« [...] ce n'est qu'en ruminant qu'on s'assimile ce qu'on a lu. » - (Arthur Schopenhauer)

« L'art, c'est se retrouver dans ce que l'on voit ou ce qu'on lit ; c'est quand l'auteur ou le peintre a su formuler mieux que moi ce qui m'arrive ou ce qui m'est arrivé, lorsqu'il l'interprète d'une façon beaucoup plus intelligente que moi, ou quand, grâce à son œuvre, je perçois ma propre vie d'une manière plus fine, plus belle, que moi. » - (Krzysztof Kieślowski)

dimanche 15 janvier 2023

Le Duel d'Anton Tchekhov : de la monstruosité de l’eugénisme.

Si tu l’aimais réellement et le tenais pour ton prochain, tout d’abord tu ne serais pas indifférent à ses faiblesses, tu ne leur serais pas indulgent, mais, dans son propre intérêt, tu essaierais de le mettre hors d’état de nuire. […] Dans l’intérêt de l’humanité et dans leur propre intérêt, de pareils individus devraient être supprimés. (p. 820)

S’il faut noyer et pendre les gens, dit Samoïlenko, au diable ta civilisation, au diable l’humanité ! (p. 820-821)

« Si […] le gouvernement ou la société t’ordonnaient de le supprimer, tu t’y… déciderais ?

– Ma main ne tremblerait même pas. » (p. 841)

Ses idéaux aussi sont despotiques. […] Les simples mortels, lorsqu’ils travaillent pour le bien commun, ont en vue leur prochain ; toi, moi, en un mot l’homme. Pour lui, les hommes sont des chiots et des nullités, trop insignifiants pour être le but de son existence. Il travaille, part en expédition et s’y rompra le cou non par amour du prochain mais au nom d’abstractions comme l’humanité, les générations futures, l’espèce humaine idéale. Il se soucie de l’amélioration de l’espèce humaine et à cet égard, nous ne sommes pour lui que des esclaves, de la chair à canon, des bêtes de somme. Il supprimerait ou enfermerait au bagne les uns, courberait les autres sous le joug de la discipline, les forcerait […] à se lever et à se coucher au son du tambour, posterait des eunuques pour veiller sur notre chasteté et notre moralité, ferait tirer sur tous ceux qui sortiraient du cercle de notre morale étroite et conservatrice, et tout cela au nom de l’amélioration de l’espèce humaine… Et qu’est-ce que l’espèce humaine ? Une illusion, un mirage… Les tyrans ont toujours été des illusionnistes. (p. 846)

Admettons que la morale exige que vous aimiez les hommes. Eh bien ! l’amour doit consister en l’éloignement de tout ce qui, de manière ou d’autre, leur nuit et les menace dans le présent ou l’avenir. Nos connaissances et l’évidence nous disent qu’un danger menace l’humanité du côté des anormaux mentaux et physiques. S’il en est ainsi, attaquez-vous aux anormaux. Si vous n’avez pas la force de les amener à la norme, vous avez assez de force et d’adresse pour les empêcher de nuire, c’est-à-dire pour les supprimer. (p. 882)

 

           Tchekhov est parfois perçu comme un auteur inscrit dans son époque, et son œuvre donc comme le reflet de la décadence de la haute et moyenne société russe annonciatrice de la prise de pouvoir des communistes, conséquence directe de l’abolition du servage qui bouleversa profondément l’organisation sociale de la société ainsi que les mentalités. Mais avec du recul, nous pouvons constater que l’œuvre de Tchekhov, loin de se limiter à une représentation certes peut-être fidèle d’une époque donnée, mais par conséquent datée, dépassée aujourd’hui, se révèle parfois d’une remarquable actualité dans les questions, les débats qu’elle soulève. La Salle n°6 et L’Homme à l’étui par exemple se révèlent ainsi d’une remarquable justesse dans sa peinture de tendances humaines et sociétales qui conservent toute leur actualité pour tout œil vigilant et critique de nos sociétés actuelles (pour davantage de précision, voir les liens renvoyant aux notes écrites pour ces deux nouvelles à la fin du présent article). La nouvelle Le Duel qui nous intéresse ici s’inscrit dans ce trait de l’œuvre de Tchekhov que je viens de tracer, dans le sens où elle pose notamment la question de la tentation de l’eugénisme pour les êtres considérés comme « nuisibles » ou « inutiles ».

          Ce qui rend cette nouvelle remarquable sur ce sujet de l’eugénisme (bien qu’on ne saurait réduire Le Duel à une nouvelle purement politique et polémique bien sûr, comme cette note le démontrera par la suite), c’est moins la dénonciation explicite par Tchekhov de sa monstruosité morale, conclusion à laquelle l’auteur et le lecteur arrivent implicitement et aisément, mais dans la manière dont Tchekhov dépeint comment une telle solution, inhumaine, en arrive néanmoins à être envisagée, voire à être soutenue par certaines personnes, loin pourtant d’être des monstres immoraux. Ainsi von Koren, le personnage de la nouvelle partisan d’une telle mesure, est loin d’être un monstre unidimensionnel : il est capable de compassion (comme lorsque le docteur Samoïlenko lui demande de l’argent pour Laïevski, que von Koren méprise), et à la fin de la nouvelle, reconnaît même volontiers que le changement subit de Laïevski, qu’il croyait incapable de faire quoi que ce soit d’utile et de bien dans sa vie, est réel à son grand étonnement, ce qui, implicitement, invalide sa théorie. Bien qu’extrême et repoussante moralement, la solution radicale de von Koren n’en est pas moins humaine : c’est le tour de force chez Tchekhov, et des grands écrivains en général, de nous montrer la part si humaine des pires monstruosités dont l’homme peut être capable. Constatant la vie sans cesse dissolue de Laïevski, ses déboires conjugaux et sa lâcheté probable à venir (Laïevski envisageant d’abandonner Nadéjda, femme mariée qu’il a arrachée de son foyer conjugal et avec qui il vit dans un concubinage choquant son voisinage), ainsi que son influence néfaste sur le cercle de connaissances qu’il s’est constitué dans la ville du Caucase où il s’est installée, von Koren en arrive à la conclusion que des êtres comme Laïevski et Nadéjda devraient purement et simplement être supprimés, et qu’il se ferait un plaisir d’exécuter une telle chose si les autorités rendaient légale une telle pratique. C’est ainsi que von Koren pousse Laïevski à bout jusqu’à ce que ce dernier le provoque en duel, et qu’il envisage sérieusement de tuer ce dernier, ce qu’il aurait peut-être fait sans l’intervention inopinée du diacre.

Le Duel, au-delà du sujet de l’eugénisme, pose plus globalement la question de la manière dont il faut traiter les gens que l’on considère comme « inutiles », dont on constate la dépravation morale, l’influence nuisible sur autrui et/ou l’incapacité de travailler, et donc d’être « utile » à la société.

Von Koren, bien qu’extrême dans la solution qu’il préconise, n’en est pas moins représentatif d’une tendance largement partagée par nombre de personnes, qui, bien que n’étant pas aussi radicales que le jeune scientifique et explorateur, partagent néanmoins avec lui le profond mépris qu’ils ressentent face à des personnes telles que Laïevski.

Le docteur Samoïlenko, à l’inverse, se situe à l’autre extrémité des approches possibles face à ces « inutiles ». D’une complaisance naïve, éprouvant une profonde compassion pour Laïevski qu'il cherche à aider par tous les moyens, même s’il apparaît évident que son départ pour Pétersbourg, voyage dont il réclame la somme au docteur, est en fait un abandon pur et simple de Nadéjda. Tchekhov, à l’instar de Molière, prône probablement une position plus équilibrée, entre compassion et fermeté : ainsi le débat houleux entre von Koren et Samoïlenko, sur le bien-fondé de prêter la somme réclamée par Laïevski, débouche sur une clause enjoignant à Laïevski de partir avec Nadéjda, ou de la faire partir avant, pour qu’il ne commette pas la lâcheté de l’abandonner à elle-même, seule et sans ressources.

Si von Koren et Samoïlenko représentent dans un sens les deux pôles opposés de la manière dont les « inutiles » peuvent être traités, entre excès de complaisance et monstruosité, c’est peut-être le personnage de Maria Bitiougova qui, à notre grande surprise, se révèle le plus sage dans son attitude envers Nadéjda. Tchekhov astucieusement nous trompe quelque peu sur le caractère de Maria Bitiougova, car elle nous est d’abord décrite telle qu’elle est perçue par Nadéjda, à savoir une femme aux préjugés religieux tenaces désapprouvant le concubinage de Nadéjda. Et bien que sa ferveur religieuse soit peut-être exagérée, et son amour pour ses deux enfants ne manquant pas parfois d’un comique quelque peu ridicule, il n’en demeure pas moins que sa compassion envers Nadéjda l’emporte au final sur ses préjugés moraux, et que ce personnage s’avère bien plus héroïque qu’il n’en avait l’air de prime abord. À sa compassion se mêle également une certaine fermeté : bien qu’elle fasse la morale à Nadéjda dans une scène importante de la nouvelle, ses remontrances sont faites avec réticence et simplicité, non pas pour démontrer sa supériorité morale (un travers si répandu chez nombre de personnes…) mais parce qu’elle sait que la vie immorale que Nadéjda mène la fait d’abord et avant tout souffrir elle-même, et que seul un changement radical de son mode de vie peut mettre fin au sentiment de culpabilité et de malaise qu’elle ressent et qui la ronge, elle qui vit hors mariage et trompe Laïevski davantage par désœuvrement et ennui que par absence ou affaiblissement de son amour envers lui.

Vous m’avez effrayée dès le premier jour, mais je n’avais pas la force de vous traiter par le mépris, comme l’ont fait les autres. (p. 849)

Au fond du cœur, je vous blâmais, mais vous étiez malheureuse, pitoyable, extravagante et je souffrais de pitié. (p. 850)

 

        Si donc la compassion a toujours prévalu dans l’œuvre de Tchekhov par rapport au mépris, à la haine que l’on serait tenté de ressentir envers ses innombrables anti-héros neurasthéniques, c’est d’abord et avant tout parce que ses anti-héros souffrent eux-mêmes de la distance, de l’incompatibilité, entre leurs rêves et idéaux d’un côté, et leur (in)capacité à les réaliser. Tchekhov ne cesse de mettre à jour chez l’homme cette aspiration au bon, au vrai, au juste, au beau, présente chez tous, bien qu’elle se manifeste de manière inégale, intermittente, voire, tragiquement, disparaît chez certains. Laïevski rêvait d’une vie pleine de sens, laborieuse, dans une certaine naïveté conforme aux idéaux tolstoïens, auxquels Tchekhov s’oppose radicalement dans ses œuvres tardives et matures, et dont il détruit l’illusion à travers le récit désenchanté de Laïevski relatant son échec immédiat à peine arrivé au Caucase, thème qu'il développe davantage dans sa nouvelle Ma vie. Se sentant inutile dans son emploi de fonctionnaire qu’il remplit avec dilettantisme, menant une vie dénuée de sens pour lui, il s’adonne au jeu et à la boisson de manière continue, et son amour pour Nadéjda, en même temps que la destruction de ses illusions, lui semble évanoui au moment où commence la nouvelle. Toujours épris de l’idée de recommencer sa vie ailleurs, cet ailleurs qu’il idéalise et voit comme la prémisse d’une nouvelle vie plus belle, Laïevski songe à retourner à Pétersbourg d’où il s’était initialement enfui avec Nadéjda (en abandonnant celle-ci au passage), persuadé que sa vie changera de manière décisive, sans se rendre compte qu’il ne fait que répéter en sens inverse le schéma de vie qui l’avait amené au Caucase depuis Pétersbourg, et qu’il eût sans doute continué à mener la même vie une fois à Pétersbourg… 

Deux ans plus tôt, lorsqu’il était tombé amoureux, il lui avait semblé qu’il lui suffirait de se lier à Nadéjda et de partir avec elle au Caucase pour échapper à la trivialité et au vide de l’existence ; de même, à présent, il était convaincu qu’il lui suffirait de la quitter et de retourner à Pétersbourg pour trouver tout ce qui lui manquait. (p. 806)

En venant au Caucase, elle croyait y trouver dès le premier jour un coin retiré, sur la côte, un petit jardin agréable avec des ombrages, des oiseaux et des ruisseaux, où elle pourrait planter des fleurs et des légumes, élever des canards, des poules, recevoir les voisins, soigner les paysans pauvres et leur distribuer des livres ; mais il se trouva que le Caucase, c’étaient des montagnes nues, des forêts et d’immenses vallées où le choix du terrain, les démarches, la construction demandaient du temps, où il n’y avait pas de voisins, où il faisait une chaleur torride et où l’on pouvait être pillé. (p. 823)

       Mais si ce dernier aspect peut nous rendre quelque peu méprisables les protagonistes de la nouvelle, à l’instar de ce que ressent von Koren à leur encontre, l’intimité que nous avons avec leurs pensées nous fait surtout prendre conscience de leurs souffrances intérieures, eux qui n’ont pas le courage, la force, de changer leurs manières de vivre, changement qui seul pourrait les réconcilier avec leur conscience. C’est au final cette conscience encore présente du bien et du mal et les souffrances qu’elle provoque chez ceux qui mènent justement une vie à l’encontre de leurs idéaux, conscience et souffrances que nous pouvons saisir, comprendre par la littérature, qui nous font ressentir malgré tout une profonde compassion pour le couple Laïevski/Nadéjda, en dépit de la tentation du mépris auquel un œil extérieur serait davantage tenté. Leur réconciliation, leur amour retrouvé, si émouvants vers la fin de la nouvelle, sont justement liés à leur prise de conscience du mensonge dans lequel ils vivaient et qu’ils entretenaient dans leurs pensées : Laïevski se rend compte de son attitude lâche lorsque Samoïlenko lui impose la clause suggérée par von Koren, et Nadéjda se rend compte du mal que ses liaisons peuvent provoquer lorsqu’elle est surprise en flagrant délit par Laïevski. Ce dernier, au moment où il peut la perdre, verra son amour se rallumer in extremis, à l’inverse de Startsev dans Ionytch, et surtout prendra enfin pleinement conscience de l’importance de cet amour dans son bonheur personnel.

Nadéjda aperçut les hommes en blanc qui allaient et venaient sur le quai et parlaient français ; et, sans qu’elle sût pourquoi, une vague de joie revint soulever sa poitrine et, dans sa mémoire, passa le souvenir confus d’une vaste salle de bal où elle avait dansé jadis, à moins qu’elle ne l’ait rêvé. Mais quelque chose, tout au fond de son âme, lui murmurait confusément, sourdement, qu’elle était une femme petite, triviale, piètre, insignifiante… (p. 827-828)

Elle comprit qu’elle avait été trop loin, qu’elle s’était conduite trop librement et c’est le cœur gros et avec l’impression d’être lourde, épaisse, vulgaire, ivre, qu’elle prit place en compagnie d’Atchmianov dans la première voiture vide qu’elle trouva. (p. 839)

Je suis un homme creux, sans valeur, déchu ! L’air que je respire, c’est le vin, l’amour, bref, jusqu’à présent, j’ai acheté la vie au prix du mensonge, de l’oisiveté et de la pusillanimité. Jusqu’à ce jour, j’ai trompé les gens et je me suis trompé moi-même, j’en ai souffert et mes souffrances ne valaient pas cher. (p. 846-847)

Il voulait réfléchir à sa situation et redoutait de penser. Il avait peur de s’avouer que le docteur l’avait surpris en flagrant délit de duplicité, une duplicité qu’il s’était si longtemps et avec tant de soin cachée à lui-même. (p. 863)

« Ma vie est perdue ! murmurait-il, en se frottant les mains. Pourquoi suis-je encore en vie, mon Dieu ! »

Il avait balayé du ciel sa terne étoile, elle avait disparu et sa trace s’était fondue dans l’obscurité de la nuit ; elle ne reparaîtrait pas au firmament parce que la vie n’est donnée qu’une fois sans retour. Si l’on pouvait ressusciter les années et les jours passés, il aurait remplacé le mensonge par la vérité, l’oisiveté par le travail, l’ennui par la joie, il aurait rendu la pureté à celles qu’il avait salies, il aurait trouvé Dieu et la justice, mais c’était aussi impossible que de faire reparaître au ciel une étoile disparue. Et cette impossibilité le mettait au désespoir. (p. 890)

À vrai dire, Laïevski est un peu fou, dissolu, étrange, mais il ne vole pas, ne crache pas par terre, ne reproche pas à sa femme : « Tu bâfres et tu ne veux pas travailler », ne fouette pas son fils à coups de rênes ou ne nourrit pas ses domestiques de lard puant, cela ne suffit-il pas pour qu’on le traite avec indulgence ? En outre, il est le premier à souffrir de ses défauts comme un malade de ses plaies. (p. 895)

 

La conclusion, heureuse bien qu’incertaine de la nouvelle, voit surtout les deux protagonistes mûrir, prendre conscience avec lucidité de leur situation et de leur amour : c’est, chez Tchekhov, la condition sine qua non pour, peut-être, atteindre une vie sinon aussi heureuse, belle et idéale que nos rêves nous suggèrent, du moins une vie plus conforme, qui s’en rapproche ou du moins ne les contredit pas. Une vie laborieuse, souvent difficile, qui peut paraître terne et monotone (comme la situation finale du couple le suggère) mais qui néanmoins n’est pas dépourvue d’un certain héroïsme, d’une certaine noblesse d’âme, certes discrets mais bien présents…


Ci-dessous, un long choix de citations tirées de la nouvelle :

Avec sa grosse tête rasée, enfoncée dans les épaules, sa figure rouge, son corps obèse, flasque, et sa voix rauque de militaire, ce Samoïlenko produisait sur tout nouvel arrivant une impression détestable ; on le prenait pour un butor, un rogommeux, mais après deux ou trois jours de fréquentation, son visage commençait à paraître extraordinairement bon, gentil et même beau. En dépit de sa gaucherie et de son ton grossier, c’était un homme paisible, d’une bonté sans bornes, indulgent et serviable. (p. 796)

Bien sûr, c’est difficile de vivre avec une femme que l’on n’aime pas […]. Mais Ivan, il faut raisonner humainement. Si ça m’arrivait, je ne lui laisserais pas voir que je ne l’aime plus et je vivrais avec elle jusqu’à la mort. (p. 797)

Là-bas, il faut lutter à mort, et quel lutteur suis-je ? Je suis un pitoyable neurasthénique, un homme aux mains blanches. Dès le premier jour j’ai compris que mes rêves de vie laborieuse et de vignoble étaient du vent. (p. 799)

« Dans la vie conjugale, l’essentiel c’est la patience. » Tu entends, Ivan ? Pas l’amour, la patience. L’amour ne peut pas durer longtemps. Tu as vécu deux ans dans l’amour, et maintenant ta vie conjugale a sans doute atteint la période où, afin de conserver l’équilibre, pour ainsi dire, tu dois mettre en branle toute ta patience… (p. 800)

Oui, elle m’aime dans la mesure où, à son âge et avec son tempérament, elle a besoin d’un homme. Il lui serait aussi difficile de se passer de moi que de poudre ou de papillotes. Je suis l’un des éléments indispensables de son boudoir. (p. 801)

Samoïlenko aimait son ami. Il voyait en Laïevski un brave garçon, un étudiant, un bon vivant avec qui on pouvait boire, rire et parler à cœur ouvert. Ce qu’il comprenait de lui, lui était extrêmement déplaisant. Laïevski buvait beaucoup et à toute heure jouait aux cartes, méprisait son travail, vivait au-dessus de ses moyens, employait des expressions inconvenantes, sortait en mauvais souliers et se disputait en public avec Nadéjda – cela aussi lui déplaisait. Mais que Laïevski […] parlât souvent d’une façon si intelligente que seul un petit nombre de personnes pouvaient le suivre, qu’il vécût avec une femme de la société instruite, tout cela Samoïlenko ne le comprenait pas, mais cela lui plaisait, il tenait Laïevski pour un homme qui lui était supérieur et le respectait. (p. 802)

D’accord, mais faute d’amour, respecte-la, réponds à ses désirs. (p. 803)

Vous êtes trop gâtés, messieurs ! soupira Samoïlenko. Le sort t’a donné une femme jeune, belle, instruite, et tu n’en veux pas, mais moi, si Dieu m’avait donné même une petite vieille contrefaite, mais tendre et bonne, que je serais heureux ! (p. 803-804)

Il était très content de lui, et il lui semblait que tout l’univers le contemplait avec satisfaction. (p. 804)

Des pensées molles, lentes, toujours sur le même thème, se traînaient dans son cerveau comme un long convoi de chariots par un soir pluvieux d’automne, et il tomba dans une somnolence accablée. (p. 805)

Quand, d’un air soucieux, elle chipota d’abord dans son assiette, puis se mit à manger indolemment, en avalant par-ci, par-là, un peu de lait qu’il entendait descendre dans sa gorge, une haine si lourde s’empara de lui qu’il en éprouva des démangeaisons dans la tête. Il avait conscience que ce sentiment eût été outrageant même envers un chien, pourtant ce n’est pas à lui-même qu’il s’en prenait, mais à Nadéjda : c’était elle qui lui avait inspiré ce sentiment, et il comprenait pourquoi les amants tuent, parfois, leur maîtresse. Lui-même n’aurait pas tué, bien sûr, mais eût-il, aujourd’hui, fait partie d’un jury, il aurait acquitté le meurtrier. (p. 809)

La contemplation de sa personne lui procurait presque plus de plaisir que l’examen des photographies ou du pistolet à la crosse richement ornée. Il était très satisfait de sa figure, de sa barbe bien taillée, de ses larges épaules, preuves évidentes de sa bonne santé et de sa robuste constitution. Il était aussi satisfait de sa mise élégante, à commencer par la cravate assortie à sa chemise, jusqu’à ses souliers jaunes. (p. 811)

Si je voyais ce cher monsieur en train de se noyer, je le pousserais encore avec un bâton : noie-toi, mon vieux, noie-toi !... […] Laïevski est incontestablement un être nuisible et aussi dangereux pour la société que le microbe du choléra, poursuit von Koren. Le noyer est une bonne action. […] Haïr et mépriser un microbe, c’est bête, mais considérer à tout prix, sans discrimination, le premier venu comme son prochain, c’est, je m’en excuse, ne pas raisonner, refuser d’être équitable, bref s’en laver les mains. (p. 812-813)

Bref, nous devions comprendre qu’un grand homme comme Laïevski était grand jusque dans sa déchéance, que sa dépravation, son ignorance et sa crasse étaient un phénomène d’histoire naturelle, consacrée par le déterminisme, que les causes en étaient universelles, élémentaires et que l’on devait suspendre devant lui une veilleuse d’icône parce qu’il était la victime de l’époque, des influences, de l’hérédité, et ainsi de suite. […] j’ai mis longtemps à comprendre à qui j’avais affaire : était-ce un cynique ou un adroit filou ? Des individus comme lui, qui appartiennent en apparence à la classe intellectuelle, qui ont quelque instruction et parlent beaucoup de leur noblesse personnelle, savent se faire passer pour des natures complexes. (p. 815)

Son existence est enfermée dans cet étroit programme comme un œuf dans sa coquille. Qu’il marche, qu’il soit assis, qu’il se mette en colère, qu’il écrive, qu’il se réjouisse, tout se ramène au vin, aux cartes, aux souliers bas et à la femme. (p. 815)

Il a dû s’enfuir avec elle ici, au Caucase, à la recherche de l’idéal, paraît-il… Aujourd’hui ou demain, il cessera de l’aimer et retournera à Pétersbourg toujours à la recherche de l’idéal. (p. 816)

Le diacre était très porté à rire et, pour la moindre des choses, riait à se tordre, à en tomber par terre. Il semblait n’aimer la société que parce que les gens ont des ridicules et qu’on peut leur donner des surnoms cocasses. (p. 817)

Voyez un peu ses contorsions et ses tours de passe-passe, par exemple ses propos sur la civilisation. Il ne sait même pas ce que c’est mais il dit par exemple : « Ah ! la civilisation nous a défigurés ! Ah ! que j’envie les sauvages, les enfants de la nature, qui ignorent la civilisation ! » […] Saper la civilisation, l’autorité, la religion d’autrui, les couvrir de boue, cligner plaisamment de l’œil à leur sujet uniquement pour justifier et cacher sa débilité et son indigence morales, seul en est capable un animal pétri de vanité, bas et abject. (p. 819)

Vous le savez vous-même, l’incertitude d’une situation favorise considérablement l’apathie. (p. 822)

Les journées longues, intolérablement chaudes, ennuyeuses, les soirées splendides, langoureuses, les nuits étouffantes et toute cette vie où, du matin au soir, on ne sait que faire d’un temps inutile, la pensée obsédante qu’elle était la femme la plus jeune et la plus belle de la ville, qu’elle perdait sa jeunesse, que Laïevski lui-même était un honnête homme, un homme d’idées, mais toujours le même, toujours à traîner ses souliers, à se ronger les ongles, à l’agacer par ses caprices, tout cela avait fait d’elle peu à peu la proie du désir et, telle une folle, elle pensait jour et nuit à une seule et même chose. Sa respiration, ses regards, le ton de sa voix et sa démarche n’exprimaient que le désir ; le bruit de la mer lui disait qu’il fallait aimer, le crépuscule aussi, les montagnes de même… Et lorsque Kiriline s’était mis à lui faire la cour, elle n’avait eu ni la force, ni la volonté, ni la possiblité de lui résister, et elle s’était donnée à lui… (p. 824)

Elle considérait avec joie qu’il n’y avait rien d’affreux dans sa trahison. Son âme n’y avait pas pris part, elle continuait à aimer Laïevski, à preuve qu’elle était jalouse de lui, qu’il lui manquait, qu’elle le plaignait et qu’elle s’ennuyait quand il n’était pas à la maison. (p. 825)

Libérée de ses vêtements, Nadéjda eut envie de s’envoler. Et elle avait l’impression qu’il lui suffirait d’étendre les bras pour prendre l’essor. (p. 826)

Elle apercevait la mer jusqu’à l’horizon, les bateaux, les gens sur la plage, la ville et tout cela, joint à la chaleur et aux caresses des vagues transparentes, l’excitait et l’invitait à vivre, vivre… (p. 827)

Elle s’empressait auprès de son invitée, la prenait en pitié, tout en souffrant à la pensée que sa présence pouvait avoir une mauvaise influence sur Kostia et sur Katia et en se réjouissant de l’absence de son mari. Comme, à son avis, tous les hommes aiment les femmes « de ce genre », elle pouvait avoir une mauvaise influence même sur lui. (p. 828)

Le beau, le poétique amour, ce sont les roses sous lesquelles on veut cacher la pourriture. Roméo est un animal comme tous les autres. (p. 833)

« Mon Dieu, que c’est beau ! pensa-t-il. Des gens, des pierres, un feu, les ombres du soir, un arbre difforme, rien de plus, mais que c’est beau ! » (p. 835)

En les entendant, le diacre se prit à imaginer ce qu’il serait devenu dans dix ans, quand il reviendrait de l’expédition : il serait un jeune missionnaire, un auteur connu, au passé glorieux ; on le nommerait archimandrite, puis évêque… (p. 835)

Comme dans tous les pique-niques, on se perdait dans le tas de serviettes, de paquets, de papiers inutiles et gras que le vent emportait çà et là, nul ne savait où était son verre et son pain, on renversait le sel, on renversait le vin sur le tapis et sur ses genoux. (p. 838)

Laïevski était mal à l’aise : la chaleur du feu le brûlait le dos, et la haine de von Koren lui brûlait la poitrine et le visage ; cette haine d’un homme honnête et intelligent, et qui était probablement fondée, l’humiliait, lui coupait bras et jambes… (p. 838)

« Tu te conduis comme… une cocotte. »

Ce fut si grossier qu’il eut pitié d’elle. Sur son visage maussade et las, elle lut la haine, la pitié, la contrariété, et, d’un coup, son exaltation tomba. Elle comprit qu’elle avait été trop loin, qu’elle s’était conduite trop librement et c’est le cœur gros et avec l’impression d’être lourde, épaisse, vulgaire, ivre, qu’elle prit place en compagnie d’Atchmianov dans la première voiture vide qu’elle trouva. (p. 839)

Si on insulte plus souvent les hommes qui exercent des professions libérales que les filous, c’est que la société est constituée pour les trois quarts d’esclaves et de macaques comme ceux-là. Tu ne verras jamais un esclave te tendre la main et te dire sincèrement merci parce que tu travailles. (p. 840)

 « Pourquoi ne m’as-tu pas dit plus tôt qu’il était mort ? Je ne serais pas allée au pique-nique, je n’aurais pas ri comme une folle… Les hommes me disaient des fadaises. Quel péché, quel péché ! Sauve-moi, Ivan, sauve-moi… J’ai perdu la raison… Je suis perdue… » (p. 842)

En regardant ce visage pâle, animé, plein de bonté, Samoïlenko se rappela que von Koren voulait supprimer les gens comme Laïevski. Et il vit dans ce dernier un enfant faible, sans défense, que n’importe qui pouvait offenser, massacrer. (p. 844)

Je suis heureux de voir clairement mes défauts et d’en avoir conscience. Cela m’aidera à ressusciter et à devenir un autre homme. Mon cher, si tu savais la passion, l’angoisse avec lesquelles j’aspire à ce renouvellement ! Et, je te le jure, je deviendrai un homme ! (p. 847)

Elle s’était souvenue qu’effectivement, elle n’avait pas encore vécu. À sa sortie de pension elle avait épousé un homme qu’elle n’aimait pas, puis elle s’était liée avec Laïevski et avait passé sa jeunesse avec lui sur cette plage ennuyeuse, déserte, dans l’attente de quelque chose de mieux. Était-ce vivre ? (p. 848)

Ma chère, un mari doit tout ignorer et une femme doit être devant lui pure comme un ange ! Je m’éveille chaque matin dès l’aube et je me lave à l’eau froide pour que Nikodim ne voie pas mon visage bouffi de sommeil. (p. 851)

Nadéjda voulait parler […] du jeune et beau Atchmianov, et de l’idée folle, ridicule qui lui était venue de se libérer de sa dette ; elle avait trouvé cela très drôle, et en rentrant, hier soir, elle s’était sentie irrémédiablement déchue et vénale. (p. 852)

Maintenant qu’il avait définitivement résolu de partir et de quitter Nadéjda, elle lui inspirait de la pitié et éveillait en lui un sentiment de culpabilité ; il avait un peu honte devant elle, comme en présence d’un cheval malade ou vieux que l’on a décidé d’abattre. (p. 853)

Il est intéressant de constater que, lorsque deux taupes se rencontrent sous terre, toutes deux, comme si elles s’étaient donné le mot, commencent par dégager l’espace qui leur sera nécessaire pour se mesurer plus à l’aise. Après quoi, elles engagent une lutte cruelle et se battent jusqu’à la mort du plus faible. (p. 856)

Faire un bienfait à Laïevski est aussi stupide, à mon avis, que d’arroser la mauvaise herbe ou de suralimenter les sauterelles. (p. 857)

Il se justifiera en disant que la civilisation l’a défiguré et qu’il est un autre Roudine. (p. 858)

« L’amour de l’homme ne doit avoir son siège ni dans le cœur, ni au creux de l’estomac, ni dans les reins, mais ici ! » Il se frappa le front. (p. 860)

Quand les soldats aperçoivent une fille de mœurs légères, ils rient, ils sifflent, mais demande-leur un peu ce qu’ils valent eux-mêmes. (p. 861)

Sans que nous sachions pourquoi, la pureté de Katia nous touche, toi, moi, que chacun éprouve confusément le besoin d’un amour pur tout en sachant qu’un pareil amour n’existe pas, tout cela est-il préjugé ? (p. 861)

Avant d’arriver, elle avait fait le nœud de cravate d’Ivan et ce rien avait empli son âme de tendresse et de mélancolie. […] elle avait à lui cacher le tremblement de sa main pour lui nouer sa cravate, tout cela lui disait obscurément qu’il ne leur restait pas longtemps à vivre ensemble. Elle le regardait comme on regarde une icône, avec terreur et repentir, et pensait : « Pardonne-moi, pardonne-moi… » Elle était assise en face d’Atchmianov qui la buvait des yeux ; des désirs l’agitaient, elle avait honte d’elle-même et craignait que même la tristesse, même la souffrance ne puissent l’empêcher de céder à sa passion impure, sinon aujourd’hui, du moins demain, et que, pareille à un ivrogne invétéré, elle ne trouve pas la force de s’arrêter. Pour mettre un terme à cette vie, honteuse pour elle et outrageante pour Laïevski, elle résolut de s’en aller. Elle le prierait en pleurant de la laisser partir, et s’il s’y opposait, elle partirait en cachette. Elle ne lui parlerait pas de ce qui s’était passé. Qu’il garde d’elle un souvenir pur ! (p. 864-865)

Ça passera. Les hommes sont aussi faibles que nous, pauvres femmes. Vous passez tous deux par une crise… C’est si compréhensible ! (p. 867)

Il y avait eu un temps où aucun homme ne lui aurait parlé comme le faisait Kiriline, et c’était elle qui avait mis fin à ce temps, comme on arrache un fil, et l’avait irrévocablement anéanti. À qui la faute ? Étourdie de désir, elle avait souri à un homme absolument inconnu, uniquement sans doute parce qu’il était grand et bien fait ; au bout de deux rendez-vous il l’ennuyait et elle l’avait rejeté. (p. 869)

Elle écouta le murmure régulier de la mer, regarda le ciel semé d’étoiles, et elle eut envie d’en finir au plus vite avec tout et de perdre le maudit sentiment de l’existence avec sa mer, ses étoiles, ses hommes, sa fièvre. (p. 870)

Une fois dans sa chambre, elle alluma une bougie, se déshabilla rapidement, mais, au lieu de se coucher, elle s’affala à genoux devant une chaise, l’entoura de ses bras et y appuya le front. (p. 872)

Ce qu’il y a de curieux dans une crise de nerfs, c’est qu’on sait qu’elle est absurde, qu’on en rit et qu’en même temps on sanglote. Dans ce siècle agité nous sommes les esclaves de nos nerfs ; ils sont nos maîtres et ce sont eux qui nous dirigent. À cet égard la civilisation nous a rendu un bien mauvais service… (p. 873)

Oui, je fais des dettes, je bois, je vis avec la femme d’un autre, j’ai des crises de nerfs, je suis vulgaire, moins profond d’esprit que certains, mais qui cela regarde-t-il ? Respectez ma personnalité ! […] Ces regards incessants dans mon âme, poursuivit Laïevski, offensent en moi la dignité humaine et je prie les limiers volontaires de mettre un terme à leur espionnage ! Assez ! (p. 875)

Laïevski se retourna vers la chambre et y aperçut Kiriline et Nadéjda auprès de lui. Il n’entendit pas ce qu’on lui disait, recula et se retrouva dans la rue sans savoir comment. Sa haine pour von Koren, son inquiétude, tout avait disparu. (p. 880)

C’est ce qui arrive à l’humanité : les faibles oppriment les forts. Chez les sauvages, que la civilisation n’a pas encore atteints, le plus fort, le plus sage et le plus juste marche en tête : il est le chef et le maître. (p. 882)

Le savoir et l’évidence. Les tuberculeux et les scrofuleux se reconnaissent à leurs maladies, les êtres immoraux et les fous à leurs actes.

- Mais l’erreur est possible !

- Oui, mais il ne faut pas craindre de se mouiller les pieds quand le déluge menace. (p. 883)

Seuls les honnêtes gens et les filous peuvent trouver une issue à n’importe quelle situation, mais celui qui veut être à la fois honnête et filou, celui-là n’a pas d’issue. (p. 886)

Ah ! où vous êtes-vous enfuies, dans quel océan avez-vous sombré, prémices d’une vie belle et pure ? (p. 888)

Le lycée ? La Faculté ? Une duperie. Il était un mauvais élève et avait oublié ce qu’on lui avait appris. Son travail au service de la société ? Cela aussi, c’était une duperie, car il ne faisait rien, à son bureau, il percevait ses appointements sans travailler et son emploi n’était qu’une immonde prévarication à l’abri des poursuites judiciaires. Il n’avait nul besoin de la vérité et ne la recherchait pas, sa conscience, ensorcelée par le vice et le mensonge, dormait ou se taisait ; comme un étranger ou un manœuvre venu d’une autre planète, il se tenait à l’écart de la vie commune, était indifférent aux souffrances des gens, à leurs idées, à leur religion, à leurs connaissances, à leurs recherches, à leur lutte, n’avait  jamais dit une bonne parole à personne, n’avait pas écrit une ligne qui fût utile, qui sortit de la banalité, n’avait rien fait pour les hommes qui valût un liard. Il s’était contenté de manger leur pain, de boire leur vin, d’enlever leurs femmes, de vivre de leurs idées, et, pour justifier sa méprisable existence de parasite à leurs yeux et aux siens, il s’était constamment donné des airs supérieurs, meilleurs. Mensonge, mensonge, mensonge… (p. 889)

Il avait ôté à une jeune femme qui avait plus confiance en lui qu’en un frère, son mari, ses relations, son pays, pour la livrer, ici, à la chaleur, à la fièvre et à l’ennui ; de jour en jour, pareille à un miroir, elle avait dû réfléchir son oisiveté, son penchant au vice et ses mensonges, et c’est cela, cela seul qui avait empli son existence faible, flétrie, pitoyable… (p. 889)

Et celui qui cherche le salut dans un changement de lieu, tel un oiseau de passage, celui-là ne réussira pas, car pour lui la terre est la même partout. (p. 890-891)

Il la regarda en silence, lui demanda mentalement pardon et pensa que si le ciel n’était pas vide, s’il y avait réellement un Dieu, il veillerait sur elle… (p. 891)

Il la serra dans ses bras avec élan, avec violence, lui couvrit les genoux et les bras de baisers ; puis, comme elle bredouillait quelque chose et tressaillait à ses souvenirs, il caressa ses cheveux et, en regardant son visage, il comprit que cette femme malheureuse, dévoyée, était pour lui l’être unique, le seul qui lui fût proche, cher, irremplaçable. Quand il monta en voiture, il voulait revenir vivant. (p. 892)

Le diacre suivait la côte, haute et escarpée, sans voir la mer ; elle s’était assoupie en bas, ses vagues invisibles se brisaient paresseusement, lourdement, sur la grève et semblaient soupirer : ouf-f-f. Comme elles étaient lentes ! Une vague se brisa, le diacre eut le temps de compter huit pas avant que la seconde suivît, six avant la troisième. L’obscurité était totale ; dans les ténèbres, on percevait le murmure paresseux, somnolent de la mer, et l’écoulement du temps infiniment lointain, inimaginable, aux âges où Dieu planait au-dessus du chaos. (p. 892)

C’est une belle intelligence [en parlant de von Koren], que Dieu l’assiste ! Seulement il est dur…

Laïevski connaissait déjà cet homme [le docteur Oustimovitch], mais c’est alors seulement qu’il remarqua avec précision ses yeux ternes, ses moustaches raides et son cou maigre de tuberculeux : ce n’était pas un médecin, mais un usurpateur ! (p. 897)

Il se souvint de la haine qu’il avait éprouvée la veille pour ce front basané et ces cheveux crépus et se dit que, même alors, au fort de sa haine et de sa colère, il n’aurait pu tirer sur un homme. (p. 901)

J’ai cru que vous vouliez le tuer…, bredouilla-t-il [le diacre]. Comme c’est contraire à la nature humaine ! Que c’est contre-nature ! (p. 902)

Maintenant, les gouttes de pluie qui perlaient dans les herbes et sur les pierres brillaient au soleil comme des diamants, la nature souriait joyeusement et le seuil effrayant de l’avenir était franchi. […] Puis, quand il fut de retour chez lui […], il contemplait les objets familiers et s’étonnait que les tables, les fenêtres, les chaises, la lumière et la mer fissent naître en lui une joie vive, enfantine, qu’il n’avait pas ressentie depuis longtemps. (p. 904)

Elle lui racontait tout avec hâte… Il lui semblait que Laïevski devait mal entendre et mal comprendre, et que, s’il apprenait tout, il la maudirait et la tuerait, mais il l’écoutait, lui caressait le visage et les cheveux, la regardait dans les yeux et disait : 

« Je n’ai personne d’autre que toi… »

Puis ils restèrent longtemps assis dans leur petit jardin, serrés l’un contre l’autre, sans mot dire, ou rêvant tout haut à leur bonheur futur. Ils s’exprimaient en phrases brèves, hachées, et Laïevski avait l’impression de n’avoir jamais si bien et si longuement parlé. (p. 905)

Si on ne se trompe pas pour l’essentiel, on se trompe dans le détail. Nul ne connaît la vérité vraie. (p. 907)

Dans la recherche de la vérité, les hommes font deux pas en avant et un en arrière. Les souffrances, les erreurs et l’ennui les font reculer, mais la soif de la vérité et une bonne volonté tenace les poussent toujours de l’avant. Et qui sait ? Peut-être atteindront-ils la vérité vraie… (p. 910)


Liens vers les nouvelles de Tchekhov mentionnées dans la présente note :

- La Salle n°6 : https://litteratureencastalie.blogspot.com/2021/08/la-salle-n6-danton-tchekhov-de.html

- L’Homme à l’étui : https://litteratureencastalie.blogspot.com/2021/08/lhomme-letui-danton-tchekhov-la-peur-de.html

mercredi 28 décembre 2022

Ionytch d’Anton Tchekhov : une histoire d’amour manquée tragique.

       La plupart des récits tardifs ou considérés comme « matures » de Tchekhov laissent chez son lecteur un sentiment de poignante émotion, mélancolie. Si Ionytch partage cette émotion suscitée chez le lecteur familier de Tchekhov, sa conclusion terrible exacerbe cette émotion, nous laissant sur un sentiment de douleur, de pitié profonde pour le destin malheureux de ses deux protagonistes. La célèbre formule de Racine dans sa préface à Bérénice sied bien aux nouvelles de Tchekhov en général, mais plus particulièrement dans celle qui nous intéresse : « Ce n’est point une nécessité qu’il y ait du sang et des morts dans une tragédie : il suffit que […] tout s’y ressente de cette tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie ». Chez Tchekhov toutefois, l’action n’est nullement « grande », les acteurs peu voire pas du tout « héroïques », et pourtant la tristesse que ses nouvelles suscitent, et Ionytch plus particulièrement, touche à un niveau rarement atteint en littérature.

         C'est la conclusion de Ionytch qui est d'abord et avant tout à l’origine de la tristesse poignante qui s’empare de nous à sa lecture. Car contrairement à d’autres nouvelles qui partagent le même canevas d’une vie étouffante, terne, menée sans ou avec bien peu de joie et de bonheur pour ses protagonistes qui en ont douloureusement conscience, mais qui néanmoins s’achèvent sur une note un peu plus optimiste, bien qu’une incertitude plane sur le destin de ses héros (Trois années se conclut sur une meilleure compréhension mutuelle du couple principal, après trois années de mariage difficile et de désillusions ; Le Violon de Rothschild, bien que brossant le portrait d’une vie conjugale malheureuse, accorde à son protagoniste une rédemption, une joie tardive qui la rachète quelque peu ; La Dame au petit chien laisse incertain le destin du couple adultère), Ionytch ne laisse guère d’espoir pour le futur de son héros-éponyme, vieux célibataire enlaidi, grossi, ayant perdu toute capacité d’aimer et de s’émerveiller liée à son avarice croissant : riche, respecté de tous, Ionytch mène néanmoins une vie dépourvue de toute joie depuis qu’il a cessé d’aimer et qu’il se préoccupe uniquement de sa richesse matérielle. Et Kotik (ou Ekatérina), revenue dans sa petite ville natale dont elle avait pourtant juré de s’éloigner, mène depuis lors une vie triste et malheureuse, sous-entendue par sa mauvaise santé perpétuelle et son retour dans la maison familiale. Avec une remarquable économie de moyens, propre au bon nouvelliste, via l’emploi d’ellipses et de brefs résumés, Tchekhov parvient à décrire et sous-entendre les années malheureuses que le couple manqué mène séparément de son côté, avec bien peu d’espoir quant à un éventuel changement heureux de leur destin.

         La conclusion si tragiquement poignante de Ionytch l’est d’autant plus qu’elle est le résultat d’une histoire d’amour manquée, thème il est vrai tant de fois traité en littérature. Et pourtant Tchekhov parvient, à partir d’un si banal canevas, à saisir notre cœur d’une façon singulière que nous tenterons d’élucider dans ce qui suit.

Une première raison peut être l’absence de clair responsable chez le couple principal dans l’échec que fut leur histoire d’amour. Fidèle à son esthétique héritée de Tolstoï, Tchekhov refuse de condamner explicitement l’une ou l’autre partie du couple, se contentant de nous décrire leurs sentiments respectifs, et que nous comprenons humainement sans nécessairement les approuver. Kotik d’abord refuse la proposition de mariage de Startsev, car elle craint d’étouffer dans la vie conjugale, de surcroît dans une ville qu’elle a pris en horreur pour l’ennui qu’elle y ressent. Puis c’est Startsev qui, usé et transformé par la vie monotone qu’il mène en l’absence de Kotik et suite au refus de cette dernière, ne ressent plus l’amour qu’il éprouva jadis pour la jeune femme, amour étouffé par les préoccupations mesquines qui ont peu à peu envahi ses pensées. Une peur de l’engagement le saisit à son tour, et le conduit au final à ne plus rendre visite à Kotik qui l’attend désespérément. Les circonstances défavorables et l’aveuglement des personnages, bien davantage que la malignité ou les vices de ces derniers, finissent par conduire fatalement à leur amour manqué, qui eût pu se réaliser peut-être dans d’autres circonstances. La peur de l’engagement saisit tour à tour Kotik et Startsev : la première, d’abord obnubilée par ses rêves de devenir une pianiste accomplie, voit avec horreur la perspective de devenir une simple femme de médecin. Et pourtant, Kotik se rend compte à son retour de Moscou que cette perspective, qui l’horrifiait tant, n’est peut-être pas si dégradante : avec le recul, avec davantage de maturité, elle se rend compte que la profession de son éventuel mari est en elle-même héroïque, utile du moins, et non dépourvue de tout sens et beauté comme elle le pensait jadis. Startsev, de son côté, changé par les années, a davantage conscience des défauts de Kotik et de sa famille, et ces défauts, superficiels si nous y regardons de plus près, le découragent par avance de s’engager à nouveau. Intérieurement, il se félicite de ne pas s’être marié comme il l’eût sans doute fait si la jeune femme avait agréé à sa demande passée. Et pourtant, sa vie terne de vieux célibataire, telle que décrite et sous-entendue par Tchekhov, semble bien pire que tous les désagréments maritaux qu’il redoute : non que ces derniers eussent été absents, et Startsev eût sans doute connu des déboires similaires à ceux du couple dans la nouvelle Trois années, mais son amour eût peut-être apporté la joie, le bonheur qui lui manquent cruellement à la conclusion du récit. Et son désenchantement vis-à-vis de la vie en général eût peut-être été atténué par Kotik, qui justement parvenait à percevoir, à son retour, la noblesse de son métier de médecin et l’eût peut-être encouragé à voir les choses, la vie de manière moins sombre qu’elle n’est.

C’est justement cette perception fausse, exagérée, des choses de la vie qui fait souvent le malheur des protagonistes de Tchekhov. Ce dernier, à l’instar de Flaubert et de Tolstoï, excelle à décrire objectivement comment les personnages se perçoivent, ainsi que leur environnement, pour mieux les démentir cruellement par des détails insérés dans son récit et auxquels le lecteur doit prêter attention pour s’apercevoir de la fausseté de leurs perceptions. Ainsi, dans Ionytch, Kotik se croit un talent de pianiste, bien que la description comique qu’en fait Tchekhov lors de la première écoute de son jeu musical par Startsev démente rapidement et annonce déjà son futur échec au Conservatoire qu’elle rejoint pour plusieurs années et où elle échoua manifestement. Et c’est au nom de ce « talent » que Kotik dédaigne la demande en mariage de Startsev, qu’elle va amèrement regretter par la suite. De même, Startsev ne cesse de se dire qu’il a bien fait de ne pas se marier avec Kotik. Mais sa vie si manifestement malheureuse, misérable de vieux célibataire est-elle réellement préférable à un mariage raté avec Kotik ? Il est difficile bien sûr de se prononcer sur la tournure, intrinsèquement incertaine, des événements, mais difficile de voir Startsev plus malheureux qu’il ne l’est dans la vie qu’il s’est finalement choisie.

Car Tchekhov, bien qu’il fût et continue d’être considéré comme un auteur pessimiste en amour, semble néanmoins, à l’instar de Shakespeare, reconnaître à l’amour, malgré ses nombreux défauts et ridicules, une dimension essentielle dans la joie et le bonheur humains. Startsev, à la fin de la nouvelle, est décrit comme n’ayant eu comme seule joie dans la vie son bref amour pour Kotik. Et si nous pouvons percevoir une certaine ironie dans la description que fait Tchekhov des sentiments amoureux de Startsev (teintés d’une discrète sensualité), on ne peut s’empêcher d’être touché par la naïveté, la simplicité de l’amour qu’il ressent pour Kotik, mais aussi et surtout d’être ému par l’extinction, la disparition de cet amour, étouffé par les sentiments mesquins qui l’ont progressivement gagné dans la vie monotone et terne qu'il mène, en particulier son avarice. Cette disparition de l’amour chez Startsev, si humaine et naturelle au final, couplée cruellement à l’amour qui à l’inverse s’éveille chez Kotik, schéma inversé de leur première rencontre, accentue d’autant plus la pitié du lecteur devant cette histoire d’amour manquée, qui eût été possible dans des circonstances plus favorables, et eût peut-être sauvé les deux protagonistes du malheur certain qui les attend à la conclusion de la nouvelle.

        Ionytch donc se caractérise par la tristesse mélancolique, rarement atteinte à un si haut niveau chez Tchekhov (bien qu’également présente dans nombre de ses nouvelles), liée en grande partie à sa conclusion où le malheur du couple manqué semble scellé dans leurs vies respectives. Une conclusion pathétique sans clair fautif, davantage liée à des circonstances certes malencontreuses, mais si humaines et compréhensibles, que Tchekhov nous raconte avec sa lucidité et empathie habituelles.

Ci-dessous, l’habituel choix de citations remarquables dans cette nouvelle :

Son expression était encore enfantine, sa taille svelte, délicate ; et sa poitrine virginale, déjà développée, belle, respirant la santé, parlait de printemps, d’un printemps véritable. (p. 803)

Elle lisait une histoire comme il ne s’en passe jamais dans la vie, mais elle était agréable, facile à entendre… (p. 803)

Quand Mme Tourkina eut fermé son cahier, il y eut cinq minutes de silence pendant lesquelles on entendit « Ma douce chandelle » chanté par le chœur, et cette chanson disait tout ce que le roman taisait, et qui se trouve dans la vie. (p. 803-804)

Elle jouait un passage difficile, intéressant précisément par sa difficulté, long et monotone, et Startsev, en l’écoutant, imaginait des pierres roulant sans trêve du haut d’une montagne, et il avait envie qu’elles cessent au plus tôt de rouler ; cependant Kotik, rouge d’efforts, énergique, vigoureuse, une mèche sur le front, lui plaisait beaucoup. Après un hiver passé à Dialij au milieu des malades et des paysans, se trouver dans un salon à contempler cet être jeune, élégant et probablement pur, à écouter ces sons bruyants, ennuyeux, néanmoins imprégnés de culture, c’était si agréable, si nouveau… (p. 804)

– Je ne vous ai pas vue de toute la semaine, pendant tout ce temps, je ne vous ai pas entendue. J’ai un désir passionné, une soif ardente d’entendre votre voix. Parlez. »

Elle le ravissait par la fraîcheur, la naïveté de son regard et de ses joues. Même la façon dont lui allait sa robe lui semblait avoir quelque chose de particulièrement charmant, de touchant, une grâce simple et naïve. Mais en même temps, malgré sa naïveté, elle lui paraissait très intelligente et plus mûre que son âge. (p. 807)

Au premier moment Startsev fut stupéfait par ce spectacle qu’il voyait pour la première fois de sa vie et qu’il ne lui arriverait sans doute plus de revoir : un monde qui ne ressemblait à rien d’autre, un monde où le clair de lune était si beau et si doux, à croire qu’il était là dans son berceau, un monde où il n’y avait pas de vie, absolument aucune, mais où dans chaque peuplier noir, dans chaque tombe, on sentait la présence d’un mystère qui promettait une vie paisible, magnifique, éternelle. Des dalles et des fleurs fanées montait, en même temps que la senteur des feuilles d’automne, un parfum de pardon, de tristesse et de paix… (p. 809)

Startsev attendait et on aurait dit que le clair de lune réchauffait son emportement, il attendait passionnément et imaginait des baisers, des étreintes. […] [Startsev] fit les cent pas dans les allées latérales, le chapeau à la main, attendant, et pensant à toutes ces femmes et ces jeunes filles qui avaient été belles, séduisantes, qui avaient aimé, connu des nuits ardentes, s’étaient abandonnées aux caresses, et gisaient maintenant dans ces tombes. Au fond, comme notre mère la Nature se joue méchamment de l’homme, qu’il est humiliant d’en convenir ! Telles étaient les pensées de Startsev et en même temps il avait envie de crier qu’il désirait, qu’il attendait l’amour, à n’importe quel prix ; ce qu’il avait devant lui, éclatant de blancheur, ce n’étaient plus des blocs de marbre mais des corps magnifiques, il apercevait des formes pudiquement dissimulées dans l’ombre des arbres, en sentait la tiédeur, et cette angoisse lui devenait douloureuse… (p. 809-810)

Après une nuit d’insomnie il se trouvait dans un état vague, comme si on lui avait administré un breuvage doux et soporifique ; il avait sur le cœur comme une brume, mais gaie, tiède, cependant qu’un petit coin de son cerveau, froid et dur, le raisonnait.

« Arrête-toi avant qu’il soit trop tard ! Êtes-vous assortis ? C’est une enfant gâtée, capricieuse, elle reste au lit jusqu’à des deux heures de l’après-midi, toi, tu es un fils de pope, un médecin de district… » (p. 811)

Kotik arriva enfin, en robe de bal et décolleté, jolie, proprette et Startsev éprouva une telle admiration, un tel ravissement qu’il ne put articuler un mot et se contenta de la contempler et de rire. (p. 811)

Startsev la prit par la taille ; toute à sa frayeur, elle se serra contre lui et il ne put s’empêcher de l’embrasser passionnément sur les lèvres, sur le menton et de la serrer plus encore dans ses bras. (p. 812)

Ah, qu’ils savent peu de chose ceux qui n’ont jamais aimé ! Il me semble que personne n’a encore dépeint l’amour tel qu’il est ; d’ailleurs je doute qu’on puisse dépeindre ce sentiment tendre, joyeux, torturant, et quiconque l’a ressenti, ne serait-ce qu’une fois, n’ira pas le traduire par des mots. À quoi bon les préambules, les descriptions ? À quoi bon cette éloquence inutile ? Mon amour est infini… (p. 812)

Je ne puis être votre femme. Parlons sérieusement. Vous savez que j’aime l’art plus que tout au monde, je l’aime à la folie, j’adore la musique, je lui ai voué ma vie. Je veux être une artiste, j’ai soif de gloire, de succès, de liberté, et vous voulez que je continue à vivre dans cette ville, que je continue à mener une vie creuse, inutile, qui m’est devenue insupportable. Devenir une épouse, oh non, pardonnez-moi ! L’être humain doit aspirer au but le plus haut, le plus brillant, et la vie de famille m’enchaînerait à jamais. (p. 812)

Il avait un peu honte et son amour-propre était blessé – il ne s’attendait pas à un refus – et il ne pouvait croire que tous ces rêves, ces angoisses et ces espérances avaient abouti à une fin aussi stupide, comme dans une saynète de spectacle d’amateurs. Et il avait regret de son sentiment, de son amour, tellement regret que, pour un peu, il aurait éclaté en larmes… (p. 813)

Startsev fréquentait différentes familles et voyait beaucoup de monde mais ne se liait avec personne. Les gens de la ville l’agaçaient par leurs conversations, leur conception de la vie et même leur apparence. L’expérience lui avait peu à peu enseigné que tant qu’on joue aux cartes ou qu’on s’attable autour d’un en-cas avec eux, ce sont des gens tranquilles, bienveillants et même pas bêtes, mais que, dès qu’on leur parle de produits non comestibles, mettons de politique ou de science, ils restent bouche bée ou débitent une philosophie si stupide et si méchante qu’il ne vous reste plus qu’à lever les bras au ciel et à vous en aller. […] Et si, en société, au cours d’un dîner ou d’un thé, il disait qu’il faut se donner du mal, qu’on ne peut pas vivre sans travailler, chacun prenait cela pour un reproche, se mettait en colère et contestait ses propos avec insistance. En outre les gens ne faisaient rien, absolument rien, ne s’intéressaient à rien, et l’on ne pouvait trouver matière à s’entretenir avec eux. Startsev évitait les conversations, se contentait de participer aux lunchs et de jouer au wint et quand, dans une maison, il tombait sur une fête de famille et qu’on l’invitait à déjeuner, il prenait place et mangeait en silence, les yeux fixés sur son assiette ; tout ce qui se disait entre-temps était sans intérêt, injuste, bête, il en éprouvait de l’irritation, s’énervait, mais il ne disait mot et du fait qu’il observait toujours un silence rébarbatif et contemplait son assiette, on l’avait surnommé le « Polonais boudeur » bien qu’il n’eût jamais été Polonais. (p. 814)

Et Kotik ? Elle avait maigri, pâli, embelli et minci, mais elle était devenue Ekatérina Tourkina, et non plus Kotik ; elle n’avait plus sa fraîcheur de naguère et son expression de naïveté enfantine. Dans son regard comme dans ses manières, il y avait quelque chose de nouveau, de timide et de coupable, comme si, dans la maison des Tourkine, elle ne se fût plus sentie chez elle. (p. 815)

Maintenant encore, elle lui plaisait beaucoup, mais il lui manquait quelque chose, ou elle avait quelque chose de trop – il eût été incapable de dire quoi au juste, mais quelque chose l’empêchait d’éprouver les mêmes sentiments qu’autrefois. Il n’aimait ni sa pâleur, ni sa nouvelle expression, ni son sourire à peine esquissé, ni sa voix, quelques instants plus tard ce furent sa robe, le fauteuil où elle était assise, le souvenir du passé, de l’époque où il avait failli l’épouser. Il se souvint de son amour, des rêves et des espoirs qui l’avaient agité quatre ans plus tôt, et il se sentit mal à l’aise. (p. 816)

Ce qui est médiocre, se disait-il, ce n’est pas de ne pas savoir écrire des nouvelles, mais d’en écrire et de ne pas savoir le cacher. (p. 816)

Elle le regardait et attendait visiblement qu’il lui proposât une promenade au jardin, mais il n’en fit rien. (p. 816)

Maintenant il voyait de près son visage, ses yeux étincelants, et dans le noir, elle paraissait plus jeune qu’au salon et semblait même avoir retrouvé son expression enfantine d’autrefois. Et vraiment, elle le regardait avec une curiosité naïve, comme si elle avait voulu examiner de plus près, comprendre cet homme qui l’avait jadis si ardemment aimée, avec une telle tendresse et d’un amour si malheureux ; ses yeux le remerciaient de cet amour. Et il se souvint de tout ce qui s’était passé, des moindres détails, de ses allées et venues dans le cimetière, de son retour chez lui au matin, accablé de fatigue, et soudain il éprouva de la tristesse et le regret du passé. Une petite flamme vacilla dans son cœur. (p. 817)

Comment nous vivons ici ? Nous ne vivons pas du tout. Nous vieillissons, nous grossissons, nous nous laissons aller. Un jour chasse l’autre, la vie s’écoule terne, sans impressions, sans pensées… Le jour, c’est le gagne-pain, le soir le cercle, la société de joueurs, d’alcooliques, de braillards que je ne peux pas souffrir. Qu’y a-t-il de bon dans tout cela ?

– Mais vous avez votre travail, un but noble dans l’existence. Vous aimez tant parler de votre hôpital. J’étais bizarre alors, je me croyais une grande pianiste. […] Quel bonheur d’être médecin de campagne, de soulager les souffrances, de servir le peuple. Quel bonheur ! répéta-t-elle avec fougue. Quand je pensais à vous à Moscou, vous m’apparaissiez si idéal, si sublime… »

Startsev pensa aux billets de banque qu’il sortait le soir de ses poches avec tant de satisfaction et la petite flamme s’éteignit. (p. 817-818)

« Vous ne venez pas. Pourquoi ? écrivait-elle. J’ai peur que vous n’ayez changé de sentiments à notre égard ; cette seule pensée m’épouvante. Rassurez-moi, venez nous dire que tout va bien. Il faut absolument que je vous parle. Votre E. »

Il lut la lettre, réfléchit et dit à Pava :

« Mon ami, tu diras que je ne peux pas venir aujourd’hui, que je suis très occupé. Et que je viendrai d’ici trois ou quatre jours. »

Mais trois jours, une semaine passèrent sans qu’il y allât. Une fois, en passant devant la maison des Tourkine, il se souvint qu’il devrait aller leur dire bonjour ne serait-ce qu’une minute, mais il réfléchit et… s’abstint. Et il n’y retourna jamais. (p. 819)

Il a beaucoup de soucis, il n’abandonne cependant pas son poste au zemstvo ; la cupidité l’a emporté, il veut courir les deux lièvres à la fois. […] Et, probablement parce que la graisse a envahi sa gorge, sa voix a changé. Elle est devenue grêle et cassante. Son caractère aussi a changé : il est devenu pénible, irritable. […] Il vit en solitaire. Il s’ennuie, rien ne l’intéresse. Depuis qu’il habite Dialij son amour pour Kotik a été son unique et probablement sa dernière joie. (p. 820)

Ekatérina fait chaque jour quatre heures de piano. Elle a visiblement vieilli. Sa santé est chancelante, elle passe chaque automne en Crimée avec sa mère. (p. 821)

mardi 13 décembre 2022

« Des lettres et des gens de lettres », de Chateaubriand : de ce qui fait la bonne littérature et le bon écrivain.

« pour l’intérêt même de notre gloire et la perfection de nos ouvrages, nous ne saurions trop nous attacher à la vertu : c’est la beauté des sentiments qui fait la beauté du style. Quand l’âme est élevée, les paroles tombent d’en haut, et l’expression noble suit toujours la noble pensée»

 

        Dans ses Mémoires d’outre-tombe, Chateaubriand se montre à de nombreuses reprises quelque peu dédaigneux de la qualité de ses propres écrits. C’est ainsi qu’il fait par exemple une virulente critique de son propre René, et plus globalement de l’influence néfaste que cet écrit eut sur son lectorat, en particulier sur les auteurs « romantiques » qui en reprendront les thèmes et sentiments. Car Chateaubriand étant continuellement obsédé par la vanité des choses humaines (en raison de sa profonde foi chrétienne), cette obsession se porte également sur ses propres écrits littéraires, et le pousse donc à s’interroger in fine sur ce qui fait la valeur, ou non, d’un ouvrage donné. Pour Chateaubriand, ce n’est pas le « style » dans le sens purement formel où il est souvent employé aujourd'hui, notion vague, détachée du « fond » et purement subjective en l’absence de critères précis et définis au préalable, qui importe le plus en littérature, mais bien davantage, entre autres, l’élévation morale, spirituelle, qu’un ouvrage peut susciter chez son lecteur. Forme et fond sont donc indissociables pour Chateaubriand, pour qui « l’expression noble suit toujours la noble pensée », une idée reprise également par Victor Hugo avec sa célèbre citation selon laquelle « La forme, c'est le fond qui remonte à la surface ». Que d’auteurs dont le style pris isolément semble sophistiqué, et donc « littéraire », mais qui ne laisse parfois guère d’impression durable au lecteur en raison d’une pensée, d’une vision du monde creuse voire inexistante ! Et que d’auteurs dont on critique parfois à tort la soi-disant « simplicité » de style comme un critère d’infériorité par rapport à d’autres auteurs, nonobstant l’impression profonde créée subrepticement par l’auteur, qui constitue le véritable mystère et la véritable beauté de la création littéraire !

       Outre ce qui fait la valeur littéraire d’un écrit donné, Chateaubriand insiste aussi sur la valeur propre de l’écriture et de l’étude en elles-mêmes, nonobstant le succès qu’elles rencontrent auprès du public. En écrivant ses Mémoires, Chateaubriand y trouvait surtout une source de réconfort et de joie, qui lui permet de replonger dans son passé et donc d’échapper à un présent auquel il se sent de plus en plus étranger à mesure qu’il vieillit. Il n’avait d’ailleurs guère l’intention de les publier de son vivant, jusqu’à ce que des difficultés financières l’y contraignent. Si à ses premiers succès littéraires, Chateaubriand reconnaît volontiers qu’il sentait sa vanité et son orgueil flattés, cette satisfaction s’estompe de plus en plus à mesure qu’il ressent les contraintes de la renommée, si contraires à son caractère indépendant et solitaire, et à mesure qu’il vieillit et a plus en plus conscience de la vanité des choses humaines.

        Enfin, Chateaubriand dans cet essai offre quelques idées originales ou de bon sens qu'il est utile de rappeler, sur ce qui constitue selon lui un bon homme de lettres, et à l’inverse ce qui en fait un mauvais.

Quelques clichés, d’ailleurs encore récurrents aujourd’hui même, y sont dénoncés. Par exemple, l’idée que la littérature ne peut être bonne que si elle est écrite par des gens de moyenne ou basse condition,  et qu’elle est nécessairement frappée de discrédit lorsqu’elle est écrite par des gens appartenant à la haute société ou riches. Chateaubriand ne tombe pas non plus dans l’exagération inverse, à savoir que la bonne littérature est l’apanage exclusif des classes « favorisées », mais émet simplement l’idée que c’est l’esprit, la pensée de l’auteur qui déterminera la valeur de son écrit, peu importe son origine sociale. Un autre cliché réducteur sur les hommes de lettres les présente également comme des personnes dénuées de bon sens, des rêveurs complètement coupés du monde et des réalités humaines. Non que Chateaubriand dédaigne la valeur de l’imagination, de la sensibilité, du rêve ou de la contemplation, lui qui en est au contraire un fervent partisan ! Mais elles n’empêchent pas la personne qui en est douée d’être aussi sensible, lucide quant aux caractères des hommes et aux affaires pratiques, en particulier politiques. Chateaubriand met en avant « le jugement, le bon sens », deux qualités que doivent avoir le bon politique mais aussi le bon écrivain, idées qui ne sont pas sans rappeler celles de Montaigne.

Enfin, le bon écrivain doit rester humble, indépendant en toutes circonstances, et ne se préoccuper que de son art même et de ses nobles buts, tels qu'exposés plus haut. Les suffrages du public, les faveurs des puissants ne doivent pas l’influencer ou être recherchés pour eux-mêmes, sous peine de trahir l’art même pour lequel il est fait, en diminuant voire en rendant nulle la valeur de leurs écrits, ou plus simplement par le temps que de telles choses lui feraient perdre. La droiture, le sens de l’honneur de Chateaubriand lui vaudront ainsi l’inimitié régulière des puissants, dont celle de Napoléon, de qui il dénoncera rapidement le despotisme croissant et avec qui il rompra définitivement suite au meurtre du duc d’Enghien. Car le rôle naturel de l'écrivain, c'est d'abord de prendre la défense, de donner une voix aux victimes de toute forme d'oppression, de tous ceux qui souffrent (sans évidemment non plus tomber dans une idéalisation fausse et naïve) et de leur apporter réconfort et courage à travers leurs écrits. Autrement dit, le bon écrivain doit être le gardien, le défenseur de la dignité humaine, du juste, du bon, et donc combattre, dénoncer, tout ce qui irait à l'encontre de ces principes.


Ci-dessous, quelques passages choisis des Mémoires d’outre-tombe, ainsi qu’un des Mémoires de ma vie, qui ont inspiré les réflexions faites sur cet article :

Depuis que j’ai acquis une malheureuse célébrité il m’est arrivé de passer des jours et des mois entiers avec des personnes qui ne se souvenaient plus que j’avais fait des livres : moi-même je l’oubliais si bien que cela nous paraissait à tous une chose de l’autre monde. Écrire aujourd’hui m’est odieux. Non que j’affecte un sot dédain pour les lettres, mais c’est que je doute plus que jamais de mon talent, et que les lettres ont si cruellement troublé ma vie que j’ai pris mes ouvrages en aversion. (Mémoires de ma vie, livre II, p. 42)

Tout cela, joint au genre de mon éducation, à une vie de soldat et de voyageur, fait que je n’ai point senti mon pédant, que je n’ai jamais eu l’air hébété ou suffisant, la gaucherie, les habitudes crasseuses des hommes de lettres d’autrefois, encore moins la morgue et l’assurance, l’envie et la vanité fanfaronne des nouveaux auteurs. (Mémoires d’outre-tombe, livre II, chap. 7)

Ces lieux de mes premières inspirations me font sentir leur puissance ; ils reflètent sur le présent la douce lumière des souvenirs : je me sens en train de reprendre la plume. Tant d’heures sont perdues dans les ambassades ! Le temps ne me faut pas plus ici qu’à Berlin pour continuer mes Mémoires, édifice que je bâtis avec des ossements et des ruines. Mes secrétaires à Londres désirent aller le matin à des pique-niques et le soir au bal : très volontiers ! Les gens, Peter, Valentin, Lewis, vont à leur tour au cabaret, et les femmes, Rose, Peggy, Maria, à la promenade des trottoirs ; j’en suis charmé. On me laisse la clef de la porte extérieure : monsieur l’ambassadeur est commis à la garde de sa maison ; si on frappe, il ouvrira. Tout le monde est sorti ; me voilà seul : mettons-nous à l’œuvre. (Ibid., livre VI, chap. 1)

Je dus à l’étude le premier adoucissement de mon sort. Cicéron avait raison de recommander le commerce des lettres dans les chagrins de la vie. (Ibid., livre X, chap. 8)

Est-il certain que j'aie un talent véritable et que ce talent ait valu la peine du sacrifice de ma vie ? Dépasserai-je ma tombe ? Si je vais au-delà, y aura-t-il dans la transformation qui s'opère, dans un monde changé et occupé de toute autre chose, y aura-t-il un public pour m'entendre ? Ne serai-je pas un homme d'autrefois, inintelligible aux générations nouvelles ? Mes idées, mes sentiments, mon style même, ne seront-ils pas à la dédaigneuse postérité choses ennuyeuses et vieillies ? Mon ombre pourra-t-elle dire comme celle de Virgile à Dante : Poeta fui e cantai. « Je fus poète, et je chantai ! » (Ibid., livre X, chap. 9)

Froid et sec en matière usuelle, je n’ai rien de l’enthousiaste et du sentimental : ma perception distincte et rapide traverse vite le fait et l’homme, et les dépouille de toute importance. Loin de m’entraîner, d’idéaliser les vérités applicables, mon imagination ravale les plus hauts événements, me déjoue moi-même ; le côté petit et ridicule des objets m’apparaît tout d’abord ; de grands génies et de grandes choses, il n’en existe guère à mes yeux. Poli, laudatif, admiratif pour les suffisances qui se proclament intelligences supérieures, mon mépris caché rit et place sur tous ces visages enfumés d’encens des masques de Callot. En politique, la chaleur de mes opinions n’a jamais excédé la longueur de mon discours ou de ma brochure. Dans l’existence intérieure et théorique, je suis l’homme de tous les songes ; dans l’existence extérieure et pratique, l’homme des réalités. Aventureux et ordonné, passionné et méthodique, il n’y a jamais eu d’être à la fois plus chimérique et plus positif que moi, de plus ardent et de plus glacé ; androgyne bizarre, pétri des sangs divers de ma mère et de mon père. (Ibid., livre XI, chap. 1)

Rien donc de plus vain que la gloire au delà du tombeau, à moins qu'elle n'ait fait vivre l'amitié, qu'elle n'ait été utile à la vertu, secourable au malheur, et qu'il ne nous soit donné de jouir dans le ciel d'une idée consolante, généreuse, libératrice, laissée par nous sur la terre. (Ibid., livre XII, chap. 1)

[…] si René n’existait pas, je ne l’écrirais plus ; s’il m’était possible de le détruire, je le détruirais. Une famille de René poètes et de René prosateurs a pullulé : on n’a plus entendu que des phrases lamentables et décousues ; il n’a plus été question que de vents et d’orages, que de mots inconnus livrés aux nuages et à la nuit. Il n’y a pas de grimaud sortant du collège qui n’ait rêvé être le plus malheureux des hommes ; de bambin qui à seize ans n’ait épuisé la vie, qui ne se soit cru tourmenté par son génie ; qui, dans l’abîme de ses pensées, ne se soit livré au vague de ses passions ; qui n’ait frappé son front pâle et échevelé, et n’ait étonné les hommes stupéfaits d’un malheur dont il ne savait pas le nom, ni eux non plus. (Ibid., livre XIII, chap. 10)

Le plaisir le plus vif que j’aie éprouvé, c’est de m’être senti honoré en France et chez l’étranger des marques d’un intérêt sérieux. Il m’est arrivé quelquefois, tandis que je me reposais dans une auberge de village, de voir entrer un père et une mère avec leur fils : ils m’amenaient, me disaient-ils, leur enfant pour me remercier. Était-ce l’amour-propre qui me donnait alors ce plaisir dont je parle ? Qu’importait à ma vanité que d’obscurs et honnêtes gens me témoignassent leur satisfaction sur un grand chemin, dans un lieu où personne ne les entendait ? Ce qui me touchait, du moins j’ose le croire, c’était d’avoir produit un peu de bien, consolé quelques affligés, fait renaître au fond des entrailles d’une mère l’espérance d’élever un fils chrétien, c’est-à-dire un fils soumis, respectueux, attaché à ses parents. Aurais-je goûté cette joie pure si j’eusse écrit un livre dont les mœurs et la religion auraient eu à gémir ? (Ibid., livre XIV, chap. 6)

Dieu, en sa patiente éternité, amène tôt ou tard la justice : dans les moments du sommeil apparent du ciel, il sera toujours beau que la désapprobation d'un honnête homme veille, et qu'elle demeure comme un frein à l'absolu pouvoir. La France ne reniera point les nobles âmes qui réclamèrent contre sa servitude, lorsque tout était prosterné, lorsqu'il y avait tant d'avantages à l'être, tant de grâces à recevoir pour des flatteries, tant de persécutions à recueillir pour des sincérités (Ibid., livre XXII, chap. 15)

 

Et ci-dessous, des extraits choisis de l’essai en question, « Des lettres et des gens de lettres », paru au Mercure de France en mai 1806 (l’article au complet peut être lu via ce lien : https://obvil.sorbonne-universite.fr/corpus/critique/chateaubriand_melanges-litteraires#body-11)

[...] Quant à cette autre phrase, un auteur doit être pris dans les rangs ordinaires de la société, j’en demande pardon à mon censeur ; mais cette phrase n’implique pas le sens qu’il y trouve. Dans l’endroit où elle est placée, elle se rapporte aux rois, uniquement aux rois. Je ne suis point assez absurde pour vouloir que les lettres soient abandonnées précisément à la partie non lettrée de la société. Elles sont du ressort de tout ce qui pense ; elles n’appartiennent point à une classe d’hommes particulière ; elles ne sont point une attribution des rangs, mais une distinction des esprits. […]

Eh ! comment pourrais-je calomnier les lettres ? Je serais bien ingrat, puisqu’elles ont fait le charme de mes jours. J’ai eu mes malheurs comme tant d’autres ; car on peut dire du chagrin parmi les hommes, ce que Lucrèce dit du flambeau de la vie :

Quasi cursores, vitaï lampada tradunt. [Et semblables aux coureurs, ils se transmettent le flambeau de la vie.]

 J’ai toujours trouvé dans l’étude quelque noble raison de supporter patiemment mes peines. Souvent, assis sur la borne d’un chemin en Allemagne, sans savoir ce que j’allais devenir, j’ai oublié mes maux, et les auteurs de mes maux, en rêvant à quelque agréable chimère que me présentaient les muses compatissantes. Je portais pour tout bien avec moi mon manuscrit sur les déserts du Nouveau-Monde ; et plus d’une fois les tableaux de la nature, tracés sous les huttes des Indiens, m’ont consolé à la porte d’une chaumière de la Westphalie, dont on m’avait refusé l’entrée.

Rien n’est plus propre que l’étude à dissiper les troubles du cœur, à rétablir dans un concert parfait les harmonies de l’âme. Quand, fatigués des orages du monde, vous vous réfugiez au sanctuaire des muses, vous sentez que vous entrez dans un air tranquille, dont la bénigne influence a bientôt calmé vos esprits. […]

Cicéron avait été témoin des malheurs de sa patrie […]. Que fit Cicéron dans une position si triste ? Il eut recours à l’étude. « Je me suis réconcilié avec mes livres, dit-il à Varron, ils me rappellent à leur ancien commerce : ils me déclarent que vous avez été plus sage que moi de ne pas l’abandonner. »

Les muses, qui nous permettent de choisir notre société, sont d’un puissant secours dans les chagrins politiques. Quand vous êtes fatigués de vivre au milieu des Tigellin et des Narcisse, elles vous transportent dans la société des Caton et des Fabricius. Pour ce qui est des peines du cœur, l’étude, il est vrai, ne nous rend pas les amis que nous pleurons, mais elle adoucit le chagrin que nous cause leur perte ; car elle mêle leur souvenir à tout ce qu’il y a de pur dans les sentiments de la vie, et de beau dans les images de la nature. […]

On dit : « Les gens de lettres ne sont pas propres au maniement des affaires. » Chose étrange, que le génie nécessaire pour enfanter L’Esprit des Lois, ne fût pas suffisant pour conduire le bureau d’un ministre ! Quoi ! ceux qui sondent si habilement les profondeurs du cœur humain, ne pourraient démêler autour d’eux les intrigues des passions ? Mieux vous connaîtriez les hommes, moins vous seriez capables de les gouverner !

C’est un sophisme démenti par l’expérience. Les deux plus grands hommes d’état de l’antiquité, Démosthènes, et surtout Cicéron, étaient deux véritables hommes de lettres, dans toute la rigueur du mot. Il n’y a peut-être jamais eu de plus beau génie littéraire que celui de César, et il paraît que ce petit-fils d’Anchise et de Vénus entendait assez bien les affaires. On peut citer en Angleterre Thomas Morus, Clarendon, Bacon, Bolingbroke ; en France, l’Hôpital, Lamoignon, d’Aguesseau, M. de Malesherbes, et la plupart de nos premiers ministres tirés de l’église. Rien ne me pourrait persuader que Bossuet n’eût pas une tête capable de conduire un royaume, et que le judicieux et sévère Boileau n’eût pas fait un excellent administrateur.

Le jugement et le bon sens sont surtout les deux qualités nécessaires à l’homme d’état ; et remarquez qu’elles doivent aussi dominer dans une tête littéraire sainement organisée. L’imagination et l’esprit ne sont point, comme on le suppose, les bases du véritable talent ; c’est le bon sens, je le répète, le bon sens, avec l’expression heureuse. Tout ouvrage, même un ouvrage d’imagination, ne peut vivre, si les idées y manquent d’une certaine logique qui les enchaîne et qui donne au lecteur le plaisir de la raison, même au milieu de la folie. Voyez les chefs-d’œuvre de notre littérature : après un mûr examen, vous découvrirez que leur supériorité tient à un bon sens caché, à une raison admirable, qui est comme la charpente de l’édifice. Ce qui est faux finit par déplaire : l’homme a en lui-même un principe de droiture que l’on ne choque pas impunément. De là vient que les ouvrages des sophistes n’obtiennent qu’un succès passager : ils brillent tour à tour d’un faux éclat, et tombent dans l’oubli.

On ne s’est formé cette idée de l’inaptitude des gens de lettres, que parce que l’on a confondu les auteurs vulgaires avec les écrivains de mérite. Les premiers ne sont point incapables, parce qu’ils sont hommes de lettres, mais seulement parce qu’ils sont hommes médiocres, et c’est l’excellente remarque de mon critique. Or, ce qui manque aux ouvrages de ces hommes, c’est précisément le jugement et le bon sens. Vous y trouverez peut-être des éclairs d’imagination, de l’esprit, une connaissance plus ou moins grande du métier, une habitude plus ou moins formée d’arranger les mots et de tourner la phrase ; mais jamais vous n’y rencontrerez le bon sens. […]

Mais si les premiers talents littéraires peuvent remplir glorieusement les premières places de leur patrie, à Dieu ne plaise que je leur conseille jamais d’envier ces places ! […] Ne vaut-il pas mieux aujourd’hui, et pour nous et pour lui-même, que Racine ait fait naître sous sa main de pompeuses merveilles, que d’avoir occupé, même avec distinction, la place de Louvois ou de Colbert ? Je voudrais que les hommes de talent connussent mieux leur haute destinée ; qu’ils sussent mieux apprécier les dons qu’ils ont reçus du ciel. On ne leur fait point une grâce en les investissant des charges de l’état ; ce sont eux au contraire qui, en acceptant ces charges, font à leur pays une véritable faveur et un très grand sacrifice. […]

Dans une carrière étrangère à leurs mœurs, les gens de lettres n’auraient que les maux de l’ambition sans en avoir les plaisirs. Plus délicats que les autres hommes, combien ne seraient-ils pas blessés à chaque heure de la journée ! Que d’horribles choses pour eux à dévorer ! Avec quels personnages ne seraient-ils pas obligés de vivre et même de sourire ! […] Heureux s’ils trouvaient quelque occasion favorable de rentrer dans la solitude, avant que la mort ou l’exil vînt les punir d’avoir sacrifié leurs talents à l’ingratitude des cours ! […]

Montrez-moi dans les révolutions des empires, dans ces temps malheureux où un peuple entier, comme un cadavre, ne donne plus aucun signe de vie ; montrez-moi, dis-je, une classe d’hommes toujours fidèle à son honneur, et qui n’ait cédé ni à la force des événements, ni à la lassitude des souffrances : je passerai condamnation sur les gens de lettres. Mais si vous ne pouvez trouver cet ordre de citoyens généreux, n’accusez plus en particulier les favoris des muses : gémissez sur l’humanité toute entière. […]

Au reste, je suis si loin d’avoir pour les lettres le mépris qu’on me suppose, que je ne céderais pas facilement la faible portion de renommée qu’elles semblent quelquefois promettre à mes efforts. Je crois n’avoir jamais importuné personne de mes prétentions ; mais puisqu’il faut le dire une fois, je ne suis point insensible aux applaudissements de mes compatriotes, et je sentirais mal le juste orgueil que doit m’inspirer mon pays, si je comptais pour rien l’honneur d’avoir fait connaître avec quelque estime un nom français de plus aux peuples étrangers.

Enfin, si nous en croyons quelques esprits chagrins, notre littérature est actuellement frappée de stérilité ; il ne paraît rien qui mérite d’être lu : le faux, le trivial, le gigantesque, le mauvais goût, l’ignorance règnent de toutes parts, et nous sommes menacés de retomber dans la barbarie. Ce qui doit un peu nous rassurer, c’est que dans tous les temps on a fait les mêmes plaintes. […]

Les gens de lettres que j’ai essayé de venger du mépris de l’ignorance, me permettront-ils, en finissant, de leur adresser quelques conseils dont je prendrai moi-même bonne part ? Veulent-ils forcer la calomnie à se taire, et s’attirer l’estime même de leurs ennemis : il faut qu’ils se dépouillent d’abord de cette morgue et de ces prétentions exagérées qui les ont rendus insupportables dans le dernier siècle. Soyons modérés dans nos opinions, indulgents dans nos critiques, sincères admirateurs de tout ce qui mérite d’être admiré. Pleins de respect pour la noblesse de notre art, n’abaissons jamais notre caractère ; ne nous plaignons jamais de notre destinée : qui se fait plaindre se fait mépriser ; que les muses seules, et non le public, sachent si nous sommes riches ou pauvres : le secret de notre indigence doit être le plus délicat et le mieux gardé de nos secrets ; que les malheureux soient sûrs de trouver en nous un appui : nous sommes les défenseurs naturels des suppliants ; notre plus beau droit est de sécher les larmes de l’infortune, et d’en faire couler des yeux de la prospérité : Dolor ipse disertum fecerat [La douleur rend l’homme éloquent]. Ne prostituons jamais notre talent à la puissance, mais aussi n’ayons jamais d’humeur contre elle : celui qui blâme avec aigreur admirera sans discernement ; de l’esprit frondeur à l’adulation, il n’y a qu’un pas. Enfin, pour l’intérêt même de notre gloire et la perfection de nos ouvrages, nous ne saurions trop nous attacher à la vertu : c’est la beauté des sentiments qui fait la beauté du style. Quand l’âme est élevée, les paroles tombent d’en haut, et l’expression noble suit toujours la noble pensée. Horace et le Stagyrite n’apprennent pas tout l’art : il y a des délicatesses et des mystères de langage qui ne peuvent être révélés à l’écrivain que par la probité de son cœur, et que n’enseignent point les préceptes de la rhétorique.