain, p. 27), éthique, avec çà et là des références littéraires et religieuses (voir sa définition de la fraternité inspirée de l’Évangile, p. 56-57) judicieuses. On pourrait le comparer en économie à ce que Schopenhauer est à la philosophie : même ceux qui n’y connaîtraient rien, ou pas grand-chose en économie, trouveront plaisir à lire Bastiat, qui sait être clair dans son propos mais surtout pertinent (le lecteur attentif pourra faire moult parallèles avec la situation économique et politique d’aujourd’hui, critère qui prouve bien la justesse et valeur de ses analyses), l’illustrant si besoin par la métaphore pour la rendre plus intelligible (comme celle des deux chimistes ou des fabricants de chandelles), ou faisant preuve parcimonieusement d’un humour et d’une ironie bienvenus.

Parmi ses cibles, nous retrouverons donc les arrivistes politiques, les vendeurs d’utopies, la crédulité et l’infantilisation du peuple, globalement la mesquinerie de ceux voulant profiter des largesses de l’État, etc. Paradoxalement, lui qui fut accusé d’être un ennemi de la fonction publique en était lui-même un membre, et lui qui dénonce avec force toutes les escroqueries politiques, s’est présenté et a été élu député. Il défendait une restriction des compétences de l’État, réduites à ses fonctions régaliennes, et le seul but du député était justement de veiller à ce qu’il ne dépasse pas ses prérogatives : ce dépassement, la dispersion de ses missions avaient selon lui pour conséquence le mauvais exercice de ses missions essentielles, telles la Sécurité, la Justice et la Défense (p. 65). Sa mise en garde face à la propension de l’État à outrepasser ses missions initiales (p. 31), avec l’assentiment aveugle de la population, pourrait selon lui conduire à des dérives qui risqueraient in fine de mettre en danger les libertés même des individus (p. 81-82), en les corrompant au passage dans une course aux postes ou aux subventions (p. 75 à 77), qui n'est pas sans rappeler la corruption par ruissellement que j'évoquais dans mon article sur l'essai de La Boétie, Discours de la servitude volontaire après avoir eu l’effet contre-productif sur les inégalités dont j’ai déjà parlé en début d’article.

Enfin, terminons par réhabiliter quelque peu la notion de « libéral » : Bastiat entend surtout défendre la liberté de l’individu à disposer comme il l’entend de ses facultés, à l’abri de toute injustice et en particulier de toute spoliation injuste de son travail (p. 88-89) : il nous invite à prendre notre destin individuel en mains, et non à rester dans un état d'infantilisation permanente où l’État jouerait le rôle du père protecteur (p. 46-47 ; p. 81) sous couvert du mirage de la fraternité légale, mais indéfinissable (p. 60 à 62). Il a une confiance mesurée en l'individu et en ses capacités, si la Justice et la Sécurité lui sont garanties. 

"Le peuple français veut-il être perpétuellement en tutelle et faire intervenir son gouvernement en toutes choses ? Alors, qu’il ne se plaigne plus du fardeau qui l’accable, et qu’il s’attende même à le voir s’aggraver." (p. 133-134)

Mais par libéral, Bastiat entend aussi défendre l'individu contre tout dogme, de tout arbitraire qui puisse provenir de l’État ou de ses affidés (comme l’Éducation ou la Presse) : en témoigne sa défense passionnée de la diversité, du débat d’opinions contradictoires (p. 83 à 85), qui seule peut permettre l’émergence, progressive, de la vérité (si elle est possible) contre l’Unité, dangereuse si elle est erronée, volontairement ou non (p. 127-128).
Une liberté de la diversité d’opinions, de pratiques, qui aujourd’hui est plus que jamais menacée…

"la meilleure condition du progrès, c’est la justice et la liberté." (p. 95)


Voici pour finir des extraits choisis marquants de ces quatre essais :

L’homme répugne à la Peine, à la Souffrance. Et cependant il est condamné par la nature à la Souffrance de la Privation, s’il ne prend pas la Peine du Travail. Il n’a donc que le choix entre ces deux maux. Comment faire pour les éviter tous deux ? Il n’a jusqu’ici trouvé et ne trouvera jamais qu’un moyen : c’est de jouir du travail d’autrui ; c’est de faire en sorte que la Peine et la Satisfaction n’incombent pas à chacun selon la proportion naturelle, mais que toute la peine soit pour les uns et toutes les satisfactions pour les autres.
De là l’esclavage, de là encore la spoliation, quelque forme qu’elle prenne : guerres, impostures, violences, restrictions, fraudes, etc., abus monstrueux, mais conséquents avec la pensée qui leur a donné naissance.
(p. 27)

L’oppresseur n’agit plus directement par ses propres forces sur l’opprimé. Non, notre conscience est devenue trop méticuleuse pour cela. Il y a bien encore le tyran et la victime, mais entre eux se place un intermédiaire qui est l’État, c’est-à-dire la loi elle-même. (p. 29)

L’État, c’est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde.
Car aujourd’hui comme autrefois, chacun, un peu plus, un peu moins, voudrait bien profiter du travail d’autrui. Ce sentiment, on n’ose l’afficher, on se le dissimule à soi-même ; et alors que fait-on ? On imagine un intermédiaire, on s’adresse à l’État, et chaque classe tour à tour vient lui dire : « Vous qui pouvez prendre loyalement, honnêtement, prenez au public, et nous partagerons. » (p. 30)

Hélas ! l’État n’a que trop de pente à suivre le diabolique conseil ; car il est composé de ministres, de fonctionnaires, d’hommes enfin, qui, comme tous les hommes, portent au cœur le désir et saisissent toujours avec empressement l’occasion de voir grandir leurs richesses et leur influence. (p. 31)

L’État comprend donc bien vite le parti qu’il peut tirer du rôle que le public lui confie. Il sera l’arbitre, le maître de toutes les destinées : il prendra beaucoup, donc il lui restera beaucoup à lui-même ; il multipliera le nombre de ses agents, il élargira le cercle de ses attributions ; il finira par acquérir des proportions écrasantes. (p. 31)

Au fait, l’État n’est pas manchot et ne peut l’être. Il a deux mains, l’une pour recevoir et l’autre pour donner, autrement dit, la main rude et la main douce. L’activité de la seconde est nécessairement subordonnée à l’activité de la première.
À la rigueur, l’État peut prendre et ne pas rendre. Cela s’est vu et s’explique par la nature poreuse et absorbante de ses mains, qui retiennent toujours une partie et quelquefois la totalité de ce qu’elles touchent. Mais ce qui ne s’est jamais vu, ce qui ne se verra jamais et ne se peut même concevoir, c’est que l’État rende au public plus qu’il ne lui a pris. C’est donc bien follement que nous prenons autour de lui l’humble attitude de mendiants. Il lui est radicalement impossible de conférer un avantage particulier à quelques-unes des individualités qui constituent la communauté, sans infliger un dommage supérieur à la communauté entière. (p. 35 et 36)

Ainsi, dans le public deux espérances, dans le gouvernement deux promesses : beaucoup de bienfaits et pas d’impôts. Espérances et promesses qui, étant contradictoires, ne se réalisent jamais. […] entre l’État qui prodigue les promesses impossibles, et le public qui a conçu des espérances irréalisables, viennent s’interposer deux classes d’hommes : les ambitieux et les utopistes. Leur rôle est tout tracé par la situation. Il suffit à ces courtisans de crier aux oreilles du peuple : « Le pouvoir te trompe ; si nous étions à sa place, nous te comblerions de bienfaits et t’affranchirions de taxes. » Et le peuple croit, et le peuple espère, et le peuple fait une révolution. […] L’État nouveau n’est pas moins embarrassé que l’État ancien, car, en fait d’impossible, on peut bien promettre, mais non tenir. Il cherche à gagner du temps, il lui en faut pour mûrir ses vastes projets. D’abord, il fait quelques timides essais […]. Mais la contradiction se dresse toujours devant lui : s’il veut être philanthrope, il est forcé de rester fiscal ; et s’il renonce à la fiscalité, il faut qu’il renonce aussi à la philanthropie. Ces deux promesses s’empêchent toujours et nécessairement l’une l’autre. User du crédit, c’est-à-dire dévorer l’avenir, est bien un moyen actuel de les concilier ; on essaie de faire un peu de bien dans le présent aux dépens de beaucoup de mal dans l’avenir. Mais ce procédé évoque le spectre de la banqueroute qui chasse le crédit. Que faire donc ? Alors l’État nouveau prend son parti en brave ; il réunit des forces pour se maintenir, il étouffe l’opinion, il a recours à l’arbitraire, il ridiculise ses anciennes maximes, il déclare qu’on ne peut administrer qu’à la condition d’être impopulaire ; bref, il se proclame gouvernemental. Et c’est là que d’autres courtisans de popularité l’attendent. Ils exploitent la même illusion, passent par la même voie, obtiennent le même succès, et vont bientôt s’engloutir dans le même gouffre. (p. 37 à 39)

Citoyens, dans tous les temps deux systèmes politiques ont été en présence, et tous les deux peuvent se soutenir par de bonnes raisons. Selon l’un, l’État doit beaucoup faire, mais aussi il doit beaucoup prendre. D’après l’autre, sa double action doit se faire peu sentir. Entre ces deux systèmes il faut opter. Mais quant au troisième système, participant des deux autres, et qui consiste à tout exiger de l’État sans lui rien donner, il est chimérique, absurde, puéril, contradictoire, dangereux. Ceux qui le mettent en avant, pour se donner le plaisir d’accuser tous les gouvernements d’impuissance et les exposer ainsi à vos coups, ceux-là vous flattent et vous trompent, ou du moins ils se trompent eux-mêmes. (p. 46-47)

Certes, nous voulons bien admettre que ces nombreux publicistes qui, de nos jours, veulent étouffer dans le cœur de l’homme jusqu’au sentiment de l’intérêt, qui se montrent si impitoyables envers ce qu’ils appellent l’individualisme, dont la bouche se remplit incessamment des mots dévouement, sacrifice, fraternité ; nous voulons bien admettre qu’ils obéissent exclusivement à ces sublimes mobiles […] Chacun de ces Décius a un plan qui doit réaliser le bonheur de l’humanité, et tous ont l’air de dire que si nous les combattons, c’est parce que nous craignons ou pour notre fortune, ou pour d’autres avantages sociaux. Non ; nous les combattons parce que nous tenons leurs idées pour fausses, leurs projets pour aussi puérils que désastreux. […] il ne nous est pas démontré que la fraternité se puisse imposer. Si même, partout où elle se manifeste, elle excite si vivement notre sympathie, c’est parce qu’elle agit en dehors de toute contrainte légale. La fraternité est spontanée, ou n’est pas. La décréter, c’est l’anéantir. […] Ce n’est pas moi, du reste, qui ai inventé cette distinction […], ces paroles sortirent de la bouche du divin fondateur de notre religion :

« La loi vous dit : Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qui vous fût fait. Et moi je vous dis : Faites aux autres ce que vous voudriez que les autres fissent pour vous. » (p. 56-57)

Si les socialistes veulent dire que, pour des circonstances extraordinaires, pour des cas urgents, l’État doit préparer quelques ressources, secourir certaines infortunes, mon Dieu, nous serons d’accord. Il est cependant un point, dans cette voie, qu’il ne faut dépasser ; c’est celui où la prévoyance gouvernementale viendrait anéantir la prévoyance individuelle en s’y substituant. Il est de toute évidence que la charité organisée ferait, en ce cas, beaucoup plus de mal permanent que de bien passager. […] La Justice, on sait ce qu’elle est, où elle est. C’est un point fixe, immuable. Que la loi la prenne pour guide, chacun sait à quoi s’en tenir, et s’arrange en conséquence. Mais la Fraternité, où est son point déterminé ? quelle est sa limite ? quelle est sa forme ? Évidemment c’est l’infini. La fraternité, en définitive, consiste à faire un sacrifice pour autrui, à travailler pour autrui. Quand elle est libre, spontanée, volontaire, je la conçois, et j’y applaudis. […] dira-t-on que la Législation doit pousser jusqu’[à] la réalisation du dogme de la Fraternité ? […] Mais à quel degré s’arrêtera-t-elle, et selon quelle règle ? Cela dépendra aujourd’hui d’un scrutin, demain d’un autre. Même incertitude quant à la forme. Il s’agit d’imposer des sacrifices à quelques-uns pour tous, ou à tous pour quelques-uns. Qui peut me dire comment s’y prendra la loi ? car on ne peut nier que le nombre des formules fraternitaires ne soit indéfini. (p. 60 à 62)

[…] toutes les forces du gouvernement étant appliquées à prévenir et à réprimer les dols, les fraudes, les délits, les crimes, les violences, il est à croire qu’elles atteindraient d’autant mieux ce but qu’elles ne seraient pas disséminées, comme aujourd’hui, sur une foule innombrables d’objets étrangers à leurs attributions essentielles. […] Aussi la Sécurité n’est pas, il s’en faut de beaucoup, le trait distinctif de la société française. Elle serait complète sous le régime dont je me suis fait, pour le moment, l’analyste ; sécurité dans l’avenir, puisque aucune utopie ne pourrait s’imposer en empruntant la force publique ; sécurité dans le présent, puisque cette force serait exclusivement consacrée à combattre et anéantir l’injustice. (p. 65)

[…] un mot des conséquences de la Sécurité. Voilà donc la Propriété sous ses formes diverses, foncière, mobilière, industrielle, intellectuelle, manuelle, complètement garantie. Là voilà à l’abri des malfaiteurs et, qui plus est, des atteintes de la Loi, […], des exigences de l’impôt, des intrigues, des prétentions et des influences parlementaires.
Le prix des choses et du travail subira donc le minimum possible de fluctuation, et sous l’ensemble de toutes ces conditions réunies, il n’est pas possible que l’industrie ne se développe, que les richesses ne s’accroissent, que les capitaux ne s’accumulent avec une prodigieuse rapidité.
Or, quand les capitaux se multiplient, ils se font concurrence entre eux ; leur rémunération diminue, ou, en d’autres termes, l’intérêt baisse. Il pèse de moins en moins sur le prix des produits. La part proportionnelle du capital dans l’œuvre commune va décroissant sans cesse. […] Le prix des objets de consommation est soulagé de toute la part que le capital prélève en moins ; la vie est à bon marché, et c’est une première condition essentielle pour l’affranchissement des classes ouvrières. En même temps, et par un effet de la même cause (l’accroissement rapide du capital), les salaires haussent de toute nécessité. Les capitaux, en effet, ne rendent absolument rien qu’à la condition d’être mis en œuvre. Plus ce fonds des salaires est grand et occupé, relativement à un nombre déterminé d’ouvriers, plus le salaire hausse.

Ainsi, le résultat nécessaire de ce régime de justice exacte, et par conséquent de liberté et de sécurité, c’est de relever les classes souffrantes de deux manières, d’abord en leur donnant la vie à bon marché, ensuite en élevant le taux des salaires.
(p. 66-67)

Quand une nation est écrasée de taxes, rien n’est plus difficile que de les répartir également. […] Il y a cependant une chose plus impossible encore, c’est de les rejeter sur les riches. L’État ne peut avoir beaucoup d’argent qu’en épuisant tout le monde et les masses surtout. (p. 70 et 71)

Supposons maintenant qu’au sein [du] peuple prévale que la loi ne se bornera plus à imposer la justice ; qu’elle aspirera encore à imposer la fraternité. Qu’arrivera-t-il ?
D’abord une incertitude effroyable, une insécurité mortelle planera sur tout le domaine de l’activité privée ; car la fraternité peut revêtir des milliards de formes inconnues […] qui viendront chaque jour menacer toutes les relations établies.

Au nom de la fraternité, l’un demandera l’uniformité des salaires, et voilà les classes laborieuses réduites à l’état de castes indiennes ; ni l’habileté, ni le courage, ni l’assiduité, ni l’intelligence ne pourront les relever ; une loi de plomb pèsera sur elles. Ce monde leur sera comme l’enfer du Dante : Lasciate ogni speranza, voi ch’entrate.

Au nom de la fraternité, un autre demandera que le travail soit réduit à dix, à huit, à six à quatre heures ; et voilà la production arrêtée. […] celui-ci voudra que l’État fournisse du travail ; celui-là, de l’instruction, et cet autre, des pensions à tous les citoyens. […]
Je m’arrête. Il est bien évident que, dans cette voie, la source des utopies est inépuisable. Elles seront repoussées, dira-t-on. Soit ; mais il est possible qu’elles ne le soient pas, et cela suffit pour créer l’incertitude, le plus grand fléau du travail.

Sous ce régime, les capitaux ne pourront se former. Ils seront rares, chers, concentrés. Cela veut dire que les salaires baisseront, et que l’inégalité creusera, entre les classes, un abîme de plus en plus profond.

Les finances publiques ne tarderont pas d’arriver à un complet désarroi. Comment pourrait-il en être autrement quand l’État est chargé de fournir tout à tous ? Le peuple sera écrasé d’impôts, on fera emprunt sur emprunt ; après avoir épuisé le présent, on dévorera l’avenir.

Enfin, comme il sera admis en principe que l’État est chargé de faire de la fraternité en faveur des citoyens, on verra le peuple tout entier transformé en solliciteur. Propriété foncière, agriculture, industrie, commerce, marine, compagnies industrielles, tout s’agitera pour réclamer les faveurs de l’État. Le Trésor public sera littéralement au pillage. (p. 75 à 77)

Qui ne serait heureux de voir l’État assumer sur lui toute peine, toute prévoyance, toute responsabilité, tout devoir, tout ce qu’une Providence, dont les desseins sont impénétrables, a mis de laborieux et de lourd à la charge de l’humanité, et réserver aux individus dont elle se compose le côté attrayant et facile, les satisfactions, les jouissances, la certitude, le calme, le repos, un présent toujours assuré, un avenir toujours riant, la fortune sans soins, la famille sans charges, le crédit sans garanties, l’existence sans efforts ? (p. 81)

D’où [l’État] tire-t-il ces ressources, qu’on le provoque à épancher en bienfaits sur les individus ? N’est-ce pas des individus eux-mêmes ? Comment donc ces ressources peuvent-elles s’accroître en passant par les mains d’un intermédiaire parasite et dévorant ? N’est-il pas clair, au contraire, que ce rouage est de nature à absorber beaucoup de forces utiles et à réduire d’autant la part des travailleurs ? Ne voit-on pas aussi que ceux-ci y laisseront, avec une portion de leur bien-être, une portion de leur liberté ? (p. 81-82)

[Bastiat parle ici de la religion, mais son propos peut être généralisé] Quelque désirable que soit l’Unité, la diversité, c’est-à-dire la recherche et la discussion valent mieux encore, tant que ne luira pas pour les intelligences le signe infaillible auquel cette vraie foi se fera reconnaître. L’intervention de l’État, alors même qu’elle prendrait pour prétexte la Fraternité, serait donc une oppression, une injustice, si elle prétendait fonder l’Unité ; car qui nous répond que l’État, à son insu peut-être, ne travaillerait pas à étouffer la vérité au profit de l’erreur ? L’Unité doit résulter de l’universel assentiment de convictions libres et de la naturelle attraction que la vérité exerce sur l’esprit des hommes. […] On redoute la diversité, on la flétrit sous le nom d’anarchie ; mais elle résulte forcément de la diversité même des intelligences et des convictions, diversité qui tend d’ailleurs à s’effacer par la discussion, l’étude et l’expérience. En attendant, quel titre a un système à prévaloir sur les autres par la loi ou la force ? (p. 83 à 85)

Si vous faites de la fraternité une prescription légale, dont les actes soient prévus et rendus obligatoires par le Code industriel, que reste-t-il de cette définition ? Rien qu’une chose : le sacrifice ; mais le sacrifice involontaire, forcé, déterminé par la crainte du châtiment. Et, de bonne foi, qu’est-ce qu’un sacrifice de cette autre, imposé à l’un au profit de l’autre ? Est-ce de la fraternité ? Non, c’est de l’injustice ; il faut dire le mot, c’est de la spoliation légale, la pire des spoliations, puisqu’elle est systématique, permanente et inévitable. […] lorsque ce principe [de fraternité] est introduit dans la législation, […] il frappe d’inertie le capital et le travail ; car rien ne garantit qu’il ne se développera pas indéfiniment. Faut-il donc tant de raisonnements pour démontrer que, lorsque les hommes n’ont plus la certitude de jouir du fruit de leur travail, ils ne travaillent pas ou travaillent moins. [L’insécurité] empêche [les capitaux] de se former ; et que deviennent alors les classes mêmes dont on prétendait soulager les souffrances ? (p. 88 et 89)

Quand, sous prétexte de fraternité, le Code impose aux citoyens des sacrifices réciproques, la nature humaine ne perd pas pour cela ses droits. L’effort de chacun consiste alors à apporter peu à la masse des sacrifices, et à en retirer beaucoup. Or, dans cette lutte, sont-ce les plus malheureux qui gagnent ? Non certes, mais les plus influents et les plus intrigants. (p. 90)

La dissidence profonde, irréconciliable sur ce point entre les socialistes et les économistes, consiste en ceci : les socialistes croient à l’antagonisme essentiel des intérêts. Les économistes croient à l’harmonie naturelle, ou plutôt à l’harmonisation nécessaire et progressive des intérêts. […] la Providence ne s’est pas trompée, si elle a arrangé les choses de telle sorte que les intérêts, sous la loi de justice, arrivent naturellement aux combinaisons les plus harmoniques ; si, selon l’expression de M. de Lamartine, ils se font par la liberté une justice que l’arbitraire ne peut leur faire. […] n’est-ce pas une vive satisfaction pour l’esprit que de voir l’harmonie dans la liberté, quand d’autres sont réduits à la demander à l’arbitraire ? (p. 94)

Nous disons : […] la meilleure condition du progrès, c’est la justice et la liberté. […] notre erreur, si elle est démontrée, implique l’urgence de substituer l’artificiel au naturel, l’arbitraire à la liberté. (p. 95)

Il est des choses qui ne peuvent être faites que par la force collective ou le pouvoir, et d’autres qui doivent être abandonnées à l’activité privée. Le problème fondamental de la science politique est de faire la part de ces deux modes d’action. La fonction publique, la fonction privée ont toutes deux en vue notre avantage. Mais leurs services diffèrent en ceci, que nous subissons forcément les uns et agréons volontairement les autres ; d’où il suit qu’il est raisonnable de ne confier à la première que ce que la seconde ne peut absolument pas accomplir. Pour moi, je pense que lorsque le pouvoir a garanti à chacun le libre exercice et le produit de ses facultés, réprimé l’abus qu’on en peut faire, maintenu l’ordre, assuré l’indépendance nationale et exécuté certains travaux d’utilité publique au-dessus des forces individuelles, il a rempli à peu près toute sa tâche. […] Il serait peu coûteux, puisqu’il serait renfermé dans les plus étroites limites. Il serait libéral, car, sous la seule condition de ne pas froisser la liberté d’autrui, chaque citoyen jouirait, dans toute sa plénitude, du franc exercice de ses facultés industrielles, intellectuelles et morales. […]
Mais, fût-on d’accord sur les limites de la puissance publique, ce n’est pas une chose aisée que de l’y faire rentrer et de l’y maintenir. Le pouvoir, vaste corps organisé et vivant, tend naturellement à s’agrandir. Il se trouve à l’étroit dans sa mission de surveillance. Or, il n’y a pas pour lui d’agrandissements possibles en dehors d’empiétements successifs sur le domaine des facultés individuelles. Extension du pouvoir, cela signifie usurpation de quelque mode d’activité privée, transgression de la limite que je posais tout à l’heure entre ce qui est et ce qui n’est pas de son attribution essentielle. Le pouvoir sort de sa mission quand, par exemple, il impose une forme de culte à nos consciences, une méthode d’enseignement à nos esprits, une direction à notre travail ou à nos capitaux, etc.
Et veuillez remarquer, messieurs, que le pouvoir devient coûteux à mesure qu’il devient oppressif. Car il n’y a pas d’usurpations qu’il puisse réaliser autrement que par des agents salariés. Chacun de ses envahissements implique donc la création d’une administration nouvelle, l’établissement d’un nouvel impôt ; en sorte qu’il y a entre nos libertés et nos bourses une inévitable communauté de destinées. (p. 108 à 110)

L’unité est une belle chose, mais à la condition d’être dans le vrai. Ce qui revient toujours à dire que le monopole universitaire n’est compatible qu’avec l’infaillibilité. Laissons donc l’enseignement libre. Il se perfectionnera par les essais, les tâtonnements, les exemples, la rivalité, l’imitation, l’émulation. L’unité n’est pas au point de départ des efforts de l’esprit humain ; elle est le résultat de la naturelle gravitation des intelligences libres vers le centre de toute attraction : la vérité. Ce n’est pas à dire que l’autorité publique doit se renfermer dans une complète indifférence. Je l’ai déjà dit : sa mission est de surveiller l’usage et de réprimer l’abus de toutes nos facultés. J’admets qu’elle l’accomplisse dans toute son étendue, et avec plus de vigilance en matière d’enseignement qu’en toute autre ; qu’elle exige des conditions de capacité, de moralité ; qu’elle réprime l’enseignement immoral ; qu’elle veille à la santé des élèves. J’admets tout cela, quoiqu’en restant convaincu que sa sollicitude la plus minutieuse n’est qu’une garantie imperceptible auprès de celle que la nature a mise dans le cœur des pères et dans l’intérêt des professeurs. (p. 127-128)

Quand une nation, victime d’une timidité exagérée, n’ose rien faire par elle-même, et qu’elle sollicite à tout propos l’intervention de l’État, il faut bien qu’elle se résigne à être impitoyablement rançonnée ; car l’État ne peut rien faire sans finances, et quand il a épuisé les sources ordinaires de l’impôt, force lui est d’en venir aux exactions les plus bizarres et les plus vexatoires. De là, les contributions indirectes sur les boissons. [que nous pourrions remplacer par n’importe quel nouvel impôt d’aujourd’hui…] (p. 133)

jeudi 20 mai 2021

Discours de la servitude volontaire d’Étienne de La Boétie : grandeur de l’homme libre, décadence de l’homme asservi.

« puisque tous les êtres qui ont la faculté de sentir sentent systématiquement le mal de la sujétion, et courent après la liberté, […] quelle malchance a donc eu lieu qui a pu dénaturer l’homme, seul né véritablement pour vivre libre, au point de lui faire perdre et le souvenir de son être premier, et le désir de le retrouver ? » (p. 20)

« comment s’est enracinée si profondément cette volonté de servir, si opiniâtre qu’il semble maintenant que l’amour même de la liberté ne soit pas si naturel [?] » (p. 17)

          Mises à part quelques exceptions (Sparte, Venise etc.), La Boétie dresse le constat que les peuples ont tendance à se soumettre plutôt docilement, dans leur majorité, à des tyrans qui l’asservissent et qui font leur malheur, bien souvent sans qu'ils ne s'en rendent compte eux-mêmes. L’état d’asservissement semble donc être la règle plutôt que l’exception dans la vie et l’histoire humaine, à l’image de l’essai postérieur de William Hazlitt, What is the people ?, qui avançait l’idée que « Liberty is short and fleeting, a transient grace that lights upon the earth by stealth and at long intervals ».
Tout en investiguant les causes d’un tel paradoxe, puisque pour La Boétie l'homme naît naturellement avec le goût de la liberté et se retrouve cependant asservi la majeure partie du temps (sur lesquelles nous reviendrons plus ou moins brièvement), La Boétie cherche dans son essai principalement à faire l’éloge des rares personnes qui ont conservé en elles cet absolu de la liberté, contraire le plus souvent à la définition communément partagé du « bonheur », éternels insatisfaits qui ne font aucune compromission de leur liberté malgré tous les avantages ou explications que ceux qui les oppriment leur présentent. À l’inverse, La Boétie décrit comment, en dépit parfois de ses atours séduisants, mener une vie asservie est la pire chose qui puisse arriver à l'homme, qui ne peut vivre comme il l’entend ou qui vit une vie qui n’est in fine pas la sienne propre.

Les grands moments de l’argumentation de La Boétie sont très connus : c’est la coutume, ou l’habitude, l'éducation, qui font que les peuples finissent par s’accommoder de la servitude : ils s’y résignent dans un premier temps, puis la servitude devient en quelque sorte l’état naturel de leur condition, à laquelle il ne songe plus à y remédier. Ceux nés et n'ayant connu que la servitude s'en accommodent d'autant mieux qu'ils n'ont eux jamais connu la véritable liberté, les rendant encore davantage dociles par rapport au pouvoir.
        C’est aussi, dans un deuxième point, l’idée qu’au final, une large partie du peuple profite, ou croit profiter de l’état de servitude dans lequel ils sont : La Boétie expose une conception du ruissellement pourrait-on dire, où, par cercles concentriques, chacun profite du tyran et du système d’asservissement qu’il a mis en place : son premier cercle de proches a un cercle dont ils font profiter de leurs largesses, ce deuxième en a un troisième plus large à sa disposition auquel ils dispensent leurs faveurs etc. La Boétie affirme à juste titre que parfois, ceux qui sont les plus haïssables ne sont peut-être pas les tyrans eux-mêmes, mais son cercle immédiat qui le conseille, gravite autour de lui pour arracher biens et pouvoir (p. 47 à 49). Ces derniers par ailleurs mènent une vie en apparence de plaisirs, mais empoisonnée par l’instabilité et la précarité de leur position, à l’image de la fable de La Fontaine, « Le Berger et le Roi » (livre X, fable IX). Transposé à notre époque contemporaine, ne peut-on y voir à quel point sont répugnantes les diverses machinations politiques pour telle ou telle position de tel ou tel homme politique, qui n'hésite souvent pas à renier ses propres idées pour complaire au nouveau Président en exercice, véritable transposition de l'esprit de Cour tel qu'il était durant les temps monarchiques ? Ou bien encore, à un niveau plus modeste, au niveau d'un cercle concentrique plus éloigné du centre, pour reprendre la métaphore employée, cette dépendance à l’État dans laquelle une large partie de la population, certaines professions, associations… sont aujourd’hui tombées, similaire sur bien des aspects à cette large dépendance dans laquelle étaient tombés les peuples des nations communistes de l’Est ?
        Enfin, La Boétie expose l’idée, concomitante avec le deuxième point, que la majeure partie des personnes asservies sont au final « heureuses » à leur manière malgré leur condition : ils disposent au final de suffisamment de biens matériels et de divertissements qui leur donnent l’illusion d’être heureux, ou du moins que l’état d’asservissement dans lequel ils se trouvent néanmoins est au final supportable et n’entrave pas trop leur bonheur quotidien et individuel. C'est la fameuse idée du pain et des jeux pour divertir le peuple, qui s'en réjouit et n'en demande guère plus, qui n'est guère neuve et remonte déjà à l'Antiquité romaine, que Sénèque avait pu observer avec dégoût (p. 36-37).

            Bien que l’essai de La Boétie s’applique essentiellement aux régimes tyranniques et prenne des exemples à cette aune, son écrit est applicable dans nos démocraties occidentales actuelles. La servitude volontaire dont il est question peut se trouver dans toute situation où la liberté individuelle est limitée, voire étouffée par le pouvoir en place. La Boétie dénonce surtout l’indifférence, l’apathie, voire le zèle dont font preuve ceux qui sont opprimés vis-à-vis de ou pour entretenir leur condition d'esclaves : au lieu de tenir comme La Boétie la liberté comme le bien suprême de l’homme, sans lequel la vie que mène l’homme ne vaut rien et ne vaut guère la peine d’être vécue, la grande majorité des hommes la tient au contraire comme accessoire, négligeable dans leur hiérarchie des valeurs et d’une vie accomplie, et s’accommodent de tout régime oppressif du moment que ce dernier ne leur soit pas trop immédiatement insupportable, et leur permettent de satisfaire leur conception du bonheur basé sur le plaisir et le matérialisme. Bernanos ira plus loin en disant que les hommes redoutent même la liberté, et ne sauraient quoi en faire, et de par cette crainte sont ravis d’avoir d’autres personnes qui réfléchissent et mènent leur vie à leur place.

            C’est cette conception de la liberté individuelle comme absolu et bien suprême de l’homme qui me semble être le cœur de cet essai qui cherche à comprendre les raisons de la servitude volontaire dont La Boétie s’étonnait déjà à son époque, et son essai est d’une justesse telle que ses observations se sont malheureusement trouvées vérifiées par moult périodes historiques après sa mort.

Pour conclure ce bref article, la solution de La Boétie est également séduisante, bien que si connue dorénavant : nul besoin d’exploit héroïque, extraordinaire pour sortir de notre état de servitude volontaire. C’est d’abord une résistance intérieure, un refus de servir et de se conformer aux caprices du tyran, mais surtout aux diverses moyens employés par le régime tyrannique pour rendre la servitude plus douce et soi-disant « supportable », qui sortira l’homme de sa servitude. Une solution néanmoins qui requiert qu’une majorité, ou du moins une large part, d’hommes prenne conscience de cela et se lance dans de telles actions de désobéissance passive : l’essai de La Boétie s’avère à ce titre précurseur de certains mouvements de liberté et de droits revendiqués qui ont émaillé le XXe siècle, qui à mes yeux néanmoins restent l’exception dans l’histoire humaine : un leader charismatique, une sorte de héros carlylien, est nécessaire pour permettre à un mouvement d’une telle ampleur de se matérialiser.
Ainsi, la norme me semble plutôt être une résistance se reposant sur une minorité d’hommes libres agissant avec détermination et honneur, au sein d’une population largement soumise et apathique : comme le souligne La Boétie, la prise de conscience de la perte de notre liberté, et de la gravité d’une telle perte, n’est mesurée que par quelques hommes dans lesquels subsiste cet instinct et amour naturel, si vite étouffé hélas chez tant de personnes, de la liberté individuelle, qui fait toute la noblesse et grandeur de l’homme, malgré l’ostracisation, la pauvreté et/ou le danger dans lesquels une telle personne s’expose (p. 30).
Ceux pour qui au contraire cet attachement à la liberté s’est éteint sombrent dans une forme de décadence, que La Boétie décrit dans un passage remarquable en parlant du caractère efféminé de ces personnes (p. 32-33), un bonheur illusoire dans lequel néanmoins ils ne peuvent vivre comme ils l’entendent, à l’image de la fable de La Fontaine, « Le Loup et le Chien » (livre I, fable V).


Voici pour terminer un choix de passages illustrant la plupart des points que j'ai développés, ainsi que d'autres abordant d'autres idées :

 « [les peuples sont souvent asservis] Non pas d’un Hercule ni d’un Samson, mais d’un seul hommeau, et le plus souvent le plus lâche et le plus efféminé de toute la nation. Non pas d’un homme accoutumé à la poussière des batailles, ni même à peine au sable des tournois ; non pas d’un homme capable par sa force de commander des hommes, mais d’un homme empêtré à se faire l’esclave de la moindre courtisane ». (p. 10)

« Encore ce seul tyran, il n’est pas besoin de le combattre, il n’est pas besoin de le défaire : il est de soi-même défait, pourvu que le pays ne consente pas à sa servitude. Il ne faut rien lui ôter, mais ne rien lui donner ; le pays n’a besoin de se mettre en peine de rien pour soi, pourvu qu’il ne fasse rien contre soi. Ce sont donc les peuples mêmes qui se laissent ou plutôt se font maltraiter […] s’il lui en coûtait quelque chose de recouvrer sa liberté, je ne l’en presserais point – et pourtant qu’est-ce que l’homme doit avoir de plus cher que de se remettre en son droit naturel, et pour ainsi dire, de bête redevenir homme ? (p. 13)

« Comment a-t-il un quelconque pouvoir sur vous, sinon par vous ? Comment oserait-il vous assaillir s’il n’avait aucune complicité chez vous ? […] Soyez décidés à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ou que vous l’ébranliez, mais seulement : ne le soutenez plus, et vous le verrez comme un grand colosse à qui l’on a dérobé la base, de son poids même s’effondrer au sol et se rompre. » (p. 16)

« Les gens hardis, pour acquérir le bien qu’ils demandent, ne craignent point le danger […]. Le désir de l’avoir leur demeure par la nature ; ce désir, cette volonté est commune aux sages et aux insensés […] pour souhaiter toutes choses qui, étant acquises, les rendraient heureux et contents. Une seule chose fait exception, pour laquelle, je ne sais comment, la nature fait défaut aux hommes pour la désirer, c’est la liberté, qui est toutefois un bien si grand et si plaisant que si elle vient à être perdue, tous les maux viennent à la file, et les biens même qui demeurent après elle perdent entièrement leur goût et leur saveur, corrompus par la servitude. La liberté seule, les hommes ne la désirent point… » (p. 14-15)

« Celui à qui le peuple a donné l’État devrait être, ce me semble, plus supportable, et le serait, je crois, si ce n’est que dès lors qu’il se voit élevé au-dessus des autres, flatté par je ne sais quoi, qu’on appelle la grandeur, il délibère de ne pas en bouger […] et dès lors qu’ils ont adopté cette idée, c’est chose étrange de voir combien ils surpassent en toutes sortes de vices, et particulièrement en cruauté, les autres tyrans, ne voyant d’autre moyen pour assurer la nouvelle tyrannie, que de resserrer si fort la servitude, et d’éloigner tant leurs sujets de la liberté, que même si la mémoire en est fraîche, ils peuvent la leur faire perdre. » (p. 21)

« Il n’est pas croyable de voir à quel point le peuple, dès lors qu’il est assujetti, tombe si soudain en un tel et si profond oubli de la liberté qu’il n’est pas possible qu’il se réveille pour la ravoir : servant si librement et si volontiers qu’on dirait à le voir qu’il a non pas perdu sa liberté, mais gagné sa servitude. » (p. 23)

« il faut cependant confesser que [la nature] a sur nous moins de pouvoir que la coutume, parce que le naturel, si bon soit-il, se perd s’il n’est entretenu, et l’éducation nous façonne toujours à sa manière, quoi qu’il en soit, malgré la nature : les semences de bien que la nature met en nous sont si menues et glissantes qu’elles ne peuvent endurer le moindre heurt produit par une éducation contraire. Elles s’entretiennent moins aisément qu’elles ne s’abâtardissent, se fondent, et s’anéantissent, ni plus ni moins que les arbres fruitiers, qui ont bien tous un naturel à part, qu’ils gardent intact si on les laisse se développer, mais qu’ils délaissent aussitôt pour porter d’autres fruits étrangers et non les leurs, pour peu qu’on les greffe. » (p. 24)

« On ne pleure jamais ce que l’on n’a jamais eu, et le regret ne vient jamais qu’après le plaisir ; c’est toujours avec la connaissance du mal que revient le souvenir de la joie passée. » (p. 28 et 29)

« La nature de l’homme est bien d’être libre et de vouloir l’être ; mais aussi sa nature est telle que naturellement il prend le pli que son éducation lui donne. » (p. 29)

« les années ne donnent jamais le droit de mal faire, au contraire elles aggravent l’injustice. » (p. 29)

« Ce sont souvent ceux-là qui ayant l’entendement net et l’esprit clairvoyant, ne se contentent pas comme la populace grossière de regarder ce qui est devant leurs pieds, mais s’inquiètent de ce qui est derrière et devant, et se remémorent de surcroît les choses passées pour juger de celles du temps à venir, et pour mesurer les présentes. Ce sont ceux qui, ayant la tête, d’eux-mêmes, bien faite, l’ont encore polie par l’étude et le savoir : ceux-là, quand bien même la liberté serait entièrement perdue et toute hors du monde, l’imaginent et la sentent en leur esprit, et même la savourent ; et la servitude n’est pas à leur goût, si adroitement qu’on la déguise. » (p. 30)

« Et toutefois, si l’on veut interroger les faits du temps passé et les annales anciennes, de ceux qui, voyant leur pays mal dirigé et en de mauvaises mains, ont entrepris avec une intention bonne, entière et non feinte, de le délivrer, il s’en trouvera peu ou point qui n’en soient venus à bout, et peu de cas où la liberté, pour advenir, n’ait eu besoin de s’épauler elle-même. » (p. 31)

« aisément sous les tyrans les gens deviennent lâches et efféminés. […] Aussi est-il donc certain qu’avec la liberté se perd du même coup la vaillance : les peuples sujets n’ont point d’allégresse au combat ni d’âpreté ; ils vont au danger comme attachés et quasiment tout engourdis, pour s’acquitter d’une tâche, et ne sentent point bouillir dans leur cœur l’ardeur de la liberté, qui fait mépriser le péril, et donne envie d’acheter par une belle mort parmi ses compagnons l’honneur et la gloire. Entre les gens libres chacun de son côté rivalise à qui mieux mieux pour le bien commun ; tous espèrent avoir leur part au mal de la défaite ou au bien de la victoire. Mais les gens asservis, outre ce courage guerrier, ils perdent aussi en toutes autres choses la vivacité et ils ont le cœur bas et mou, incapable de grandeur. » (p. 32-33)

« le tyran ne pense jamais sa puissance assurée tant qu’il n’est pas parvenu au point où il n’a plus pour sujets que des hommes sans valeur. » (p. 34)

« c’est le naturel du petit peuple, dont le nombre est toujours plus grand dans les villes, que d’être soupçonneux à l’égard de celui qui l’aime, et naïf envers celui qui le trompe. » (p. 35)

« Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes étranges, les médailles, les tableaux, et autres drogues du même acabit étaient pour les peuples anciens les appâts de la servitude, le prix de leur liberté, les outils de la tyrannie : ce moyen, cette pratique, ces allèchements, étaient ce dont disposaient les anciens tyrans pour endormir leurs sujets sous le joug. » (p. 36)

« Toujours l’homme du peuple a été comme cela : il est, au plaisir qu’il ne peut recevoir sans trahir son honneur, tout ouvert et disposé, et au tort, à la douleur qu’il ne peut souffrir sans trahir son honneur, insensible. » (p. 37)

« Aujourd’hui, ils ne font pas beaucoup mieux ceux qui ne font guère de mal, surtout conséquent, sans l’accompagner de jolis propos sur le bien public et le soulagement commun. » (p. 38)

« l’expansion du Sénat sous Jules César, l’établissement de nouveaux états, de nouvelles charges [ :] Il ne s’agissait pas, certes, à bien y réfléchir, de réformer la justice, mais de fournir de nouveaux soutiens à la tyrannie. En somme, on comprendra que l’on en arrive à ce point par les faveurs ou sous-faveurs, les gains ou regains qu’on a avec les tyrans, et qu’il se trouve finalement autant de gens auxquels la tyrannie semble être profitable que d’autres à qui la liberté serait agréable. » (p. 46)

« dès lors qu’un roi s’est déclaré tyran, tout le mauvais, toute la lie du royaume – […] ceux qui sont entachés d’une ardente ambition et d’une notable cupidité – tous ceux-là s’amassent autour de lui et le soutiennent pour avoir leur part du butin et être, sous le grand tyran, tyranneaux eux-mêmes. » (p. 47)

« Le laboureur et l’artisan, même s’ils sont asservis, en sont quittes en faisant ce qu’on leur dit. Mais le tyran voit les gens qui sont près de lui quémandant et mendiant sa faveur : il ne faut pas seulement qu’ils fassent ce qu’il dit, mais qu’ils pensent ce qu’il veut, et souvent, pour lui donner satisfaction, qu’ils préviennent encore ses pensées. Il ne leur suffit pas, à eux, de lui obéir, il faut encore lui complaire, il faut qu’ils se brisent, qu’ils se tourment, qu’ils se tuent à travailler pour ses affaires ; et puis qu’ils se plaisent à son plaisir, qu’ils délaissent leur goût pour le sien, qu’ils forcent leur tempérament, qu’ils se dépouillent de leur naturel, il faut qu’ils soient attentifs à ses paroles, à sa voix, à ses signes, et à ses yeux, qu’ils n’aient ni œil ni pied ni main qui ne soit aux aguets pour épier ses volontés et pour découvrir ses pensées.

Cela, est-ce vivre heureux ? Cela s’appelle-t-il vivre ? Est-il chose au monde moins supportable que cela, je ne dis pas pour un homme de cœur, je ne dis pour un homme bien né, mais seulement pour un homme ayant du bon sens ou, simplement, une face d’homme ? Quelle condition est plus misérable que de vivre de telle sorte qu’on n’ait rien à soi, tenant d’autrui son plaisir, sa liberté, son corps et sa vie ? » (p. 48-49)

« L’amitié, c’est un nom sacré, c’est une chose sainte, elle ne naît jamais qu’entre gens de bien, et ne vient qu’avec une mutuelle estime ; elle ne s’entretient non tant par des bienfaits que par une vie vertueuse. Ce qui rend un ami assuré de l’autre, c’est la connaissance qu’il a de son intégrité ; les cautions qu’il en a, ce sont son caractère bon, la foi et la constance. Il ne peut y avoir d’amitié là où se trouve la cruauté, là où se trouve la déloyauté, là où se trouve l’injustice : de sorte qu’entre les méchants, quand ils s’assemblent, c’est un complot, non pas une compagnie. Ils ne s’entr’aiment pas, mais ils s’entre-craignent, ils ne sont pas amis, mais ils sont complices. […] encore serait-il difficile de trouver chez un tyran un amour assuré, parce qu’étant au-dessus de tous, et n’ayant point de compagnon, il est déjà au-delà des bornes de l’amitié, qui a sa vraie place dans l’équité ; qui ne veut jamais boiter, mais toujours aller d’un pas égal. » (p. 53)

« Volontiers le peuple, du mal qu’il souffre, n’en accuse point le tyran, mais ceux qui le dirigent : ceux-là, les peuples, les nations, tout le monde à qui mieux mieux jusqu’aux paysans, jusqu’aux laboureurs, savent leurs noms, déchiffrent leurs vices, amassent sur eux mille outrages, mille vilenies, mille malédictions. » (p. 55-56)

samedi 15 mai 2021

L’Amour médecin de Molière : satire de l'arrogance d'une certaine forme de médecine et de ses croyants

(L'édition de la pièce est celle dans Œuvres complètes I, éd. Gallimard, coll. Pléiade, 2010)

Si Le Malade imaginaire est sans doute la pièce la plus célèbre de Molière parmi ses pièces satiriques sur la médecine, L’Amour médecin n’est pas en reste sur ce domaine et regorge de situations absurdes, qui eussent pu sembler exagérées, si la réalité actuelle que nous vivons ne leur donnait pas une résonance attestant de leur vérité universelle, qui au lieu de paraître outrée serait presque par comparaison sous-estimée, tant la fiction, loin d’être invraisemblable comme il lui a été souvent reproché, se trouve souvent prise à défaut et dépassée par l’absurdité du réel et la bêtise humaine.

Les parallèles que nous pouvons tracer entre ces pièces et notre époque contemporaine sont innombrables : qu’il s’agisse des comportements de certains médecins, plus préoccupés de suivre à la lettre telle ou telle méthodologie rigide et abstraite au détriment de la santé et de la vie concrète du patient (voir la conversation entre Monsieur Tomès et Monsieur des Fonandrès à l’acte II, scène 3, ainsi que la courte réplique de Monsieur Bahès à l'acte II, scène 5), voire même à nier la réalité lorsque celle-ci vient à l'encontre de leurs croyances (voir la scène entre Monsieur Tomès et la pragmatique servante Lisette, acte II scène 2) ; ou de la crédulité d'une large partie de la population toute disposée à croire à divers miracles (le médicament-miracle Orviétan aux innombrables vertus thérapeutiques, acte II scène 7), en dehors de toute rationalité, pour soulager leur peur de mourir (voir la tirade de Filerin, acte III scène 1).


Voici ci-dessous un court florilège de certaines passages frappants de la pièce, découpé en 2 parties :
1/ Une première partie, assez courte, à teneur moraliste.
2/ Une seconde partie, plus conséquente, consacrée à la satire de la médecine.

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1/ Partie moraliste :

SGANARELLE (au sujet de la mort de sa femme) : Elle est morte, cette perte m’est très sensible, et je ne puis m’en ressouvenir sans pleurer. Je n’étais pas fort satisfait de sa conduite, et nous avions le plus souvent dispute ensemble ; mais enfin, la mort rajuste toutes choses. Elle est morte : je la pleure. Si elle était en vie, nous nous querellerions.

SGANARELLE (sur les conseils de ses amis quant à la conduite à adopter face à la mélancolie de sa fille) : Tous ces conseils sont admirables assurément : mais je les tiens un peu intéressés, et trouve que vous me conseillez fort bien pour vous. […] Celui que vous aimez, ma voisine, a, dit-on, quelque inclination pour ma fille, et vous ne seriez pas fâchée de la voir la femme d’un autre. Et quant à vous, ma chère nièce, ce n’est pas mon dessein, comme on sait, de marier ma fille avec qui que ce soit, et j’ai mes raisons pour cela. Mais le conseil que vous me donnez de la faire Religieuse, est d’une femme qui pourrait bien souhaiter charitablement d’être mon héritière universelle. Ainsi, Messieurs et Mesdames, quoique tous vos conseils soient les meilleurs du monde, vous trouverez bon, s’il vous plaît, que je n’en suive aucun. Voilà de mes donneurs de conseils à la mode. (Acte I, scène 1)

LISETTE : On dit bien vrai : qu’il n’y a point de pires sourds, que ceux qui ne veulent point entendre. […] Que prétend-il que vous fassiez ? N’êtes-vous pas en âge d’être mariée ? et croit-il que vous soyez de marbre ? [à propos du refus de Sganarelle de marier sa fille, et de feindre même de ne pas l’avoir entendue] (acte I, scène 4)

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2/ Partie satire de la médecine : 

LISETTE : il ne faut jamais dire, une telle personne est morte d’une fièvre et d’une fluxion sur la poitrine : mais, elle est morte de quatre Médecins, et de deux Apothicaires. […] Ma foi, Monsieur, notre Chat est réchappé depuis peu, d’un saut qu’il fit du haut de la maison dans la rue, et il fut trois jours sans manger, et sans pouvoir remuer ni pied ni patte ; mais il est bien heureux de ce qu’il n’y a point de Chats Médecins : car ses affaires étaient faites, et ils n’auraient pas manqué de le purger, et de le saigner. (acte II, scène 1)

LISETTE : Ah, Monsieur, vous en êtes.

SGANARELLE : De quoi donc connaissez-vous Monsieur ?

LISETTE : De l’avoir vu l’autre jour chez la bonne amie de Madame votre nièce.

MONSIEUR TOMÈS : Comment se porte son cocher ?

LISETTE : Fort bien, il est mort.

MONSIEUR TOMÈS : Mort !

LISETTE : Oui.

MONSIEUR TOMÈS : Cela ne se peut.

LISETTE : Je ne sais si cela se peut, mais je sais bien que cela est.

MONSIEUR TOMÈS : Il ne peut pas être mort, vous dis-je.

LISETTE : Et moi je vous dis qu’il est mort, et enterré.

MONSIEUR TOMÈS : Vous vous trompez.

LISETTE : Je l’ai vu.

MONSIEUR TOMÈS : Cela est impossible. Hippocrate dit que ces sortes de maladies ne se terminent qu’au quatorze, ou au vingt-un, et il n’y a que six jours qu’il est tombé malade.

LISETTE : Hippocrate dira ce qu’il lui plaira : mais le cocher est mort. (acte II, scène 2)

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MONSIEUR TOMÈS : Mais à propos, quel parti prenez-vous dans la querelle des deux médecins, Théophraste, et Artémius ? car c’est une affaire qui partage tout notre Corps.

MONSIEUR DES FONANDRÈS : Moi, je suis pour Artémius.

MONSIEUR TOMÈS : Et moi aussi, ce n’est pas que son avis, comme on a vu, n’ait tué le malade, et que celui de Théophraste ne fût beaucoup meilleur assurément : Mais enfin, il a tort dans les circonstances, et il ne devait pas être d’un autre avis que son Ancien. Qu’en dites-vous ?

MONSIEUR DES FONANDRÈS : Sans doute. Il faut toujours garder les formalités, quoi qu’il puisse arriver.

MONSIEUR TOMÈS : Pour moi j’y suis sévère en Diable, à moins que ce soit entre amis, et l’on nous assembla un jour trois de nous autres avec un Médecin du dehors, pour une consultation, où j’arrêtai toute l’affaire, et ne voulus point endurer qu’on opinât si les choses n’allaient dans l’ordre. Les gens de la maison faisaient ce qu’ils pouvaient, et la maladie pressait : mais je n’en voulus point démordre, et la malade mourut bravement pendant cette contestation.

MONSIEUR DES FONANDRÈS : C’est fort bien fait d’apprendre aux gens à vivre, et de leur montrer leur bec jaune. [= qu’ils sont des ignorants]

MONSIEUR TOMÈS : Un homme mort n’est qu’un homme mort, et ne fait point de conséquence ; Mais une formalité négligée porte un notable préjudice à tout le Corps des Médecins. (acte II, scène 3)

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MONSIEUR BAHYS : Il vaut mieux mourir selon les règles, que de réchapper contre les règles. (acte II, scène 5)

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L’OPÉRATEUR chantant :

L’or de tous les climats qu’entoure l’Océan
Peut-il jamais payer ce secret d’importance ?
Mon remède guérit par sa rare excellence,

Plus de maux qu’on n’en peut nombrer dans tout un an.

La Gale,
La Rogne,
La Tigne,

La Fièvre,
La Peste,

La Goutte,
Vérole,

Descente,
Rougeole,

Ô ! grande puissance de l’Orviétan ! [...]

Admirez mes bontés, et le peu qu'on vous vend,
Ce trésor merveilleux, que ma main vous dispense.
Vous pouvez avec lui braver en assurance,
Tous les maux que sur nous l'ire du Ciel répand :

La Gale,
La Rogne,
La Tigne,

La Fièvre,
La Peste,

La Goutte,
Vérole,

Descente,
Rougeole,

Ô ! grande puissance de l’Orviétan ! (acte II, scène 7)

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MONSIEUR FILERIN : Puisque le Ciel nous fait la grâce que depuis tant de siècles, on demeure infatué de nous : ne désabusons point les hommes avec nos cabales extravagantes [Filerin se réfère à une dispute entre Tomès et Des Fonandrès sur le traitement adéquat à prodiguer à Lucinde, la fille de Sganarelle], et profitons de leur sottise le plus doucement que nous pourrons. Nous ne sommes pas les seuls, comme vous savez, qui tâchons à nous prévaloir de la faiblesse humaine, c’est là que va l’étude de la plupart du monde, et chacun s’efforce de prendre les hommes par leur faible, pour en tirer quelque profit. Les flatteurs, par exemple, cherchent à profiter de l’amour que les hommes ont pour les louanges, en leur donnant tout le vain encens qu’ils souhaitent : et c’est un art où l’on fait, comme on voit, des fortunes considérables. Les Alchimistes tâchent à profiter de la passion qu’on a pour les richesses, en promettant des montagnes d’or à ceux qui les écoutent. Et les diseurs d’Horoscope, par leurs prédictions trompeuses profitent de la vanité, et de l’ambition des crédules esprits : mais le plus grand faible des hommes, c’est l’amour qu’ils ont pour la vie, et nous en profitons nous autres, par notre pompeux galimatias ; et savons prendre nos avantages de cette vénération que la peur de mourir leur donne pour notre métier. Conservons-nous donc dans le degré d’estime où leur faiblesse nous a mis, et soyons de concert auprès des malades, pour nous attribuer les heureux succès de la maladie, et rejeter sur la Nature toutes les bévues de notre art. N’allons point, dis-je, détruire sottement les heureuses préventions d’une erreur qui donne du pain à tant de personnes. (acte III, scène 1)

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CLITANDRE [déguisé en Médecin pour voir sa fiancée Lucinde, fille de Sganarelle et objet d'attention des médecins pour son mal qui n'est autre que son amour contrarié pour Clitandre] : Comme l’Esprit a grand empire sur le corps, et que c’est de lui bien souvent que procèdent les maladies, ma coutume est de courir à guérir les esprits avant que de venir au corps. (acte III, scène 6)